POESIE FRANCAISE

Présentation – Noël 2025

Il m’est arrivé, en 2025, de penser que ce serait intéressant de profiter des vacances de Toussaint que Paul et Lucie passaient à Pornichet, pour leur faire connaître un poème. Presque naturellement, j’ai choisi « La fauvette des roseaux » parce que j’aime ce chant simple à la liberté, écrit par René CHAR, l’un des très grands poètes du XXème siècle et ami d’Albert CAMUS.

Et c’est en préparant cette « leçon », qui est donc au début de ce recueil, que j’ai repensé à un cours à un cours de poésie française dont j’avais été chargé pour les étudiants de 4ème année à l’Université de Chiang Mai en Thaïlande. J’avais alors décidé de choisir des poèmes dans tous les siècles de l’histoire de France, des poèmes connus, mais aussi simples car le niveau en français n’était pas encore très académique, ce qui n’était peut-être pas plus mal, mais qui surtout était tout à l’honneur de la plupart de ces étudiants qui étaient dans leurs familles les premiers à faire des études supérieures.

J’ai donc choisi de faire avec ces poèmes ce que je faisais dans tous les cours : ne parler qu’en utilisant les mots du « dictionnaire fondamental » de Georges GOUGENHEIM (1), professeur à la Sorbonne et directeur du Centre d’étude et de recherche pour la diffusion du français.

Ce dictionnaire comprenait le « français élémentaire », devenu « premier degré du français fondamental », auquel a été ajouté le « second degré du français fondamental ». En tout, ce sont environ 3.500 mots que j’utilisais dans tous mes cours et quand j’utilisais un mot nouveau, il était expliqué uniquement avec les 3.500 mots du français fondamental.

C’était comme une spirale partant d’un point central, puis s’élargissant de plus en plus. L’important était de travailler toujours avec seulement l’intérieur, c’est-à-dire ce qui avait déjà été enseigné.

Je n’ai jamais oublié l’anecdote racontée au sujet du chancelier allemand Conrad ADENAUER qui faisait, disait-on, ses discours avec moins de 1.000 mots pour être sûr d’être bien compris par tous. Et cette autre histoire qui racontait que le journal France-Soir, qui était tiré à plus d’un million d’exemplaires chaque jour, était écrit avec 900 mots. Si vous comprenez ces remarques, vous comprenez aussi pourquoi les énarques ne sont pas compris, sauf s’ils reviennent au français fondamental : clarté et concision ne font jamais de mal !

J’avais donc préparé pour mes étudiants de Chiang Mai un petit recueil dont la « première édition » a été tirée à 50 exemplaires en 1972. « Grâce à Dieu », je n’ai jamais perdu l’exemplaire qui était le mien et qui m’a suivi dans tant de déménagements que c’est miracle de l’avoir encore ici, à Pornichet, en 2025. Il est tout jauni et difficile à lire par endroits.

En l’honneur de Paul et Lucie, et peut-être un jour d’Alice et Camille, j’ai décidé de préparer cette seconde édition pour leur donner un livre, accessible à leur jeune âge afin pour eux et tous les jeunes qui le voudraient, comme un jour pour mes étudiants de Chiang Mai, l’immense champ de la poésie française.

Pour Paul, Lucie, Alice, Camille, et tous les autres enfants de France qui me feront l’honneur de lire doucement ces pages.

Très bonne lecture !

1. Edition Didier -  1958

XXème siècle

René CHAR (1907 – 1988)

La fauvette (1) des roseaux

L'arbre le plus exposé à l'oeil du fusil n'est pas un arbre pour son aile. La remuante est prévenue : elle se fera muette en le traversant. La perche de saule (2) happée (3) est à l'instant cédée par l'ongle de la fugitive (4). Mais dans la touffe (5) de roseaux où elle amerrit (6), quelles cavatines (7) ! C'est ici qu'elle chante. Le monde entier le sait.
Eté, rivière, espaces, amants (8) dissimulés (9), toute une lune d'eau (10), la fauvette répète :
"Libre, libre, libre, libre..."
1. fauvette : petit oiseau vivant dans les lieux humides
2. perche de saule : branche du saule, arbre poussant au bord de l'eau
3. happée, happé : saisi(e) brusquement
4. fugitive, fugitif : celle ou celui qui s'en va loin du danger
5. touffe : ensemble de brins de petits végétaux
6. amerrir : arriver sur la mer, comme un avion ou un oiseau
7. cavatine : chant. Le rossignol et la fauvette font entendre leurs cavatines
8. amante, amant : celle ou celui qui aime quelqu'un
9. dissimulée, dissimulé : cachée, caché
10. lune d'eau : un mois

MOYEN-AGE

Poète inconnu

Philippe le Bel donne sa fille en mariage au roi d’Angleterre

C'était la fille au roi français
Que l'on marie à un Anglais.

"O mes chers frères, empêchez de m'emmener;
J'aimerais mieux soldat français que roi anglais.
Mon père veut me marier, à un Anglais me veut donner.
O mon cher frère, embrassez-moi, chérissez-moi (1);
Empêchez-lui (2) de me donner à cet Anglais.

Ma soeur, avez-vous un fiancé ?
Oh oui, mon frère, avec regret.

Si vous avez un fiancé, faut l'épouser;
En Angleterre vous faut aller pour tout jamais (3).

Quand ça vient pour le départ (4),
Tambours (5) battants de toutes parts.

Qu'est-ce ceci ? Qu'est-ce cela, maudit (6) Anglais ?
Ce ne sont pas tambours battants du roi français.

Et quand ça vient pour épouser
Dedans Paris fallut passer.
Il n'y a dame de Paris qui ne pleurait
De voir partir la fille du roi à un Anglais.
Quand ça vient la mer passer,
le roi, les yeux veut lui bander (7).

Qu'est-ce ceci ? Qu'est-ce cela, maudit Anglais ?
Puisque la mer me faut passer, je veux la voir.

Et quand la mer en fut passée,
Un château d'or a présenté.

Qu'est-ce ceci ? Qu'est-ce cela, maudit Anglais ?
Ce ne sont pas les châteaux d'or du roi français.

Et quand ça vient pour débarquer (8),
Tambours, violons de tous côtés.

Retirez-vous, ô tambouriniers (9) et violoniers (10);
Ce n'est pas le son des hautbois (11) du roi français.

Et quand ça vient pour le souper (12),
De pain, le roi veut lui couper.


Coupe pour toi et mange et bois, maudit Anglais,
Quand je te vois; je ne veux plus boire ni manger.

Quand ça vient pour le coucher,
Le roi, ses bas veut lui tirer.

Tire les tiens, laisse les miens, maudit Anglais,
J'ai bien les filles de mon pays pour me servir.

Quand ça vient le matin au jour,
La belle a changé de discours.

Embrassez-moi, chérissez-moi, mon bel ami,
Puisqu'à l'Anglais on m'a donné, je veux l'aimer.
1. chérir : aimer
2. empêchez-lui = empêchez-le
3. pour tout jamais = pour toujours
4. quand ça vient = quand vient le temps...
5. tambour : instrument de musique
6. maudit : détesté (marque la colère contre quelqu'un)
7. bander : mettre une bande sur quelque chose
8. débarquer : descendre d'un bateau
9. tambourinier : joueur de tambour
10. violonier : joueur de violon
11. hautbois : instrument de musique
12. le souper : le dîner

MOYEN-AGEXIIIème siècle

RUTEBEUF

Pauvre Rutebeuf

Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés ?

