Nomination au Protocole
Alors en poste à Vienne, en Autriche, je savais que ma prochaine escale serait en France. Après Panama, Pékin, Santiago du Chili, Bangkok et Vienne, j’avais fait le tour (au moins en partie) des affaires consulaires. Evidemment, j’aurais pu regarder comment ces affaires étaient traitées en France. Mais j’étais beaucoup plus intéressé, comme depuis mon départ de France en 1968, par la découverte…
Il était possible de poser sa candidature sur quelques postes vacants présentés sur la « transparence ». Le retour en France était décidé et je pensais que ce serait bien pour les enfants de continuer leur scolarité en France, pour la fin de leurs études secondaires et le choix de leurs études supérieures.
Alors à Paris ou à Nantes puisque la décentralisation avait conduit une partie des services à s’installer à Nantes ? Je préférais une ville moyenne à la capitale et mon fils souhaitait Nantes car il aimait beaucoup le club de football des Canaris ! Je choisis pourtant Paris car il était évident que les jeunes auraient davantage de possibilités à Paris.
Et quel service du ministère ? Je ne voulais rien de « consulaire » (visas, comptabilité, Français à l’étranger, notariat, état-civil, bourses scolaires…). Par contre le mot « Protocole » m’intéressa : un « truc » que je ne connaissais pas. Que cachait-il exactement ? Ce serait sûrement une découverte… Je posai ma candidature pour trois postes libres dans ce service.
Il ne m’était même pas venu à l’esprit de faire intervenir d’anciens supérieurs avec lesquels j’avais aimé travailler. Il me semblait évident que c’était le rôle de la direction des ressources humaines de connaître les « ressources » dont elle disposait et de les employer au mieux pour le plus grand bien du ministère et de la politique étrangère de la France. Comme j’étais naïf et inconscient de la triste réalité !
Dans un premier temps, j’appris que ma candidature pour le service du protocole avait été acceptée. Puis, à l’occasion d’un passage à Paris, j’allai à la direction du personnel et une directrice m’indiqua que ce ne serait plus le protocole. Avec des phrases comminatoires, elle me signifia ma future nomination dans une des affaires consulaires. Je manifestai mon étonnement et elle eut le malheur de me dire : « si vous ne me croyez pas, allez au protocole et demandez-leur; ils ne veulent pas de vous ! »
La pauvre dame connaissait mal mon dossier ! Car à l’époque, celui qui avait été mon Premier Conseiller à Bangkok avait été nommé sous-directeur au Protocole. Je le connaissais vraiment bien et il me donna de suite un rendez-vous pendant lequel je lui racontai toute l’histoire. Il m’apprit alors que tout ce qui venait de la direction du personnel était faux et mensonger. Le Chef du Protocole recherchait en fait des « gens » comme moi et la direction du personnel n’avait jamais interrogé le protocole à mon sujet. Louis BARDOLLET, auquel je peux rendre une fois de plus hommage, me donna ce conseil : « Pierre, tu ne dis rien, tu ne fais rien, tu rentres à Vienne et tu attends; tu auras bientôt des nouvelles. Nous nous en occupons ».
Quelques jours plus tard, je reçus un appel téléphonique de la personne qui m’avait reçu à la direction du personnel. Elle m’expliqua que le Protocole avait accepté ma candidature. Pour que tout soit parfaitement clair (elle avait dû en prendre pour son grade et recevoir des ordres précis !), elle me demanda de faire avec elle, par téléphone, le télégramme qu’elle enverrait à mon ambassadeur pour indiquer ma nomination et la date de la fin de mes fonctions à Vienne.
J’ai ainsi vu clairement que ces gens qui prétendaient tout savoir et tout diriger, auxquels on aurait dû pouvoir faire confiance puisqu’ils étaient censés diriger le personnel avec un stupide diplôme de spécialiste d’administration, ces gens donc ne savaient, dans de nombreux cas, que se moquer du personnel et utiliser des « pions » qui n’avaient pas droit au chapitre, afin de répondre, servilement et bêtement, à une demande venue d’en haut, pour combler un trou ou calmer un puissant pistonné…
Ainsi suis-je arrivé, pour mon premier poste en France, au Protocole et ai commencé à ouvrir les yeux, bien malgré moi, sur les méfaits dont l’administration est coupable et qui gênent la bonne marche des services tout en méprisant les agents dont beaucoup ne souhaitent pourtant que « servir » le mieux possible.
Ecrit en mai 2023
Première rencontre avec le Chef du protocole
A mon arrivée au Quai d’Orsay, je fus reçus par le chef du protocole, qui était alors l’ambassadeur Daniel JOUANNEAU. Après quelques phrases d’accueil « protocolaire », je lui expliquai les raisons de mon choix. Après sept années de coopération en Thaïlande et au Pérou, je venais de vivre quinze années au Panama, en Chine, au Chili, en Thaïlande et en Autriche dans les services consulaires que j’avais beaucoup aimés, mais j’avais envie de découvrir quelque chose de nouveau. Le Protocole, je n’y connaissais rien et donc j’étais vraiment intéressé.
Le Chef du Protocole me donna une réponse que je n’ai jamais oubliée car il m’avait révélé deux vérités qui me furent particulièrement utiles. La première, c’était que l’expérience acquise dans mes différents postes à l’étranger me serait très utile puisque chacun fait, sans toujours le savoir, beaucoup de « protocole ». La seconde, c’était qu’en réalité le « protocole » s’apprenait tous les jours, avec des choses et des événements nouveaux qu’il fallait gérer au mieux. Lui-même, m’a dit Daniel JOUANNEAU, apprenait quotidiennement et j’ai vite compris la vérité de ses paroles.
Cet entretien m’a montré que cet homme-là, en face de moi, était un énarque exceptionnel, car non seulement il avait une certaine « science » de presque tous les problèmes, mais surtout il avait un coeur et savait faire attention aux autres, ce qui est nécessaire dans toutes les relations (internationales).
Ecrit en mai 2023
Privilèges et immunités diplomatiques
Mon premier poste au Protocole fut à la sous-direction des privilèges et immunités diplomatiques. Privilèges et immunités ! Il est certain que les diplomates en poste dans un pays étranger doivent bénéficier d’une protection pour accomplir leur travail. Il est normal, par exemple, que les diplomates aujourd’hui en poste en France, Ukrainiens ou Russes, puissent travailler librement pour, par exemple, chercher la paix. Il est par contre parfaitement inadmissible que les privilèges et immunités ne servent qu’à des passe-droits en tous genres. Les temps ont bien changé depuis 1961, date de la signature de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques… Les temps ont changé et certains diplomates également, qui sont des escrocs. Je regrette fortement qu’une fois de plus les responsables (de l’ONU en particulier) n’aient rien fait pour mettre à jour cette nécessaire convention.
La sous-direction était divisée en deux parties : celle gérant les diplomates dans les ambassades et celle ayant à sa charge les « assimilés diplomatiques » (c’est-à-dire ayant rang de diplomates) dans les organisations internationales ayant leur siège en France. Ce sont ces derniers dont je devais m’occuper. A leur prise de fonctions en France, les « assimilés diplomatiques » étaient enregistrés au Protocole et bénéficiaient d’une carte de séjour et des privilèges accordés par la France : détaxe pour la voiture, l’essence, les vins et alcools, ainsi que le remboursement de la TVA pour les achats destinés au travail de l’organisation internationale…
Nous avions, à l’époque, plus d’une vingtaine d’organisations internationales en France, certaines très petites (comme l’Organisation internationale de la vigne et du vin), d’autres beaucoup plus imposantes, comme Interpol à Lyon, l’OCDE et l’UNESCO à Paris.
Cette dernière avait des fonctionnaires qui avaient le statut d’assimilés diplomatiques, mais il y avait aussi toutes les ambassades auprès de l’UNESCO, qui, pour les grands pays, existaient en plus de l’ambassade bilatérale. Les pays plus modestes avaient une seule ambassade, à la fois « bilatérale » et « auprès de l’UNESCO », et les diplomates étaient accrédités à la fois auprès de la France et auprès de l’UNESCO.
Avec ma petite équipe, une partie du travail consistait donc à « immatriculer » les assimilés diplomatiques, ce qui était beaucoup plus facile que l’immatriculation des Français dans les ambassades. A Paris, il suffisait d’une note verbale du Chef de mission concerné pour que le nouveau collaborateur reçoive un titre de séjour, pour lui-même et sa famille, et qu’il soit inscrit dans les différents ministères, surtout Intérieur et Finances, comme bénéficiaire des privilèges…
La présentation de quelques problèmes feront davantage comprendre la nécessité de faire avancer la diplomatie avec la justice… Et le travail est énorme, car la justice ne va que rarement bien avec les privilèges…
Ecrit en juin 2023
Parc automobile
Pour obtenir un véhicule en détaxe, les choses étaient claires : une fois accrédités, les diplomates et assimilés pouvaient acheter ou importer une voiture. Mais il y avait un autre privilège beaucoup moins connu qui pouvait, de temps en temps, créer une histoire cocasse.
Certains véhicules diplomatiques ont une plaque « 500 ». Cela signifie que la voiture est celle d’une haute personnalité étrangère, de passage à Paris.
Ainsi, par exemple, l’ambassade d’Espagne possédait-elle, de mémoire, quatre véhicules immatriculés « 500 » et réservés aux membres de la famille royale, venus par exemple assister à une finale du tournoi de tennis de Roland Garros. Lorsque l’avion spécial venant de Madrid atterrissait au Bourget, la personnalité et ses accompagnateurs utilisaient une ou des voitures « 500 » pour les conduire pendant leur séjour et éviter tout problème, simplement grâce à la lecture de la plaque d’immatriculation.
Il y avait « pire ». Un des émirs du golfe persique avait à Paris une partie de sa collection de voitures, toutes immatriculées en « 500 ». Quand l’émir venait dans la capitale, il choisissait la « voiture de ses rêves » pour son séjour. Il eut envie, un jour, d’acheter un nouveau véhicule et son ambassadeur transmit donc la demande de détaxe et d’immatriculation en « 500 ». Le Protocole donna, comme toujours, une suite favorable, mais le ministère des Finances refusa au prétexte que l’ambassade avait déjà une vingtaine de voitures « 500 ». Bercy suggérait à l’ambassade de revendre un véhicule avant d’en immatriculer un nouveau.
Les négociations commencèrent. L’ambassade ne pouvait accepter la proposition des finances françaises car il s’agissait de la collection personnelle de l’émir. Finalement le pot aux roses fut découvert : les finances considéraient que trop d’exemptions de TVA avaient déjà été accordées. L’ambassade expliqua que la plaque « 500 » était indispensable pour que l’émir soit protégé, mais que le paiement de la TVA serait réglé sans aucun problème.
Avec de la bonne volonté, tout est possible !
Ecrit en juin 2023
Le yacht d’un émir en Méditerranée
Un matin, je reçus un appel d’une ambassade de l’un des émirats. L’ambassadeur souhaitait avoir l’autorisation, pour le yacht de l’émir, de faire escale en Méditerranée pendant l’été. Pour transmettre sa demande, j’avais besoin de connaître les dates de l’escale et le port choisi.
L’ambassadeur était surpris de ma demande car, me disait-il, chaque année l’autorisation d’escale était accordée sans aucune question. Il m’expliqua qu’en fait l’émir se rendait régulièrement en Grande-Bretagne et pendant l’été il pouvait soudain décider d’aller passer quelques jours sur son yacht. Il fallait donc que le bateau puisse croiser en Méditerranée pour se rendre au port choisi à la dernière minute par le Chef d’Etat.
Vérification faite auprès des affaires maritimes, c’était ce qui se faisait chaque année : une autorisation « open » pour tous les ports français en Méditerranée, afin que l’émir puisse, au gré de son humeur, atterrir et rejoindre son yacht pour quelque temps en mer !
Privilèges !
Ecrit en juillet 2023
Contraventions « diplomatiques »
En conduisant à Paris, qui n’a pas remarqué le stationnement intempestif, au mépris du code de la route, des voitures avec une plaque diplomatique ou consulaire ?
Dans les pays où j’ai vécu, j’avais une plaque diplomatique et j’ai été arrêté deux fois pour excès de vitesse : dans le désert d’Atacama au Chili où la police était cachée derrière un énorme rocher, et dans le sud de la Thaïlande, sur la route qui longe la mer entre Phuket et Hua Hin. J’avais chaque fois une petite excuse, étant attendu au Chili par le responsable de la mine de cuivre de Chuquicamata, et en Thaïlande pour un dîner avec le directeur de l’hôtel Sofitel à Hua Hin. Dans les deux cas, les policiers m’ont demandé, très poliment, d’être plus prudent…
Le seul PV que j’ai reçu à l’étranger, ce fut à Vienne en Autriche. Je devais aller à une réunion dans le centre ville et la voiture du consulat et son chauffeur étaient occupés. Je partis donc avec ma voiture et eus beaucoup de mal à trouver une place dans une rue à stationnement interdit, mais où toutes les places sauf une étaient prises par des voitures autrichiennes. En sortant de la réunion, j’ai eu un exemple de « l’humour » autrichien : aucune voiture n’avait de PV, sauf la mienne (il y a partout des gens qui n’aiment pas les étrangers, même en Autriche) ! J’ai payé car j’étais en tort.
A Paris donc, il y eut un jour une réunion avec le cabinet du ministre et des membres des ministères de l’intérieur et des finances. J’appris à cette occasion que les Britanniques et les Américains avaient « travaillé » de concert, selon leur habitude. A Londres et Washington, les ministres-conseillers de nos ambassades avaient été convoqués. Traditionnellement, toutes les contraventions récoltées , pour des motifs officiels ou privés, par le personnel de l’ambassade, n’étaient pas payées.
Pour que les choses soient bien claires, Londres et Washington précisèrent que les passe-droits et les privilèges étaient dorénavant terminés et que la France avait quinze jours pour payer toutes contraventions. Si ce n’était pas fait, les « numéros deux » français, à Londres et à Washington, seraient déclarés chacun persona non grata et renvoyés en France.
Je n’aime guère les grands airs dictatoriaux que se donnent beaucoup trop souvent les Américains et les Britanniques. Mais je pensais que dans ce cas précis, ils avaient tout à fait raison. Les privilèges diplomatiques ne peuvent se transformer en laisser-aller où tout est permis.
Il a bien fallu, dans un premier temps, payer les contraventions en retard. Une rallonge budgétaire fut octroyée pour payer les dettes « officielles » et toutes les contraventions « privées » durent être immédiatement réglées par chaque intéressé.
Que faire en France ? C’était la raison de la réunion à Paris. Une majorité de participants se dessina rapidement. Il fallait faire comme les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, car la gêne occasionnée par le stationnement sauvage des voitures diplomatiques devenait insupportable…
Le ministère de l’intérieur était chargé du système informatique qui gérait toutes les contraventions. Or le système en vigueur faisait « sauter » automatiquement toutes les contraventions attribuées aux voitures avec des plaques diplomatiques ou consulaires. Ainsi donc les policiers, gendarmes ou contractuelles faisaient-ils depuis toujours un travail totalement inutile et vain. Ainsi donc, le Quai d’Orsay recevait-il régulièrement des ambassades, consulats et organisations internationales les liasses de contraventions en demandant leur annulation. Les documents étaient transmis au ministère de l’intérieur… Travail inutile ! Tout était joué d’avance ! La porte était ouverte à d’éventuels trafiquants qui pouvaient se faire « rétribuer » en échange d’une soi-disant suppression des contraventions.
Devinez-vous la conclusion de cette réunion interministérielle ? Elle est simple, comme trop souvent en France : rien ne serait fait car le ministère de l’intérieur se disait incapable et ne souhaitait pas changer son système informatique.
Et certains essaient de nous faire croire que la France n’est pas dans un état avancé de sous-développement !
Ecrit en juillet 2023
Cérémonies de signatures
Pendant la première partie de mes années au Protocole, j’étais chargé, spécialement, des cérémonies de signatures d’accords. Il ne s’agissait pas de tous les documents signés par le gouvernement, mais seulement de ceux signés entre Etats. Il y en avait environ un par jour, plus de 300 en une année. Certains étaient quasiment « automatiques » (accords d’aide alimentaire par exemple, d’autres pouvaient être entourés de beaucoup de « majesté »).
Ils pouvaient être signés sur un coin de bureau ou lors d’une cérémonie spéciale, mais le signataire (ambassadeur, ministre…) devait préalablement avoir reçu un pouvoir signé par le ministre des affaires étrangères, qui montrait que l’accord était tout à fait prêt, en français et dans la ou les traductions nécessaires.
Le lieu choisi pour la cérémonie était toujours intéressant et m’a donné un grand nombre de fois la chance de vivre une journée du patrimoine dans un lieu souvent prestigieux.
Quelques exemples me restent en mémoire :
- Le Chef du Protocole savait qu’il fallait tenter de supprimer toute possibilité de « grain de sable » qui pouvait transformer une cérémonie protocolaire en cauchemar. Il était présent, un jour, dans le magnifique salon des Gobelins, au Quai d’Orsay, juste au-dessus du bureau du ministre, pour une cérémonie de signatures avec le Liban. Avant de commencer, je lui signale qu’un des accords prévus ne m’a pas encore été remis et que la cérémonie sera donc écourtée. Après les signatures des accords en ma possession, je me tourne vers « mon » chef du protocole pour lui dire que c’est terminé et il m’indique que le dernier accord vient d’être apporté, prêt à la signature. Je m’arrange pour que tout se passe le mieux possible et, à l’issue de la cérémonie, Daniel JOUANNEAU me donne ce seul commentaire : ce que vous faites, c’est un vrai métier. Il avait très bien compris l’histoire du « grain de sable »…
- Un jour, j’ai trouvé sur mon bureau une note pour participer à une réunion, tenue par le Chef du Protocole pour préparer la visite que devait effectuer le Président de la République, à l’époque François MITTERRAND, en Ouzbékistan et au Turkménistan. C’est là que j’ai appris que Daniel JOUANNEAU souhaitait ma participation car une cérémonie de signatures devait se tenir à Achgabat. Après l’atterrissage de l’avion présidentiel, la délégation a été conduite à son hôtel et j’ai attendu mes bagages dans lesquels se trouvaient les accords qui devaient être signés un peu plus tard dans l’après-midi. Seulement une valise me fut livrée, sans mon sac de voyage où se trouvaient les accords. J’ai expliqué aux gendarmes l’importance de ce sac et l’urgence de le retrouver. Malgré tout le respect que j’ai pour eux, je n’ai pas aimé la réponse me disant qu’il n’y avait pas d’autre bagage à mon nom… Heureusement, dans l’heure qui a suivi, ils ont retrouvé mon sac, déposé par erreur chez un autre membre de la délégation.
Le Président du Turkménistan, Suparmurat NIYAZOV, avait voulu que, pour cette visite historique du Président français, les signatures aient lieu dans le plus grand théâtre de la capitale, en présence des dignitaires du pays, de toute la délégation française et de toutes les caméras de télévision disponibles. Je me suis donc retrouvé dans les coulisses avec le responsable du protocole turkmène, attendant le feu vert pour entrer en scène et présenter les accords à la signature de notre président.
J’étais un peu anxieux car je n’avais encore j’avais connu un tel niveau de « paillettes ». Je découvris tout à coup que François MITTERRAND était installé derrière un beau bureau, mais que ce bureau était entièrement vide, alors qu’en France nous disposions des stylos sur la table. Je me préparais à demander le secours de mon homologue turkmène, juste au moment où il me dit que c’était le moment d’y aller. J’avais les accords, mais pas de stylo ! Heureusement, en arrivant près de François MITTERRAND, je le vis porter la main à la poche droite de son veston et en sortir un stylo semblable à celui avec lequel j’écris aujourd’hui et qui m’a été offert par l’Elysée !
Je me suis promis de ne plus jamais aller à une cérémonie de signatures sans au moins deux stylos dans ma veste.
- Cette décision fut utile lors d’une grande cérémonie à l’Elysée pour la signature des « accords de Paris sur l’ex-Yougoslavie » (récupérés par les Américains sous le nom d’accords de Dayton). Dans la salle des fêtes étaient réunis les trois signataires pour l’ex-Yougoslavie : Slobodan MILOSEVIC, Président de la Bosnie, Franjo TUDJMAN, Président de la Croatie, Alija IZETBEGOVIC, Président de la Bosnie-Herzégovine. Devaient également signer : le Président Jacques CHIRAC, le Président américain Bill CLINTON, le Chancelier allemand Helmut KOHL, le Premier ministre britannique John MAJOR, le Premier Ministre espagnol Felipe GONZALES et le Premier ministre russe Viktor CHERNOMYRDIN. Lorsque Bill CLINTON prit place pour signer les documents, il ne réussit pas à écrire avec le stylo qui avait pourtant bien fonctionné jusque là. Je lui ai alors présenté un de mes stylos de « réserve » qui marcha parfaitement !
Ecrit en mars 2024
Visite de S.M. la Reine SIRIKIT de Thaïlande
Pour le protocole français, l’épouse d’un chef d’Etat ne bénéficie d’un programme spécial que lorsque sa visite coïncide avec une visite d’Etat ou officielle de son mari. Si son déplacement est privé, l’épouse d’un chef d’Etat ne bénéficie d’aucune intervention du protocole.
Le roi Rama IX ne quittait plus la Thaïlande depuis de nombreuses années. Mais la reine Sirikit aimait venir régulièrement à Paris. A l’occasion d’une de ses visites, le chef du protocole, Daniel JOUANNEAU, me fit savoir qu’elle serait à Paris. Il connaissait les liens particuliers que j’avais avec la Thaïlande et il souhaitait me voir surveiller un peu cette visite pour être sûr que tout se passe bien. Il me demandait aussi de saluer Sa Majesté à l’aéroport lors de son départ.
Le monde est parfois minuscule. C’était un vendredi soir et un de mes frères m’appelle. Il était encore au travail au siège de la Société générale à la Défense. Il était alors responsable des problèmes avec les cartes de crédit et avait été alerté car une personne se présentant comme la reine de Thaïlande, venait de faire un achat très important dans une des bijouteries de la place Vendôme. La carte de crédit présenté pour le règlement faisait exploser tous les garde-fous mis en place par les banques…
Je rassurai mon frère. Oui, la reine était en voyage privé en France; oui, elle était descendue comme d’habitude à l’hôtel Ritz de la place Vendôme; oui, elle aimait les bijoux… Mon frère accepta mes explications…
Je suis allé à Roissy à la fin du séjour de la reine. Je me souviens l’avoir saluée dans la première classe où elle était déjà installée, me tenant respectueusement en retrait. Mais elle m’invita à m’asseoir sur le fauteuil à ses côtés et me raconta comment ses séjours à Paris étaient pour elle source de joies. Elle y avait passé une partie de son enfance, son père étant ambassadeur, et c’est à Paris qu’elle avait rencontré le futur roi de Thaïlande qui faisait alors ses études en Suisse.
