« SOUVENIRS, SOUVENIRS… » – BIRMANIE 2002 – 2006

ASIE DU SUD-EST ET EUROPE

Vous me pardonnerez, j’espère, Monsieur l’Ambassadeur, d’avoir oublié votre nom. Vous avez été le premier Singapourien à étudier en France à l’ENA. Plus tard, vous êtes revenu à Paris comme Ambassadeur de Singapour en France et vous êtes restés six années à ce poste.

C’est dire que vos connaissances de la France, de la langue française et des Français étaient tout-à-fait remarquables.

Nommé Ambassadeur à Rangoun, vous avez fait don à la bibliothèque de l’Alliance française d’un grand lot d’ouvrages sur la France et vous avez accepté d’y faire une conférence dont le thème était « L’Union européenne et l’Association des pays d’Asie du Sud-Est », un exposé brillant et passionnant, car vous avez choisi – à juste titre – de nous dire ce que vous pensiez vraiment, sans langue de bois. 

Les pays formant l’Asie du Sud-Est – Birmanie, Brunei, Cambodge, Indonésie, Laos, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande et Vietnam – ont tous été colonisés. Tous sauf un, la Thaïlande, mais les Etats-Unis y ont été et sont encore tellement présents et impliqués, que l’on peut parler de pays colonisé.

Lorsque l’Association des nations du sud-est asiatique (ANSEA en français, ASEAN en anglais) a été fondée en 1967, elle a souhaité avoir des liens avec l’Europe, mais, du fait de leur passé, ces pays asiatiques n’étaient pas capables de dialoguer d’égal à égal avec leurs anciens maîtres. Leur passé était encore trop proche. Ils étaient tentés ou obligés d’accepter ce que leurs anciens colonisateurs disaient, sans oser élever la voix ou contester.

Votre conférence devint passionnante par les idées que vous avez exposées ensuite : cette époque de soumission est maintenant terminée, que cela plaise ou non aux pays européens. Il n’est plus question de recevoir d’eux des oukases et autres injonctions, même dans le domaine des droits de l’homme. Je rappelle que nous étions en Birmanie et vos paroles prenaient un sens très précis devant la multitude des sanctions imposées par l’Europe aux dirigeants birmans, sanctions qui peut-être donnaient bonne conscience aux Européens, mais qui surtout condamnaient les plus pauvres, puisque ce sont toujours ceux-là qui payent la note !

Et votre belle conclusion fut sans appel : nous souhaitons dialoguer et coopérer avec l’Europe sur un pied d’égalité. Si l’Europe accepte, tant mieux. Si elle ne le souhaite pas, tant pis. Nous n’avons pas besoin de l’Europe pour nous développer. Nous avons assez de nous-mêmes, d’autant plus que notre coopération est entraînée par celle que nous avons et que nous développons avec ces deux immenses pays que sont la Chine et l’Inde.

NOTE DE JUIN 2025 :

J’ai relu ces notes de 2019 qui rappelaient une conférence entendue au début des années 2000.

C’est certainement une des meilleures conférences auxquelles j’ai eu l’honneur d’assister. Les vérités tombaient les unes après les autres et révélaient ce que, à l’époque, je percevais bien trop faiblement dans l’attitude générale des Occidentaux vis-à-vis du reste du monde (le mot « reste » est intentionnellement choisi).

Plus de vingt ans plus tard, je constate de plus en plus combien vous aviez raison, Monsieur l’Ambassadeur. Etait-ce sur tous les points que vous aviez abordés ? Je ne sais pas, mais certainement sur un très grand nombre.

Ce jour-là, à Rangoun, vous présentiez une claire vision de l’avenir du monde. Pour les Occidentaux, vous étiez ce qu’en d’autres temps, on aurait pu appeler un prophète. Mais vous ne pouviez qu’avoir raison en parlant d’évidences, de respect de tous les peuples (et non de droits occidentaux de l’homme), de coopération cherchant développement et justice…

Merci, une fois encore, Monsieur l’Ambassadeur.

Ecrit en septembre 2019

TOTAL et la Birmanie

Dans une interview donnée à La Baule + par le général Jean-Bernard PINATEL (1), j’ai trouvé ces lignes consacrées à la présence de TOTAL en Birmanie :

« Le groupe TOTAL était accusé de travail forcé en Birmanie. Pour créer un gazoduc entre la Birmanie et la Thaïlande, TOTAL avait utilisé des Birmans, et on avait accusé l’entreprise de travail forcé… A l’époque, Thierry Desmarest avait été mis en examen par un juge en France… J’ai découvert que les Britanniques manipulaient tout cela et, derrière, il y avait Soros. Evidemment, voir une entreprise française emporter le contrat gazier en Birmanie face à B.P., ce n’était pas acceptable… Nos médias faisaient de TOTAL une entreprise coupable. Cela s’est terminé par un non-lieu.