Ils ont été trop clairsemés (1)
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte

Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait (2) devant ma porte
Les emporta

Avec le temps qu'arbres défeuille (4)
Quand il ne reste en branches feuille
Qui n'aille à terre,

Avec pauvreté qui m'atterre (5),
Qui de partout me fait la guerre
Au temps d'hiver,

Ne convient pas que vous raconte (6)
Comment je me suis mis à honte (7),
En quelle manière (8)

Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés ?

Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte

Le mal ne sait pas seul venir
Tout ce qui m'était à venir (9)
M'est advenu (10)

Pauvres sens et pauvre mémoire
M'a Dieu donnés, le roi de gloire
Et pauvre rente (11)

Et droit au cul (12) quand bise (13) vente,
Le vent me vient, le vent m'évente (14)
L'amour est morte.


Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta.

L'espérance de lendemain,
Ce sont mes fêtes.
1. clairsemés : mal semés, mal préparés. Leur amitié n'est pas profonde
2. venter : faire du vent
3. les emporta : aussi le vent les emporta
4. qu'arbres défeuille : qui retire les feuilles des arbres
5. atterrer ; mettre à terre, faire souffrir
6. ne convient pas que vous raconte = il ne convient pas que je vous raconte
7. comment je me suis mis à honte = ce que j'ai fait pour avoir honte
8. en quelle manière : de quelle façon
9. m'était à venir : devait m'arriver
10. advenu : arrivé
11. paragraphe : Dieu, le roi de gloire, m'a donné pauvres sens et pauvre mémoire et peu d'argent
12. cul : derrière, le bas du dos
13. la bise : vent froid
14. venter, éventer : donner de l'air
Ce poème a été chanté par Léo FERRE, Joan BAEZ, Nana MOUSKOURI...

MOYEN-AGE – XVème siècle

François VILLON (1431 – après 1463)

Au Moyen Âge, l'état amoureux était parfois synonyme de maladie

BALLADE DES DAMES DU TEMPS JADIS (1)

Dites-moi où, n'en (2) quel pays
Est Flora la belle Romaine,
Archipiada (3), ne (4) Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine (5) ?
Echo (6), parlant quand bruit on mène (7)
Dessus (8) rivière ou sur étang,
Qui beauté eut trop plus (9) qu'humaine.
Mais où sont les neiges d'antan (10) ?

Où est la très sage (11) Héloïs
Pour qui châtré (12) fut et puis moine (13),
Pierre Abélard à Saint-Denis ?
Pour son amour eut cette essoyne (14).
Semblablement où est la Reine
Qui commanda que Buridan (15)
Fût jeté en un sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?

La reine Blanche comme lis (16)
Qui chantait à voix de sirène (17),
Berthe au grand pied (18), Bietrix, Alis,
Haremburgis (19) qui tint le Maine,
Et Jeanne la bonne Lorraine
Qu'Anglais brûlèrent à Rouen ?
Où sont-ils, Vierge souveraine (20) ?
Mais où sont les neiges d'antan ?


Prince, n'enquérez de semaine
Où elles sont, ni de cet an,
Qu'à ce refrain ne vous remaine (21) :
Mais où sont les neiges d'antan ?
1. ballade : sorte de poème
2. n'en : et dans
3. Archipiada : Alcibiade, un Grec que l'on prenait pour une femme, au Moyen-Age
4. ne : et
5. cousins germains : cousins qui possèdent au moins un grand-père ou une grand-mère en commun. Ici, les personnes sont proches par leur beauté.
6. Echo : déesse des forêts
7. bruit on mène : on fait du bruit
8. dessus : sur
9. trop plus : bien plus
10. d'antan : du temps passé
11. sage : savante, savant
12. châtré : puni en supprimant les organes mâles
13. moine : religieux
14. essoine : épreuve, malheur
15. Buridan : écrivain français
16. lis : fleur blanche
17. sirène : femme très belle, chantant très bien
18. Berthe au grand pied : la mère de Charlemagne
19. Haremburgis : fille d'un noble du Maine
20 Vierge : Marie dans la religion chrétienne
21. "Ne demandez ni cette semaine, ni cette année (jamais) où elles sont, sans que je vous ramène à ce refrain"
Ce poème a été chanté par Georges BRASSENS

MOYEN-AGE – XVème siècle

François VILLON (1431 – après 1463)

BALLADE DES PENDUS (1)

Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis (2),
Car, si pitié de nous pauvres avez (3),
Dieu en aura de vous plutôt mercis (4)
Vous nous voyez ci (5) attachés cinq, six :
Quant de (6) la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça (7) dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre (8),
De notre mal personne ne s'en rie (9),
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre (10) !

Si nous clamons (11), frères, pas n'en devez
Avoir dédain (12), quoique nous fûmes occis (13)
Par justice. Toutefois vous savez
Que tous les hommes n'ont pas bon sens rassis (14);
Excusez-nous - puisque nous sommes transis (15) -
Envers (16) le Fils de la Vierge Maris;
Que sa grâce ne soit pour nous tarie 17),
Nous préservant (18) de l'infernale foudre (19),
Nous sommes morts, âme ne nous harie (20).
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

La pluie nous a débués (21) et lavés
Et le soleil desséchés (22) et noircis;
Pies, corbeaux (23), nous ont les yeux cavés (24),
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps (25) nous ne sommes assis
Puis ça, puis là (26), comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie (27),
Plus becquetés (28) d'oiseaux que dés à coudre (29).
Ne soyez donc de notre confrérie (30),
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Prince Jésus, qui sur tous as maistrie (31),
Garde (32) qu'Enfer n'ait de nous seigneurie (33) :
A lui n'ayons que faire ni que soudre (34).
Hommes, ici n'a point (35) de moquerie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
1. un pendu : personne condamné à être pendu
2. endurcir : rendre dur
3. ce vers = si vous avez pitié de nous qui sommes pauvres
4. mercis : pitié
5. ci : ici
6. quant de : quant à
7. piéça : déjà, depuis longtemps
8. poudre : poussière
9. ce vers = que personne ne se moque de notre malheur
10. absoudre : pardonner
11. clamer : appeler
12. dédain : mépris
13. occis : mis à mort, tué
14. rassis : assis, solidement établi
15. transi : mort
16. envers : devant
17. tarir : arrêter
18. préserver : protéger
19. l'infernale foudre : le feu de l'enfer, où vont; après leur mort, ceux dont la vie n'a pas été bonne
20. âme ne nous harie = que personne ne nous tourmente, ne nous ennuie
21. débuer : laver
22. dessécher : rendre sec
23. corbeau : grand oiseau noir
24. caver : crever
25. jamais nul temps = en aucun moment
26. puis ça, puis là : decà, delà; de côté et d'autre
27. charrier : emporter, balancer
28. becqueter : piquer avec le bec
29. dé à coudre : petit outil de métal qui protège le doigt qui pousse l'aiguille
30. confrérie : plusieurs personnes ensemble. Cf. frère - Ce vers = ne faites pas comme nous !
31. maistrie : maîtrise, commandement
32. garder : empêcher
33. seigneurie : puissance, commandement
34. Ce vers = n'ayons rien à lui payer
35. ici n'a point : il n'y a pas, il n'y a point
36. moquerie : action de se moquer
Ce poème a été chanté par Serge REGGIANI 

XVIème siècle

Joachim du BELLAY (1522 – 1560)

Joachim du Bellay – Maisons d écrivains

L’OLIVE (sonnet CXIII) (1)

Si notre vie est moins qu'une journée
En l'éternel (2), si l'an qui fait le tour (3)
Chasse nos jours sans espoir de retour,
Si périssable (4) est toute chose née,

Que songes-tu, mon âme emprisonnée (5) ?
Pourquoi te plaît l'obscur (6) de notre jour,
Si, pour voler en un plus clair séjour (7)
Tu as au dos l'aile bien empennée (8) ?