Souvenirs… souvenirs…
Ecrit en avril 2024
Visite en France de S.A.R. la Princesse Maha Chakri Sirindhorn
Parmi les enfants du roi Rama IX de Thaïlande, c’est S.A.R. la Princesse Sirindhorn que je respecte le plus.
Je trouvais qu’elle ressemblait à sa tante, S.A.R. la Princesse Galyani VADHANA (1). Elles étaient toutes les deux prêtes à se dévouer et à donner de leur temps pour toutes sortes d’actions de bienfaisance qui aidaient au développement de la Thaïlande et de son peuple.
La Princesse Sirindhorn parlait très bien le français, mais elle avait aussi appris le chinois qu’elle utilisait dans ses très nombreux voyages en Chine. Elle venait régulièrement en France et comme elle s’intéressait à énormément de choses (elle pratiquait à très haute dose la formation continue !), elle avait pour habitude de voir sérieusement des « choses » nouvelles qu’elle choisissait de découvrir et d’approfondir. Elle avait toujours avec elle un carnet où elle prenait elle-même des notes…
La princesse Sirindhorn est immensément aimée et respectée et elle le mérite tout à fait. Aussi, lorsqu’un de ses voyages est annoncé, l’ambassadeur concerné met tout en oeuvre pour la réussite du projet.
A l’Elysée, j’ai reçu un jour un appel du N°2 de l’ambassade de Thaïlande que je connaissais bien. Il venait me demander de l’aide car la princesse Sirindhorn souhaitait retourner visiter les jardins de Bagatelle au Bois de Boulogne pour retrouver les roses et les iris qu’elle avait déjà beaucoup aimé quelques années auparavant. Mais l’ambassade n’arrivait pas à joindre le directeur du site pour préparer la visite.
Cinq ou dix minutes plus tard au maximum, l’un des standardistes de l’Elysée me rappelle et m’indique qu’il me met en communication avec le directeur de Bagatelle. Je profite de ces lignes pour remercier les standardistes de l’Elysée. Quand le travail est bien fait, le résultat se voit et tout est beaucoup plus simple. Or les standardistes étaient maîtres dans l’art de répondre à n’importe quelle demande.
J’ai présenté ma demande au directeur qui, lui aussi, fut particulièrement efficace, courtois et prêt à rendre service en m’expliquant qu’il accueillerait avec honneur la Princesse Sirindhorn et qu’il serait heureux de la revoir car il se rappelait sa première visite, l’intérêt qu’elle avait marqué à l’ensemble du site et sa très grande courtoisie.
J’ai donc pu rappeler l’ambassade de Thaïlande et le conseiller était particulièrement satisfait de savoir qu’une partie de la visite de la Princesse se déroulerait sans aucun problème, ce qui fut le cas.
Ecrit en avril 2024
1. Cf. "Souvenirs, souvenirs... Thaïlande" - Rubriques 26 à 30
Différents postes au Protocole et promotion
Travaillant à la Sous-Direction des Privilèges et immunités diplomatiques, je fus heureux de voir que parfois, le Chef du Protocole avait besoin de mobiliser tous ses agents pour un événement important. C’est ainsi que j’ai participé, à Biarritz, à un sommet franco-africain, ou encore que j’ai accueilli et accompagné le Grand-Duc du Luxembourg, son épouse et sa délégation à l’un des anniversaires du débarquement en Normandie. Je ne pouvais d’ailleurs recevoir tâche plus facile car le Grand-Duc avait une dignité exceptionnelle et acceptait toute demande (d’horaire, par exemple) avec grâce et sans jamais se plaindre.
Ces événements me permirent de découvrir certains aspects du Protocole de l’Etat lors des grandes rencontres internationales et de voir que je pouvais rendre service le mieux possible aux délégations venues chez nous. Passionnant avec en plus la découverte d’une partie du patrimoine français comme l’hôtel du Palais à Biarritz où les plages du débarquement en Normandie.
Et puis, j’ai reçu une promotion (que je n’espérais plus). Le cursus normal, ordinaire, demandait, dans ma situation, la réussite à un examen « professionnel » qui ne consistait pas, comme je l’aurais souhaité, à présenter ses propres réalisations professionnelles, mais à réussir un nouvel examen-concours au programme parfaitement insipide et inutile; qui surtout obligeait l’agent à négliger son travail pour préparer son éventuelle promotion avec des acquisitions de connaissances la plupart du temps vaines.
Après avoir essayé (à Rio et à Bangkok), j’avais finalement refusé ce système et je souhaitais être jugé sur mon travail effectif, c’est-à-dire que je souhaitais être nommé au mérite.
Je pense devoir cette promotion à trois facteurs qui, par miracle, ont concordé :
- Je partageais, au Protocole, le bureau de Bernadette VILLARD. Elle était toujours restée à la sous-direction des immunités diplomatiques. Elle avait été élue pour représenter son corps lors des commissions administratives paritaires et m’expliqua comment fonctionnait le système pour l’avancement au mérite. Pour moi, il appartenait à la direction du personnel de connaître l’ensemble des agents et donc de décider en connaissance de cause. Mais Bernadette VILLARD m’expliqua que je n’avais rien compris et elle me raconta ce qu’un directeur du personnel lui avait dit un jour. Il appartenait, selon lui, à un agent qui souhaitait être promu de faire connaître ses mérites. S’il ne faisait pas cette démarche, la direction du personnel en déduisait qu’il n’avait pas de souhaits !
- J’ai donc écrit aux membres élus de la commission administrative paritaire, demandant à chacun de bien vouloir faire sortir mon dossier des archives et de le lire avant de me dire pourquoi, depuis mon entrée au Département, je n’avais reçu aucune promotion.
- Sans aucun doute, le fait déterminant fut – ce que j’ai appris plus tard car lui-même ne m’en a jamais parlé – que Daniel JOUANNEAU rencontrait régulièrement le directeur du personnel pour lui expliquer ses problèmes et chercher des solutions : arrivée de nouveaux agents et profils recherchés, départ le moment venu des « anciens » dans un poste correspondant à leurs voeux… Et il avait la bienveillance de défendre mon propre dossier… Si chaque ambassadeur à l’étranger et chaque directeur au Quai d’Orsay défendait avec la même constance ses agents (au moins ceux qui le méritent), je suis certain que les affaires étrangères marcheraient mieux. Chacun sait que la plupart des « chefs » savent se défendre et se faire valoir pour obtenir de l’avancement ou une nomination qu’ils sont certains d’avoir mérité. Alors qu’ils n’oublient pas ceux qui les servent et qui servent l’Etat.
Je continue à remercier tous ceux qui m’ont aidé à faire en sorte que mon travail et mes quelques mérites soient reconnus.
Ecrit en octobre 2025
Après une promotion, au Protocole
Après mes années à la sous-direction des privilèges te immunités diplomatiques, et après ma promotion, j’ai reçu un appel de la direction du personnel m’indiquant, en gros, que cette promotion valait changement de poste et qu’il était souhaité que je rejoigne au plus tôt une direction géographique (j’ai oublié laquelle).
J’ai eu un réflexe qui me semblait évident ; je ne pouvais répondre de suite car il me paraissait évident de devoir en parler avec mon « patron », le Chef du Protocole.
Daniel JOUANNEAU m’a reçu. Il n’avait pas été consulté (ce qui ne m’a pas surpris). Il m’a simplement dit que, évidemment, ce choix m’appartenait, mais que lui-même souhaitait me garder au Protocole. Comme c’était également mon voeu, il se chargeait lui-même de parler avec la direction du personnel.
Je fus donc nommé au Cérémonial – Quai d’Orsay -, partie du protocole travaillant à toutes les visites des hôtes illustres de la France : Chefs d’Etat, Premiers Ministres et Ministres des affaires étrangères… Je relaterai un peu plus tard les visites de Yasser ARAFAT et du Président de Mongolie, qui m’ont vraiment marquées.
J’étais, me semblait-il, à ma place et content d’aider concrètement la « diplomatie » de la France.
Puis, plus tard, Daniel JOUANNEAU me fit venir dans son bureau. Comment oublier cet entretien ? Il me demanda si j’accepterais d’être nommé à l’Elysée, dans le service du Protocole. Je fus surpris, mais il faut aussi reconnaître que les agents du Protocole avaient tous, un jour ou l’autre, penser aller à l’Elysée. Pour ma part, comme d’habitude, je n’avais rien demandé, pensant que mes supérieurs détermineraient la place où je pouvais être le plus utile.
Daniel JOUANNEAU m’a demandé de ne pas lui donner de réponse de suite. Il me donnait du temps pour réfléchir et en parler avec ma famille. Mais je lui ai donné immédiatement mon acceptation. D’abord parce qu’il me le demandait et que j’avais confiance en lui. En suite, parce que ma famille était habitué à mes horaires au protocole et surtout parce que je croyais sincèrement que mes deux enfants, adolescents, avaient davantage besoin de leur mère que de moi-même. En fait, je reproduisais avec eux ce que j’avais moi-même vécu à l’époque où, adolescent, je souhaitais aller « n’importe où, pourvu que ce soit hors de » ma famille. Vouloir faire « ma propre vie », cela date de cette époque et je n’ai compris que plus tard que mes enfants n’étaient pas forcément sur le même modèle. Je l’ai senti lorsque mon fils m’a dit un jour : papa, tu me demandes ce que je pense si tu reprends un poste à l’étranger, alors que, déjà, tu n’es jamais à la maison !
De même que découvrir un nouveau pays me passionnait, de même découvrir un peu l’exercice du pouvoir à la Présidence de la République me fascinait.
Daniel JOUANNEAU m’avait raconté un jour que lorsqu’un de ses agents lui demandait de le nommer à l’Elysée, il savait qu’il ne l’enverrait jamais car les tentations y sont grandes, par exemple celles de se montrer sur la scène et se faire valoir. Pour ma part, ce n’était pas l’estrade qui m’intéressait, mais le premier rang des coulisses, le meilleur endroit pour bien voir.
A l’Elysée, j’ai vu très rapidement que la politique intérieure n’était pas « mon truc », et que, si j’avais dû m’en occuper autrement qu’à l’occasion, je ne serais probablement pas rester plus de deux mois à ce poste. Par contre, la politique étrangère me passionnait. Pas les grandes orientations et décisions qui étaient le travail du Président, du Ministre, des directeurs du Quai d’Orsay, des ambassadeurs… Mais il était pour moi évident que tous ces projets avaient besoin, pour enfin se réaliser, du Protocole, c’est-à-dire du service qui pouvait s’occuper de la semence jusqu’à la moisson. (Et la récolte des honneurs n’était que rarement pour le protocole. Mais les « petites mains » sont indispensables au grand couturier !
J’y ai vécu de grandes années, avec mon premier chef du protocole, Daniel JOUANNEAU. Mais lorsque débarqua un nouveau chef (dont les qualités ne correspondaient pas aux nécessités du poste), on vit apparaître (ce que l’on voit actuellement, en 2025, dans la politique) les grenouillards qui s’étaient cachés lorsque le chef était un véritable chef pour tous les services concernés par une visite du Président à l’étranger ou par des réceptions de chefs d’Etat en France. Ces « malotrus » ressuscitaient pour faire main basse sur les « territoires » insuffisamment protégés, pour y imposer une nouvelle loi non écrite. Peu leur importait la France.
En écrivant ces lignes, je repense à tous ce que j’ai vu dans les ambassades.. Lorsque l’ambassadeur fait réellement son travail avec honnêteté et responsabilité, tous ses agents (sauf exceptions rares) le suivent et chaque service tourne pour le plus grand bien général. Mais si cet ambassadeur a pour successeur – non pas forcément un nul – quelqu’un qui se fait avoir (parce qu’il aime l’argent, les honneurs ou sa propre personne, alors en seulement quelques semaines le personnel de l’ambassade fera, s’il n’est pas vraiment aguerri, comme son prétendu chef : tricher, profiter, dépenser et, en plus, oublier les notions élémentaires du travail, du respect, du devoir…
Oui, on apprend beaucoup au protocole, qui peut être un merveilleux et indispensable service de l’Etat pour que les grands, souvent appelés serviteurs, puissent servir le pays et son peuple.
Il me semble qu’en 2025, il faudrait tout reconstruire (ou presque).
Ecrit en octobre 2025
Sommet franco-allemand de Dijon – Madame Helmut KOHL
Ce fut une très belle journée, pleine de soleil, que celle du 5 juin 1996, pour le sommet franco-allemand de Dijon. La ville était pavoisée aux couleurs des deux pays.
Le Chef du Protocole, Daniel JOUANNEAU, m’avait demandé d’accompagner l’épouse du Chancelier KOHL, Hannelore KOHL, qui avait un programme spécial de visites car elle souhaitait revoir des lieux qu’elle avait aimés dans cette ville où elle avait résidé.
Tout se déroula parfaitement à la cathédrale, au musée… La joie de Mme KOHL faisait plaisir à observer. La dernière partie de l’après-midi devait être une promenade dans le parc, mais Mme KOHL me fit savoir qu’elle préférait rentrer à son hôtel et se reposer. Je ne comprendrai que des années plus tard les raisons de cette décision.
Le dîner en son honneur était prévu dans son hôtel et y avaient été conviés les personnalités dijonnaises qui avaient aidé à la réussite de cette journée, comme le conservateur du musée. Je devais pour ma part rester en liaison avec le Chef du Protocole, car au moindre changement d’horaire décidé par le Chancelier KOHL, notre petite équipe devait changer son programme pour arriver à l’heure demandée à l’aéroport de Dijon sans retarder le retour en Allemagne du Chancelier et de son épouse.
Le dîner était fixé à 19 h 30 et les invités devaient arriver à cette heure-là. Environ une heure avant, je reçus un coup de téléphone. Il fallait avancer l’heure du dîner car le Chancelier, légèrement souffrant, souhaitait rentrer en Allemagne plus tôt que prévu.
Je me décidais à aller frapper à la porte de Mme KOHL, désolé de troubler son repos. Accepterait-elle d’avancer l’heure de son dîner, sachant peut-être que certains invités pourraient être en retard ?
Je me souviens très bien de la réponse de Mme KOHL : ne vous inquiétez pas et ne changez rien. Nous maintenons notre programme comme prévu.
J’étais très ennuyé. Nous ne pouvions être en retard à l’aéroport et les colères du Chancelier étaient connues. D’un autre côté, je ne pouvais qu’accepter la décision de Mme KOHL puisque j’étais à son service.
Au moment du dessert, Hannelore KOHL prit la parole pour remercier tous les présents de l’avoir aidée à revoir des lieux qu’elle aimait depuis longtemps… Elle crut nécessaire de me remercier d’une façon que je n’ai jamais oublié, car elle avait compris, en une seule journée, comment j’étais vraiment. Dans mon souvenir, elle dit à peu près ceci : quand vous voyez Pierre PETIT, vous le croyez calme, très calme, mais je peux vous certifier qu’à l’intérieur, ce que vous n’apercevez pas, c’est un volcan.
Nous n’étions pas en retard à l’aéroport. Le Chancelier KOHL n’avait finalement rien changé à son programme… Hannelore KOHL le connaissait bien.
J’ai toujours gardé une grande tendresse pour Hannelore KOHL car j’aime vraiment les personnes qui ont su garder leur simplicité, même lorsqu’elles occupent un poste important. Seuls les très grands restés simples sont grands. Les autres se croient grands, mais méritent la poubelle de l’histoire.
J’ai eu de la peine en apprenant, en juillet 2001, le suicide d’Hannelore KOHL et l’allergie dont elle souffrait : une allergie à la lumière. J’ai toujours pensé que c’était cette souffrance, devenue au fil des ans, intolérable, qui lui avait fait choisir une chambre d’hôtel aux volets clos plutôt qu’une promenade de fin d’après-midi dans un parc de la splendide ville de Dijon.
Ecrit en septembre 2024
« Mes » deux Chefs du Protocole
Je ne dirai jamais assez la grandeur de certains des ambassadeurs que j’ai eu l’immense honneur de connaître et de servir. Avec eux, l’apprentissage et le travail furent des joies presque quotidiennes. D’autres ambassadeurs, au contraire, furent des boulets semblables à ces chaînes que traînaient, contraints et forcés, les bagnards.
Ceux qui ont eu la chance de passer plusieurs années avec un grand ambassadeur savent qu’il est particulièrement difficile de travailler avec le même enthousiasme lorsque le successeur croit pouvoir agir en dictateur.
C’est ce qui m’arriva après des années de travail fructueux avec Daniel JOUANNEAU, « mon » premier Chef du Protocole qui m’a tant appris, par exemple le respect des hôtes reçus par la France et le respect des hôtes qui, en France, reçoivent : le Président, le Premier Ministre, le Ministre des Affaires étrangères. Quand vint, pour Daniel JOUANNEAU, le temps de partir comme ambassadeur au Liban, son successeur prit la relève. Je tairai son nom, qui importe peu, mais je donnerais quelques petites touches (ou pointes). C’est ma façon préférée de peindre car elle présente les progrès évidents à faire et les réformes criantes à entreprendre et à faire aboutir.
A l’Elysée, je partageais mon bureau avec le Chef du Protocole chaque fois qu’il avait besoin de travailler au Palais, puisque son grand bureau était au premier étage du Quai d’Orsay. Par exemple, à l’occasion d’un dîner d’Etat, c’est dans mon bureau que le Chef du Protocole et son épouse se retrouvaient avant de descendre dans les salons de réception. Cette pièce était située dans une aile du Palais, avec un accès facile aux bureaux du Président, du Secrétaire général et du Directeur de cabinet. Mais il n’y avait pas, bien évidemment, la hauteur sous plafond des lieux d’apparat de l’Elysée.
La première fois que l’épouse du Chef du Protocole (le second pour moi) fut invitée à un dîner d’Etat, elle arriva dans mon bureau où j’étais avec son mari et lança de suite cette remarque mémorable : « Que le plafond est bas ici ! ». Je me suis cru à Versailles avec une précieuse ridicule !
C’était la même personne qui utilisait, à tort, la voiture de fonction de son mari pour faire ses courses. Le chauffeur, avec lequel je déjeunais régulièrement me raconta qu’en arrivant devant le magasin où elle souhaitait aller, elle attendait qu’il fasse le tour de la voiture et vienne ouvrir la portière. Ainsi les passants avaient tout loisir de s’interroger sur la personnalité de la passagère !
Ecrit en décembre 2024
Dîners d’Etat à l’Elysée
Les dîners d’Etat font partie des plus belles manifestations qui se déroulent à la Présidence de la République, car ils sont le résultat du travail de toutes les « corporations » du palais. Non seulement les conseillers, mais surtout les « petites mains » (qui en fait sont grandes) auxquelles on ne rend pas assez hommage : lingères, repasseuses, fleuristes, serveurs…
Mon moment préféré : aller dans la salle des fêtes lorsque la grande table en U qui va accueillir 212 invités est prête. La porcelaine, les cristaux, les bouquets sont en place et tout est mesuré au centimètre. Magnifique !
Pour préparer le plan de table, il fallait connaître toutes les réponses, positives ou négatives, aux invitations envoyées par le Président de la République et son épouse. Mais les Français semblaient connaître de moins en moins la politesse la plus élémentaire. Quand on reçoit une invitation, on répond. La veille du dîner, il manquait toujours des réponses. Nous devions, au protocole, commencer le plan de table pendant que nos secrétaires téléphonaient sans relâche pour obtenir une réponse, qui d’ailleurs pouvait changer plusieurs fois !
Le plan de table n’était finalement prêt qu’en fin de matinée. Il était alors porté à la cellule diplomatique qui le vérifiait, le changeait si nécessaire avant de la soumettre au Président de la République.
Une fois approuvé, on pouvait préparer les « guide-ânes », remis à chaque invité à son arrivée au palais et permettant aux agents du protocole de mener chacun à sa place dans un minimum de temps.
Ecrit en août 2024
Préséance à l’occasion d’un dîner d’Etat
Le lendemain d’un dîner d’Etat, je fus convoqué dans le bureau du Directeur de cabinet du Président de la République, numéro trois dans l’ordre protocolaire de l’Elysée, après le Président et le Secrétaire général.
Je crois pouvoir dire qu’il ne m’avait jamais fait de reproche sur mon travail, mais ce matin-là, il avait visiblement mal digéré le dîner de la veille. Il avait remarqué que le Conseiller diplomatique du Président de la République, qui venait après lui dans l’ordre des préséances élyséennes, avait été placé plus haut que lui-même, c’est-à-dire plus près des deux chefs d’Etats, dans la branche de la table en U qui lui faisait face.
En fait le Directeur de cabinet voulait que je prenne note de cette remarque pour que pareille « injustice » (faute de goût, irrespect…) ne se reproduise .
Rentré dans mon bureau, je ressortis les différentes versions du plan de table pour ce dîner. C’était en fait simple. Un des invités de haut rang s’était désisté en fin de matinée. Le conseiller diplomatique, avec lequel je cherchais une solution, me fit remarquer qu’il aimerait bien prendre cette place devenue libre car il serait à côté d’une actrice française fort connue avec laquelle il aimerait s’entretenir.
Il n’y avait donc aucun irrespect envers le directeur de cabinet. J’appris ce jour-là, une nouvelle fois, que les « grands » personnages sont toujours sur le qui-vive pour défendre leur position et leur prestige.
Je regrette de constater que leur temps, pourtant si précieux, ne soit pas réservé au service exclusif des Français !
Ecrit en août 2024
Un autre problème avec les préséances : Jack LANG
Je voudrais, en quelques mots, rappeler comment « fonctionnait » Jack LANG, celui qui avait pour habitude de s’agiter devant une caméra allumée pour se faire voir !
Ce fut à l’occasion de deux dîners d’Etat, à une époque où Jack LANG était président de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale. Il était donc naturellement invité par le Président de la République et Mme Jacques CHIRAC et son ordre protocolaire ne pouvait être parmi les derniers. Sa fonction lui assurait une place d’honneur dans le haut de la grande table en U.
Et pourtant, le matin du dîner, le téléphone sonna dans mon bureau. Jack LANG, en personne, avait du temps à perdre et quelques questions à poser.