« Les embargos posent toujours un problème aux peuples, mais jamais aux pouvoirs autoritaires. Le patron de l’association Handicap International m’a dit que lorsque les Américains ont imposé des sanctions à la junte militaire birmane, ils ont supprimé toutes les exportations de textile. 100.000 femmes birmanes ont perdu leur emploi et la majorité est partie se prostituer en Thaïlande. »

La présence de TOTAL en Birmanie avait eu lieu avant mon arrivée à Rangoun, en 2002. TOTAL n’était pas la bienvenue dans cette ancienne colonie britannique qui devait rester, paraît-il, chasse gardée des Britanniques et des Américains.

Pendant mon séjour, j’ai eu l’honneur de recevoir chaque année à l’ambassade, soit avec l’ambassadeur, soit en tant que chargé d’affaires, le N° 2 de TOTAL, à l’époque Christophe de MARGERIE. Rapidement, il m’est apparu comme une très grande personnalité qui s’intéressait non seulement à la bonne marche de sa société, mais aussi aux pays dans lesquels TOTAL travaillait.

Je n’ai jamais pu comprendre les attaques contre TOTAL orchestrées en France par une armée de débiles (ONG, politiques à la solde des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne…) dont la « politique » ne tient compte que de leurs propres intérêts, mais jamais de ceux des populations locales.

Regardons un peu les principaux sujets de dialogue entre Christophe de MARGERIE et l’ambassadeur ou le chargé d’affaires :

Les généraux birmans au pouvoir n’étaient certainement pas des enfants de choeur. Leur « politique » de base consistait à « dialoguer » avec des militaires (attachés de défense étrangers) plutôt qu’avec des civils (ambassadeurs européens par exemple)…

Il y avait des exceptions : l’ambassadeur de Chine qui connaissait vraiment bien la Birmanie par exemple, mais aussi les directeurs de compagnies étrangères installées en Birmanie. Christophe de MARGERIE pouvait ainsi rencontrer, à chacune de ses visites, des membres de la junte, ce que ne pouvait faire que très rarement l’ambassadeur de France ! Christophe de MARGERIE avait ainsi l’occasion de réfléchir avec les militaires et de les faire réfléchir sur la meilleure façon de développer le pays.

Les droits de l’homme, dont les occidentaux voulaient imposer continuellement la prise en compte… A l’évidence, en Birmanie comme ailleurs, « imposer » ne peut donner de bons résultats… Les pays du monde n’acceptent plus d’être les esclaves des occidentaux (et les occidentaux devraient enfin refuser d’être pareillement les esclaves des Américains !).

Mais, plutôt que le baratin, TOTAL avait des armes pour transformer le réel. Conscient de la situation du peuple birman, la compagnie avait choisi de réaliser un certain nombre de projets dans tous les villages aux alentours de la zone où passait l’oléoduc qui emportait le précieux gaz vers la Thaïlande.

Chaque village avait une école, un dispensaire, des recherches pour le développement de l’irrigation et de l’agriculture.

Je n’ai jamais entendu parler de villageois voulant fuir ces villages où TOTAL investissait dans le développement humain. J’ai souvent pensé à cette époque que l’Europe, si prompte à réciter des stupidités, aurait dû faire venir en Birmanie une vingtaine d’entreprises qui auraient, comme le faisait TOTAL, révolutionné le développement du pays pour le bien du peuple.

Après ces réalisations le long de l’oléoduc, TOTAL a choisi de financer la création d’un « SAMU birman » pour la ville de Mandalay, très touchée par le développement du Sida.

Je peux continuer ! Les syndicats n’étaient pas autorisés par la junte militaire, mais au siège de TOTAL à Rangoun, je ne connaissais aucun Birman ayant l’idée de quitter la compagnie. Mieux : mon propre chauffeur, qui faisait un excellent travail et auquel je donnais un salaire certainement décent m’annonça un jour qu’il allait me quitter car TOTAL recrutait et il voulait se mettre sur la liste des postulants. Je lui ai dit que bien sûr il avait raison car avec TOTAL il avait ce que je ne pouvais lui offrir, en particulier une assurance de l’emploi…

J’ai même connu à Rangoun un Birman qui, après ses études universitaires, avait été recruté par TOTAL. Il était devenu un de leurs ingénieurs, envoyé dans le monde entier sur les plates-formes pétrolières.