Là est le bien que tout esprit désire,
Là le repos où tout le monde aspire (9),
Là est l'amour, là le plaisir encore.

Là, ô mon âme, au plus haut ciel guidée,
Tu y pourras reconnaître l'Idée
De la beauté, qu'en ce monde j'adore (10)
1. un sonnet : un poème
2. en l'éternel : dans l'éternité
3. qui fait le tour : cf. le retour des saisons
4. périssable : destiné à mourir, à périr
5. emprisonné : mis en prison
6. l'obscur : l'obscurité
7. séjour : dans le monde des Idées
8. empenné : muni de plumes
9. aspirer : désirer
10. adorer : rendre un culte

XVIème siècle

Joachim du BELLAY (1522 – 1560)

Les antiquités de Rome

Nouveau venu, qui cherches Rome en Rome
Et rien de Rome en Rome n'aperçois,
Ces vieux palais, ces vieux arcs (1) que tu vois,
ET ces vieux murs, c'est ce que Rome on nomme.

Vois quel orgueil, quelle ruine, et comme
Celle qui mit le monde sous ses lois,
Pour dompter (1) tout, se dompta quelquefois,
Et devint proie du temps (3), qui tout consomme.

Rome de Rome est le seul monument,
Et Rome Rome a vaincu seulement.
Le Tibre (4) seul, qui vers la mer s'enfuit (5),

Reste de Rome. O mondaine (6) inconstance (7) !
Ce qui est ferme est par le temps détruit,
Et ce qui fuit, au temps fait résistance.
1. arc : monument (Cf. Arc de triomphe)
2. dompter : devenir maître de
3. devenir proie de quelque chose : être pris par quelque chose
4. Tibre : fleuve qui passe à Rome
5. s'enfuir : partir au loin
6. mondaine, mondain : du monde
7. inconstance : ce qui ne dure pas, changement

XVIème siècle

Joachim du BELLAY (1522 – 1560)

LES REGRETS (Sonnet IX)

France, mère des arts, des armes et des lois,
Tu m'as nourri longtemps du lait de ta mamelle (1):
Ores (2), comme un agneau qui sa nourrice (3) appelle,
Je remplis de ton nom les antres (4) et les bois.

Si tu m'as pour enfant avoué (5) quelquefois (6),
Que ne réponds-tu maintenant, ô cruelle ?
France, France, réponds à ma triste querelle (7),
Mais nul, sinon Echo (8), ne répond à ma voix.

Entre les loups cruels j'erre (9) parmi la plaine;
Je sens venir l'hiver, de qui la froide haleine (10)
D'une tremblante (11) horreur (12) fait hérisser (13) ma peau.

Las (14) ! Tes autres agneaux n'ont faute (15) de pâture (16),
Ils ne craignent le loup, le vent, ni la froidure (17) :
Si ne suis-je pourtant (18) le pire du troupeau.
1. mamelle : sein
2. ores : maintenant
3. nourrice : personne qui nourrit un enfant
4. antre : lieu retiré
5. avoué : reconnu (si tu m'as reconnu pour ton enfant)
6. quelquefois : autrefois
7. querelle : plainte
8. écho : son répété
9. errer : aller ici et là
10. haleine : air
11. tremblant, e : qui tremble
12. horreur : grande peur
13 : hérisser : dresser les poils, les cheveux; trembler
14. las ! : hélas !
15. avoir faute de : manquer de
16. pâture : ce qui sert d'aliment aux animaux
17. froidure : le froid
18. si ne suis-je pourtant : et pourtant je ne suis pas...

XVIème siècle

Joachim du BELLAY (1522 – 1560)

Les Regrets (sonnet XXXVI)

Heureux qui (1), comme Ulysse (2), a fait un beau voyage,
Ou comme celui-là qui conquit la Toison (3);
Et puis est retourné, plein d'usage (4) et raison
Vivre entre ses parents le reste de son âge (5).

Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos (6) de ma pauvre maison,
Qui m'est une province, et beaucoup davantage (7) ?

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux (8)
Que des palais romains (9) le front audacieux;
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine,

Plus mon Loire (10) gaulois (11) que le Tibre (12) latin (13),
Plus mon petit Liré (14) que le mont Palatin (15),
Et plus que l'air marin la douceur angevine (16).
1. qui : celui qui
2. Ulysse : personnage principal de l'Odyssée - livre grec - qui voyagea dix ans avant de rentrer dans sa patrie
3. Toison : la Toison d'Or
4. usage : expériences
5. âge : vie
6. clos : le jardin
7. beaucoup davantage : bien plus que cela encore
8. aïeul, aïeux : grands-parents
9. romain : de Rome
10. Loire : fleuve de France
11 gaulois : de France
12. Tibre : fleuve de Rome
13. latin : d'Italie
14. petit Liré : village de du Bellay
15. mont Palatin : grand mont de Rome
16. angevine, angevin : d'Anjou (province de du Bellay)

XVIème siècle

Pierre de RONSARD ( 1524 – 1585 )

Mignonne, allons voir si la rose… ( Odes I, 17 )

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avait éclose (1)
Sa robe de pourpre (2) au soleil,
A point perdu cette vesprée (3)
Les plis de sa robe pourprée (4)
Et son teint au vôtre pareil.

Las (5) ! Voyez comme en peu d'espace (6)
Mignonne, elle a dessus la place (7),
Las, las, ses beautés laissé choir (8) !
O vraiment marâtre (9) Nature,
Puisqu'une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !

Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que votre âge fleuronne (10)
En sa plus verte nouveauté (11),
Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à cette fleur, la vieillesse
Fera ternir (12) votre beauté.
1. déclose, déclos : ouverte, ouvert
2. pourpre : rouge foncé
3. vesprée : après-midi, soir
4. pourprée, pourpré : de couleur pourpre, rouge
5. las : hélas !
6. espace : espace de temps
7. dessus la place : par terre
8. choir : tomber
9. marâtre : mère qui traite mal ses enfants
10. fleuronner : donner des fleurs
11. nouveauté : ce qui est nouveau
12. ternir : changer, enlever de la couleur, de l'éclat
Ce poème a été chanté par DOROTHEE.1524 - 1585 )

XVIème siècle

Pierre de RONSARD ( 1524 – 1585 )

COMME ON VOIT SUR LA BRANCHE… (Amours de Marie II, 4)

Comme on voit sur la branche, ao mois de mai, la rose,
En sa belle jeunesse, en sa première fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive (1) couleur,
Quand l'aube (2), de ses pleurs, au point du jour (3) l'arrose;

La Grâce dans sa feuille, et l'amour se repose
Embaumant (4) les jardins et les arbres d'odeur;
Mais, battue ou de pluie ou d'excessive (5) ardeur (6),
Languissante (7), elle meurt, feuille à feuille déclose (8);

Ainsi, en ta première et jeune nouveauté (9),
Quand la terre et le ciel honoraient (10) ta beauté,
La Parque (11) t'a tuée, et cebdre tu reposes.