Il voulait connaître sa place exacte. Je lui dis que nous étions en train de travailler sur le plan de table, qu’il ne pourrait que recevoir une place digne de son rang, qu’il n’avait pas à être inquiet… mais aussi que je ne pouvais lui indiquer sa place car le plan restait secret jusqu’à son approbation par le Président. Même ensuite, je ne pourrais rien lui dévoiler avant son arrivée à l’Elysée le soir.
Il voulait aussi connaître le nom des personnalités qui seraient à sa droite et à sa gauche. Il disait qu’il devait préparer les conversations qu’il aurait avec elles. Je n’étais pas davantage en mesure de lui répondre et ma seule préoccupation était de rester calme et poli alors que j’avais plein de choses à faire, ce qui ne semblait pas être le cas du président de la commission des affaires étrangères.
Après une bonne vingtaine de minutes (!), Jack LANG finit par raccrocher. Je pensais être tranquille, mais un quart d’heure plus tard, le téléphone sonna. C’était l’adjoint au chef du protocole qui me disait qu’il venait d’avoir un appel de Jack LANG, qui continuait donc à perdre son temps avec un de mes supérieurs et le lui faisait perdre…
Pour le dîner d’Etat suivant, l’invité « naturel » Jack LANG recommença exactement la même comédie. A croire que certaines personnalités haut placées n’ont vraiment rien de sérieux à faire !
J’ajoute que le « cirque LANG » a recommencé à l’occasion d’une exposition au Louvre à laquelle il était invité. Le but de son appel était de se rappeler au bon souvenir du Protocole car, en sa qualité d’ancien ministre de la culture, il ne pensait pouvoir figurer que dans le tout premier cercle, autour du Président de la République… et des caméras. Les feux de la rampe le brûlaient !
Jack LANG, je peux vous dire combien je vous ai « béni » pour le temps que vous m’avez fait perdre avec vos inutilités et futilités.
Ecrit en août 2024
Dîners d’Etat et table protocole
Pour les dîners d’Etat, en plus de la grande table de 212 invités, dressée dans la salle des fêtes, il y avait une « table protocole ». Elle était indispensable car il fallait bien offrir un dîner aux personnes dont la présence était indispensable pour résoudre tous les problèmes pouvant survenir jusqu’au départ de tous les invités.
Au fil des ans, le nombre d’invités à cette table avait augmenté et atteignait entre 15 et 20 personnes. C’était en fait peu si l’on tient compte du fait que toutes les « corporations » travaillaient… Mais en fait les lingères, les fleuristes, les chauffeurs, les gardes républicains et tant d’autres n’étaient jamais invités !
Or la norme des serveurs pour un dîner d’Etat était de quatre « extras » pour dix invités. Non seulement ils assuraient le service du dîner, mais ensuite ils participaient à la vaisselle et au rangement de tout ce qui avait été utilisé : porcelaine, cristaux, argenterie… C’était donc bien tard dans la soirée qu’ils pouvaient rentrer chez eux et se reposer.
A l’époque du Président François MITTERRAND, il n’y avait guère de limites aux dépenses. Lorsque des économies apparurent, à juste titre, indispensables, durant le septennat de Jacques CHIRAC, je fus appelé dans le bureau du directeur de cabinet qui me demanda de préparer une réduction à dix invités pour la « table protocole ». Ce chiffre avait été choisi car il entraînait une seule équipe de serveurs et donc une grande économie.
Ma première idée fut de regretter cette décision qui retirait la possibilité de faire un geste pour remercier des gens simples qui travaillaient pour le service de l’Etat, sans tenir compte de leur fatigue.
Ma seconde idée – la mauvaise – fut de penser que l’ensemble des services accepteraient les restrictions imposées.
Je me mis au travail et jugeai vite que la tâche était impossible car les plus hautes personnalités invitées à cette table seraient les premières à s’enflammer contre le crime de lèse-majesté qu’elles subiraient… Les gens plus humbles, mais grands serviteurs de l’Etat, ne critiqueraient rien et accepteraient, même en regrettant une décision qui, une fois de plus, les laisseraient de côté.
Il fallait choisir. Je fis la liste des « indispensables », ceux dont la présence était tout à fait nécessaire pendant le dîner d’Etat et jusqu’au départ de tous les invités. La liste était à peu près :
- L’adjoint au chef du protocole, traditionnellement président de cette table (le chef du protocole était, lui, parmi les invités dans la Salle des Fêtes). Il faut rappeler qu’en France, c’est le protocole qui est responsable de l’organisation de l’ensemble des services lors de manifestations officielles (contrairement par exemple aux Etats-Unis où les services de sécurité décident de tout !).
- Dans la délégation du Chef d’Etat effectuant la visite, les « indispensables » semblaient être : le médecin, le responsable de la sécurité, le responsable du protocole…
- Parmi les « inutiles », je voyais les responsables du service de presse. Certes ils intervenaient avant le dîner, au moment des toasts, qui étaient filmés et diffusés, mais ensuite les journalistes sortaient et n’intervenaient plus du tout pendant le reste de la soirée.
- Inutile aussi était le chef du Service de Protection des Hautes Personnalités (SPHP). Nous nous entendions bien, mais lors d’un dîner d’Etat, il se considérait comme un invité et arrivait à l’Elysée en cravate noire. Mais à la table protocole, celui qui était nécessaire était son adjoint, chargé de la sécurité de la délégation étrangère pendant tout son séjour en France.
- Même parmi les « utiles », il fallait rayer des noms, y compris parmi les agents du protocole qui avaient pourtant, de nombreux jours, participé à la préparation de l’événement.
Je suis finalement arrivé au projet suivant :
- adjoint au chef du protocole plus deux agents : un de l’Elysée, un du Quai d’Orsay (ce dernier était celui accompagnant le Chef d’Etat en visite durant tout son séjour)
- sécurité : le chef du cortège
- un médecin
- pour la délégation en visite : un agent du protocole, le chef de la sécurité, un médecin
- les deux places restantes étaient laissées à la décision du Chef du protocole ou de son adjoint, soit pour la délégation étrangère, soit pour la partie française.
Ce n’était pas brillant, mais ce pouvait être acceptable. Ce le fut, par le Chef du protocole et par le Directeur de cabinet du Président de la République. Mais ce fut refusé véhémentement par ceux des « chefs » qui ne pouvaient plus « parader » inutilement, en particulier le chef du SPHP – qui se disait « 4ème flic de France » et la responsable de la presse à l’Elysée, insupportable, ayant passé sa vie « active » à l’Elysée, en courbettes et autres, pour survivre aux différents présidents et cabinets depuis Georges POMPIDOU.
Je fus ainsi considéré comme celui qu’il fallait « abattre » par tous les moyens, puisque j’avais contribué à retirer certains privilèges inutiles.
Une fois la nouvelle table protocole fixée à dix personnes, je pensais être tranquille puisqu’elle avait été approuvée par le chef du protocole et par le directeur de cabinet. J’ai dû prévenir quelques agents du protocole qu’ils ne pourraient plus venir à la table, ce qu’ils acceptèrent avec leur abnégation habituelle (les grands agents du protocole ne sont pas là pour faire de la figuration). Mais ce que je n’avais pas prévu, ce fut la réaction démesurée du chef du SPHP. Lui qui ne cherchait qu’à se montrer pour prouver qu’il existait, se déchaîna et je me souviens encore de sa menace : ça ne se passera pas comme ça ! Je vais prévenir le ministre (de l’intérieur)… Je voyais la France dans toutes ses horreurs, bloquée de père en fils parce que les réformes y sont interdites.
Je n’ai pas cherché à me renseigner, plus tard, sur l’évolution de ces réformettes qui ont été au moins tentées, mais que les « tenants du titre » ne veulent en aucun cas accepter, au risque de mourir dans la révolution qui s’avance. Ils espèrent passer entre les gouttes et disparaitre de leur belle mort avant de voir le moindre changement.
En vieillissant, j’ai l’impression, non pas d’être de plus en plus sage, mais de croire de plus en plus à la nécessité de la révolution permanente à laquelle pensait MAO Tse Toung lors de la révolution culturelle. Les racines des mauvaises herbes (privilèges) doivent être régulièrement élaguées car le mal renaît toujours et s’il n’est pas arrêté à temps, il emporte même ce qui est beau dans la nature (humaine).
Je ne pense pas à une révolution violente, mais plutôt – je l’ai souvent dit – à des réformes faites à temps, avant qu’il ne soit trop tard (en France, il est déjà tard, bien tard !)
Ecrit en septembre 2024
Economies budgétaires
A mon arrivée à l’Elysée, en 1996, les années fastes et fastueuses avaient laissé la place, après l’élection de Jacques CHIRAC à la Présidence, à des économies. Le Trésorier payeur de l’Elysée me l’avait expliqué et il fallait diminuer les dépenses, ce qui, à l’époque, était simple à faire, aussi bien pour le budget « cadeaux », géré par le protocole, que pour les voyages officiels à l’étranger.
Pour les déplacements à l’étranger le Président ne louait plus de « Concorde » et on ne transportait plus toute la vaisselle, toute la nourriture et toutes les boissons pour les réceptions offertes. J’avais vu l’affaire à Pékin, lors de la visite d’Etat de François MITTERRAND : plus de cent invités au dîner retour offert à la résidence pour remercier les personnalités chinoises, sans parler des buffets pour la réception de la communauté française dans les jardins de la résidence…
Le Président Jacques CHIRAC décida que, pour toutes les réceptions données à l’étranger, les ambassadeurs devaient faire le mieux possible avec les moyens qui existaient sur place et qui étaient utilisés par exemple pour la réception du 14 juillet.
Une exception toutefois fut faite dans les pays où les boissons étaient difficiles à obtenir pour une raison ou pour une autre. Alors les vins, champagnes et alcools venaient de France, dans l’un des avions de la délégation et les quantités nécessaires étaient calculées par l’intendant de l’Elysée, en utilisant les mêmes calculs – particulièrement larges – que pour les réceptions au Palais.
Je profite de ces souvenirs pour rendre hommage à Jean-Michel MARLAUD, notre ambassadeur à La Paz lors du voyage en Amérique latine.
Lors de la mission préparatoire, il m’expliqua que la Bolivie était un pays vraiment pauvre, ce que je savais depuis mon séjour à Cusco, au Pérou, car les peuples des Andes, Aymaras et Quechuas, sont installés au Pérou comme en Bolivie et ne sont riches nulle part. Jean-Michel MARLAUD, pour la réception de la communauté française et des amis boliviens de l’ambassade – environ 400 personnes – avait trouvé un bel espace dans un gymnase de la ville, mais il pensait que pour les buffets, ce qui était proposé par les grands hôtels était très quelconque. Il préférait demander à sa propre cuisinière de se mettre au travail car il savait ce dont elle était capable. Je lui expliquais que ces dépenses ne pourraient pas toutes lui être remboursées, mais il choisit cette solution, plus digne pour le Président et tous ceux qu’il recevait. Pour les boissons, il fallait que tout vienne de France, ce qui fut facilement accordé.
Je me souviens de cette réception tout à fait réussie.
Peu de temps après notre retour à Paris, le Trésorier payeur demanda à me voir. Notre ambassadeur en Bolivie lui avait écrit en expliquant qu’il y avait des restants de cave à l’issue du séjour du Président. Jean-Michel MARLAUD demandait s’il pouvait garder ces « restes », indiquant qu’il était prêt à régler la facture correspondante. Cela lui permettrait de continuer le mieux possible son travail d’ambassadeur.
En entendant cela, dont l’ambassadeur ne m’avait pas parlé, je choisis de raconter au Trésorier payeur ce que je viens de résumer. Je pouvais également dire que, dans tous les voyages que j’ai effectués avec le Président de la République, Jean-Michel MARLAUD était le premier à remercier et à signaler qu’il avait reçu beaucoup plus que le nécessaire et qu’il était prêt à racheter le surplus.
Je me souviens. Le Trésorier payeur était un homme droit et il comprit que notre ambassadeur était honnête. Alors il m’arrêta et me dit qu’il donnerait à l’ambassadeur à La Paz tout le surplus des vins, champagnes et alcools.
J’en ai été particulièrement content car Jean-Michel MARLAUD méritait cette « petite fleur ».
Ecrit en septembre 2024
Un sommet européen à Vienne
J’ai eu l’occasion de retourner en Autriche à l’occasion d’un sommet européen en décembre 1998. J’étais content de revoir Vienne et surtout les agents du consulat avec lesquels j’avais travaillé. Ce fut fait, pendant un temps trop court, lors de la réception donnée par le Président pour les Français d’Autriche.
Le matin, j’avais eu l’occasion de parler longuement avec Claude CHIRAC, la fille du Président et la conseillère communication. Je m’entendais bien avec elle, même si je voyais déjà qu’elle était la première à donner à la communication, par tous les moyens et quel qu’en soit le coût, une place trop importante puisqu’elle ne respectait, souvent, ni la justice, ni la vérité.
Je lui exposai quelques-unes des idées qui me tenaient à coeur pour que la Présidence de la République soit une maison exemplaire et que le Président soit servi le mieux possible par des personnes désintéressées et honnêtes. De nombreux exemples, en effet, montraient que ce n’était pas toujours le cas. En outre, des économies seraient faites automatiquement en supprimant l’inutilité et la frime.
Claude CHIRAC connaissait déjà ce que je lui disais puisque ce n’était qu’évidence. Mais elle me fit comprendre que rien ne changerait car il fallait tenir compte d’autres facteurs (qui entravent toujours les réformes) comme l’appartenance politique, les copinages, les renvois d’ascenseur… Que sais-je encore ?
Je pense (bêtement) qu’elle appréciait mon travail car je ne lui causais pas de problème. Elle me fit une proposition, celle d’organiser à l’occasion de la fin de l’année un déjeuner ou un dîner qui réunirait différents services de la Présidence pour montrer leur unité… Bla, bla, bla…
J’eus au moins ce matin-là une nouvelle confirmation de mon incapacité à supporter les magouilles politiques…
Ecrit en octobre 2024
Edouard BALLADUR et Simone VEIL à l’UNESCO
Alors qu’il était Premier Ministre, Edouard BALLADUR avait organisé, le 1er décembre 1994, au siège de l’UNESCO à Paris, un « Sommet mondial sur le SIDA » qui réunissait 42 pays.
Avant d’entrer dans le grand amphithéâtre, les délégations, souvent conduites par des Premiers Ministres, étaient accueillies par Edouard BALLADUR et les ministres français présents, dont Simone VEIL, dans un grand salon où étaient disposés les drapeaux de tous les pays participants. Après les traditionnelles poignées de mains pour les photographes et les télévisions, un bref échange avait lieu et les délégations étaient conduites dans le grand amphithéâtre pour prendre place, en attendant l’ouverture du sommet et le discours d’Edouard BALLADUR.
Toutes les délégations accueillies et placées, je me trouvais dans le salon d’accueil où notre Premier Ministre attendait, avec la délégation française, que tout fut « parfait » pour son entrée « solennelle » dans le grand amphithéâtre. Les télévisions avaient éteints leurs projecteurs et deux groupes s’étaient formés, l’un autour d’Edouard BALLADUR, l’autre autour de Simone VEIL.
J’étais près du groupe de cette dernière lorsqu’un des journalistes fit rallumer les projecteurs autour du Premier Ministre, pour prendre quelques vues supplémentaires d’Edouard BALLADUR. Alors, d’un seul coup d’un seul, le Premier Ministre sembla se redresser et commencer son « ascension » pour prendre son envol. C’est l’image que j’ai gardée en souvenir.
Dans le même temps, le groupe de Simone VEIL s’arrêta de discourir. Il était évident pour tous que la lumière n’était pas autour d’elle et qu’il était nécessaire de remédier à ce manque cruel. La débandade commença pour rejoindre au plus vite le cercle autour du Premier Ministre et bénéficier de la lumière, source de vie préférable à l’ombre qui porte le néant… Ces gens, semble-t-il, n’ont pas reçu la vie de leurs parents. Ils reçoivent leur vraie vie du scintillement des médias et des paillettes qui s’envolent au gré du vent. Certes Edouard BALLADUR m’était toujours apparu comme correspondant à la caricature faite de lui par PLANTU : un homme du grand siècle au-dessus des manants avec son carrosse et ses chaussettes de cardinal. Mais Simone VEIL… Elle était dans le coeur de tant de Français, et même dans celui de ma tante qui avait travaillé avec elle et l’appelait, comme beaucoup, « la merveille ». Elle aussi, en fait, était « gouvernée » par les médias… Image(s) préférables à la réalité !
Ecrit en décembre 2024
Pèlerinages à Auschwitz ?
Je suis allé plusieurs fois en Pologne, à Varsovie, Cracovie et Auschwitz-Birkenau. A Cracovie, j’ai beaucoup aimé la très belle université Jagellon, fondée au XIVème siècle et ayant pour devise « Plus ratio quam vis » (plutôt convaincre que vaincre).
Mais les émouvants souvenirs sont à Auschwitz-Birkenau. Emotion, mais aussi respect, silence, prière… Il y a tant d’autres mots qui seraient nécessaires pour seulement commencer à évoquer la réalité de l’histoire présente en ces lieux.
Que chacun me permette, sans oublier le plus important, de raconter le souvenir du protocole à Auschwitz avec Edouard BALLADUR. Y aurait-il un peu de place chez ce grand seigneur pour un peu d’humanité ? Sentant peut-être que sa « grandeur » à lui n’avait rien à voir avec les innombrables saints et martyrs de ce lieu de souffrances infinies, il avait tenu à la présence à ses côtés de Simone VEIL.
Pendant le vol au départ de Varsovie, un déjeuner simple était prévu. Je me rendis compte que notre avion décrivait de grands cercles alors que nous aurions dû atterrir. Nous apprîmes plus tard que le protocole polonais n’avait pas terminé la préparation pour l’arrivée. En fait, deux cortèges avaient été prévus. Le premier devait emmener Edouard BALLADUR et les membres importants de la délégation française à Auschwitz. Le reste de la délégation prenait un second cortège pour aller visiter un autre lieu de la région.
Le protocole polonais voulut sans doute rattraper le retard pris et Simone VEIL se retrouva par erreur dans le second cortège. Ce n’est qu’à l’arrivée à Auschwitz qu’Edouard BALLADUR demanda que la ministre vienne le rejoindre car il tenait impérativement à visiter le camp en sa compagnie. Certains peuvent ainsi venir visiter des lieux d’immense et triste mémoire en ne souhaitant qu’une chose : la présence des caméras et d’une personne qui symbolisait l’injustice absolue subie dans des lieux tels que celui où nous nous trouvions. Le « show-biz » dans toute son horreur quand il est utilisé pour des motifs politiques et électoraux.
Le protocole polonais dut déployer tout son savoir-faire pour obtenir une liaison rapide avec le second cortège, faire faire demi-tour à la voiture de Simone VEIL et la faire revenir le plus vite possible avec une escorte.
Comme un enfant gâté, Edouard BALLADUR n’a pas voulu franchir la grille d’entrée du camp surmontée de l’horrible devise « Arbeit Macht Frei » (le travail rend libre). Il voulait peut-être vénérer les innombrables morts, mais pas en silence sans les médias.
J’ai eu le soir même une autre preuve du manque de respect dont témoigne, même inconsciemment certains de ceux qui entendent nous gouverner.
Ce voyage en Pologne avait lieu au début des vacances de Pâques en France et, chaque année, je conduisais ma famille au bord de la mer et passais quelques jours avec elle. J’avais dit à Guy YELDA, adjoint au Chef du protocole et organisateur traditionnel des voyages du Premier Ministre, que j’aimerais participer à ce déplacement en Pologne, mais que j’avais un problème avec la famille. Guy YELDA me proposa de suite de rentrer plus tôt à Paris. Simone VEIL et le grand rabbin SITRUK devaient également regagner Paris et Strasbourg, respectivement, avant la délégation et donc je pourrais sans problème prendre cet avion avec eux et un garde du corps.
Le soir, j’attendis à ma place, dans le Falcon, l’arrivée de la ministre et du grand rabbin et, bien sûr, je me levai à leur passage. Elle n’eut ni un mot, ni un signe de tête, ni une poignée de main. J’étais simplement un bagage, un ballot inutile.
Simone VEIL est une grande dame. Elle aurait été plus grande encore si elle avait su, au temps de sa splendeur, respecter ceux qui l’entouraient et la servaient…
Ecrit en décembre 2024
Voyage au Mexique et en Amérique centrale
Je reconnais bien volontiers que mon (second) Chef du Protocole me faisait, lui aussi, confiance. Encore aurait-il fallu qu’il sache s’impliquer lorsque nécessaire et prendre sa part de responsabilités en tant que « chef ». Il savait que je pouvais, comme au théâtre, accomplir les rôles qui m’étaient confiés pour tenter de supprimer les problèmes pouvant surgir lors d’un voyage du Président.
Comme exemple, je choisis un voyage de Jacques CHIRAC au Mexique et au Guatemala, certainement un des plus difficiles dans la préparation, puis dans la réalisation.
D’abord, parce que, je le savais depuis longtemps, les « négociations » avec les Latino-américains ne sont pas les mêmes qu’avec les Asiatiques. Avec ces derniers, les réunions et les dialogues peuvent être particulièrement durs et pénibles, ce qui est normal puisque chaque partie doit réussir à trouver le meilleur accord. Une fois cet accord trouvé, les Asiatiques le respectent, même si rien n’est écrit. Les Latino-américains (trop souvent) peuvent décider de changements de dernière minute, sans même avertir le protocole français.
Par exemple, en arrivant à Mexico dans la salle où devait se tenir une réunion des deux présidents entourés des ministres qui participaient au voyage, j’ai découvert que certains des marque-places portaient le nom de ministres n’étant pas dans la délégation. Une première ébauche avait été transmise au protocole mexicain par notre ambassade pour simple information et avait été utilisée pendant la préparation de la visite sans être corrigée.
Les ennuis de cette sorte étaient fréquents, même entre services français. Le Protocole était chargé de donner à chacun, par exemple la sécurité et le service de presse les informations précises sur la délégation française et le programme du voyage. Or cela ne pouvait être fait sans l’approbation définitive du chef du protocole et du Président de la République. Naturellement ce « feu vert » ne venait que tardivement et devait être retransmis à tous ceux qui travaillaient dans chaque échelon en espérant que les versions précédentes ne seraient plus utilisées.
