« SOUVENIRS, SOUVENIRS… »

DERSU UZALA, FILM D’AKIRA KUROSAWA – 17 avril 1979

Nous savons avec Baudelaire que l’homme chérit la mer; nous apprenons avec KUROSAWA qu’il aime aussi la forêt.

La solitude éprouvante de la taïga russe n’existe pas pour toi, Dersu. Tu sembles appartenir à un autre monde et pourtant c’est toi qui as fait de ce coin de terre inhumain ta maison que tu connais jusque dans ses moindres recoins.

Tu es ce que nous cherchons à être, empêtrés dans nos techniques et nos civilisations bien davantage que toi dans la jungle.

Tu nous laisses une légende pour vivre.

Mon ami Dersu.

PORNICHET – 2017 – … – POEME

Si la mort est un mystère

Mourir n’en est pas un

Il s’agit simplement

De la seule certitude de la vie.

1er janvier 2018

 

Centenaire de l’armistice de 1918 – 11 novembre 2018

Mieux vaut le silence que de longs discours pour se remémorer ceux qui sont morts, et tout spécialement pour notre famille Gabriel Frédéric Louis Marcel PETIT, mon grand-père, caporal au 369ème régiment d’infanterie, mort pour la France le 4 juillet 1915 au Bois-le-Prêtre, Montauville (Meurthe-et-Moselle).

Mais je me souviens aussi de ceux qui ont participé à cette guerre. Mon grand-père Auguste Henri MOUCHARD, né en 1885, engagé volontaire le 4 octobre 1906 à Cholet pour trois ans, avec la faculté de ne faire qu’un an comme dispensé à titre provisoire en qualité d’ouvrier d’art. Caporal le 4 septembre 1907, Sergent le 8 février 1908… Rappelé à l’activité par le décret de mobilisation générale du 1er août 1914. Parti aux armées le 11 août 1914. Evacué malade le 18 septembre 1914… Classé service auxiliaire… Campagne contre l’Allemagne du 4 août 1914 au 9 août 1915, du 21 novembre 1915 au 1er août 1916, du 16 novembre 1916 au 27 octobre 1917, du 1er décembre 1917 au 20 mars 1919. En congé illimité de démobilisation le 21 mars 1919.

Au début de la guerre, alors qu’il était près de Nomeny (Meurthe-et-Moselle), il écrit dans son carnet manuscrit le 20 août 1914 : « Nous sommes au contact avec l’ennemi. Nous ne sommes pas en force et nous sommes refoulés. C’est le baptême du feu. Nous sommes assaillis par les balles et les boulets ennemis. Nous battons en retraite à notre compagnie. Il y a ce soir 26 manquants. » Puis, le 8 septembre de la même année : « Nous sommes toujours bombardés. Nous restons terrés dans les tranchées. Nous sommes dans une vilaine situation… Je fais vœu d’aller à Lourdes remercier la Sainte-Vierge si elle me ramène aux miens sain et sauf. »

Peut-on dire que mon grand-père a eu de la chance d’être entrepreneur de battages ? Il a eu ainsi pendant la guerre la possibilité de revenir chez lui plusieurs fois pour faire les moissons.

Je pense aussi à mon grand oncle, Lucien MOUCHARD, qui, plus de cinquante ans plus tard, me racontait ainsi ses souvenirs de Verdun : mon camarade à gauche est tombé. Mort. Mon camarade à droite est tombé. Mort. Moi, j’ai survécu sans savoir pourquoi. Depuis, je fais du rab.

 

Hommage à Antoine EMAZ – 3 mars 2019

« Quand il est mort le poète… »

Il est parti cet après-midi, après un dernier sourire à sa famille et peut-être à la vie qu’il aimait et pour laquelle il avait montré tant de détermination à vaincre la maladie qui, depuis plusieurs années, voulait le terrasser.

Il laisse une œuvre connue et reconnue par les poètes de sa génération. Il a écrit également, au gré des jours, un grand nombre de carnets pour recueillir les faits importants ou insignifiants de sa vie quotidienne…

Ces notes ont été utilisées par lui-même lors des soirées de poésie où il aimait se rendre quand il était invité… Ou encore dans des entretiens radiodiffusés… Ou encore dans les études faites sur son œuvre par plusieurs universités…

J’en veux pour preuve ce sujet de composition française donné en 2018 pour le concours d’entrée à l’Ecole normale supérieure (Ulm et Lyon) :

« Le poète Antoine Emaz caractérise ainsi le livre :

« Le livre est retrait, retraite; il impose une coupure avec l’environnement, l’agenda, l’emploi du temps. On ne peut lire distraitement, sauf le journal (et encore…) ou un mauvais livre, ou une lecture obligée, basse tension ou hors tension.