Pour obsèques (12) reçois mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,
Afin que, vif (13) et mort, ton corps ne soit que roses.
1. vive, vif : très belle, très beau; éclatant,e
2. aube : le début du jour
3. au point du jour : au début du jour
4. embaumer : répandre une bonne odeur
5. excessive, excessif : trop grande, trop grand
6. ardeur : chaleur
7. languissante, languissant : très fatiguée, fatigué
8. déclose, déclos : ouverte, ouvert; défaite, défait
9. nouveauté : le fait d'être nouveau; jeunesse
10. honorer : rendre gloire
11. la Parque : dé&esse, maîtresse de la vie des hommes
12. obsèques : cadeaux pour les morts
13. vive, vif : vivant

XVIème siècle

Pierre de RONSARD ( 1524 – 1585 )

Marie, levez-vous, ma jeune paresseuse…

(Amours de Marie, XIX)

Marie, levez-vous, ma jeune paresseuse:
Ja (1) la gaie alouette (2) au ciel a fredonné (3),
Et ja le rossignol doucement jargonné (4),
Dessus l'épine (5) assis, sa complainte (6) amoureuse.

Sus (7)! debout! allons voir l'herbelette (8) perleuse (9)
Et votre beau rosier (10) de boutons couronné (11),
Et vos oeillets (12) mignons auxquels aviez donné

Hier au soir, de l'eau d'une main si soigneuse (13).

Harsoir (14) en vous couchant vous jurâtes vos yeux
D'être plus tôt que moi ce matin éveillée (15);
Mais le dormir de l'aube (16), aux filles gracieux

Vous tient d'un doux sommeil encor les yeux sillée (17).
Ca! ça! que je les baise (18) et votre beau tétin (19)

Cent fois, pour vous apprendre à vous lever matin.
1. ja : déjà
2. alouette : petit oiseau
3. fredonner : chanter doucement
4. jargonner : chanter
5. épine : partie pointue de la tige d'une fleur ou petit arbre
6. complainte : chant triste (cf. plainte)
7. sus : vite !
8. herbelette : petite herbe
9. perleuse, perleux : qui a des gouttes d'eau
10. rosier : petit arbre qui donne des roses
11. couronné : entouré, disposé tout autour (Cf. couronne)
12. oeillet : fleur
13. soigneuse, soigneux : appliquée, appliqué (Cf. soin)
14. harsoir : hier soir
15. éveillée, éveillé : réveillée, réveillé
16. aube : début du jour. Le dormir de l'aube : l'aube qui dort
17. sillée, sillé : fermée, fermé
18. baiser : embrasser
19. tétin : sein

XVIème siècle

Pierre de RONSARD ( 1524 – 1585 )

« Je veux lire en trois jours… » (Continuation des Amours – 1555)

Je veux lire en trois jours l'Iliade (1) d'Homère (2),
Et pour ce (3), Corydon (4), ferme bien l'huis (5) sur moi;
Si rien (6) me vient troubler, je t'assure ma foi (7),
Tu sentiras combien pesante est ma colère.

Je ne veux seulement (8) que notre chambrière (9)
Vienne faire mon lit, ton compagnon ni toi;
Je veux trois jours entiers demeurer à recoi (10)
Pour folâtrer (11) après une semaine entière.

Mais si quelqu'un venait de la part de Cassandre,
Ouvre-lui tôt (12) la porte, et ne le fais attendre;
Soudain entre en ma chambre et me viens accoutrer (13).

Je veux tant seulement à lui seul me montrer:
Au reste (14), si un dieu voulait pour moi descendre
Du ciel, fermùe la porte et ne le laisse entrer!
1. l'Iliade : un gtand livre de la littérature grecque*
2. Homère : écrivain grec, auteur de l'Iliade
3. ce : cela
4. Corydon : nom du domestique
5. l'huis : la porte
6. rien : quelque chose
7. je t'assure ma foi : je te le promets
8. seulement : même pas
9. chambrière : femme de chambre
10. à recoi : tranquille
11. folâtrer : s'amuser sans souci
12. tôt : vite
13. accoutrer : habiller
14. au reste : d'ailleurs

XVIème siècle

Pierre de RONSARD ( 1524 – 1585 )

Je vous envoie un bouquet… (Pièces retranchées (1) des Amours)

Je vous envoie un bouquet que ma main
Vient de trier de ces fleurs épanies (2);
Qui (3) ne les eût à ce vêpre (4) cueillies,
Chutes (5) à terre elles fussent demain.

Cela vous soit un exemple certain
Que vos beautés, bien qu'elles soient fleuries (6),
En peu de temps cherront (7) toutes flétries (8),
Et, comme fleurs, périront tout soudain (9).

Le temps s'en va, le temps s'en va, ma Dame;
Las (10)! le temps, non, mais nous nous en allons,
Et tôt seront étendus sous la lame (11);

Et des amours desquels nous parlons,
Quand serons morts, n'en sera plus nouvelle (12).
Pour c' (13) aimez-moi cependant (14) qu'êtes belle.
1. retranchée, retranché : retirée, retiré
2. épanie, épani : ouverte, ouvert
3. qui ne les eût : si on ne les avait pas
4. à ce vêpre : ce soir
5. chutes : tombées
6. être fleuri : être dans toute sa beauté
7. cherront : tomberont
8. flétrir : perdre sa beauté, sa jeunesse
9. tout soudain : d'un seul coup
10. las! = hélas!
11. lame : pierre qui couvre le tombeau
12. n'en sera plus nouvelle : on n'en parlera plus
13. c' : cela
14. cependant que : maintenant que, pendant que

XVIème siècle

Pierre de RONSARD ( 1524 – 1585 )

Quand vous serez bien vieille… (Sonnets (1) pour Hélène, II/XLIII)

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle (2),
Assise auprès du feu, devidant (3) et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant (4):
"Ronsard me célébrait (5) du temps que (6) j'étais belle!"

Lors (7), vous n'aurez servante oyant (8) telle nouvelle,
Déjà sous le labeur (9) à demi sommeillant (10),
Qui au bruit de Ronsard ne s'aille réveillant (11),
Bénissant (12) votre nom de louange (13) immortelle (14).