Aucun service n’aimait ainsi devoir patienter. Comment la sécurité pouvait-elle préparer l’hébergement sans savoir qui allait venir ? Comment le service de presse pouvait-il préparer le programme des journalistes sans un programme précis du déroulement de la visite ? Je me souviens qu’un jour, une fois de plus, la responsable de la presse pour les voyages, une personne très désagréable, mais qui depuis le Président POMPIDOU avait pris racine à l’Elysée – selon moi pour le pire plus que pour le meilleur -, cette responsable donc arpentait le couloir de mon bureau et râlait fort car elle n’avait pas encore le programme officiel que je n’avais pas moi-même puisque, parfois et même souvent, les difficultés et les changements, déjà nombreux par temps calme, devenaient quasiment insolubles lors d’une grande tempête. J’ai fini par sortir et lui ai ordonné, méchamment, de « foutre le camp » et d’aller téléphoner à la terre entière – ce qu’elle adorait faire – pour obtenir les réponses que le protocole n’avait pas encore.
Il est facile d’imaginer le résultat de ces difficultés lorsqu’elles arrivent en chaîne. On peut vouloir bien faire dans le meilleur temps et en être empêché si les « décideurs » ne peuvent décider (faute de temps ou d’autres urgences). Alors tout se bloque sans que les personnes le long de la chaîne puissent comprendre. Celles qui devraient comprendre aiment souvent rejeter la faute sur le protocole, pour se dédouaner et éviter les reproches.
Ainsi le voyage au Mexique et au Guatemala ne fut pas une partie de plaisir. Je me souviens que lorsque, enfin, on réussit à « offrir » un travail présentable, c’est-à-dire une délégation et un programme agréés par le Président, survint en Amérique centrale le terrible cyclone Mitch. C’était l’annonce de la certitude que le programme, si difficile à préparer, allait être modifié.
Ecrit en décembre 2024
Voyage en Amérique centrale (suite)
Commençons par le Mexique, lors de l’arrivée de l’avion présidentiel à l’aéroport de Mexico. Le premier travail des agents du Protocole consiste à faire en sorte que chaque personne de la délégation aille le plus rapidement possible dans la voiture ou le bus du cortège qui lui est destiné. Ainsi les invités du Président étaient-ils regroupés dans le « bus des invités ».
Tout se passait bien sauf pour un des ces invités – je tairai son nom – qui ne voulait pas monter avec les autres car, disait-il, il était l’invité personnel du Président et il considérait donc que sa place était dans la voiture du Chef de l’Etat. J’ai tenté de lui expliquer l’évidence : tous les invités étaient les invités personnels du Président et tous étaient logés à la même enseigne (dignement, cela va sans dire). Il ne voulait rien entendre et je lui ai donc précisé qu’il allait se retrouver seul sur le tarmac dès que le cortège partirait. J’en ai conclu que le décalage horaire ou la longueur du vol l’avait emmené dans des sphères qui ne dépendaient pas du Protocole, mais de la médecine. Je suis allé avec lui près du bus des conseillers du Président où se trouvait le médecin auquel j’ai demandé d’exercer son art. Il a refusé !
Parmi les conseillers se trouvait Jean-David LEVITTE, conseiller diplomatique, dont j’appréciais grandement les compétences qui étaient doublées d’humanité et de respect. Un très grand diplomate. Il comprit de suite et demanda à l’invité de venir à ses côtés. Le cortège allait partir, mais dès l’arrivée à l’hôtel, le problème serait réglé avec le Président.
J’aime beaucoup la fin de cette histoire. Le Président comprit que son ami avait besoin de repos et qu’il continuerait à penser que sa place était à côté du Président pendant toute la durée du voyage. Le soir même, le Président reçut son ami et lui fit savoir qu’il avait un document urgent et très confidentiel à remettre en mains propres à l’Elysée. Il lui demandait donc de prendre le Falcon réservé au Président en cas de grave problème et de rentrer à Paris pour exercer la haute mission dont il le chargeait.
Le « fameux » invité accepta cet « honneur » et rentra à Paris où les services de l’Elysée se chargèrent de sa santé… Plusieurs semaines plus tard, bien reposé, il reprit ses activités. Chaque fois que je l’apercevais à la télévision, je me rappelais le tarmac de l’aéroport de Mexico.
Ecrit en janvier 2025
Voyage au Mexique et en Amérique centrale (suite)
A Mexico, il ne m’a pas été possible de profiter un peu des parties culturelles du programme du Président. Devant l’ampleur de l’ouragan qui venait de dévaster l’Amérique centrale, le Président a décidé d’écourter son voyage au Guatemala et de passer une journée dans trois pays touchés pas le désastre : le Nicaragua, le Honduras et El Salvador.
Tout en faisant en sorte que la visite d’Etat à Mexico se déroule le mieux possible, il a fallu préparer la suite du voyage au Guatemala où le Président voulait rendre un hommage particulier à Rigoberta MENCHU, Prix Nobel de la Paix. Il fallait également monter quelque chose pour les trois autres pays.
Je me revois encore, avec l’agent du Protocole du Quai d’Orsay qui accompagnait le ministre des affaires étrangères. Nous étions au splendide musée national d’anthropologie de Mexico, assis dans un coin d’une cour et téléphonant aux trois ambassadeurs concernés pour saisir davantage la réalité de leur pays de résidence et recevoir leurs idées. Ils étaient surexcités car nous ne disposions que d’une journée pour tout organiser. Que proposer pour des pays dévastés par un ouragan féroce et dans lesquels chaque gouvernement est confronté à des problèmes urgents de secours, d’aide et de reconstruction. Mais notre Président voulait témoigner de sa compassion et de sa sollicitude.
La meilleure solution retenue semblait d’aller avec une délégation très réduite et d’organiser les rencontres et entretiens du Président dans les salons des aéroports. Il fallait proposer notre projet au Chef du Protocole en lui demandant, s’il l’acceptait, de recevoir l’accord du Président – ou des changements – dans les meilleurs délais puisque nos ambassadeurs devaient ensuite monter le programme avec les autorités de leur pays.
Cet après-midi-là, « mon » chef du protocole a répondu à plusieurs de mes demandes qu’il n’avait pas encore trouvé quelques minutes pour parler avec le chef de l’Etat et lui demander son accord. Il fallait impérativement préparer ces différents voyages et nos ambassadeurs voyaient le temps passer sans pouvoir rien entreprendre. Excédé, j’ai déclaré à mon chef que ma décision était prise. J’arrêterais la préparation de ces déplacements si je n’avais pas de réponse, avant 20 heures ce jour-là, aux propositions faites de concert avec nos trois ambassadeurs. Au-delà, je considérerais que ce serait un fiasco car il ne restait pas assez de temps pour réaliser le projet. L’accord fut finalement donné et la nuit fut courte.
L’avion du Président, un Falcon avec une toute petite délégation a atterri sur chacun des trois aéroports. Dans les salons, chaque Président a accueilli son homologue français avant de chercher ensemble la meilleure façon de répondre à la catastrophe.
La délégation française, qui n’accompagnait pas le Président, a visité dans la journée la très belle ville d’Antigua, avant de partir le soir pour l’aéroport de San Salvador afin de retrouver le Président Jacques CHIRAC et de rentrer à Paris.
Les deux agents du Protocole, Quai d’Orsay et Elysée, nous étions à nos places dans l’avion présidentiel et dès que l’avion a pris suffisamment d’altitude, nous avons aperçu Jacques CHIRAC sortir de son espace privé et marcher vers nous avant de s’arrêter. Tout surpris, nous nous sommes levés. Le Président nous a serré la main et, en nous remerciant, nous a dit : « Si ce voyage est un succès, c’est grâce à vous ». Nous étions abasourdis car je n’avais jamais encore vu le Président faire cette démarche.
Aujourd’hui encore, je me demande qui a bien pu dire au Président les difficultés énormes rencontrées avant et pendant cette visite. Nos ambassadeurs dans les trois pays sinistrés, que nous n’avions eu qu’au téléphone ? La cellule diplomatique et son chef, Jean-David LEVITTE, grand ambassadeur, très respectueux des « petites mains » (lui savait !) ?
Ce dont je suis sûr, c’est que ce ne devait pas être mon « patron », le chef du protocole, et je vais raconter pourquoi dans le prochain chapitre.
Ecrit en janvier 2025
Après le voyage en Amérique centrale
Chaque semaine, dans mon bureau de l’Elysée, le chef du Protocole tenait une réunion de service après avoir assisté à celle concernant l’agenda du Président. Ainsi connaissions-nous les entretiens, déjeuners, dîners, voyages… – tout ce qui concernait la politique étrangère – et nous nous les répartissions pour pouvoir commencer toutes les préparations nécessaires.
A la réunion qui a suivi le retour d’Amérique centrale, sans même avoir eu la courtoisie de m’en prévenir, le chef du Protocole (bien sûr, le « second ») a cru devoir donner lecture d’une lettre qu’il avait reçu du directeur du SPHP (Service de Protection des Hautes Personnalités), avec lequel je m’entendais bien, même si, de toute évidence, ce n’était pas une des grandes lumières de la gendarmerie ou de la police – il aimait pourtant se dire le quatrième flic de France -.
Je raconte cette histoire car elle montre et démontre une fois encore, une fois de plus, pourquoi presque plus rien ne marche en France. Trop d’administrateurs diplômés de l’ENA ou de Polytechnique ne connaissent pas l’administration, mais seulement la gestion de leur carrière. Ceux qui nous gouvernent et nous dirigent sont souvent dans les nuages, et même sur leurs petits nuages. Ils ne voient pas et ne connaissent pas la réalité de ceux qui travaillent sur terre.
Pour mettre en place la sécurité d’un voyage, le chef du SPHP nommait dans chacun des pays visités un responsable qui se rendait avec son équipe plusieurs jours à l’avance pour organiser toute la logistique : sécurité, hébergement, bagages, convois, itinéraires… Celui envoyé au Guatemala, encore jeune, mais destiné à un avenir brillant, jugea nécessaire de se plaindre car il n’avait pas reçu du protocole, lorsqu’il l’aurait voulue, la liste des participants pouvant lui permettre d’organiser l’hébergement. Mais cette liste, personne ne l’avait, ce qui obligeait parfois, à la dernière minute de la dernière nuit, à travailler plus que de raison.
L’étape du Guatemala se déroula normalement. Aucun responsable de la sécurité ne vint me voir pour me faire part de ses récriminations. Il crut plus simple d’écrire à son chef, celui du SPHP, qui lui-même se hâta, sans rien me dire, d’ajouter une lettre à la lettre de son adjoint et envoya le tout au chef du protocole qui lui n’était au courant de rien (et qui aurait dû être mis en cause puisque, après tout, c’était lui le chef !).
Que fit-il lors de la réunion hebdomadaire dans mon bureau à l’Elysée ? Il lut les lettres qu’il avait reçues… Un vrai responsable aurait pris sur lui une part du problème. Mais il est tellement plus simple de reprocher à un maillon de la chaîne : c’est lui la brebis galeuse… Et chacun, presque toujours et à tous les niveaux, est prêt à tout, et par tous les moyens, pour protéger carrière, réputation, titre… Quoi qu’il en coûte et par tous les moyens…
Qui pourrait penser que le chef du protocole aurait pu se souvenir de ce que le Président de la République avait fait dans l’avion au décollage de San Salvador ? Aujourd’hui encore, je pense simplement que ce soi-disant chef n’était pas au courant, comme la plupart du temps… Un énarque n’est jamais un idiot, mais souvent il n’est pas à sa place. La seule chose qu’il semble avoir étudié dans son école, c’est administrer sa propre carrière et paraître.
En écrivant ces tristes souvenirs – car j’ai alors décidé de quitter l’Elysée puisque les réformes étaient interdites ou empêchées -, je repense à une certaine matinée. J’étais arrivé au Palais de bonne heure car, comme chaque jour, j’avais d’abord déposé mon fils à son école. En arrivant dans mon bureau, le téléphone sonnait déjà. C’était la secrétaire du Président qui me demandait de monter de suite pour participer à une réunion avec le Président. J’en étais surpris car normalement la place du Protocole était tenue, pour ces réunions, par mon chef.
Je n’avais pas immédiatement la réponse que le Président voulait connaître, mais je lui ai indiqué que j’allais regarder l’état exact de l’affaire (car elle était en cours) avant de le communiquer à son secrétariat.
J’eus l’explication un peu plus tard par Jean-François CIRELLI, Conseiller économique et financier, qui était à la réunion et qui me raconta que quand le Président avait posé cette question protocolaire, il constata que le chef du protocole était absent (ou en retard). Jean-François CIRELLI avait alors précisé au Président que s’il voulait des informations précises, mieux valait faire venir de suite Pierre PETIT. Ce qui fut fait !
Ecrit en janvier 2025
Sommet franco-britannique à Saint-Malo
Lors de la préparation du sommet franco-britannique qui allait réunir Tony BLAIR et Jacques CHIRAC en décembre 1998 à Saint-Malo, j’ai découvert des habitudes protocolaires que je ne soupçonnais pas.
On demanda au protocole britannique le nombre d’avions utilisés pour leur délégation. C’était beaucoup plus simple que pour les Français : un avion pour l’ensemble des ministres et un seul. Si quelqu’un manquait le départ, il ne viendrait pas au sommet. A l’arrivée, personne ne devait s’occuper des bagages britanniques. Chacun, en descendant de l’avion, irait récupérer son sac ou sa valise. Si des Français s’en chargeaient, ce serait probablement l’objet d’un article dans les journaux londoniens. La simplicité était absolument du côté des sujets de la Reine, plutôt que de ceux de Marianne. Avez-vous déjà vu un ministre français porter sa valise ?
Je m’entendais fort bien avec le responsable du protocole de l’ambassade de Grande-Bretagne qui parlait un parfait français. Il me raconta une des visites de la reine Elisabeth à Paris. Les gens de sa suite étaient seulement 6 ou 7, sans aucun agent de sécurité : la Reine faisait confiance aux Français. Elle était logée à la belle résidence de l’ambassadeur de Grande-Bretagne, non loin de l’Elysée. Lorsqu’elle arriva dans sa chambre, elle appela une de ses suivantes et l’emmena près de la fenêtre d’où l’on voyait la tour Eiffel. Et la Reine était émerveillée.
Vous voyez la simplicité ! Merci, Madame, de cette leçon donnée à nos politiciens qui ne rêvent que d’être considérés comme des rois…
Avec les Britanniques, il fallait faire attention aux cadeaux offerts, car leur réglementation était très stricte. De mémoire, tout cadeau supérieur à 1.000 francs ne pouvait être gardé et était donné à une association de bienfaisance. Nos différents musées des septennats ou quinquennats seraient vides si genre ce genre de réglementation (mais je préfère ces musées à l’accaparement personnel).
Je ne résiste pas à raconter deux petites histoires. Lors d’un sommet européen à Amsterdam, chaque chef de délégation reçut un vélo. Je n’ai jamais entendu parler de la bicyclette reçu par le Président français. Mais je sais que le Premier Ministre britannique, Tony BLAIR, demanda un jour ce que son vélo était devenu. Jeune et sportif, il souhaitait l’utiliser en France dans la région où il passait chaque année ses vacances. Il ne put jamais utiliser le vélo qui avait déjà été distribué…
Le Président CHIRAC connaissait cette règle britannique. Il s’entendait bien avec Tony BLAIR et souhaitait le voir goûter ses cadeaux français. Notre Président aimait à offrir une caisse de très bonnes bouteilles, mais elles étaient déclarées comme valant entre 800 et 900 francs. Tony BLAIR pouvait ainsi les boire tranquillement. C’était peut-être une entorse, mais pour ma part je l’acceptais !
Nous avons préparé le sommet avec le maire de Saint-Malo, une très belle ville où nous avons visiter le château avec la mairie, la cour d’honneur et le musée. Il était de suite évident que dans cet ensemble tout était parfait pour le sommet. La cour d’honneur pour l’accueil et les honneurs avec la garde républicaine, le musée o* les différentes salles pouvaient accueillir les réunions ministérielles, et surtout le splendide bureau du maire pour l’entretien du Premier ministre britannique et du Président français. Le maire me dit que pour sa part son bureau n’était pas assez digne pour une telle rencontre… Il était tellement habitué à la beauté de ce lieu d’histoire qu’il ne voyait plus clairement… Je parvins à le convaincre sans difficulté !
Ecrit en janvier 2025
« Aventures » à Rio de Janeiro
Je suis allé plusieurs fois au Brésil, à Sao Paulo, Brasilia et Rio, mais quelques jours seulement à chaque occasion. C’est bien peu pour cet immense pays !
La première fois, c’était seulement une escale d’une heure entre Paris et Santiago-du-Chili. Arrivé à la fin de la nuit, le départ avait lieu à l’aube. Après le décollage, la vue était superbe sur la baie de Rio, ses plages, et la statue du Christ rédempteur au sommet du mont Corcovado.
La deuxième fois, je suis venu en mission, depuis Santiago-du-Chili, pour trois jours. Ma famille souhaitait que je fasse quelques courses car le Brésil possède presque toutes les pierres précieuses (je n’ai revu semblable collection qu’en Birmanie). Mais comme je ne connais rien à la joaillerie, j’ai choisi d’aller chez le plus grand bijoutier du Brésil, H. Stern. Ce fut mémorable car l’accueil et le service furent excellents. Une fois mon choix fait, il me fallut expliquer que j’étais venu sans argent car je voulais éviter une de ces nombreuses mésaventures qui étaient à Rio le lot de nombreux touristes. Habituée à ces problèmes, la vendeuse a mis à ma disposition une voiture avec chauffeur-garde du corps, pour m’accompagner à l’hôtel, puis me ramener à la bijouterie et enfin me reconduire jusqu’à ce que mes achats, au demeurant modestes, soient en sécurité. N’étant pas « cousu d’or », j’ai apprécié ce service. J’appris aussi que Stern avait une boutique Place Vendôme (ou rue de la Paix) à Paris et qu’avec la facture de Rio, je pourrais sans problème échanger les bijoux si ma famille le souhaitait.
A la fin de ce second séjour, j’eus une après-midi libre. Je décidai d’aller marcher le long des plages aux noms enchanteurs : Ipanema, Leblond, Copacabana. J’y suis allé à pied et sans argent. L’après-midi fut magnifique le long de ce bord de mer et personne ne vint déranger ma promenade.
Après, il y eut d’autres visites, à l’occasion du voyage du Président Jacques CHIRAC en Amérique latine, en mars 1997, puis lors du Premier Sommet des Chefs d’Etat et de Gouvernement des pays d’Amérique latine, des Caraïbes et de l’Union européenne, en juin 1999. Lors de la mission préparatoire de 1997, j’étais le seul de l’équipe à avoir longtemps vécu en Amérique latine, et j’ai présenté les « dangers » qu’il y avait à Rio et spécialement sur les plages où chaque jour des touristes avaient des problèmes. Je recommandais donc avec insistance à chacun de ne pas sortir seul de l’hôtel Méridien qui était à deux pas des plages et de laisser à l’hôtel les passeports et les portefeuilles.
Il y eut dans notre « bande » deux « spécialistes de la protection rapprochée » qui décidèrent qu’ils n’avaient rien à faire de ces recommandations. L’un était le responsable du Service de Protection des Hautes Personnalités (SPHP) pour le voyage, l’autre un des aides-de-camp du Président.
A peine arrivés à l’hôtel, ils décidèrent d’aller faire un tour sur la plage… Avec leurs titres ronflants et leur entraînement à la protection rapprochée, ils ne risquaient rien… Plus forts que tout le monde, ils le prouvèrent en cette fin d’après-midi. Ils ne restèrent pas un quart d’heure sur la plage, se firent déplumer et revinrent à l’hôtel après avoir été incapables de protéger leurs biens… En racontant leur mésaventure, l’un d’eux me dit : « On ne pouvait rien faire, ils étaient beaucoup plus forts que nous ! ». Et ces gens étaient, paraît-il, responsables de la protection de nos hautes personnalités !
Ecrit en janvier 2025
Un souvenir de Sao Paulo
Je n’ai jamais aimé les grandes villes et Sao Paulo en est une… Pour son grand voyage en Amérique latine, le Président Jacques CHIRAC avait invité des chefs d’entreprise. La plupart du temps, il était simple de travailler avec ces grands patrons qui jonglaient, à chaque étape, entre l’emploi du temps du Président et le leur.
Hélas, certains autres avaient du mal à comprendre que ce n’était pas « leur » voyage, mais celui du Président de la République française. Je l’ai vu de suite pour l’un d’eux, président de banque, avec lequel rien ne fut simple, dès la préparation du voyage. Sa secrétaire particulière m’inonda de demandes de son patron. Pour le séjour à Sao Paulo, ce dernier souhaitait rencontrer quelques amis. Il quitterait donc la délégation dès l’arrivée à l’aéroport et reviendrait à temps pour le décollage vers la prochaine étape.
Lors de la mission préparatoire, il avait été convenu avec les autorités brésiliennes que le cortège de la délégation française bénéficierait de toute l’aide nécessaire pour que les horaires des trajets soient respectées. Pour parvenir à ce résultat, les Brésiliens décidèrent de fermer un certain nombre d’axes routiers pour que le programme soit respecté.
J’ai précisé tout cela à la secrétaire du banquier qui m’assura qu’il n’y aurait aucun problème. Son patron avait voiture et chauffeur, il connaissait bien la ville et serait donc à l’heure à l’aéroport pour le départ. A l’évidence, ce banquier, malgré ses grands airs, ne voyait pas plus loin que le bout de son nez… Lorsque l’avion décolla vers Montevideo, il manquait une personne parmi les chefs d’entreprise. Je l’imaginais fulminant dans les embouteillages…
C’est toujours la même logique. Ceux qui prétendent tout savoir ne sont pas les meilleurs lorsqu’on arrive aux résultats concrets… Ce sont des planeurs qui ont l’outrecuidance de se croire au-dessus du peuple. On peut avoir le titre ronflant de « président » et n’être qu’un pauvre type. Même les aigles se posent quelquefois sur terre. Eux, non… En tout cas, je n’ai jamais confié un centime à cette banque…
Ecrit en janvier 2025
Michel PLATINI en Amérique latine
Pour son voyage en Amérique latine, le Président Jacques CHIRAC avait invité Michel PLATINI à l’accompagner. La place du football en Amérique latine ne pouvait être oubliée !
Au Brésil, un dîner restreint était au programme. Le Président recevait le « roi » PELE, avec Michel PLATINI. Ce fut un beau succès.
Une autre étape importante, pour le football, devait être la Bolivie car un match était organisé à La Paz, entre l’équipe nationale bolivienne et l’équipe de France des espoirs. Là encore, ce fut une belle réussite, dans un stade entièrement rempli et survolté !
Mais avant d’arriver à La Paz, une nuit avait été prévue à Cochabamba pour que chacun puisse s’acclimater un peu à l’altitude avant d’atterrir à El Alto, l’aéroport de La Paz à 4.200 mètres d’altitude.