Pour moi, les choses étaient simples. TOTAL faisait son travail de grande entreprise française, du mieux possible. Ses détracteurs en France étaient indignes…

TOTAL invitait régulièrement des journalistes en Birmanie pour qu’ils puissent constater par eux-mêmes les différentes réalisations de l’entreprise. C’est ainsi que fut invité le correspondant du Monde à Bangkok, qui, dans un premier temps, accepta l’invitation avant de se faire porter pâle un jour avant le rendez-vous à Rangoun… Son journal pouvait ainsi continuer à déformer la vérité quand bon lui semblait !

Alors que faire ? Quitter la Birmanie comme le demandaient régulièrement les hordes de politiciens et de journalistes occidentaux, criant avec les loups pour imposer toujours plus de sanctions. C’est à cette époque que le Premier Ministre Tony BLAIR a décidé d’interdire à une compagnie pétrolière britannique de continuer son travail en Birmanie. Le résultat fut évident et Tony BLAIR ne parla jamais d’échec ! Son opération de « com » était par lui considérée comme réussie. Les Britanniques n’eurent aucun mal à revendre leurs parts dans le pétrole et le gaz de Birmanie au géant malaisien Petronas qui « naturellement » se dépêcha de faire des économies sur les salaires et les avantages accordés précédemment par la compagnie européenne.

A cette époque, Christophe de MARGERIE avait très clairement, dans un entretien à l’ambassade, expliqué la position de TOTAL. La compagnie française resterait en Birmanie car partir signifierait renoncer à sa liberté. Ce serait obéir aux diktats des Américains et des Européens. Christophe de MARGERIE était persuadé qu’accepter un départ de Birmanie laisserait TOTAL à la merci de n’importe quelle décision du même genre imposée par les soi-disant démocrates dans n’importe quel pays du monde…

Je ne peux, actuellement, avoir des informations précises sur l’évolution de la situation en Birmanie. Ce que je constate, c’est que le PDG actuel de TOTAL, Patrick POUYANE, a décidé le départ de TOTAL de Birmanie sans expliquer clairement si cette décision avait été prise, comme je le crains, conjointement par Washington, Bruxelles et Paris.

Si tel est bien le cas, il est triste de constater une fois de plus la perte d’indépendance de la France dans le monde.

NOTE DE JUIN 2025 :

En relisant ces lignes, je repense à la disparition tragique de Christophe de MARGERIE dans l’accident de l’avion de TOTAL à l’aéroport de Moscou le 20 octobre 2014.

Je rends un hommage très particulier à ce très grand chef d’entreprise : connaissances, courage et même entêtement quand c’était nécessaire (j’ai toujours pensé que c’était une valeur)…

Il cherchait le meilleur pour TOTAL, mais aussi pour la France et pour les pays dans lesquels sa compagnie était implantée.

Un très grand monsieur, capable de tenir bon « debout dans le vent ».

Ecrit en octobre 2023
1. La Baule + - Septembre 2023 - Interview du général Jean-Bernard PINATEL - Pages 15 et 16

De l’inutilité de certains ambassadeurs

En écrivant ces souvenirs au sujet de TOTAL et en pensant avec un très profond respect à Christophe de MARGERIE, je me souviens que la directrice de TOTAL à Rangoun m’avait invité à aller visiter la zone de l’oléoduc dans le sud de la Birmanie pour connaître mieux toutes les réalisations de TOTAL.

Je le souhaitais d’autant plus vivement qu’il me semblait indispensable, une fois nommé dans un pays, de ne pas manquer une seule occasion d’en découvrir les différents aspects. Mais mon ambassadeur de l’époque, dont je préfère taire le nom, en a jugé différemment. Pour lui, le N° 2 que j’étais n’avait qu’une seule utilité : ne pas bouger de son bureau pour que l’ambassadeur soit certain qu’en cas de problème ou de nécessité, il puisse se décharger sur lui, ce qui serait normal si ce n’était pas une excuse utilisée par l’ambassadeur pour n’être responsable de rien.