Je serai sous la terre, et, fantôme (15) sans os,
Par les ombres myrteux (16) je prendrai mon repos:
Vous serez au foyer (17) une vieille accroupie (18),

Regrettant mon amour et votre fier dédain (19).
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain:
Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie.
1. sonnet : une sorte de poème
2. chandelle : petite lampe
3. dévider : travailler le fil
4. s'émerveiller : être rempli d'admiration
5. célébrer : rendre gloire, faire la fête
6. du temps que : quand
7. lors : alors
8. oyant : entendant
9. labeur : travail
10. sommeiller : commencer à dormir (cf. le sommeil)
11. ne s'aille réveillant : ne commence à se réveiller
12. bénir : louer
13. louange : action de louer
14. immortelle, immortel : qui ne meurt pas
15. fantôme : esprit d'un mort
16. par les ombres myrteux : à l'ombre des myrtes, arbres consacrés à Vénus, déesse de l'amour
17. foyer : endroit où l'on fait le feu dans la maison
18. accroupie, accroupi : assise, assis sur les talons
19. dédain : action de mépriser

XVIIème siècle

Jean de LA FONTAINE ( 1621 – 1695 )

LE CORBEAU (1) ET LE RENARD (Fables I, 2)

Maître Corbeau, sur un arbre perché (2),
Tenait en son bec un fromage.
Maître Renard, par l'odeur alléché (),
Lui tint à peu près ce langage (4):
"Hé! bonjour, Monsieur du Corbeau
Que vous êtes joli! que vous me semblez beau!
Sans mentir, si votre ramage (5)
Se rapporte à votre plumage (6),
Vous êtes le phénix (7) des hôtes (8) de ces bois."
A ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie (9);
Et pour montrer sa belle voix
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie (10).
Le Renard s'en saisit, et dit : "Mon bon monsieur,
Apprenez que tout flatteur (11)
Vit aux dépens de (12) celui qui l'écoute:
Cette leçon vaut bien un fromage, sans douite."
Le Corbeau, honteux et confus (13),
Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
1. corbeau : grand oiseau noir
2. perchée, perché : posée, posé
3. alléchée, alléché : attirée, attiré
4. lui tint à peu près ce langage : lui parla à peu près ainsi
5. ramage : chant
6. plumage : ensemble des plumes recouvrant un oiseau
7. phénix : être extraordinaire et unique
8. hôte : celui qui reçoit quelqu'un ou qui est reçu par quelqu'un. Ici, tous les animaux des bois
9. ne se sent pas de joie : ne peut pas contenir sa joie
10. proie : ce qu'un animal prend pour le manger. Ici : le fromage
11. flatteur : celui qui cherche à plaire
12. aux dépens de : en causant des frais à, aux frais de quelqu'un
13. confuse, confus : gênée, gêné

XVIIème siècle

Jean de LA FONTAINE ( 1621 – 1695 )

LE LABOUREUR (1) ET SES ENFANTS (Fables V, 9)

     Travaillez, prenez de la peine:
C'est le fonds qui manque le moins.
Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
"Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritage (2)
Que nous ont laissé nos parents:
Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l'endrooit; mais un peu de courage
Vous le fera trouver: vous en viendrez à bout.
Remuez votre champ dès qu'on aura fait l'oût (3):
Creusez, fouillez (4), bêchez (5); ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse."
Le père mort, les fils vous retournent le champ,
Deçà, delà (6), partout: si bien qu'au bout de l'an
Il en rapporta davantrage.
D'argent, point de caché. Mais le père fut sage
De leur montrer, avant sa mort,
Que le travail est un trésor.
1. laboureur : cultivateur
2. héritage : ce que les parents laissent, à leur mort, à leurs enfants
3. oût : la moisson
4. fouiller : chercher partout
5. bêcher : retourner la terre
6. déçà, delà : ici et là

XVIIIème siècle

André CHENIER ( 1762 – 1794 )

LA JEUNE CAPTIVE (1)

"L'épi naissant mûrit (2) de la faux respecté;
Sans crainte du pressoir, le pampre (3) tout l'été
Boit les doux présents (4) de l'aurore (5);
Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui,
Quoi que l'heure présente ait de trouble et d'ennui,
Je ne veux point mourir encore.

Qu'un stoïque (6) aux yeux secs vole embrasser la mort:
Moi je pleure et j'espère. Au noir souffle (7) du nord
Je plie et relève ma tête.
S'il est des jours amers, il en est de si doux!
Hélas! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts ?
Quelle mer n'a point de tempête ?

L'illusion (8) féconde (9) habite dans mon sein.

D'une prison sur moi les murs pèsent en vain,
J'ai les ailes de l'espérance.
Echappée aux réseaux (10) de l'oiseleur (11) cruel,
Plus vive, plus heureuse, aux campagnes (12) du ciel
Philomèle (13) chante et s'élance.

Est-ce à moi de mourir ? Tranquille je m'endors
Et tranquille je veille; et ma veille aux remords (14)
Ni mon sommeil ne sont en proie (15).
Ma bienvenue (16) au jour me rit dans tous les yeux (17);
Sur des fronts abattus, mon aspect dans ces lieux (18)
Ranime (19) presque de la joie.

Mon beau voyage encore est si loin de sa fin!
Je pars, et des ormeaux (20) qui bordent (21) le chemin
J'ai passé les premiers à peine.
Au banquet (22) de la vie à peine commencé;
Un instant seulement mes lèvres ont pressé
La coupe (23) en mes mains encor pleine.


Je ne suis qu'au printemps. Je veux voir la moisson,
Et comme le soleil, de saison en saison,
Je veux achever mon année.
Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin,
Je n'ai vu luire encor que les feux du matin,
Je veux achever ma journée.

O mort, tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi;
Va consoler les coeurs que la honte, l'effroi (23),
Le pâle désespoir (25)dévore.
Pour moi Palès (26) encore a des asiles verts (27),
Les Amours (28) des baisers (29), les Muses (30) des concerts;
Je ne veux point mourir encore."

Ainsi, triste et captif (31), ma lyre (32) toutefois
S"éveillit (33), écoutant ces plaintes, cette voix,
Ces voeux (34) d'une jeune captive;
Et secouant le faix (35) de mes jours languissants (36),
Aux douces lois des vers je pliais (37) les aaccents
De sa bouche aaimable et naïve.


Ces chants, de ma prison témoins harmonieux (38),
Feront à quelque amant (39) des loisirs studieux (40)
Chercher quelle fut cette belle:
La grâce décorait son frront et ses discours,
Et ccomme elle craindront de voir finir leurs jours
Ceux qui les passeront près d'elle.
1. captive, captif : prisonnière, prisonnier. Les vers 1 à 42 sont les paroles de la jeune captive.
2. mûrir : devenir mûr
3. pampre : raisin
4. présent : cadeau
5. aurore : début du jour
6. stoïque : personne qui supporte la douleur et le malheur avec courage
7. souffle : vent
8. illusion : rêve
9. féconde, fécond : riche, abondante, abondant
10. réseaux : filets
11. oiseleur : celui qui fait métier de prendre les oiseaux
12. campagne : vaste étendue
13. Philomèle : le rossignol
14. remords : regrets
15. être en proie à : être pris, ennuyé par
16. bienvenue : accueil
17. Ce vers veut dire : l'aimable accueil que me donne la vie se voit dans tous les regards
18. ces lieux : la prison
19. ranimer : redonner la vie, la force, la joie
20. ormeau : petit arbre
21. border : être au bord de
22. banquet : repas
23. coupe : verre, vase
24. effroi : peur
25. désespoir contraire d'espoir
26. Palès : déesse des pasteurs et des troupeaux
27. asile : refuge, abri
28. Amours : représentation du dieur de l'amour
29. baiser : action d'embrasser
30. Muses : déesse des arts
31. captif : prisonnier (ici : André CHENIER)
32. lyre : poésie
33. s'éveiller : se réveiller
34. voeu : désir
35. faix : poids
36. languissant : mourant
37. plier : traduire, écrire en vers
38. harmonieux : agréable à l'oreille
39. amant : celui qui aime
40. studieux : passé à travailler