Cochabamba est une ville que j’ai beaucoup aimée, malgré la brièveté de deux séjours. Située entre les hauteurs andines et la forêt amazonienne, le climat y est vraiment agréable, les paysages grandioses, les fleurs magnifiques… et le pisco sour excellent !
C’est dans cette ville que le Président bolivien, Gonzalo SANCHEZ DE LOZADA accueillait le Président français et offrait une magnifique réception dans le très beau palais Portales. Cette demeure avait été commandée par Simon PATINO qui avait construit une partie de sa colossale fortune provenant de l’exploitation de mines d’étain. Mais Simon PATINO, malade, n’avait jamais vu le palais terminé. Il mourut à Buenos Aires en 1947 et le Palais Portales devint un centre culturel.
C’est au début de la réception que Michel PLATINI vint me parler. Après seulement deux pays, le Brésil et l’Uruguay, il était très fatigué car il ne pouvait aller nulle part sans être immédiatement reconnu, assailli de demandes d’autographes et de photos. Il me demanda de faire en sorte de ne plus être dérangé. Je lui promis d’essayer, mais je lui rappelai gentiment qu’il était une vedette et que je n’y pouvais pas grand chose.
A peine cette conversation terminée, dans les jardins du Palais Portales, trois femmes vinrent me voir. L’une était l’épouse du Président bolivien, accompagnée de deux amies. « Faites quelque chose, me dirent-elles, nous voudrions tellement une photo avec Michel PLATINI ». Le rôle d’un agent du Protocole est de faire en sorte que personne ne soit déçu. Michel PLATINI avait été très précis et je souhaitais lui être agréable. Quant à l’épouse du Président bolivien, il n’était pas imaginable de repousser une demande raisonnable.
Je repartis vers Michel PLATINI pour mettre à l’oeuvre la diplomatie de tous les jours. Et je réussis à le persuader, jurant mes grands dieux que c’était la dernière fois que je lui faisais pareille demande, d’aller saluer Mme la Présidente de Bolivie et d’accepter de faire une photo avec elle.
Il accepta… Et la soirée fut merveilleuse à Cochabamba !
Ecrit en janvier 2025
Le Président Jacques CHIRAC à La Paz
Dans tous ses voyages à l’étranger, le Chef de l’Etat décidait de son programme. Le Chef du Protocole recueillait les souhaits du Président et les idées et propositions de tous les ministères et services concernés. Ensuite, après une mission préparatoire, il faisait en sorte qu’une proposition de programme soit établie et soumise à l’approbation du Président.
Pour l’Amérique latine, avec cinq pays visités en une semaine (Brésil, Uruguay, Bolivie, Paraguay, Argentine), la tâche du Chef du Protocole n’était pas facile car le Président avait beaucoup de souhaits, mais « l’opposition » était représentée par sa fille, Claude CHIRAC, qui me dit un jour, pendant une des nombreuses réunions de préparation : « Vous allez me le tuer ! ». Ce à quoi je lui répondis : « Mais c’est le Président qui souhaite faire beaucoup ».
Pour la Bolivie, il y avait en plus la fatigue : celle du voyage et celle de l’altitude. Il avait donc été prévu que les entretiens politiques et culturels à La Paz seraient suivis, pour le Président, d’un déjeuner dans sa suite, pour qu’il puisse se reposer avant le programme de l’après-midi.
A la fin de la matinée, lors des entretiens avec les représentants des communautés indiennes de Bolivie, le Président m’appela et me demanda d’aller commander un déjeuner à l’hôtel pour 12 ou 15 personnes. Il était en retard car – ce n’était pas étonnant – il était passionné par sa rencontre avec les « peuples premiers » et voulait continuer d’échanger avec eux.
Dans le peu de temps que j’avais, j’élaborai un menu avec le chef de l’hôtel, fis dresser une table et élaborai un premier placement des convives.
Le Président arriva seul. Il regarda le plan et je pris plaisir à le voir changer de place certaines personnes. Ils les connaissaient déjà toutes et voulait permettre aux uns et aux autres d’échanger le mieux possible.
Lorsque tout fut prêt, je nous revois, tous les deux, attendant les invités. Je lui demandai s’il n’était pas trop fatigué pour bousculer ainsi son programme et supprimer le repos qui avait été préparé pour lui. Je n’ai jamais oublié sa réponse : « Je suis en pleine forme et je ne me suis jamais senti aussi bien ».
J’avoue ne pas avoir cherché à savoir si, dans la délégation française, certains avaient eu droit au mal de l’altitude, le « soroche ». Mais j’ai admiré notre Président. Avec les représentants des « peuples premiers », il était « à son affaire » et ne sentait plus la fatigue.
Ecrit en janvier 2025
Le Protocole en Argentine
J’ai déjà dit que ce n’est pas souvent facile d’organiser un voyage présidentiel. En Amérique latine, il y avait beaucoup de dangers d’erreurs en raison des cinq pays visités et du nombre d’itinéraires, de réceptions, d’entretiens, de programmes divers… Avec la moindre erreur, le Protocole était « accusé » d’être incapable de faire son travail. Il était trop souvent considéré comme responsable de tout ce qui ne marchait pas. Dans la mesure où il était chargé de la coordination de tous les services et programmes, c’était vrai. Mais beaucoup d’autres surprises pouvaient survenir et le moindre grain de sable faisait quelquefois dérailler la belle machine (car c’était une belle machine).
Daniel JOUANNEAU connaissait à merveille cet art du protocole qui consiste, en particulier, à régler de très nombreux détails – petits ou grands – tout en respectant les personnes.
A Buenos Aires, la mission préparatoire s’était fort bien déroulée et les deux chefs du protocole n’eurent aucune peine à préparer le programme.
Le soir de l’arrivée du Président se tenait le dîner d’Etat offert par le Président Carlos MENEM. Je me préparai à descendre lorsque le Chef du Protocole, Daniel JOUANNEAU, me téléphona. Son homologue argentin lui demandait les petits fascicules contenant le discours qu’allait prononcer notre Président, accompagnée de la traduction. La coutume était de mettre ces livrets à la place de chaque invité pour que ceux qui ne comprenaient pas le français puissent suivre la cérémonie.
Daniel JOUANNEAU me demanda si j’avais noté quelque chose à ce sujet pendant la mission préparatoire car il n’avait rien trouvé dans ses propres notes, généralement très complètes. Il avait déjà fait vérifier dans les malles contenant, à chaque voyage, tout ce dont le Protocole avait besoin. Des fascicules avaient été imprimés pour chacune des étapes précédentes, mais il n’y avait rien pour l’Argentine.
Les choses se gâtèrent car le chef du protocole argentin était de plus en plus nerveux et même en colère. Je ne sais plus exactement comment, mais soudain un souvenir nous revint. Sans doute d’abord à Daniel JOUANNEAU dont le travail était tellement bien fait. Les deux Présidents se connaissant depuis longtemps, il avait été décidé que les discours du dîner d’Etat seraient improvisés par chaque président et que donc, il n’y aurait pas de livret.
C’était l’évidence même… Mais le chef du protocole argentin ne décolérait pas car il était persuadé que nous avions tort…
Je nous revois à ce dîner, le dernier de ce voyage. Nous étions fatigués, mais Daniel JOUANNEAU a voulu tenter, lui qui connaissait si bien la « grande » diplomatie, donner sa place, ce soir-là, à la « diplomatie du coeur ». Pendant le dîner, il alla plusieurs fois voir son homologue argentin pour tenter de lui faire retrouver le sourire. Rien à faire. Mais il ne désarma pas et recommença à la fin du repas, avec deux coupes de champagne. Alors, l’Argentin accepta et but à la santé du protocole français et de son chef.
La vie est dure, quelquefois, même pour le Chef du Protocole !
Ecrit en janvier 2025
Un souvenir du Président Jacques CHIRAC pour les agents du protocole
Le Chef du Protocole nous avait indiqué qu’à l’issue du voyage en Amérique latine, il demanderait au Président Jacques CHIRAC d’accepter de faire une photo avec les agents du protocole qui avaient participé à cette grande tournée.
Daniel JOUANNEAU n’oubliait jamais ceux qui travaillaient avec lui. Il savait reconnaître les mérites (et les défauts) de chacun. Enarque, oui, il l’était, mais jamais oublieux de ceux qui contribuaient à faire « tourner la boutique ».
Le Président accepta de faire cette photo à la résidence de France à Buenos Aires, dernier arrêt avant le retour à Paris.
Je vois cette photo tous les jours car elle fait partie de mon « musée », c’est-à-dire des quelques rares souvenirs concrets qui me restent. Je regrette l’absence de Daniel JOUANNEAU sur cette photo. Il avait voulu laisser la place aux « petites mains » de son équipe.
Rentrés à Paris, chacun de nous attendait de recevoir « la » photo. Rien n’arrivait. Un jour, croisant le photographe de l’Elysée qui l’avait prise, je l’interrogeai et lui fis part de notre déception. C’est par lui que j’appris le « système » mis en place par Claude CHIRAC, responsable de la communication du Président. Aucune photo ne pouvait quitter le Palais sans l’accord qu’elle était seule à donner. En fait, c’était sa censure !
Après plusieurs demandes et plusieurs semaines d’attente, nous avons reçu une photo. Chaque fois que je la regarde, je suis content de l’avoir, mais également triste. Elle est la preuve du commencement de la puissance excessive, presque dictatoriale, de la « communication ».
Que le Président soit protégé, c’est nécessaire et évident. Mais que le système, c’est-à-dire le gouvernement, les décisions du Chef de l’Etat, le travail des ministres… soit arrêté parce que quelques responsables de la communication l’exigent ! C’est inadmissible. On en arrive – on le voit maintenant tous les jours – à une absence de décision de la part des vrais responsables à cause d’une objection des petits dictateurs de la « com » qui se sont octroyés la gouvernance de l’Etat, sous prétexte de protéger… En ne faisant rien, ils pensent qu’il n’y a plus de problèmes. Mais la poussière sous le tapis est telle qu’elle déborde de partout !
Ecrit en janvier 2025
Ordre national du Mérite
Avant d’arriver au Service du Protocole, je ne connaissais pas grand chose aux décorations honorifiques. Un jour, je m’étais rendu, comme je le faisais souvent, chez mon « grand-père » thaïlandais, le Prince Wong, dans sa résidence de Sansai. Il rangeait ce qu’il appelait ses « breloques », dont il avait toute une collection. C’est ce jour-là qu’il me raconta que, très jeune encore, il avait constaté, à la suite d’une petite blessure, que ses parents ne lui avait pas dit la vérité, puisque son sang n’était pas bleu.
En repensant à ces souvenirs, je crois que j’aurais dû interroger le Prince Wong sur ses décorations françaises et faire en sorte de proposer qu’il en reçoive une ou soit promu. Je continue à ne pas aimer du tout les magouilles qui sont parfois associées à l’obtention de médailles, mais il est bon aussi de remercier ceux qui réellement méritent d’être honorés : les présidents des Alliances françaises ou les consuls honoraires, par exemple, tous ces postes bénévoles qui peuvent demander beaucoup de qualités, de travail et de dévouement. Je l’ai compris bien tard !
Pour ma part, je reçus ma première décoration en Autriche et c’était le gouvernement thaïlandais qui me la donnait. J’ai été fort surpris car je n’attendais rien, mais je me suis rappelé que mon premier ambassadeur lorsque j’étais consul à Bangkok, Yvan BASTOUIL, avait négocié avec les Thaïlandais pour que les diplomates, et pas seulement les ambassadeurs, reçoivent, à leur départ, une « breloque ». En fait, La Thaïlande et la France avaient la même position : s’il y avait réciprocité, il y avait « médaille au départ ». C’est ainsi que je reçus, des mains de l’ambassadeur de Thaïlande en Autriche, l’Ordre de l’éléphant blanc, à la suite de mon séjour à Bangkok, de 1987 à 1990. Même si cette « récompense » était un peu automatique, j’ai été heureux de la recevoir car j’avais beaucoup travaillé pour la coopération, l’enseignement, la culture…
Au Quai d’Orsay, le Chef du Protocole me demanda un jour de participer à la visite d’Etat du Président Jacques CHIRAC en Grande-Bretagne. J’appris plus tard qu’il m’avait choisi parce que j’avais été le seul agent du cérémonial à ne pas lui avoir demandé de participer à ce voyage. Je pense que mes collègues étaient friands des fastes impressionnants de la cour britannique, tant les parades que les châteaux ou les réceptions. J’ai toujours cru (souvent à tort) qu’une des missions de mes chefs devaient être de savoir qui était le meilleur pour une mission ou un emploi. Au cours de cette visite, je découvris que tous les participants recevaient une médaille donnée par la Reine. Je devins ainsi membre de l’Ordre de Victoria avec le privilège d’ajouter, après mon nom, la mention « M.V.O. » (member of the Victorian Order).
En rentrant au Quai d’Orsay après cette visite, je regardais le courrier sur mon bureau et y trouvais une lettre du Ministre des Affaires étrangères qui m’annonçait que j’avais été nommé Chevalier de l’Ordre national du Mérite.
Il se trouve que pendant mon séjour en Thaïlande au consulat, l’ambassadeur, Yvan BASTOUIL, m’avait un jour dit qu’il souhaitait que je reçoive cette distinction. Il m’avait dit aussi qu’il souhaitait que la section consulaire de l’ambassade soit transformé en véritable consulat. L’augmentation de la communauté française et les innombrables problèmes le justifiaient largement. Mais la France commençait son déclin et il n’était plus question de développer, comme elle l’aurait mérité, la présence française à l’étranger. On voit depuis ce que cette absence de vision et de volonté a produit : la disparition progressive de la France.
Yvan BASTOUIL, donc, faisait en fait bien ce que chaque ambassadeur devrait faire : reconnaître le travail de son personnel et le faire savoir. Il me demanda donc de remplir une demande officielle pour constituer un dossier qu’il pourrait envoyer à Paris. J’ai hésité car je pensais que je n’avais pas besoin de décorations pour travailler le mieux possible, mais j’ai finalement accepté en pensant que mes parents, eux, seraient sans doute heureux d’être honoré à travers moi !
Que pensez-vous qui arriva ? Rien, bien sûr. Et j’avais donc décidé de ne plus jamais faire ce genre de demande. Ce que j’ai fait, et j’ai seulement accepté, avec reconnaissance, les médailles qui m’ont été données.
Lorsque je reçus l’Ordre national du Mérite, des mains de Daniel JOUANNEAU, Chef du Protocole, dans les salons de l’Hôtel du Ministre au Quai d’Orsay, la plupart de mes frères et soeurs étaient présents, mais pas mes parents qui avaient déjà rejoint leur havre de Pornichet pour y passer l’été.
Je veux terminer la petite histoire de cette décoration en racontant une anecdote de Jamaïque. Mon ambassadeur arborait l’ordre du Mérite et celui de la Légion d’honneur, j’ai envie de dire « en permanence ». Je pense même que les médailles devaient être sur son pyjama. Il avait une autre marotte : celle de passer ses week-ends à écrire des notes, à l’encre bleue, à l’attention de ses collaborateurs et je me souviens de l’horreur de mon arrivée, le lundi matin, devant l’amoncellement de papiers laissés par l’ambassadeur et souvent difficilement lisibles car l’encre bleue passait mal au photocopieur. Je faisais le tri et mis ainsi à la poubelle, sans répondre, un message dans lequel mon chef me disait qu’il aimerait me proposer pour l’Ordre national du Mérite.
J’avais oublié que l’ambassadeur gardait les originaux de toutes ses notes et faisait régulièrement le point pour vérifier que des réponses avaient été apportées à ses requêtes. Ce qui est louable pour le suivi d’affaires importantes, ne l’est pas forcément pour des bricoles.
Un jour donc, il me convoqua et je dus trouver une réponse. Je lui expliquai que dans l’annuaire diplomatique, à la rubrique « Pierre Petit », il était indiqué que j’étais déjà décoré du Mérite. Le pauvre ambassadeur ne trouva, une fois n’est pas coutume, rien à redire !
Ecrit en janvier 2025
Ordre de la Légion d’honneur
C’est pendant mon séjour au Protocole que j’ai reçu un certain nombre de décorations supplémentaires car, à l’occasion des visites d’Etat, tant celles reçues en France que celles organisées à l’étranger, il y avait souvent échange de décorations.
Après avoir reçu, à l’issue de mon séjour en Autriche, l’Insigne d’honneur en or, j’ai été nommé :
Commandeur de l’Aigle aztèque (Mexique) – Officier de l’Ordre du Mérite (Pologne) – Officier de l’Ordre de Mai et Officier de l’Ordre du Libérateur San Martin (Argentine) – Officier de l’Ordre de la Croix du Sud (Brésil) – Officier de l’Ordre du Mérite (Chili) – Chevalier de l’Ordre du Mérite (Allemagne) – Chevalier de l’Ordre du Mérite Simon Bolivar (Bolivie) – Chevalier de l’Ordre national (Uruguay).
C’est pendant mon séjour en Jamaïque que j’ai découvert, en ouvrant mon ordinateur après le premier de l’an, un courriel m’annonçant que j’avais été nommé chevalier dans l’Ordre de la Légion d’honneur. Même s’il n’a jamais voulu me le dire, c’est Daniel JOUANNEAU, alors Inspecteur général des Affaires étrangères, qui a voulu m’octroyer cette distinction. J’en ai été éminemment honoré. Lui se rappelait mes années au Protocole, en bien et en moins bien certainement, mais il n’avait pas oublié non plus, me semble-t-il, les valeurs auxquelles nous avons cru, l’un et l’autre.
La décoration elle-même eut lieu au restaurant thaï de l’Eléphant bleu, à Paris. Ma mère était présente, ainsi que plusieurs de mes frères et soeurs, et, parmi les amis du Quai d’Orsay, ceux qui n’étaient pas en poste loin de la France.
J’ai en fait un seul regret. A l’Elysée, lors des remises de décoration, les récipiendaires ne répondaient pas au Président de la République. Je trouvais que c’était très bien ainsi et je ne me voyais donc pas répondre à Daniel JOUANNEAU, envers lequel j’avais autant ou plus de respect que pour le Président de la République. J’aurais dû en parler avec mon ancien Chef du Protocole car j’ai compris plus tard que j’avais peut-être fait une erreur. Il existe parfois des moments, des occasions où il est possible de dire une partie de ce que l’on est, de remercier les « responsables » d’actions d’une vie, et de faire rejaillir sur eux l’honneur reçu.
Peut-être écrirais-je un jour les quelques mots que j’aurais dû prononcer ? Ce qui demeure certain, c’est que ma place préférée se trouve au bord des coulisses et non sur le scène. Peut-être suis-je né pour tenter de servir, et c’est déjà beaucoup !
Ecrit en février 2025
Le service de presse de l’Elysée, en déplacement à Buenos Aires
Lors de la cérémonie protocolaire d’accueil pour les visites d’Etat, une estrade spéciale était réservée pour l’ensemble de la presse, tant française que locale. Pour les cameramen, les derniers rangs de l’estrade permettaient , avec les trépieds des appareils, d’avoir une bonne vue d’ensemble. Pour les photographes au contraire, le premier rang était considéré comme primordial pour avoir la meilleure vue possible, sans être dérangé.
En Argentine donc, tout le monde était à pied d’oeuvre en attendant l’arrivée du cortège présidentiel et le début de la cérémonie d’accueil, avec revue des troupes et hymnes nationaux.
Soudain, dans la tribune de presse, un photographe français a haussé le ton car ses homologues argentins ne voulaient pas lui laisser ce qu’il pensait être la meilleure place. Une bagarre s’ensuivit comme sur un ring de boxe.
J’étais outré de voir qu’une personne faisant partie de la délégation française n’était pas capable de respecter les gens du pays dans lequel il était reçu et de trouver une solution non violente à un problème mineur pour ceux qui savent faire leur travail.
Je me suis entretenu, un peu plus tard, avec la personne responsable, depuis des lustres, de l’ensemble les membres de la délégation-presse lors des voyages officiels. Ce fut un nouvel exemple des réformes non faites à temps et finissant par dégénérer. Elle me répondit simplement qu’elle ne pouvait rien faire car la presse était libre.
Je pense pour ma part qu’il aurait dû être possible – et nécessaire – de signaler à son chef le comportement inadmissible de ce photographe. Il serait bon de nommer quelqu’un d’autre lors du prochain déplacement du Président pour ne pas ternir davantage l’image de la France.
A force de répéter « je ne peux rien faire », on se demande à quoi servent certains responsables, fonctionnaires ou contractuels, qui sont pourtant payés chaque mois.
Le respect du pays d’accueil et de ses habitants… Si la presse ne peut accepter cette base de la diplomatie, alors qu’elle cesse de revendiquer la liberté puisqu’elle n’est pas capable de la partager.
Ecrit en avril 2025
A la découverte, sans le savoir, d’un futur président de la République !
C’était l’époque où j’étais chargé au Protocole des accords et traités signés par le France avec des Etats étrangers.
Au terme d’une préparation qui pouvait être assez longue, le Protocole intervenait pour que tout soit prêt pour une signature officielle. Cette dernière pouvait se faire pendant une cérémonie plus ou moins solennelle, dans un endroit plus ou moins évocateur, par des personnalités plus ou moins importantes : chefs d’Etat ou de gouvernement, ministres, ambassadeurs…
C’est ainsi qu’une signature fut organisée pour le traité de non double imposition entre les Etats-Unis et la France. Les signataires étaient Nicolas SARKOZY, alors ministre du budget, pour la France, et Pamela HARRIMAN, ambassadrice des Etats-Unis à Paris de 1993 à 1997.
Nicolas SARKOZY était tout jeunot et faisait sans doute partie de ceux qui n’avaient pas appris le respect. Pamela HARRIMAN avait eu une vie digne d’un roman, avait bien connu Winston CHURCHILL, avait été marié trois fois et disposait d’une grande fortune qu’elle avait décidé d’investir dans le succès de Bill CLINTON aux élections présidentielles américaines de 1992. La « tradition » aux Etats-Unis voulait que les gros « donateurs » soient remerciés. Pamela HARRIMAN souhaita être nommée à Paris, qu’elle connaissait déjà beaucoup.
En écrivant ces lignes, je repense à ce qui était raconté lors de la campagne pour l’élection présidentielle de GISCARD d’ESTAING. Elle avait été financée en partie par la vente des parfums Orlane appartenant à la famille d’ORNANO… Décidément, la France, trop souvent, suit les Etats-Unis comme un toutou sa mémère. Que ne fait-on pas pour tromper le peuple ?