Mais l’acte véritable de lire est un rapt mental : qu’il soit imaginaire, intellectuel ou affectif ne change rien à l’affaire. Un vrai livre est un vertige silencieux. »

Vous direz comment cette caractérisation éclaire votre propre vision de la littérature.

Antoine Emaz, « Carnets de notes » dans Evelyne Lloze et Valentine Oncins (dir.). « Le Silence et le Livre », Saint-Etienne, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 201, p. 13″

Antoine Emaz était mon frère. Il avait seulement 63 ans.

 

HOMMAGE A Antoine EMAZ – 21 mars 2019

« sur la table un bouquet d’anémones couleur nuit dans un vase mince et blanc à torsades

la journée se défait doucement la fatigue glisse fluide presque sereine avec cette cloche d’église qui sonne lentement l’heure longue

laisser se délier le temps ne pas reprendre la main laisser le corps patienter en sourdine sans vouloir contrôler dominer comprendre

endormie lentement le mal et rester seul avec les anémones un verre de vin le temps sorti de la montre et c’est une vaste nappe d’eau calme devant avec dans les yeux seul le bleu nuit des fleurs

se détacher du corps s’évaporer en paix comme s’il n’y avait plus rien qui lie

même pas de mémoire ou bien de l’autre côté du lac peut-être un « regret souriant » en attente sous les eaux mais pas là dans la nuit d’anémones

moment aussi bleu que la période mais plus léger un bleu de pétale ou de nuit tranquille égale sans rêve seulement l’air le temps ouverts

moment qui se distend et s’évase sans mesure on ne voit plus par où on est sorti sans savoir par la fleur

issue bleue et la nuit détendue voilage tissu fin léger comme robe d’été qui bouge durant une promenade le soir sur la plage dans un reste de vent quand le ciel vire au sombre

un peu comme s’il était possible d’habiter ici délesté du corps seulement regard sur un bleu outremer sans hier ni demain

ce n’est pas la vie vraie qui commence il n’y a pas d’ailleurs mais les fleurs ont fait passer de l’autre côté d’ici

quand le corps presque dort et laisse enfin tranquilles les yeux la main la tête le temps les mots

enfin »

***

Rien de plus que ces fleurs que tu aimais et que tu as célébrées. Elles étaient présentes, grâce à ton épouse et tes trois enfants, quand tu nous a quittés.

 

HOMMAGE A Antoine EMAZ (suite) – 7 Mars 2019

Belle cérémonie, organisée par sa famille, en l’église Saint-Laud d’Angers, puis inhumation au cimetière de l’est. Le poète nous a vraiment quittés et j’espère qu’il a été accueilli pour tout le bien qu’il a réalisé sur terre.

En hommage, je recopie le poème « FOULE (1.07.03) » :

deux mois durant il y a eu
une boule d’énergie longue
descendue dans la rue
/
on était là
avec les autres la foule on était
seul dans la rue la foule
chacun et tous
ensembles
/
la rue bougeait la ville remuait
les gens sortaient
/
à leurs fenêtres même les vieux
faisaient signe pour être
comme ils pouvaient
avec
/
la rue ressemblait à une fête
en colère
***
ne pas se faire ne pas laisser
faire ou se résigner dormir
sur deux oreilles
/
ne pas fermer les yeux
rêver croire oublier
comme si de rien
s’habituer
surtout ne pas s’habituer s’abêtir
/
ne pas ne pas voir
/
ne pas plier avant d’être plié
si on doit l’être
ne pas craindre
/
alors très mince commence à luire
quelque chose peut-être comme
un espoir
***
chacun partie de la peau
du grand tambour dans la ville
/
vies taiseuses d’ordinaire là
elles se mettaient à battre
chacune le tout
donnant une grande caisse claire
de volonté de vivre
sans être rétréci
/
ni défilé ni procession libres
peaux pour ensembles
réveiller la ville et plus loin rejoindre
d’autres tambours d’autres villes
sur les mêmes rythmes au bout contre
le pouvoir des sourds
***
la rue a porté
sans hâte ni désordre
une sorte de forte houle
/
foule sans chef
elle allait d’elle-même
têtue
/
deux mois
le mur n’a pas bougé
on pourrait croire qu’on a perdu
/
mais il y a eu parole
prise levée libre
et cela même échoué
reste espoir encore
/
le temps est long
on n’est pas mort
1. Antoine EMAZ - De peu - Tarabuste 2014 - p. 62-65