XVIIIème siècle

André CHENIER ( 1762 – 1794 )

Comme un dernier rayon…

Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre (1)
Animent la fin d'un beau jour,
Au pied de l'échafaud (2) j'essaye encor ma lyre (3).
Peut-être est-ce bientôt mon tour (4)?
Peut-être avant que l'heure en cercle promenée
Ait posé sur l'émail (5) brillant,
Dans les soixante pas (6) où sa route est bornée (7),
Son pied sonore (8) et vigilant (9),
Le sommeil du tombeau (10) pressera ma paupière (11).
Avant que de ses deux moitiés
Ce vers que je commence ait atteint la dernière,
Peut-être en ces murs effrayés
Le messager (12) de mort, noir recruteur (13) des ombres (14),
Escorté (15) d'infâmes (16) soldats,
Ebranlant (17) de mon nom ces longs corridors (18) sombres,
Où seul dans la foule à grands pas
J'erre (19), aiguisant (20) ces dards (21) persécuteurs (22) du crime,
Du juste trop faibles soutiens (23),

Sur mes lèvres soudain va suspendre (24) la rime;
Et chargeant mes bras de liens 25),
Me traîner amassant (26) en foule à mon passage
Mes tristes compagnons reclus (27),
Qui me connaissaient tous avant l'affreux message (28),
Mais qui ne me connaissent plus.
Eh bien! j'ai trop vécu. Quelle franchise (29) auguste (30),
De mâle constance (31) et d'honneur
Quels exemples sacrés (32), doux à l'âme du juste,
Pour lui quel ombre de bonheur,
Quelle Thémis (33) terrible aux têtes criminelles (34),
Quels pleurs (35) d'une noble pitié,
Des antiques bienfaits (36) quels souvenirs fidèles,
Quels beaux échanges d'amitié
Font digne de regrets l'habitacle (37) des hommes ?
La peur fugitive (38) est leur Dieu;
La bassesse (39); la feinte (40). Ah! lâches que nous sommes
Tous, oui, tous. Adieur, terre, adieu.

Vienne, vienne la mort! - Que la mort me délivre (41)!
Ainsi donc mon coeur abattu
Cède aux poids de ses maux ? Non, non. Puissé-je vivre!
Ma vie importe à la vertu.
Car l'honnête homme enfin, victime de l'outrage (42),
Dans les cachots (43), près du cercueil (44),
Relève plus altiers (45) son front et son langage,
Brillants d'un généreux orgueil.
S'il est écrit aux cieux que jamais une épée (46)
N'étincellera (47) dans mes mains,
Dans l'encre et l'amertume (48) une autre arme trempée
Peut encor servir les humains.
Justice, Vérité, si ma main, si ma bouche,
Si mes pensers (49) les plus secrets
Ne froncèrent (50) jamais votre sourcil farouche (51),
Et si les infâmes (16) progrès,
Si la risée (52) atroce (53), ou, plus atroce injure,
L'encens (54) de hideux (55) scélérats (56),
Ont pénétré vos coeurs d'une longue blessure,

Sauvez-moi. Conservez un bras
Qui lance votre foudre (57), un amant (58) qui vous venge.
Mourir sans vider mon carquois (59)!
Sans percer, sans fouler (60), sans pétrir (61) dans leur fange (62)
Ces bourreaux (63) barbouilleurs (64) de lois,
Ces vers cadavéreux (65) de la France asservie (66),
Egorgée (67)! O mon cher trésor,
O ma plume! fiel (68), bile (69), horreur, Dieux de ma vie !
Par vous seuls je respire encor:
Comme la poix (70) brûlante agitée en ses veines
Ressuscite (71) un flambeau (72) mourant,
Je souffre; mais je vis. Par vous, loin de mes peines,
D'espérance un vaste torrent
Me transporte. Sans vous, comme un poison livide (73),
L'invisible (74) dent du chagrin,
Mes amis opprimés (75), du menteur homicide (76)
Les succès, le sceptre (77) d'airain (78);

Des bons (79) proscrits (80) par lui la mort ou la ruine,
L'opprobre (81) de subir sa loi,
Tout eût tari (82) ma vie; ou contre ma poitrine
Dirigé mon poignard (83). Mais quoi!
Nul ne resterait donc pour attendrir (84) l'histoire
Sur tant de justes massacrés (85) ?
Pour consoler leur fils, leurs veuves, leur mémoire;
Pour que des brigands (86) abhorrés (87)
Frémissent (88) aux portraits noirs de leur ressemblance,
Pour descendre jusqu'aux enfers (89)
Nouer le triple (90) fouet (91), le fouet de la vengeance,
Déjà levé sur ces pervers (92) ?
Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice (93) ?
Allons, étouffe tes clameurs (94);
Souffre, ô coeur gros de haine, affamé (95) de justice.
Toi, Vertu, pleure si je meurs.
1. zéphyre : vent doux et agréable
2. échafaud : appareil pour tuer les condamnés à mort
3. lyre : instrument de musique à cordes
4. tour : mon tour de mourir
5. émail : sorte de peinture
6. pas : minute
7. borner : limiter
8. sonore : qui a un son éclatant
9. vigilant : qui fait attention
10. tombeau : tombe
11. paupière : peau qui recouvre l'oeil
12. messager : celui qui annonce. Ici : le commissaire chargé de l'appel des condamnés
13. recruteur : celui qui engage quelqu'un pour faire quelque chose
14. ombres : ici, le domaine de la mort
15. escorté : accompagné
16. infâme : honteux, très mauvais
17. ébranler : faire trembler, secouer
18. corridor : couloir
19. errer : aller ici et là
20. aiguiser : rendre plus vif
21. dard : ici, les vers du poète
22. persécuteur : qui poursuit sans arrêt
23. soutien : aide
24. suspendre : arrêter
25. lien : chaîne
26. amasser : réunir
27. reclus : prisonnier
28. message : nouvelle
29. franchise : le fait d'être franc, de dire la vérité
30. auguste : très grand
31. constance : qwualité de ce qui dure
32. sacré : religieux
33. Thémis : déesse de la justice
34. criminelle, criminel : se dit d'une personne coupable d'un crime
35. pleur : larme
36. bienfait : acte de bonté
37. habitacle : demeure. Ici : la terre
38. fugitive, fugitif : qui fait fuir
39. bassesse : action qui montre des sentiments bas
40. feinte : acte qui trompe
41. délivrer : rendre libre
42. outrage : injure
43. cachot : prison
44. cercueil : tombeau, mort
45. altière, altier : fière, fier
46. épée : arme formée d'une longue lame
47. étinceler : briller
48. amertume : tristesse
49. penser : pensée
50. froncer : plier. Le fait de froncer les sourcils marque la mauvaise humeur.
51. farouche: dure, dure; rude
52. risée : actrion de se moquer
53. atroce : affreux
54. encens : action de louer trop quelqu'un
55. hideuse, hideux : horrible
56. scélérat : qui a commis un crime. Ce vers veut dire que les hommes politiques louent la justice et la vérité sans les pratiquer.
57. foudre : cri, colère
58. amant : celui qui aime
59. carquois : sac. Sans vider mon carquois : sans dire la peine de mon coeur (cf. vider son sac)
60. fouler : écraser quelque chose avec les pieds
61 : pétrir : presser, écraser
62. fange : boue
63. bourreau : celui qui fait souffrir quelqu'un
64. barbouilleur : celui qui écrit des lois, mais qui ne les respecte pas
65. cadavéreuse, cadavéreux : mourante, mourant. Cf. cadavre
66. asservie, asservi : soumise, soumis, qui n'est pas libre
67. égorgée, égorgé : tuée, tué. Cf. gorge
68. fiel : ce qui est amer
69. bile : colère
70. poix : matière dont est fait un flambeau(cf. 72)
71. ressusciter : redonner la vie, la lumière
72. flambeau : lumière que l'on peut porter à la main
73. livide : qui rend très pâle (comme la mort)
74. invisible : qu'on ne peut pas voir
75. opprimé : qui souffre
76. homicide : qui tue
77. sceptre : le pouvoir
78. airain : dur, fort, qu'on ne peut pas changer
79. bons : hommes bons
80. proscrit : chassé
81. opprobre : honte
82. tarir : arrêter
83. poignard : couteau
84. attendrir : provoquer l'émotion
85. massacré : tué
86. brigand : voleur
87. abhorré : détesté
88. frémir : trembler
89. enfers : lieu où vont les méchants après leur mort
90. triple : le fouet des trois représentants des dieux qui, aux enfers, punissent le crime
91. fouet : instrument fait d'un manche et d'une corde dont on se sert pour battre quelqu'un
92. pervers : celui qui fait le mal
93. supplice : souffrance, peine
94. clameur : cri
95. affamé : qui a faim