Au jour prévu et à l’heure dite, j’arrive à Bercy et suis reçu par un membre du cabinet de Nicolas SARKOZY qui m’indique que le ministre est pris par une séance de photos et que la cérémonie de signatures aura un peu de retard. Je peux apercevoir son bureau, les projecteurs, les photographes et le ministre qui plastronne ! On se croirait au festival de Cannes !
Pamela HARRIMAN arrive, très digne, et s’installe dans la salle d’attente, en espérant poliment et courtoisement que le ministre français terminerait ses poses de mannequin rapidement. Mais le respect de ses rendez-vous ne devait pas être le point fort du ministre (qui se voyait déjà « en haut de l’affiche »), et moins encore ses égards vis-à-vis des personnes âgées.
Finalement, nous avons été invités à pénétrer dans un bureau en désordre. Le ministre plaça Pamela HARRIMAN à sa droite, et je me tenais moi-même à sa gauche pour présenter les documents à signer.
Devant cette grande dame que je vis plusieurs fois surprise par les paroles qu’elle entendait, Nicolas SARKOZY se permit un monologue déplacé, se plaignant de ne pas avoir été mis au courant par ses services de ce qu’il signait, traitant ses collaborateurs d’incapables… J’étais, je crois, aussi mal à l’aide que l’ambassadrice des Etats-Unis…
A la fin des signatures, Nicolas SARKOZY se leva pour dire quelques mots, dont je ne me souviens pas du tout. Mais toujours placé à sa gauche, je l’ai vu s’appuyer avec les mains sur son bureau pendant qu’il se mettait sur la pointe des pieds. Les talonnettes ne semblaient sans doute pas suffisantes à sa « Grandeur ».
Je me suis un moment cru dans une pièce de Molière, mais en rentrant au Quai d’Orsay, j’ai pensé que si cet individu devenait président de la République – ce qui advint – l’hypertrophie de son moi transformerait rapidement le « président » en bouffon, en égoïste et en homme prêt à tout, après être « parvenu » au sommet, pour y rester accrocher comme un aigle à son rocher. Il avait oublié le mythe de Sisyphe !
NOTE D’OCTOBRE 2025 :
Nicolas SARKOZY est entré ces jours-ci dans sa cellule de la prison de la Santé. Je suis incapable de juger à la place des juges, et je ne veux pas le faire. Ce que je sais, c’est que, pour ma part, je n’accepte pas la décision prise par Nicolas SARKOZY, quand il était président, de mettre à la poubelle la décision du général de GAULLE de faire sortir la France du commandement intégré de l’OTAN. Cette décision inepte confirme la perte d’indépendance de la France.
Je n’accepte pas davantage qu’un chef (d’Etat ou de parti) ne prenne pas la responsabilité de ses dépenses de campagnes électorales. Il est inutile de reporter la responsabilité sur d’autres personnes de son entourage. Quand on ne sait pas gérer son propre budget de dépenses, on ne peut se présenter pour, soi-disant, gérer les finances de la France.
Par-dessus tout, on constate toujours les suites désastreuses de la décision de Nicolas SARKOZY de faire fi du résultat de référendum du 29 mai 2005 par lequel le peuple français a rejeté le traité constitutionnel européen. Il a en effet signé, le 13 décembre 2007 à Lisbonne le traité qui est la copie conforme de ce que le peuple a refusé.
Ceci étant dit, je suis absolument sûr que beaucoup de choses doivent être changées dans la justice de mon pays et son fonctionnement. Il est urgent de tout revoir puisque, depuis trop longtemps, les ministres de la justice et les présidents ont arrêté de faire leur travail.
Ecrit en mai 2025
Voeux de Nouvel an à l’Elysée
La préparation des différentes cérémonies des voeux était un travail énorme pour les agents du protocole. Je ne vais retenir ici que deux « anecdotes » qui concernent le « personnel » travaillant à l’Elysée.
Bernadette CHIRAC organisait chaque année un dîner en l’honneur des collaborateurs de la Présidence. Pas tous bien sûr puisque, par exemple, les agents du protocole n’avaient pas l’honneur d’être invités par Bernadette CHIRAC. Mais ce n’était pas grave car ces agents étaient des serviteurs, indispensables à la réussite de l’aventure : il y avait plusieurs dizaines de personnes à « gérer », du haut en bas de l’échelle des fonctions occupées.
L’année à laquelle je fus mêlé à cette affaire, Bernadette CHIRAC avait choisi de répartir dans la salle des fêtes un certain nombre de tables, présidées chacune par une des principales personnalités de l’Elysée : le Président, Bernadette CHIRAC, le Secrétaire général, le Directeur de cabinet, les conseillers… Ces personnalités devaient être entourées de personnes de leurs services, moins gradées peut-être, mais tout aussi dévouées. Ce dîner était offert pour que tous soient remerciées et honorées.
Au début, je ne devais pas m’occuper de cette soirée. Antoine SIVAN, responsable de la cellule protocole à l’Elysée avant moi-même, avait tout vu avec Bernadette CHIRAC, dont les souhaits , pour « son » dîner, étaient clairs et précis. Antoine SIVAN réalisa les souhaits de la « Première Dame » et prépara un plan de table qu’il alla soumettre à Bernadette CHIRAC. Le plan correspondant à ses voeux, elle donna son feu vert.
Peu de temps avant la date de ce dîner, Antoine SIVAN apprit qu’il ne pourrait être présent. Il me demanda de prendre la relève. Tout était déjà prêt. Il me recommanda une seule chose qui montrait bien qu’il avait des doutes sur l’issue de l’opération. Il me suggéra d’aller voir Dominique de VILLEPIN, Secrétaire général, pour lui présenter le plan de table agréé par Bernadette CHIRAC.
Je suis donc allé le voir dans son bureau. Sans doute les gens qui rencontraient Napoléon Ier étaient-ils aussi surpris que moi ! J’ai compris plus tard pourquoi Bernadette CHIRAC l’appelait Néron… Après ma présentation, qui était en fait l’explication des souhaits de Bernadette CHIRAC, il jeta un oeil sur le plan de table, ne cherchant probablement que sa place !
Puis il me toisa et me dit : « Vous savez qui je suis… ». Ce qui me surprit car qui, travaillant à l’Elysée, n’aurait pas connu Dominique de VILLEPIN ? J’ai essayé de lui faire comprendre que je connaissais l’organigramme de l’Elysée, mais que ce dîner n’était pas régi par le protocole, mais par Bernadette CHIRAC. Rien n’y fit. Il rejeta, impérial comme à son habitude, ce qui n’aurait pas dû être rejeté puisque je lui présentais ce plan de table de Bernadette CHIRAC, par respect, mais certainement pas pour approbation.
Il me restait à expliquer à Bernadette CHIRAC les réactions du secrétaire général, avant de lui demander ce que je devais faire. Elle me demanda de refaire le plan de table avec les injonctions de Dominique de VILLEPIN. Ce dernier fut donc placé, comme il le souhaitait, à la même table et en face du Président de la République. Mais ce fut le dernier dîner de ce type organisé par Bernadette CHIRAC.
Je vis la suite de cette histoire l’année suivante, lors de la cérémonie des voeux du personnel de l’Elysée. Le discours au Président était fait par le secrétaire général, qui y mit quelques couplets en l’honneur de Bernadette CHIRAC. On pouvait croire qu’ils étaient les meilleurs amis du monde… Je n’oublierai jamais le « Vous êtes l’âme de cette maison »… Une allégeance, un dithyrambe, un panégyrique… Je compris une fois de plus que je n’étais vraiment pas fait pour ce monde politique où trop souvent les faux-semblants l’emportent sur la réalité…
Ecrit en mai 2025
Le 14 juillet à l’Elysée
J’ai vécu plusieurs années notre fête nationale à l’Elysée, en aidant, comme tous les agents du Protocole, au bon déroulement de l’accueil des personnalités avant le défilé militaire : placement des membres du gouvernement, des députés, des sénateurs, des ambassadeurs…
Ensuite venait la réception dans les jardins de l’Elysée. Pendant des semaines, il avait fallu gérer les invitations, une fois les listes établies par chaque service et approuvées par le Président.
De mémoire, au début du mandat de Jacques CHIRAC, il y avait environ 5.000 invités, principalement les mêmes que pour les cérémonies des voeux au début de l’année, c’est-à-dire pratiquement rien que des officiels.
Après la Coupe du Monde de football en 1997, le Président eut la très bonne idée de supprimer de nombreux officiels « invités d’office » et de les remplacer par des « gens du peuple » choisis différemment chaque année. Ainsi furent invités, l’année suivante, des bénévoles ayant activement aidé au bon déroulement des événements dans les différentes provinces. Des cars les amenaient jusqu’à Paris où le matin ils assistaient au défilé militaire avant de venir à l’Elysée pour la réception dans le parc.
Cette idée qui, une fois encore, me paraissait excellente, a suscité un profond émoi auprès des « officiels » habitués des réceptions mais rayés de la liste pour laisser la place aux bénévoles. Le tollé fut quasi général de la part, par exemple, des députés et sénateurs. Ces derniers, mis à part les membres des bureaux des assemblées qui étaient invités au Palais, auraient dû être fiers de célébrer la Fête nationale dans leurs circonscriptions, comme le faisaient les ambassadeurs à l’étranger.
Mais non ! Ces personnages à cocarde ne voulaient pas, dans leur immense majorité, rencontrer les compatriotes qui leur avaient donné leurs sièges. Ils voulaient, impérativement, se montrer et être vus du « Tout-Paris »… « The place to be… »
La fronde fut à la hauteur des rancoeurs et colères habituelles des nantis. Oubliant tout bon sens, certains allèrent jusqu’à menacer de gêner le gouvernement dans ses projets de loi. Finalement, devant l’ampleur des protestations, une solution « à la française » fut mise en oeuvre pour les années suivantes. Le Président maintiendrait son voeu d’ouvrir les portes de l’Elysée à une catégorie particulière de Français, chaque année différente. Mais il remettrait sur les listes les députés et les sénateurs… Ainsi, de 5.000 invités environ, on est monté jusqu’à 7.000 personnes… Allez donc réformer quoi que ce soit en France, même les évidences ! (1)
Finalement, je dois reconnaître quer c’est Nicolas SARKOZY qui a pris la bonne décision : supprimer la « Garden-Party ». Au moins y a-t-il eu ainsi quelques économies !
1. Cf. la rubrique "Dîners d'Etat et table protocole"
Un anniversaire de Mstislav ROSTROPOVITCH
Le violoncelliste Mstislav ROSTROPOVITCH aimait fêter son anniversaire avec ses amis à l’invitation de Bernadette CHIRAC. Une année, Xavier REY, un ami du Protocole à l’Elysée, et moi-même avons participé à l’organisation de cette soirée.
La première partie se déroulait au théâtre des Champs-Elysées, avenue Montaigne. La salle était comble et la sécurité assurée, en partie, par une bande d’amis venus du fonds des âges, qui m’ont fait penser à quelques mignons de passage à Paris, au demeurant fort sympathiques.
A l’issue de ce très beau concert où ROSTROPOVITCH et ses amis musiciens ont comblé tous les présents, les « happy few » – environ 300 – se retrouvaient à l’Elysée pour un souper offert par Bernadette CHIRAC.
Le nombre d’invités présents à un dîner d’Etat (212) était battu. Les différentes tables emplissaient toute la salle des fêtes et ce n’était pas une mince affaire d’aider chacun à trouver sa place.
Je ne me souviens plus à quelle heure commença le souper, mais il me revient une anecdote. Bernadette CHIRAC avait, peu de temps auparavant, été invité à dîner chez les ROTHSCHILD et elle avait découvert que les menus avaient été écrits à la main. Quel luxe !
A l’Elysée, le service d’impression était doté de très bons matériels et de très bons spécialistes. Combien de temps ai-je passé avec ces derniers pour préparer ou modifier les plans de table des dîners d’Etat, ou les menus des déjeuners ou dîners plus « ordinaires ». Car pour les dîners d’Etat, les menus étaient imprimés à l’Imprimerie nationale et tout était toujours parfait.
Pour le souper ROSTROPOVITCH, il avait fallu trouver une personne capable d’écrire encore avec un porte-plume et sachant faire des pleins et des déliés comme dans l’ancien temps. Ce fut un membre de la Garde républicaine qui accepta et le résultat de son grand travail fut exceptionnel. J’admire encore le courage de ce garde qui, encore aujourd’hui, doit se rappeler par coeur le menu qu’il a dû écrire des dizaines (ou centaines) de fois ! Pensum d’un autre âge que j’avais de temps en temps avec une phrase qui commençait par « Tu copieras cent fois… ».
Les invités commencèrent à rentrer chez eux vers deux heures du matin ou un peu plus tard et nous sommes restés avec Bernadette CHIRAC dans le hall de l’Elysée pour trouver, si nécessaire, une solution à tout problème de dernière minute.
Bernadette CHIRAC aimait les grandes réceptions, ainsi que la nuit. Cette nuit-là, elle a tenu à nous remercier tout spécialement avant de rejoindre ses appartements. Elle était, malgré l’heure avancée, très souriante et visiblement satisfaite de ce brillant anniversaire.
Ecrit en septembre 2025
Le protocole américain, la sécurité et la Maison blanche à Washington
Les différents services du protocole que j’ai connus à travers le monde étaient composés d’agents courtois, ouverts au dialogue et à la recherche de solutions pour tous les problèmes qui pouvaient survenir.
J’ai ainsi rencontré de grands professionnels au service de leurs pays. Leur respect courtois et leur dialogue constant facilitaient grandement le travail de chacun. Ainsi, les plus gros problèmes rencontrés ne venaient-ils pas du protocole (en règle générale), mais de la sécurité, omniprésente (Dieu sur terre ?) pour des pays comme Israël, l’Egypte et par-dessus tout les Etats-Unis.
Aucun problème avec les agents du protocole américain, mais ils étaient en fait sous la coupe de la sécurité qui décidait de tout, même de ce qui n’aurait pas dû la regarder.
C’est pourquoi je veux donner témoignage d’une triste visite de travail à la Maison Blanche. La mission préparatoire comportait, comme d’habitude, une dizaine de personnes pour préparer la visite de Jacques CHIRAC à l’occasion d’un anniversaire de l’OTAN. Nous nous étions mis d’accord avec le protocole américain pour travailler à la Maison Blanche et voir ainsi les différentes parties du programme qui s’y dérouleraient.
Nous sommes arrivés à l’entrée qui nous avait été indiquée. Il pleuvait et aucun porche ne permettait de s’abriter un tant soit peu. Je rappelle, une fois encore, que, lors de mon séjour à l’Elysée, il m’est arrivé plusieurs fois de recevoir un appel de nos gardes à l’entrée du Palais, m’indiquant qu’une délégation américaine était arrivée pour me rencontrer. Même si cette mission préparatoire n’était pas prévus et même si aucun coup de téléphone ne m’avait signalé quoi que ce soit, je donnais toujours mon accord pour qu’elle entre à l’Elysée et se mette à l’abri sous la surveillance de nos gardes républicains. Et je descendais dès que possible pour voir avec les visiteurs ce que je pouvais faire.
A Washington, c’est plus simple ! Même attendus, nous n’étions pas les bienvenus et nous avons dû attendre de longues minutes dehors, avec la pluie comme hôtesse. L’accueil et le respect américains !
Lorsque, enfin, nous avons été invités à entrer, l’agent du protocole avec lequel nous avions rendez-vous s’est excusé, nous assurant qu’il avait fait tout son possible pour que nous puissions entrer sans attendre, mais le chef de la sécurité ne lui avait pas donné son accord en temps utile.
Je n’étais pas en colère pour cette situation imposée au mépris des règles de courtoisie, de tact, de respect et de politesse. Mais j’étais ce jour-là responsable de cette mission préparatoire, mon chef ayant décidé de ne pas y participer et j’étais gêné de voir la façon cavalière (c’est le moins que je puisse dire) avec laquelle nos « amis » américains se moquaient tranquillement des envoyés de la France, comme d’ailleurs de tous les autres venant de la terre entière.
Quelle honte pour eux !
Ecrit en octobre 2025
Conséquences le la visite à l’Elysée d’un dirigeant de l’ancienne Yougoslavie
C’est une histoire qui montre à quel point, au service du protocole, des détails accumulés peuvent conduire à une petite (parfois grande) catastrophe.
Jacques CHIRAC a beaucoup travaillé pour chercher une solution aux nombreux problèmes de l’ex-Yougoslavie qui avaient été dissimulés pendant toute la période durant laquelle a régné en maître le maréchal TITO, mais qui se sont réveillés après sa disparition.
Ce pays, la Yougoslavie, a toujours été pour moi l’exemple dans lequel les nationalités ont été grugées par la force (TITO), mais qui un jour ou l’autre se réveillent, car les nations peuvent être plus fortes que la force. (J’ai compris cela davantage en Birmanie où l’Etat recense plus de 130 ethnies différentes, qui ont pu accepter ensemble, par exemple, de chasser les Britanniques à la fin de la seconde guerre mondiale, mais qui n’acceptent pas que ce joug soit remplacé par un autre, celui de la force d’une junte dominée par une minorité, les Birmans).
Dans les affaires concernant la Yougoslavie, je ne suis intervenu, pour ma part, que lors de la grande signature des accords dits de Dayton, qui ont pourtant été signés au Palais de l’Elysée.
Je suis en fait intervenu une autre fois. Jacques CHIRAC devait avoir un entretien avec le Président (ou la Présidente, je ne sais plus) de la Republica Srpska (République serbe de Bosnie)). Comme pour chaque audience du Président, une fiche était préparée par le protocole, en liaison avec la cellule diplomatique, pour indiquer le déroulement de l’événement, de l’arrivée jusqu’au départ. Ce document devait recevoir l’accord du chef du protocole, puis celui de la cellule diplomatique et enfin l’accord du Président. Alors, et alors seulement, tout pouvait être préparé, puis se dérouler comme prévu, en particulier pour le déploiement des troupes qui rendraient les honneurs dans la cour de l’Elysée.
Il se trouve que la préparation de cet entretien, dans ses aspects protocolaires, avait été confiée à une agent du protocole, travaillant avec moi et qui était très consciencieuse. Normalement, c’est la même personne qui suit le dossier du début à la fin. La note qu’elle avait préparée suivie son cheminement et fut approuvée par le chef du protocole, la cellule diplomatique et le Président lui-même.
Il se trouve en plus que, juste avant l’heure de l’entretien, mon amie me demanda de la remplacer pour l’accueil de la personnalité, car elle avait une autre urgence à accomplir.
Il se trouve encore que le chef du protocole, qui doit normalement doit accueillir tous les chefs d’Etat, demanda (ce qu’il faisait un peu trop souvent) à son adjoint de le remplacer à l’Elysée car il avait, lui aussi, une autre urgence.
Il se trouve enfin que les troupes qui vinrent prendre place dans la cour pour rendre les honneurs correspondaient aux honneurs rendus à un chef d’Etat.
Jacques CHIRAC descendit de son bureau, comme d’habitude, très peu de temps avant l’arrivée de son visiteur. Jetant un coup d’oeil dans la cour d’honneur, il se rendit compte de suite de l’erreur car la personnalité en visite occupait (seulement) la présidence de la République serbe de Bosnie, qui n’était pas un Etat, mais une des entités composant la Bosnie-Herzégovine.
A ce moment-là, se trouvaient dans le vestibule d’honneur, avec le Président, Jean-David LEVITTE, Conseiller diplomatique, Jérôme BONNAFONT, Conseiller chargé de la Yougoslavie (sans doute l’un des très peu nombreux à connaître l’ensemble de ce dossier), Laurent STEFANINI, Adjoint au Chef du Protocole, et moi-même…
Jacques CHIRAC devait être ce jour-là dans une humeur spéciale car je ne l’avais jamais vu ainsi. Il entra dans une grande colère et, comme il était trop tard pour changer quoi que ce soit à la cérémonie d’accueil, il se mit à crier et je me souviens tout particulièrement d’une phrase : « Je suis entouré d’une bande de cons ». Le service du protocole était particulièrement visé, car la cellule diplomatique avait préparé le dossier de l’entretien – certes le plus important -. Et c’était bien une question de protocole qui avait été mal résolue.
La note préparée pour cet entretien avait été vue et approuvée – en tout cas, elle n’avait été modifiée – y compris pour les honneurs à rendre, par le chef du protocole, par la cellule diplomatique et par le Président lui-même.
Laurent STAFANINI, qui, comme je l’ai indiqué, remplaçait le chef du protocole – alors Frédéric GRASSET – n’était vraiment pas satisfait d’avoir reçu les reproches du Président. Il me le fit savoir et même si je n’étais pas seul responsable, j’étais responsable de la cellule du protocole de l’Elysée et donc j’aurais dû contrôler davantage la préparation de cette audience.
Il était aussi normal, me semblait-il, de protéger l’agent qui avait travaillé sur ce dossier. Donc, j’ai offert de suite ma démission du protocole à Laurent STEFANINI. C’était à mon sens une faute suffisamment grave – en tout cas elle était apparue telle pour le président – pour que je prenne mes responsabilités.
Le soir, je suis rentré tristement chez moi. Le téléphone a sonné vers 21 h ou 22 h. C’était Jérôme BONNAFOND qui avait appris ma démission et en avait parlé avec avec son supérieur, Jean-David LEVITTE. Très calmement, il m’expliqua comment il voyait cette affaire – triste, sans doute -, mais ne méritant pas ce dénouement. Il réussit à me convaincre qu’il était meilleur d’obéir en restant à mon poste où l’on avait encore besoin de mes services.
A la cellule diplomatique de l’Elysée, j’avais l’honneur de servir trois personnalités de tout premier plan : Jean-David LEVITTE, pour lequel j’avais un très grand respect. Grand travailleur, il connaissait ses dossiers, mais en plus il n’oubliait pas que la diplomatie était faite d’hommes, parfois plus encore que de dossiers. Il était humain, ce qui est beaucoup mieux que d’être bureaucrate. Bernard EMIE était aussi un grand diplomate, mais aujourd’hui je parle surtout de Jérôme BONNAFOND. Il était jeune à l’époque, mais j’ai suivi sa brillante carrière avec admiration et respect. Il l’a traversée avec une honnêteté sereine : porte-parole de la Présidence de la République, ambassadeur à Delhi, ambassadeur à Madrid, directeur de cabinet du ministre des affaires étrangères, conseiller auprès du Premier Ministre, représentant permanent auprès de l’Office des Nations-Unies à Genève, représentant permanent auprès des Nations-Unies à New-York (depuis 2025).
Je suis resté encore un peu de temps à l’Elysée et je remercie ces trois grands diplomates qui m’ont aidé et soutenu, autant que moi-même j’ai essayé de les aider et de les soutenir dans leurs hautes responsabilités.