 

Hommage à Antoine EMAZ (suite) – 20 mars 2019

« Ce monde est sale de bêtise, d’injustice et de violence; à mon avis, le poète ne doit pas répondre par une salve de rêves ou un enchantement de langue; il n’y a pas à oublier, fuir ou se divertir. Il faut être avec ceux qui se taisent ou qui sont réduits au silence. J’écris donc à partir de ce qui reste vivant dans la défaite et le futur comme fermé. » (1)

J’aime cette clarté tranquille qui reflète bon nombre de nos discussions… Ni René Char, ni Albert Camus ne sont loin de toi.

Merci, Antoine.

1. Antoine EMAZ - Entretien, Scherzo 12-13, été 2001

 

Un bel hommage à Antoine EMAZ – Mai 2020

Certains pensent – à juste titre – que « La Croix » est un des meilleurs journaux que nous ayons. Si ce n’est le meilleur !

Stéphane BATAILLON, dans « La Croix L’Hebdo » (1), rend hommage à Antoine EMAZ, à l’occasion de la sortie d’un ouvrage posthume :

« Il écrivait « La poésie ne soigne rien, mais elle peut ouvrir sur une forme de communauté ou de partage (…) juste un écart, et de l’air un peu plus frais qui rentre. » Décédé l’année dernière, Antoine Emaz fut un passeur exigeant et discret de poésie. Professeur agrégé, tenant à rester enseigner au collège et au lycée pour transmettre sa passion, il a beaucoup écrit sur les autres poètes, marqué par les œuvres de Pierre Reverdy et d’André du Bouchet. Au fil d’une soixantaine de recueils publiés, sa poésie à lui dit la fragilité de l’écriture et de la vie, ses douleurs, son attention extrême aux mouvements du monde, de soi et de sa solitude. Ce livre posthume (2) rassemble plusieurs textes des dernières années, sortis en éditions limitées. Une belle manière d’entrer, à bas bruits, dans son univers. »

Et La Croix publie, sous le titre « Un poème pour la route » : un lieu, loin, ici (2)

un sol
laissé par l'eau basse
mouillé tassé serré
sous le pas

jusqu'au fond de l'air
un long chemin de sable plat

on ne peut pas se perdre
seulement aller
ou revenir
mais loin
longtemps

avec le vent les vagues
les traces s'effacent
vite

désunis ou pas
les pas
1. La Croix l'Hebdo, page 66, mai 2020
2. Antoine EMAZ, Personne, Editions Unes, 64 p., 2020

 

« Mes » très grands ambassadeurs… et les autres

Parmi les ambassadeurs avec lesquels j’ai travaillé suffisamment longtemps pour non seulement bien les connaître, mais aussi avoir aimé recevoir leurs conseils ou leurs directives, il y a ceux dont la hiérarchie faisaient des supérieurs, mais que je considérais comme des égaux puisque nous faisions tous notre tâche et prenions tous nos responsabilités. Mais je n’ai jamais voulu les tutoyer, préférant le respect pour ceux qui étaient au-dessus de moi pour tous les mérites qu’ils avaient accumulés.

Ayant depuis toujours préféré « servir » à « être servi », je crois ne jamais, et en aucun cas, les avoir trompés ou trahis.

Ces très grands ambassadeurs sont au nombre de cinq et j’éprouve une grande fierté à avoir été leur élève et je suis heureux de rappeler ici leurs noms :

  • Louis-Albert LOISELEUR des LONGCHAMPS, à Panama où fut mon premier poste en ambassade;
  • Claude CHAYET et Charles MALO, mes deux ambassadeurs à Pékin;
  • Yvan BASTOUIL, mon premier ambassadeur en Thaïlande;
  • Daniel JOUANNEAU, mon premier chef du protocole.