XIXème siècle

Alphonse de LAMARTINE ( 1790 – 1869 )

Le lac (Méditations poétiques – 1820)

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages, 
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour ?

O lac! l'année à peine a fini sa carrière (1),
Et près des flots chéris (2) qu'elle devaiot revoir,
Regarde! Je viens seul m'asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s'asseoir!

Tu mugissais (3) ainsi sous ces roches (4) profondes;
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs (5) déchirés;
Ainsi le vent jetais l'écume (6) de tes ondes (7)
Sur ses pieds adorés (8).

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions (9) en silence;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence (10)
Tes flots harmonieux (11).

Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé (12) frappèrent les échos (13);
Le flot fut attentif (14), et la voix qui m'est chère
Maissa tomber ces mots :


"O temps, suspends (15) ton vol! et vous, heures propices (16),
Suspendez votre cours!
Laissez-nous savourer (17) les rapides délices (18)
Des plus beaux de nos jours!

"Assez de malheureux ici-bas vous implorent (19):
Coulez, coulez pour eux;
Prenez avec leurs jours les soins (20) qui les dévorent;
Oubliez les heureux.

"Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit;
Je dis à cette nuit: "Sois plus lente"; et l'aurore (21)
Va dissiper (22) la nuit.


"Aimons donc, aimons donc! de l'heure fugitive (23),
Hâtons-nous (24), jouissons!
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive;
Il coule et nous passons!"

Temps jaloux (25), se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à longs flots nious versent le bonheur
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?

Hé quoi! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace (26) ?
Quoi passés pour jamais ? quoi! tout entiers perdus ?
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus ?

Eternité, néant (27), passé, sombres abîmes (28)
Que faites-vous des jours que vous engloutissez (29) ?
Parlez : nous rendrez-vousces extases (30)sublimes (31)
Que vous nous ravissez (32) ?


O lac! rochers muets! grottes (33)! forêt obscure!
Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir (34),
Gardez de cette nuit, gardez belle nature,
Au moins le souvenir!

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs (35) sauvages
Qui pendent sur tes eaux!

Qu'il soit dans le zéphyr (36) qui frémit (37) et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés!

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire (38),
Que les parfums légers de ton air embaumé (39),
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Tout dise : "Ils ont aimé!"
1. carrière : course, tour
2. chérie, chéri : aimée, aimé
3. mugir : faire du bruit
4. roche : rocher
5. flanc : côté
6. écume : mousse qui se forme sur les vagues
7. onde : eau
8. adorée, adoré : très aimée, aimé
9. voguer : avancer sur l'eau
10. cedence : plusieurs mouvements à la suite
11. harmonieuse, harmonieux : agréable
12. charmée, charmé : qui plaît beaucoup
13. charmée, charmé : comme soumis à un enchantement
14. être attentif : faire attention
15. suspendre : arrêter
16. propice ; favorable
17. savourer : goûter
18. délice : plaisir
19. implorer : supplier
20. soin : souci
21. aurore : début du jour
22. dissiper : faire disparaître
23. fugitive, fugitif : qui fuit
24. se hâter : se dépêcher
25. jaloux (du bonheur humain)
26. fixer la trace : garder le souvenir
27. néant : rien, ce qui n'existe pas
28. abîme : fossé très profond
29. engloutir : faire disparaître
30. extase : moment très heureux
31. sublime : merveilleux
32. ravir : prendre
33. grotte : cave creusée dans un rocher
34. rajeunir : rendre jeune
35. roc : rocher
36. zéphyr : petit vent
37. frémir : trembler
38. soupirer : se plaindre
39. embaumé : parfumé

XIXème siècle

Alphonse de LAMARTINE ( 1790 – 1869 )

L’isolement (1) – (Méditations poétiques – 1820)

Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil, tristement je m'assieds;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule (2) à mes pieds.


Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes (3),
Il serpente (4) et s'enfonce en un lointain obscur;
Là le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où l'étoile du soir se lève dans l'azur (5).

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres
Le crépuscule (6)encor jette un dernier rayon;
Et le char vaporeux (7) de la reine des ombres
Monte, et blanchit déjà les bords de l'horizon.

Cependant, s'élançant de la flèche gothique (8),
Un son religieux se répand dans les airs:
Le voyageur s'arrête, et la cloche rustique (9)
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces deux tableaux mon âme indifférente
N'éprouve devant eux ni charme ni transports;
Je contemple (10) la terre ainsi qu'une ombre errante (11):
le soleil des vivants n'échauffe (12) plus les morts.


De colline en colline en vain portant ma vue,
du sud à l'aquilon (13), de l'aurore (14) au couchant,
Je parcours tous les points de l'immense étendue,
Et je dis: "Nulle part le bonheur ne m'attend."

Que me font ces vallons ces palais, ces chaumières (15),
Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque et tout est dépeuplé (16) :

Que le tour du soleil ou commence ou s'achève,
D'un oeil indifférent je le suis dans son cours;
En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève,
Qu'importe le soleil ? je n'attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière (17)
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts:
Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire;
Je ne demande rien à l'immense univers.


Mais peut-être au-delà des bornes (18) de sa sphère (19),
Lieu où le vrai soleil éclaire d'autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille (20), à la terre
Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux!

Là, je m'enivrerais (21) à la source ù j'aspire (22);
Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour,
Et ce bien idéal que tout âme désire,
Et qui n'a pas de nom au terrestre (23) séjour!