Ecrit en novembre 2025
Partir…
Quitter le Protocole ! Un crève-coeur, car l’ambassadeur Daniel JOUANNEAU m’avait donné l’occasion d’exprimer mes quelques talents (tout le monde en a un peu) dans la plus belle et la plus prestigieuse demeure de France. C’était un honneur, sans cesse renouvelé, de servir le mieux possible la France et les Français, à ma place, humble sans doute, mais d’autant plus utile.
Au fil des années, j’avais appris avec mes différents ambassadeurs à travers le monde l’importance d’avoir un patron compétent, travailleur et juste, meneur d’hommes, mais sachant aussi mettre la main à la pâte quand il le fallait. Hélas, les grands et les très grands n’étaient pas partout et on arrivait même à se demander comment certains pouvaient être nommés ambassadeurs, tant leur propension à la dictature était étalée.
Ce que j’avais également appris, c’était qu’un véritable ambassadeur entraîne automatiquement tout son personnel derrière lui. Chacun sait que ce n’est pas la peine de tricher, de voler ou de dormir.
Imaginez maintenant, au contraire, un chef plus ou moins paresseux et persuadé qu’il a tous les droits puisque c’est lui qui a été choisi. Alors, c’est très simple : son ambassade va tomber en quelques mois, même si son prédécesseur était grand. Car il y a souvent des personnes pas trop honnêtes et pas trop travailleuses dans les différents échelons. Elles vont se réveiller dès qu’elles constateront le relâchement général généré par le patron… Pourquoi voudriez-vous que tous soient honnêtes quand le patron ne l’est pas ? Pourquoi voudriez-vous que tous travaillent quand le patron ne fait pas son devoir ? En quelques mois, l’atmosphère est pourrie.
C’est ce dernier scénario qui est arrivé à l’Elysée avec « mon » second chef du protocole. Les différents services avec lesquels le Protocole devait travailler, constatant « l’absence » du « chef » se dépêchèrent d’occuper le vide en cherchant seulement les avantages à ramasser et en faisant fi du bien commun.
J’ai déjà raconté le grand entretien que j’eus avec Claude CHIRAC lors d’un Sommet européen à Vienne. J’ai essayé, maintes fois, de faire entendre ma voix auprès de mon chef pour le « réveiller ».
Finalement, j’ai demandé à être reçu par le Directeur de cabinet du Président, responsable de tous ceux travaillant au Palais. C’était un Préfet et nous nous entendions bien car je crois qu’il appréciait mon travail. En tout cas, il ne m’avait jamais fait qu’un seul reproche au sujet de sa place lors d’un dîner d’Etat.
L’entretien dura plus d’une heure. Il m’écouta, poliment et sérieusement, pendant que je lui présentais quelques réformes qui me semblaient évidentes et nécessaires et qui concernaient le protocole, les économies et le personnel travaillant à l’Elysée.
Le Directeur de cabinet finit par me dire qu’il était d’accord avec les évidences que je lui avais présentées. Il faudrait faire des réformes, mais il ne les ferait pas. Même si elles étaient simples et limpides, il préférait ne rien changer… Il adoptait la même attitude que Claude CHIRAC à Vienne (je vous propose un dîner pour résoudre les problèmes). Le Directeur finit par m’avouer qu’il ne voulait pas me voir partir, mais qu’il ne pouvait pas accepter d’envisager des réformes. Il termina en me demandant la somme d’argent que je souhaitais recevoir pour continuer mon travail et ne pas partir. Il eut ma réponse de suite : je ne souhaite pas d’argent, je pense seulement que des réformes sont indispensables pour améliorer un tout petit peu les « choses »… Je ne suis ni à acheter, ni à vendre et je demande seulement quelques réformes.
Le Directeur de cabinet a soudainement découvert qu’il était tard et qu’il devait aller déjeuner. Il me promit que nous allions nous revoir pour continuer cette discussion. Naturellement, je ne l’ai jamais revu puisque c’était à lui de me faire savoir qu’il avait trouvé une solution !
Après cet entretien, j’ai confirmé au Chef du Protocole mon souhait de quitter l’Elysée. Il voulait que je reste, mais je prétextai une grande fatigue, réelle certes, mais qui cachait tranquillement la réalité, celle d’un service magnifique incapable de se réformer un tant soit peu, mais prêt à m’acheter pour continuer à faire semblant.
Mon « chef » reconnaissait que je n’étais pas tout à fait inutile et souhaitait vraiment me remercier. Il m’annonça un peu plus tard que la Direction du Personnel du Quai d’Orsay avait pour moi un poste intéressant : consul de France à Moncton et Halifax, au Canada. En outre, le Président prévoyait un voyage au Canada, avec escales à Ottawa et Montréal, suivies d’une autre dans le Grand Nord chez les Inuits et un retour en France en passant par Saint-Pierre et Miquelon. Mon chef pensait que je pouvais accepter de faire ce voyage avant de partir prendre mes fonctions à Moncton et Halifax.
Je n’ai pas accepté et il m’arrive de le regretter encore. Mais on ne peut tout faire et parfois il faut accepter de garder certaines priorités et de tenter de les faire respecter. Il est vrai aussi que j’avais envie de découvrir un aspect de la diplomatie que je ne connaissais que bien peu, celui du travail de N° 2 dans une ambassade… Finalement, j’ai accepté de partir en Jamaïque. (1)
Dans ces mois difficiles, je n’oublie pas l’aide que m’ont donnée trois ambassadeurs aux quels je rends hommage : Daniel JOUANNEAU, alors ambassadeur au Liban, Jean-David LEVITTE, alors conseiller diplomatique à la Présidence, et Jean-Michel MARLAUD, alors directeur du personnel au Quai d’Orsay.
Le plus cocasse (est-ce le mot qui convient ?) peut-être fut mon dernier jour à l’Elysée, le 14 juillet 1999. Un autre agent du protocole terminait ce jour-là ses services à l’Elysée : Xavier REY, dont j’appréciais beaucoup les immenses talents… Marianne HIBON, secrétaire du Président, avec laquelle il avait toujours été très facile de travailler car elle mêlait souci du service et efficacité, nous téléphona pour nous demander de rester à l’Elysée. C’était la façon de faire lorsqu’était envisagée une courte rencontre avec le Président.
J’aurais été heureux de saluer le Président, mais la rencontre n’eut pas lieu. Je me suis toujours demandé, sans avoir aucune certitude, ce qui s’était vraiment passé. C’est probablement Claude CHIRAC qui donnait ou refusait le feu vert à Marianne HIBON et ce feu (vert ou rouge) était définitif. Comme lors de la Révolution française où tant de gens ont été envoyés à l’échafaud pour trois fois rien, certaines personnes en France se sont arrogé des pouvoirs qu’elles ne devraient pas détenir. Je pense que Claude CHIRAC avait peur que je puisse faire part au Président des raisons pour lesquelles je quittais « son » service. Elle aurait dû comprendre qu’il lui suffisait de me dire ce qu’elle ne voulait pas et pourquoi… J’ai regretté de voir qu’une personne éduquée à Sainte-Marie de Neuilly, où ma propre soeur était religieuse, puisse passer sa vie avec autant de morgue et de dictature dans le coeur.
J’aurais aimé saluer le Président une dernière fois et le remercier pour les mots si proches de la vérité qu’il était venu dire après le décollage de l’avion de l’aéroport de San Salvador. Mais plus encore, j’étais triste pour mon ami Xavier REY, exemplaire serviteur de l’Etat pendant tout son séjour à l’Elysée. Rien pour lui car une seule personne avait décidé qu’il devait en être ainsi… La dictature !
Ecrit en août 2025
1. Cf. "Souvenirs, souvenirs..." - Jamaïque 1999-2002
Le Protocole n’est plus ce qu’il était
Un de mes frères, Christian, lecteur assidu du Canard enchaîné, m’avait envoyé un article (1) que j’ai relu deux années plus tard. J’ai ainsi (re)vu, une fois de plus, combien la politique étrangère de la France est (de nos jours) décidée par des personnes qui ne s’occupent que d’eux-mêmes et de leurs copains (coquins).
Je me suis rappelé que j’avais vaguement connu, lors de ses débuts au Protocole, Philippe CASENAVE, le pauvre homme dont il est question dans l’article.
« Commissaire lieutenant-colonel » de l’armée de l’air, il a été détaché en 1998 au ministère des affaires étrangères, au titre des emplois réservés. J’ai toujours pensé que ces « emplois réservés » n’auraient pas dû être attribués à des personnes déjà « casées » dans l’armée, mais aux agents du Département qui devraient pouvoir espérer une promotion pendant des années et des années de service « émérite ».
Le site Wikipedia indique qu’en 1998, « le » Philippe CASENAVE est « chargé de Protocole au ministère des affaires étrangères ». Je ne savais pas que ce poste existait, mais c’est à que je l’ai croisé dans des réunions. Il était au Quai d’Orsay et j’étais à l’Elysée. Il ne m’a pas fait l’effet d’être un « géant », mais j’étais alors sur le point de quitter ce « Service » magnifique.
Je retrouve trace de l’individu, toujours selon Wikipedia, comme « sous-directeur du Cérémonial au Protocole d’Etat » en 2011. Je ne veux en dire plus car j’ai eu beaucoup de respect pour deux « adjoints » au Chef du Protocole, Guy YELDA et Laurent STEFANINI. J’ai travaillé avec eux et ils servaient l’Etat
Philippe CASENAVE est nommé ambassadeur au Panama en 2014, mon premier poste en ambassade en 1978, où Louis LOISELEUR des LONGCHAMPS DEVILLE appartenait, lui, à la lignée des grands ambassadeurs que j’ai eu l’honneur de connaître et dont je n’oublie pas l’honnêteté, la connaissance de leur pays de résidence, leur travail, leur respect de leurs interlocuteurs et de leurs collaborateurs…
Philippe CASENAVE continue sa brillante carrière en étant nommé, de 2017 à 2021, consul général de France à Marrakech.
Un spécialiste devrait écrire, un jour ou l’autre, mais le plus vite serait le mieux, d’où viennent ces carrières qui ressemblent à des éclairs. C’est facile de mettre dans un CV une seule ligne. Mais il faudrait savoir ce qui, pour chaque ligne, permet de passer à la suivante. Où sont les réalisations, où sont les progrès effectués dans les relations bilatérales ? Je voudrais les connaître, plutôt que ces promotions automatiques dont la provenance exacte ne devrait pas rester inexpliquée.
C’est à Marrakech, selon le Canard enchaîné, que Philippe CASENAVE prêtait la résidence qu’il occupait, mais qui évidemment appartenait à l’Etat, à un de ses amis pour qu’il y organise des fêtes… Il y eut une mission de l’Inspection générale des Affaires étrangères qui mit fin à ces pratiques de copinage.
Toujours dans le même article, « c’est l’Elysée – tout aussi mal renseigné que Colonna (2) – qui a soufflé le nom de cet ancien militaire » pour qu’il soit nommé chef du protocole. « Etrangement, ni les hauts fonctionnaires des affaires étrangères (qui conservaient dans un placard le fameux rapport), ni l’Inspection du ministère n’ont tiré la sonnette d’alarme… ».
C’est en effet Catherine COLONNA qui a signé le 2 mai 2023 l’arrêté de nomination de Philippe CASENAVE en qualité de Chef du Protocole et qui, trois jours plus tard, le 25 mai, a dû annuler sa propre décision.
Ce n’est pas de gaieté de coeur que j’écris toutes ces lignes et je ne peux vérifier tout. Mais je peux voir ce qui transparaît ici ou là dans les médias d’une réalité que je n’ai pas vécue, mais dont j’ai pu croiser, hélas !, des cas plus ou moins semblables.
Je peux ainsi constater la dégénérescence non seulement d’une partie du personnel diplomatique – souvent parmi les plus haut placés – et du système dans son ensemble, voué, semble-t-il, à laisser la place à un nouveau système sans diplomatie véritable, en fait un réseau de coquins jouant aux chaises musicales sous la haute direction de l’Elysée.
Pour moi, toutes ces petites touches, comme pour les peintres pointillistes, assènent doucement, mais sûrement, le sous-développement voulu par la dictature de telle ou telle caste…
Ecrit en octobre 2025
1. Le canard enchaîné - 24 mai 2023 - "Un chef du Protocole peu protocolaire" - Signé : O.B-K et C.L.
2. Catherine COLONNA, alors ministre des affaires étrangères
Voyages et invitations mémorables
Les agents du Protocole avaient parfois (ou souvent) des journées très longues exigées par les agendas du Ministre, du Premier Ministre ou du Président. Mais le « travail » n’en est plus un s’il s’agit d’un service de l’Etat.
La fatigue, elle pouvait exister, se conjuguait avec des moments rares, que je n’aurais certainement pas connus sans le Protocole.
Bien évidemment, il y a des voyages inoubliables comme la visite de Samarcande lors du voyage de François MITTERRRAND en Ouzbékistan et au Turkménistan, ou encore lors d’un voyage de Jacques CHIRAC en Chine où je n’ai même pas reconnu la rue San Li Tun où était « mon » ambassade une quinzaine d’années plus tôt, ni non plus le quartier de Pudong dans la ville de Shanghai.
Je souhaite aussi noter des « choses » simples, mais très belles : des invitations faites par ou pour notre Chef du Protocole, Daniel JOUANNEAU. Il a, par exemple, convié ses agents à fêter ensemble une nouvelle année dans son appartement du Quai Branly, ou, plus simplement encore, quand il invitait, à l’issue des cérémonies du 11 novembre place de l’étoile, tous les agents à venir boire quelque chose de chaud dans le café le plus proche.
Jamais son successeur, comme par hasard, n’a eu l’idée de refaire ces gestes.
Il y a eu, également, des invitations faites « pour » le Chef du Protocole. En repensant aux nombreuses invitations en tous genres qui arrivaient sur mon bureau (autant dans mes postes à l’étranger qu’au protocole), j’imagine la vie « mondaine » que devait avoir Daniel JOUANNEAU, avec tous les ambassadeurs qu’il gérait et tous les rouages de l’Etat qu’il servait.
Lorsque les Chefs d’Etat venaient en visite officielles ou d’Etat, ils étaient logés par la France; quelquefois à la résidence de Marigny, en face de l’Elysée, ou bien dans un des palaces parisiens avec lesquels le Protocole avait passé des contrats. Le Chef du Protocole était parfois invité pour voir les changements effectués dans certains hôtels ou (et) dans leurs restaurants.
Daniel JOUANNEAU tenait, dans ces cas, à être accompagné par certains de ses agents.
C’est ainsi qu’un jour, je fis partie d’une petite équipe qui l’a accompagné pour voir les travaux d’embellissement effectués dans l’hôtel Bristol (chambres, suites, piscine…) situé tout près de l’Elysée, rue du Faubourg Saint-Honoré. C’était, par exemple, l’hôtel préféré du Chancelier Helmut KOHL lorsqu’il venait à Paris.
Après la visite de ce magnifique hôtel, nous étions invités à voir et essayer le restaurant d’été de ce palace parisien. Cadre merveilleux, cuisine délicieuse. Un grand moment qui, comme souvent, se termine plus vite que ce que l’on souhaite car d’autres activités attendaient.
Un autre souvenir est resté gravé dans ma mémoire. J’allais régulièrement à l’hôtel Crillon lorsque des personnalités dont j’avais la charge y séjournaient. Un magnifique hôtel et Daniel JOUANNEAU fut un jour invité, avec quelques-uns de ses agents, à un déjeuner dans le restaurant alors appelé « Les Ambassadeurs ». Endroit superbe donnant sur la place de la concorde, rempli de marbres et de dorures et où le Chef servit un repas délicieux et inoubliable. Daniel JOUANNEAU dut nous quitter avant l’arrivée du dessert car il devait participer à une réunion importante.
Les journées étaient souvent très longues au Protocole, mais certains moments passaient vite !
Ecrit en octobre 2025
Visites à Paris de Yasser ARAFAT
Pendant mes séjours en Chine et au Chili, j’avais appris que, dans des pays où les régimes n’étaient pas les mêmes qu’en Occident, il était possible de travailler et de résoudre certains problèmes. De toute façon, il est bien clair que la véritable démocratie est encore à construire partout, y compris en occident.
En écrivant ces lignes, il me revient qu’en quittant la Chine pour le Chili, je n’étais pas mécontent en pensant qu’après une Chine « d’extrême gauche », j’allais découvrir un Chili « d’extrême droite » (alors dirigé par le général Augusto PINOCHET). Et je pensais que les extrêmes – de gauche ou de droite – devaient finir par se rejoindre et se confondre. J’ai pu le vérifier sur place !
Au Protocole, Daniel JOUANNEAU m’a donné l’honneur d’accompagner Yasser ARAFAT lors de plusieurs de ses visites en France.
Au départ, rien n’était simple. Yasser ARAFAT avait un passé et une réputation de terroriste, même s’il me semblait que cette outrance avait été, pour lui, nécessaire pendant un temps afin de sauver son peuple et d’exister pour pouvoir évoluer vers une recherche sincère du chemin vers la paix.
C’est ainsi que j’ai vu l’attribution du Prix Nobel de la Paix que Yasser ARAFAT reçut en 1994 conjointement avec Yitzhak RABIN et Shimon PERES : une évolution favorable dans la longue marche vers la paix.
(J’en profite pour noter, au contraire, que j’ai toujours pensé que l’attribution du Prix Nobel de la Paix à Barack OBAMA, président des Etats-Unis, qui avait été donné favori dans les sondages et qui reçut le prix alors qu’il n’avait encore pratiquement rien accompli pour la paix du monde. Je continue cette parenthèse car j’aurais aimé – énormément – que Barack OBAMA soit « l’élève » de Martin Luther KING – que j’avais tant aimé -. Certes, il a invité Joan BAEZ à chanter « We shall overcome » à la Maison Blanche, mais ce n’est pas suffisant malgré mon immense respect pour Joan BAEZ. Je ne fais en fait que constater que Barack OBAMA a choisi de se donner à la communication, ce qui lui a permis de ne rien faire. Il me faudra parler un jour de ce que j’ai appris, étant alors en Birmanie, au sujet de la base de Guantanamo, détenue par les Etats-Unis sur l’île de Cuba).
Je reviens à Yasser ARAFAT. Il y avait à Paris une délégation de la Palestine, dirigée par Leila SHAHID, une dame très intelligente, mais tellement dévouée à son chef qu’elle le défendait bec et ongles. Au début, mon travail avec elle ne fut pas très facile. Je me souviens d’un jour où les délégations palestinienne et israélienne se rencontraient pour des pourparlers de paix dans le très beau centre des conférences du ministère des affaires étrangères, avenue Kléber. La sécurité était particulièrement importante autour de cet événement et il avait été décidé que les voitures officielles transportant les deux chefs n’arboreraient pas de fanion sur les voitures, une fois les chefs rentrés dans à l’intérieur du bâtiment. Or les Israéliens avaient laissé leur fanion. Leila SHAHID, toujours aux aguets, s’en aperçut , vint me voir pour se plaindre, prétendant même que la délégation d’Israël était favorisée. Je lui promis de remettre de suite les choses comme il avait été décidé que ce devait être. Les Israéliens retirèrent le fanion et tout rentra dans l’ordre !
Mon plus beau souvenir avec Yasser ARAFAT se produisit le lendemain d’une de ses visites à l’Elysée où il était allé s’entretenir avec le docteur CHIRAC comme il l’appelait. Ce matin-là, Leila SHAHID me dit que Yasser ARAFAT allait retourner à l’Elysée. Je fus surpris car le programme ne comportait pas de nouvel entretien. En fait, il voulait se rendre rue de l’Elysée pour s’entretenir avec une journaliste libanaise, fille d’une riche famille qui vivait à Paris, dans un bel appartement. Yasser ARAFAT lui avait donné, des années auparavant, un long entretien, alors qu’il n’était pas très connu.
La protection qui entourait Yasser ARAFAT était importante, mais tout le cortège se rendit rue de l’Elysée, où la journaliste occupait un appartement avec un beau jardin dans lequel elle avait fait dresser un somptueux buffet en l’honneur de celui qu’elle voulait honorer.
Après avoir déjeuné, Yasser ARAFAT me demanda d’aller chercher dans la rue tous ceux qui travaillaient pour lui, en particulier les chauffeurs et tout le personnel de sécurité. Il souhaitait dire quelques mots. Lorsque ce fut terminé, il invita chacun à venir près du buffet et il servit lui-même, à chacun, une assiette de nourriture libanaise. Je n’ai jamais oublié et je n’ai jamais revu pareille scène, ni avec une personnalité française, ni avec une personnalité étrangère.
La vie de Yasser ARAFAT était partout menacée et la sécurité qui l’entourait pendant ses visites en France était très importante. Dans le cortège, derrière les motards qui ouvraient la voie, se trouvaient la voiture du protocole, puis celle du Président ARAFAT, et il y avait également une voiture spéciale, ouverte à l’arrière, où se trouvaient des policiers en armes, prêts à intervenir et entraînés pour ce genre de missions.
Un jour, en passant sur la place de la concorde, une conductrice, sans doute âgée et sourde n’entendit pas les sirènes hurlantes. Le motard qui était juste devant ma voiture alla près de sa portière et donna un grand coup de pied. La pauvre dame se demanda ce qui lui arrivait et donna un grand coup de volant sur la droite. La voiture sauta sur le trottoir et finit par s’immobiliser. Je crois qu’aujourd’hui encore, la conductrice ne sait pas exactement ce qui lui est arrivé.
Lorsque Yasser ARAFAT arrivait à la fin de son séjour parisien, l’heure de son départ de l’hôtel et de son envol du Bourget n’était communiquée que tardivement et à très peu de personnes, tout comme d’ailleurs la destination et l’itinéraire de l’avion.
Un soir donc, j’appris que le départ de Yasser ARAFAT allait avoir lieu dans la nuit, vers deux heures du matin. Peu de temps avant de me rendre à l’hôtel pour accompagner le chef palestinien à l’aéroport, je reçus un coup de téléphone. Yasser ARAFAT reportait son heure de départ à cinq heures du matin. J’appelais alors l’officier chargé de la sécurité pour l’informer. Il resta très courtois, mais ne pus s’empêcher – à juste titre – de me dire ceci : il venait tout juste de terminer l’installation des hommes nécessaires pour protéger l’hôte de la France et il devait ramener ses hommes dans leur caserne pour recommencer l’opération deux heures plus tard. Or, ce n’était pas une petite affaire, sur l’itinéraire choisi pour aller jusqu’à l’aéroport, tous les croisements et tous les ponts devaient être protégés.