Il y en a plusieurs autres qui ont été de bons ambassadeurs, mais sans plus :

  • A Santiago-du-Chili, Léon BOUVIER et Paul DEPIS;
  • A Vienne, Jean-François NOIVILLE et André LEWIN.

Hélas, il y a les autres, ceux qui à mes yeux ne méritaient pas le beau titre d’ambassadeur et qui avaient dû le trouver dans une pochette surprise ou dans un trafic quelconque :

  • Pierre-André DUMONT à Panama : nul et incapable de diriger son personnel et son ambassade;
  • François MOUTON, à Santiago-du-Chili : un dilettante passant son temps à faire des pirouettes et à faire semblant de résoudre des problèmes en les esquivant;
  • Georges VINSON, à Bangkok : nullissime et en plus trafiquant;
  • Frédéric GRASSET au Protocole : le toc et la paresse dans les ors de la République;
  • Albert SALON à Kingston : il est beau de vouloir transformer la Jamaïque en pays francophone, mais le rêve ne tient pas face à la réalité;
  • Pierre-Antoine BERNIARD à Kingston : n’aurait jamais dû atterrir à ce poste car plus préoccupé de son ego que de diplomatie française;
  • Bernard du CHAFFAUT à Rangoun : détestant la Birmanie, mais content d’être payé tous les mois, il n’a jamais organisé une réunion de travail pour former ses agents et leur donner des directives précises;
  • Jean-Michel LACOMBE à Rangoun : Le dernier de mes ambassadeurs, nullissime ! Je me demande encore comment la direction du personnel, le ministre et le Président de la République peuvent nommer de tels zozos !
Ecrit en mars 2024

M. et Mme DEWAVRIN – Mme Gregory PECK

Le Président directeur général de POMONA et son épouse, M. et Mme DEWAVRIN, possédaient en forêt de Rambouillet une magnifique propriété de 150 hectares, baptisée le Hameau de Souvigny.

J’ai eu l’occasion d’y séjourner un mois d’été, au début des années 60, et j’ai pu ainsi regarder et écouter des gens que leur puissance autorise à façonner le monde (en bien ou en mal).

M. DEWAVRIN m’a raconté un jour comment il était parvenu à la tête de Pomona. Son père, un grand industriel du Nord, l’avait convoqué un jour pour lui offrir l’entreprise en lui indiquant qu’elle se portait mal, mais qu’elle était pleine d’avenir s’il se mettait à travailler sérieusement.

Et M. DEWAVRIN changea du jour au lendemain. Premier arrivé le matin au siège de Pomona, rue du Pont-Neuf, et dernier parti le soir, il a réussi à entraîner avec lui tous ceux qui souhaitaient réussir en travaillant durement. L’entreprise s’est redressée rapidement après la guerre et est devenue la première (ou une des premières) entreprises françaises de fruits et légumes dans les années cinquante et soixante.

J’ai fait un stage dans cette entreprise et les anciens m’ont raconté comment M. DEWAVRIN, croisant une personne qui semblait désoeuvrée dans les couloirs, lui demandait ce qu’elle faisait. Si la réponse n’était pas acceptable, il l’envoyait de suite chercher le solde de son compte !

M. DEWAVRIN a magnifiquement réussi, au moins matériellement. Le dimanche, on quittait le Hameau de Souvigny dans sa Bentley pour se rendre à la messe à l’église de St Arnoult en Yvelines et, à la sortie de la messe, je l’ai vu s’approcher d’un mendiant qui attendait sur les marches. Il vida les poches de son veston de toute la monnaie qui s’y trouvait et l’offrit en disant : si vous acceptez cela, je vous donne également un billet de banque. Il sortit son portefeuille et exécuta sa promesse, pendant que le mendiant le regardait comme s’il avait vu le Christ sortir de l’église.

Après quelques jours de vacances aux Etats-Unis, Mme DEWAVRIN est venue au Hameau de Souvigny avec une de ses amies, Mme Gregory PECK, qui était française et dont le prénom était Véronique. Cette dernière avait, pendant ses séjours en France, une Jaguar E et j’aimais, à l’époque, cette magnifique voiture.

Il se trouve que Mme Gregory PECK, avait à se rendre à Paris un jour où je devais moi-même y aller. Elle m’invita à l’accompagner et c’est donc avec elle que je franchis pour la première fois de ma vie les 200 km/h sur l’autoroute de l’ouest, la seule qui, en France, portait alors le nom d’autoroute.