Que ne puis-je, porté sur le char de l'Aurore (14),
Vague (24) objet de mes voeux (25), m'élancer jusqu'à toi!
Sur la terre d'exil (26) pourquoi resté-je encore ?
Il n'est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie (27):
Emportez-moi comme elle, orageux aquilon (13)!

1. isolement : solitude
2. se dérouler : se présenter d'une façon continue
3. écumante, écumant : recouverte, recouvert de la mousse blanche des vagues
4. serp)enter : avancer comme un serpent
5. azur : ciel
6. crépuscule : fin du jour
7. vaporeux : léger et peu clair
8. flèche gothique : clocher de l'église
9. rustique : vieux
10. contempler : regarder longuement
11. errante, errant : allant ça et là, sans but
12. échauffer : chauffer
13. aquilon : (vent du) nord
14. aurore : est, (début du jour)
15. chaumière : petite maison
16. dépeuplé : sans habitant, vide
17. carrière : course
18. borne : limite
19. sphère : limite
20. dépouille : corps
21. s'enivrer : devenir ivre
22. aspirer : désirer
23. terrestre : de la terre
24. vague : peu clair
25. voeu : désir
26. d'exil : étrangère, étranger
27. flétrie, flétri : qui a perdi sa jeuness, sa beauté et sa force

XIXème siècle

Alphonse de LAMARTINE ( 1790 – 1869 )

L’automne (Méditations poétiques, XXIII)

Salut (1), bois couronné (2) d'un reste de verdure (3),
Feuillages jaunissants sur les gazons (4) épars (5)!
Salut, derniers beaux jours! Le deuil de la nature
Convient à ma douleur et plaît à mes regards.

Je suis d'un pas rêveur (6) le sentier solitaire (7);
J'aime à revoir encor, pour la dernière fois,
Ce soleil pâlissant, dont la faible lumière

Perce à peine à mes pieds l'obscurité des bois.

Oui, dans ces jours d'automne où la nature expire (8),
A ses regards voilés (9) je trouve plus d'attraits (10);
C'est l'adieu d'un ami, c'est le dernier sourire
Des lèvres que la mort va fermer pour jamais.

Ainsi, prêt à quitter l'horizon de la vie,
Pleurant de mes longs jours l'espoir évanoui (11),
Je me retourne encore, et d'un regard d'envie
Je contemple (12) ces biens dont je n'ai pas joui.

Terre; soleil, vallons, belle et douce nature;
Je vous dois une larme aux bords de mon tombeau;
L'air est si parfumé (13)! la lumière est si pure!
Aux regards d'un mourant (14) le soleil est si beau!


Je voudrais maintenant vider jusqu'à la lie (15)
Ce calice (16) mêlé de nectar (17) et de fiel (18):
Au fond de cette coupe (16) où je buvais la vie,
Peut-être restait-il quelques gouttes de miel!

Peut-être l'avenir me gardait-il encore
Un retour de bonheur dont l'espoir est perdu!
Peut-être, dans la foule, une âme que j'ignore
Aurait compris mon âme, et m'aurait répondu! ...

La fleur tombe en livrant (19) ses parfums au zéphire (20);
A la vie, au soleil, ce sont là ses adieux!
Moi, je meurs; et mon âme, au moment qu'elle expire (8),
S'exhale (21) comme un son triste et mélodieux (22).

1. salut : bonjour
2. couronnée; couronné : entourée, entouré
3. verdure : le vert des arbres
4. gazon : herbe
5. épars : en désordre (ici, épithète de feuillages)
6. rêveur : qui rêve
7. solitaire : retiré, écarté
8. expirer : mourir
9. voilée, voilé : qui perd son éclat
10. attrait : chose agréable
11. évanouie, évanoui : disparue, disparu
12. contempler : regarder avec attention
13. parfumée, parfumé : remplie, rempli de parfum
14. mourant : personne qui va mourir
15. lie : le fond, le reste
16. calice, coupe : verre, vase
17. nectar : boisson très bonne
18. fiel : boisson très mauvaise
19. livrer : donner
20. zéphire : vent léger
21. s'exhaler : se répandre
22. mélodieuse, mélodieux : agréable à l'oreille

XIXème siècle

Victor HUGO ( 1802 – 1885 )

CLAIR DE LUNE (Les Orientales, X)

Per amica silentia lunae (Virgile)

La lune était sereine (1) et jouait sur les flots (2).
La fenêtre enfin libre est ouverte à la brise (3),
La sultane (4) regarde, et la mer qui se brise,
Là-bas, d'un flot d'argent brode (5) les noirs îlots (6).

De ses doigts en vibrant (7) s'chappe la guitare (8):
Elle écoute... Un bruit sourd frappe les sourds échos (9):
Est-ce un lourd vaisseau turc (10) qui vient des eaux de Cos,
Battant l'archipel (11) grec (12) de sa rame tartare (13) ?

Sont-ce des cormorans (14) qui plogent tour à tour;
Et coupent l'eau, qui roule en perles (15)sur leur aile ?
Est-ce un djinn (16) qui là-haut siffle d'une vboix grêle (17),
Et jette dans la mer les crénaux (18) de la tour ?

Qui trouble ainsi les flots près du sérail (19) des femmes ? -
Ni le noir cormoran (14), sur la vague bercé (20);
Ni les pierres du mur, ni le bruit cadencé (21)
Du lourd vaisseau, rampant sur l'onde (22) avec des rames.

Ce sont des sacs pesants, d'où partent des sanglots (23),
On verrait, en sondant (24) la mer qui les promène,
Se mouvoir dans leurs flancs (25) comme une forme humaine... -
La lune était sereine et jouait sur les flots.


2 septembre 1828
1. sereine, serein : clair, pur et calme
2. les flots : la mer
3. brise : vent léger et frais
4. sultane : princesse musulmane
5. broser : orner, décorer
6. îlot : petite île
7. vibrer : remuer
8. guitare : instrument de musique
9. écho : son répété
10. turc : de Turquie
11. archipel : ensemble d'îles
12. grec : de Grèce
13. tartare : de Turquie
14. cormoran : grand oiseau
15. perle : goutte
16. djinn : esprit de la nuit
17. grêle : aigu et faible
18. créneau : partie supérieure d'un mur ou d'une tour
19. sérail : partie du palais où sont les femmes
20. bercé : remué, bougé doucement
21. cadencé : répété
22. onde : eau
23. sanglot : petit cri
24. sonder : reconnaître la profondeur de l'eau, la nature d'un terrain
25. flanc : côté; dans leurs flands : dedans

XIXème siècle

Victor HUGO (1802 – 1885)

Demain, dès l’aube… (Contemplations, IV/14 – 1847)

Demain, dès l'aube (1), à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer lion de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur (2),
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx (3) vert et de bruyère (3) en fleur.
1. Aube : début du jour
2. Harfleur : port, près du Havre, en France
3. le houx et la bruyère : deux fleurs qui durent longtemps

XIXème siècle

Alfred de VIGNY (1797 – 1863)

Le berceau

(Poème composé en 1822 pour « Marguerite de Clérebault, âgée de vingt jours)

Dors dans cette nacelle (1) où te reçut le monde;
Songe au ciel d'où tu viens, au fond de ton berceau (2)
Comme le nautonier (3) qui, sur la mer profonde,
Rêve de la patrie et dort dans son vaisseau.