L’officier me demanda donc de transmettre à la délégation palestinienne sa demande d’avertir un peu plus tôt la sécurité française qui était heureuse d’assurer la protection, mais qui souhaitait être informée suffisamment à l’avance pour servir le mieux possible.
Je fis passer le message à Leila SHAHID dès que l’avion de Yasser ARAFAT se fut envolé dans le ciel de Paris aux premières lueurs de l’aube.
Je garde un très bon souvenir de Yasser ARAFAT. Je crois sincèrement qu’il était devenu un homme de paix et je suis fier d’avoir contribué un tant soit peu à aider cette recherche de paix pour son peuple.
Ecrit en octobre 2025
Visite officielle du Président de Mongolie
En 1996, Daniel JOUANNEAU m’a confiél’organisation de la visite offiicelle en France du Président de Mongolie, Punsalmaagiyn OCHIRBAT. C’est un de mes grands souvenirs du Protocole.
C’était la première fois que j’étais chargé de la mise en place – comme agent du Protocole – de l’ensemble de la préparation et de la réalisation des trois jours de la visite. Il me reste quelques très beaux souvenirs :
- Le Président de Mongolie et son épouse venaient en France pour la toute première fois. Pendant la préparation de la visite, l’ambassadeur de Mongolie à Paris fut très précieux, répondant le plus rapidement possible à toutes mes questions pour établir le meilleur programme.
- S’agissant du Président mongol, c’était simple, car il avait des entretiens officiels, avec notre Président et certaines personnalités choisies par les responsables politiques et économiques du Quai d’Orsay.
- Pour Madame OCHIRBAT, ce fut simple également. J’appris qu’elle souhaitait visiter le Louvre. Je proposai à l’ambassadeur de Mongolie de consacrer une après-midi à cette visite : une personnalité du musée accompagnerait Madame OTCHIRBAT. Mais je souhaitait avoir d’autres souhaits. La réponse de l’ambassadeur mongol m’a surpris : Madame OTCHIRBAT souhaitait retourner au Louvre… L’ambassadeur m’expliqua que dans les écoles mongoles, elle avait déjà appris des « tas de choses » sur la France et qu’elle souhaitait voir le plus possible au Louvre.
Quand j’entends aujourd’hui Philippe de VILLIERS – pour lequel j’ai une grande admiration – parler des « Français de coeur », il me semble que Madame OTCHIRBAT en faisait déjà partie, il y a plus de 25 ans…
- Je proposais différentes possibilités et MmeOTCHIRBAT choisit une visite aux Galeries Lafayette. Après cette petite sortie, elle a souhaité, non plus au Louvre, mais dans le grand magasin.
J’en profite pour souligner le magnifique « carnet d’adreses » détenu par le protocole. Avec un simple coup de téléphone, nous avions de suite l’aide de toutes les « corporations » qui rayonnaient à l’étranger et avaient l’habitude de recevoir à Paris de hautes personnalmités. Il y avait beaucoup de gens serviables, dévoués et compétents, prêts à faire rayonner le savoir-faire de notre pays.
- Un matin, il y eut un peu de temps libre et j’ai demandé à nos hôtes ce qu’il souhaitait faire. Nous étions déjà montés au sommet de la Tour Eiffel et avions dîné sur un bateau-mouche pour voir les illuminations de Paris. La réponse fut immédiate : Notre-Dame de Paris. Nous y sommes allés comme de simples touristes. J’appris alors que, dans les écoles de Mongolie, on enseignait Victor Hugo et « Notre-Dame de Paris ». Ils étaient vraiment « Français de coeur » nos invités officiels !
Dans la cathédrale, nous avons commencé la visite alors que le cardinal Jean-Marie LUSTIGER venait d’avhever une messe et remontait l’allée centrale avant de rejoindre la sacristie par une allée latérale, celle dans laquelle nous étions. J’ai arrêté le cardinal pour lui expliquer, respectueusement, pourquoi nous étions là. Il eut la gentillesse et la simplicité d’écouter mes explications et mes présentations, avant d’échanger quelques mots avec le Chefg de l’Etat mongol et son épouse.
J’ai une photo de cette rencontre et je la regarde régulièrement. Le Chef de l’Etat de Mongolie est penché pour saluer respectueusement le Cardinal-Archevêque de Paris, lui-même souriant pour acceuillir ses visiteurs.
- Il y eut égalemetn une soirée à l’Opéra, avec une visite guidée par le directeur, au moment de l’entracte et après un buffet dressé dans un des très beaux salons.
Les hôtes de la France accueillaient avec joie toutes ces attentions faites pour eux et leur bonheur faisait plaisir à observer.
- Le dernier jour, le Preésident de Mongolie avait absolument voulu se rendre dans le petit village de Rubrouck, près de Lille, où était né Frère Guillaume, moine franciscain qui, envoyé par le roi Saint Louis, se rendit jusqu’au coeur de l’empire de Gengis Khan, à Karakorum et écrivit son « Voyage dans l’empire mongol ».
L’accueil offert par le maire du village, entouré de la population, fut un grand moment et le Président mongol inaugura le musée destiné à retraver le magnifique périple effectué par le frère GUillaume. Le Président OTCHIRBAT avait apporté des souvenirs de Mongolie pour les offrir au musée et il fut bien difficile de quitter ce village si accueillant.
- Mais le Président de Mongolie et son épouse étaient les hôtes du maire de Lille, Pierre MAUROY. Le déjeuner, somptueux, se prolongea à tel point que je dus rappeler à l’ancien Premier Ministre que le programme comportait certaines visites pour l’après-midi. Le Maire préféra donner de suite des ordres pour qu’un de ses adjoints aille téléphoner pour modifier les horaires. L’accueil de Lille et de son maire continuait celui reçu à Rubrouck, pour la grande joie des visiteurs de Mongolie.
En fin d’après-midi, le cortège parti à la gare car le Président OTCHIRBAT et son épouse poursuivaient leur voyage en Europe par la Grande-Bretagne.
Sur le quai avait été déroulé le tapis rouge et des gardes républicains ont rendu les honneurs avant le départ du TGV.
Jer n’ai jamais oublié et je regrette que les dirigeants français actuels paraissent avoir oublié, eux, que la France a une vocation mondiale à préserver… Toutes les nations sont importantes et le respect qui leur est témoigné, à toutes sans exception, a une incontestable valeur.
Ecrit en novembre 2025
Un beau souvenir de Jacques CHABAN-DELMAS
Le Président Jacques CHIRAC avait organisé un déjeuner en l’honneur des anciens premiers ministres. Jacques CHABAN-DELMAS était donc invité, mais il était à la fin de sa vie. Lui qui avait toujours pratiqué le sport, il se retrouvait dans une chaise roulante et avait souvent besoin d’aide.
Il demanda donc à arriver par la grille du coq, au fond du parc, et non par la cour d’honneur où les journalistes attendaient avec appareils photos et caméras.
Je suis allé accueillir Jacques CHABAN-DELMAS avec le plus âgé des appariteurs qui avait connu l’ancien Premier Ministre au temps de sa « splendeur ». Il m’a raconté qu’après avoir escaladé les marches du perron d’honneur, il avait coutume de pénétrer dans le hall de l’Elysée en lançant à tous les présents un joyeux « Bonjour, les enfants ! »
la voiture arriva et s’arrêta au bord des marches. Des gardes républicains aidèrent Jacques CHABAN-DELMAS à sortir de sa voiture et le portèrent en haut des marches où avait été préparé son fauteuil roulant.
Avant de pénétrer dans les salons de l’Elysée, Jacques CHABAN-DELMAS regarda tous ceux qui l’avaient accueilli et aidé et, avec un beau sourire, lança un magnifique « Bonjour, les enfants ! »
On peut avoir été grand et les rester dans son coeur. Aujourd’hui encore, il m’arrive de regretter que Jacques CHAVABN-DELMAS n’ait pas été Président de la République. Peut-être avait-il l’étoffe nécessaire pour mettre en oeuvre les meilleurs réformes (déjà) nécessaires et les meilleurs espoirs (déjà) attendus, contenus dans sa « nouvelle société ».
Un mandat de sept ans et un seul ! Je ne cesserai de répéter l’évidence car il est nécessaire de ne pas s’accrocher au pouvoir !
Ecrit en décembre 2025
1995 : Anniversaire du débarquement – Visite du Président d’Israël Ezer WEIZMAN
Comment oublier ? C’était le dimanche 7 mai 1995. Pour les Français, c’était le second tour de l’élection présidentielle qui opposait Jacques CHIRAC à Lionel JOSPIN. Pour le Protocole, c’était la veille des célébrations de l’anniversaire du débarquement et donc l’accueil des différentes délégations invitées.
J’avais été chargé de la délégation d’Israël, conduite par le Président Ezer WEIZMAN.
Comme aimait le dire Daniel JOUANNEAU, le Protocole est souvent fat de petits détails et un seul, oublié ou imprévu, peut déclencher une catastrophe. Tout dépendra alors de la personnalité : sera-t-elle calme et pondérée ou bien dictatoriale et exaspérante ?
Pendant la préparation, il avait été clairement indiqué à l’ambassade d’Israël que l’hôtel Crillon, choisi comme hébergement pour le Président WEIZMAN, n’était pas raisonnable ce jour-là. Il était en effet prévu que, s’il y avait victoire de Jacques CHIRAC à l’élection présidentielle, ses partisans se réuniraient place de la Concorde où le Président élu viendrait les retrouver dans le courant de la soirée.
Rien n’y fit ! Nos recommandations de prudence furent rejetées par l’ambassade d’Israël. Quand leur Président venait à Paris, il logeait à l’hôtel Crillon, palace prestigieux, donnant sur la Place de la Concorde.
Je rends hommage aux officiers de sécurité français; habitués à accompagner les hautes personnalités en visite. Pour ce soir-là, il fut décidé de renforcer le plus possible la sécurité en ajoutant des relais de transmission d’informations pour renseigner en temps réel les uns et les autres, d’une part sur la progression du cortège officiel depuis Orly jusqu’à la Concorde, d’autre part de la situation sur la place elle-même, car le maximum d’excitation de la foule devait venir de l’arrivée du nouveau président français sur la place, à une heure (hélas !) indéterminée.
Présentés ainsi, les faits paraissent simples. Tout était prévu et tout devait, comme à l’accoutumée, se dérouler parfaitement.
Je me souviens de l’arrivée du Président Ezer WEIZMAN à l’aéroport d’Orly. Après un court passage au salon d’honneur, le cortège s’ébranla avec les motards pour ouvrir la voie, les policiers en place sur le parcours et sur la place de la Concorde. Tout se passa normalement jusqu’à notre arrivée sur la place.
Je me souviens ! Dans le cortège, j’étais juste derrière les motards et derrière moi se trouvait la voiture du Président WEIZMAN, suivie par le reste du cortège, où se trouvaient en bonne place les sécurités israélienne et française.
En arrivant sur la place de la Concorde, aucune anomalie n’avait été signalée, qui aurait pu empêcher le cortège de traverser la place pour arriver à l’hôtel Crillon. Tout changea d’un seul coup lorsque la foule présente crut, voyant les motards et les gyrophares, que le Président élu, Jacques CHIRAC, arrivait enfin pour saluer ses « fans ». Je n’appris que plus tard qu’en fait c’était notre cortège qui avait été pris pour celui du nouveau Président français !
Nous venions d’arriver sur la place et la foule se resserrait sur les côtés des voitures pour apercevoir le Président CHIRAC. J’ai regardé devant : un des motards s’était arrêté car il était encerclé. J’ai regardé derrière : la voiture du Président d’Israël nous suivait, mais le reste du cortège avait disparu dans la foule. J’ai demandé alors à mon chauffeur de retrouver les quais et de rejoindre l’hôtel Crillon en passant par derrière le jardin des Tuileries. J’ai regardé devant et notre second motard avait disparu. J’ai regardé derrière : il n’y avait plus la voiture du Président WEIZMAN.
Il me restait à espérer que la délégation israélienne avait réussi à atteindre l’hôtel. En y arrivant, j’ai demandé si le Président WEIZMAN était bien arrivé, mais ce n’était pas le cas. Je suis ressorti, mais il était impossible de voir quoi que ce soit, tant la foule était compacte. Finalement, je partis à pied vers l’endroit où le cortège avait été disloqué.
Soudain, porté et « emporté par la foule », j’aperçus le Président WEIZMAN. Il avait abandonné sa voiture et marchait vers l’hôtel Crillon en parlant, en souriant et en serrant des mains. Arrivés à l’hôtel, je l’accompagnais jusqu’à sa suite, lui expliquant toute l’aventure et lui demandant d’excuser ce faux pas qui l’avait mis dans une situation imprévue et désagréable.
Le Président m’a demandé de ne pas m’inquiéter. Il comprenait bien ces mouvements de foule imprévus. Il était descendu de voiture, s’était fait reconnaître par les Français qui l’avaient alors applaudi. Il avait alors poursuivi son chemin vers l’hôtel sans aucune appréhension et même en étant content de ne pas, pour une fois, être entouré par ses gardes du corps, mais d’avoir les coudées franches…
En m’excusant une nouvelle fois, j’ai quitté le Président WEIZMAN en lui indiquant l’heure à laquelle je viendrais le lendemain matin pour le début des cérémonies du 8 juin.
Je n’avais pas prévu la suite de cette soirée. Dans le hall d’entrée de l’hôtel m’attendaient tous les hommes de la sécurité israélienne. Ils étaient (naturellement) très en colère et voulaient me rendre responsable de la mésaventure. J’ai recommencé à raconter toute l’histoire, depuis les mises en garde faites à leur ambassade jusqu’à l’échange que je venais d’avoir avec leur Président.
Comme la sécurité des Présidents américains, la sécurité israélienne a la force pour raison. J’ai terminé la conversation en disant à ces personnes qu’ils devaient parler avec leur Président. Si ce dernier souhaitait mon départ, j’étais prêt à ne plus aider la délégation.
Le lendemain matin, je suis allé voir le Président WEIZMAN dans sa suite et lui ai raconté la très désagréable altercation avec les hommes de sa sécurité et leur détermination à faire porter tous les désagréments au Protocole français. Je l’ai assuré qu’avec un seul mot de sa part, je quitterais immédiatement la délégation israélienne.
Je résume la réponse du Président WEIZMAN. Il m’a réitéré tout ce qu’il m’avait dit la veille au soir et qu’il n’était pas du tout d’accord avec le discours tenu par sa sécurité. Il m’a demandé de rester à mon poste et de ne pas tenir compte des discours de sa sécurité. Surtout, il m’a assuré une nouvelle fois qu’il avait été vraiment content de pouvoir marcher librement sur la place de la Concorde, que tous les Français présents lui avaient offert un magnifique accueil, sans la moindre hostilité, bien au contraire.
Je n’ai pas oublié… Et des années plus tard, à l’issue du voyage du Président Jacques CHIRAC au Mexique et au Guatemala, la personne responsable de la sécurité française à Tegucigalpa a cru bon de me « salir » (1), j’ai repensé à tous ces « malheureux » (israéliens, français, américains) pour lesquels la sécurité consiste avant tout à se protéger, à protéger leur réputation, leur carrière, leur avancement…
Ils devraient tous comprendre que dans toute aventure il peut y avoir des problèmes et que les torts sont alors partagés. L’important est de le constater et de trouver une solution pour que les choses ne recommencent pas.
Je lègue donc cette leçon au Protocole. Lorsqu’un événement important est prévu sur la place de la Concorde, aucun cortège ne doit y pénétrer. Il faut trouver un nouvel itinéraire pour qu’il n’y ait « ni feu, ni sang ».
Ecrit en décembre 2025
1. Cf. Ci-dessus "Protocole - Quai d'Orsay, Elysée - 1993-1999" - Voyage au Mexique et en Amérique centrale
Première « visite » à l’Elysée
Ce fut à l’occasion d’une cérémonie de signatures qui avait lieu dans un salon du rez-de-chaussée, lors de la visite du Président de Géorgie, Edouard CHEVARDNADZE.
Il s’agissait de la première visite du Président géorgien après l’indépendance de son pays et comme pour les Etats devenus indépendants à la fin de l’URSS, Edouard CHEVARDNADZE venait ajouter sa signature à la Charte de Paris pour une nouvelle Europe, signée à l’issue de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE), devenue plus tard l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE).
Je repense souvent à cette charte. Il est tellement évident – et chacun devrait le comprendre – que les « choses » ne sont pas immuables et changent en Europe comme dans le monde. Les chefs d’Etat qui ne s’occupent pas de ces changements ont finalement une responsabilité dans les morts engendrés par les guerres. L’Ukraine en est un terrifiant exemple, mais c’est loin d’être le seul ! Honte à ces dirigeants qui n’ont rien fait pour éviter le pire !
Après cette parenthèse, je reprends mon souvenir. J’aimais m’occuper de cette charte. Pour pouvoir ajouter une signature, je devais aller chercher aux archives l’original et j’admirais le travail de la directrice des archives. Puis, j’allais voir les interprètes car il fallait faire traduire en russe les quelques lignes destinées à la nouvelle signature. Enfin, il fallait tout préparer avec la délégation géorgienne pour que la cérémonie se passe parfaitement.
Je revois le salon de l’Elysée et j’étais content de découvrir cette merveille du patrimoine. Au fond étaient installés journalistes, caméras et photographes. Devant, le bureau des deux Présidents. Au centre, les sièges pour les délégations.
Les deux Présidents s’installent et seul le Président géorgien reçoit un exemplaire à signer. François MITTERRAND attend un peu, puis se tourne vers moi et me fait signe de venir près de lui. Il me glisse à l’oreille : « Et moi, je n’ai rien à signer ? » Je me demande alors comment ses conseillers ne l’ont pas prévenu, et je lui explique qu’il n’avait pas à signer une seconde fois un texte qu’il avait été parmi les premiers à signer. François MITTERRAND se tourne alors vers son homologue géorgien et lui dit : « Vous comprenez, je ne signe pas car j’ai déjà signé ».
Je me replace en retrait pour ne pas gêner les caméras, mais François MIRTTERRAND me refait signe. Je me rapproche et il me demande : « combien de signataires y a-t-il déjà ? »
Le Protocole doit vraiment tenir compte des plus petits détails, même de ceux auxquels personne ne pense !
A l’évidence, je n’avais pas la réponse car je n’avais pas lu tout le texte, mais j’avais vu plusieurs pages des signatures des dirigeants européens ayant déjà approuvé cette charte.
Est-ce ce jour-là – et ce jour-là seulement – que je me suis senti de prendre la position d’un mauvais énarque lors de son grand oral. Quelle que soit la question, il faut donner une réponse !
J’ai alors regardé le Président et lui ai dit : Monsieur le Président, il y a déjà vingt-quatre signataires. Franchement, j’ai oublié le chiffre que j’ai donné, mais je me souviens très bien de François MITTERRAND se tournant vers le Président géorgien et lui disant (comme l’aurait fait l’empereur) : vous voyez, vous êtes le vingt-cinquième !
Je me suis alors promis de ne pas participer à une cérémonie de signatures sans avoir appris le plus possible de renseignements sur les accords qui étaient signés. Il est parfois nécessaire de remplacer – le moins mal possible – d’éventuels conseillers, pourtant spécialistes, qui n’ont pas terminé leur travail !
Ecrit en décembre 2025
Epilogue : l’ambassadeur Daniel JOUANNEAU, Chef du Protocole
Je ne dirai jamais assez tout ce que ce très grand ambassadeur m’a donné et appris. Je ne trouverai certainement pas les mots les plus justes et je le regrette. C’est en tout cas lui qui mérité de recevoir, dans la mesure où elles pourraient avoir quelque valeur, ces quelques pages sur le Protocole.
Daniel JOUANNEAU est sorti de l’ENA et si tous les énarques, de tous les temps, avaient rendu les mêmes services que lui à l’Etat, à la France, à la diplomatie, nous ne serions certainement pas là où nous sommes arrivés en cette année 2025, ni en France, ni dans le monde.
Avant de poursuivre, je veux redire la raison pour laquelle je n’aime pas cette école dite, à tort, d’administration : les élèves qui en sortent connaissent déjà leur carrière pour tout ce qu’ils doivent encore vivre. Ce ne sont pas ceux qui, sortis de l’ENA, servent la France et les Français que je critique, mais ceux qui se servent de leur diplôme pour ne plus servir qu’eux-mêmes, pendant toute leur vie !
Daniel JOUANNEAU possède beaucoup plus que sa formation d’énarque. J’aime penser que ce « plus » vient, peut-être, au moins en partie, de sa naissance à Vendôme dans la très belle région du Centre-Val de Loire. On connaît mieux la vie réelle en ayant vécu près des paysans plutôt que dans certains quartiers parisiens.
Le dictionnaire de l’Académie française, dans sa 9ème édition, indique que l’épilogue, dans le théâtre romain, était un « petit discours récité par un acteur à la fin d’une représentation pour demander les applaudissements du public. C’est en ce sens que j’écris cet épilogue en l’honneur de « mon » Chef du Protocole.
Je ne fais pas d’oeuvre littéraire, mais je souhaite transmettre l’héritage que j’ai reçu (de plus beau comme de plus laid !)
Monsieur l’Ambassadeur, je n’ai qu’un seul mot, tellement « petit » et tellement immense, à vous dire : Merci.
A la suite de quelques-uns de mes ambassadeurs, tels Louis LOISELEUR des LONGCHAMPS au Panama, Claude CHAYET et Charles MALO en Chine, Yvan BASTOUIL en Thaïlande, vous m’avez montré, comme un cadeau quotidien, ce que doit être un grand ambassadeur : un homme dévoué, dont la vie est dédiée.
En trouvant enfin, cette année, une adresse pour vous joindre, je souhaitais vous présenter quelques pages de souvenirs – et aussi de réflexions – que j’étais en train d’écrire pour les transmettre à mes petits-enfants. En effet, vous étiez présent, d’une façon ou d’une autre, dans de nombreux passages.
C’était une façon de vous offrir, très modestement, mes remerciements.
Vous imaginez donc ma surprise que j’ai eue en recevant votre livre « Souvenirs d’un Chef du Protocole », avec votre dédicace inoubliable que, j’espère, vous me permettez de recopier ici en terminant mes propres souvenirs :
"Pour mon collègue et ami Pierre Petit
qui, tout au long de sa carrière,
a fait honneur à notre diplomatie;
Ces
Souvenirs
d'un Chef du Protocole
pour lequel il aura été un compagnon
de route exceptionnel.
Avec toute ma gratitude, mon estime,
et mes sentiments très fidèles.
Daniel Jouanneau
Riquewihr, 1er août 2025"