Son prédécesseur, dont je tairai également le nom, n’avait pas davantage de dignité. Il était certainement satisfait de recevoir chaque mois un bon salaire et de confortables indemnités. Mais si la France n’a plus de politique étrangère indépendante, c’est en partie à cause de ces ambassadeurs nommés sans avoir les qualités élémentaires de tous les grands ambassadeurs : former et diriger une équipe autour d’eux, et respecter non seulement les membres de son ambassade, mais aussi le pays dans lequel il a été accrédité et tous les gens qui l’habitent. Or ce soit disant « chef de poste », n’a jamais, pendant les deux années où j’ai dû le subir, fait une réunion de travail et de formation. De plus, son épouse détestait tant les dirigeants birmans qu’elle ne se levait même pas lorsque, pendant une cérémonie, l’hymne birman était joué ! Je comprends qu’elle – et lui avec elle puisqu’il ne disait rien – ne puisse « voir » un militaire birman. Mais alors on doit avoir le courage de remettre sa démission. Il semblait tellement plus simple de ramasser chaque mois un bon paquet d’argent et de passer son temps à ne rien faire. La seule fois où j’ai surpris, par hasard, « mon » ambassadeur à faire un acte de « charité », ce fut à l’aéroport de Rangoun. Je m’y trouvais, sans doute pour accueillir quelqu’un, et j’aperçus mon ambassadeur venu dire au revoir à sa (chère) secrétaire qui quittait son poste. Pourquoi pas ! L’ambassadeur portait le chien de la foutue secrétaire qui avait passé son temps à être la servante dévouée du chef !

Ce fut d’ailleurs la solution choisie par son successeur : avoir à sa botte une esclave. Mais lui avait choisi une Birmane recrutée locale car elle connaissait son pays et pouvait donc l’aider à organiser tous ses trafics !

Réceptions du 14 juillet

Il arrive, au hasard des lectures, de trouver des pages à la fois délicieuses et horribles, mais souvent pleines de vérités qui correspondent à des facettes du caractère français. Un exemple :

« En 1966, j’avais tenté de m’opposer aux intrusions massives et bruyantes… J’essayais d’interdire l’entrée à ceux qui se présentaient sans veston, sans cravate, en shorts et de proscrire aux femmes le costume de bain. J’eus bientôt un tel attroupement sur le seuil que je me vis dans l’éventualité, soit de faire appel à la force publique pour dégager les abords, ce qui me répugnait, soit d’ouvrir toutes grandes les portes à tous, ce que je fis.

« Néanmoins, je désirais marquer le coup et m’étais installé à l’entrée. Quand un quidam m’ignorant délibérément s’engouffrait comme dans une station de métro, je le happais par le bras, ou, s’il était déjà hors de ma portée, je le hélais de ma plus belle voix : « Alors on ne vous a pas appris à dire bonjour ? » Et l’interpellé surpris qu’il ait pu y avoir céans un maître de maison, balbutiait quelque formule intéressée que l’on pouvait assimiler à une expression de politesse. Il paraissait surtout vexé que l’on eût osé interrompre sa marche vers les plaisirs comestibles.

« Ce bain populaire comporte des inconvénients : on fauche beaucoup de « souvenirs », d’abord les cendriers, aujourd’hui retirés pour céder la place à de vulgaires soucoupes blanches, car le « R.F. » fait lui aussi prime quand il brille sur la vaisselle nationale…

« Dans les cabas, les dames bien pensantes et patriotes entassent les victuailles… Quand les verres ne suffisent plus à étancher la soif ce sont les bouteilles qui partent… C’est la razzia générale, ce sont les sauterelles de l’Ecriture…

« Contre ces pratiques… un collègue avait installé le buffet au bout d’un couloir étroit où l’on ne pouvait guère se tenir à plus de dix de front. Le premier rang se goinfrait sans retenue, mais les autres, après avoir tenté leurs chances, renonçaient et, déconfits, regagnaient leurs pénates, préférant l’abstinence à l’étouffement… » (1)

Quand j’étais « jeune », j’ai vécu des « ’14 juillet » où l’ambassadeur pouvait aisément inviter l’ensemble de la communauté française de son pays. Et le développement du tourisme a tout gâché puisque, effectivement, j’ai vu en Thaïlande certaines agences inscrire dans le programme des touristes : « 14 juillet : réception à la résidence de France ». Des cars entiers s’arrêtent alors devant l’ambassade et déversent par centaines des touristes affamés et heureux de « récupérer une partie de leurs impôts » (j’ai entendu cette remarque à Pékin).

Hélas, il a fallu limiter les dégâts et on a institué, ici ou là, un carton d’invitation à retirer au consulat… On a également commencé à faire participer les sociétés françaises aux frais de réception que l’Etat n’était plus capable de financer… La publicité sur les petits fours !

A lima, au Pérou, un ambassadeur avait trouvé, à la fin de la réception, alors qu’il vérifiait l’état de sa résidence, des touristes en train de dévaliser les frigidaires des cuisines !

Il faut dire aussi ce que peuvent inventer certains ambassadeurs radins. A Rangoun, j’ai eu « droit » à deux ambassadeurs très « désagréables » (c’est un euphémisme). Le premier, au moins, fêtait le 14 juillet dignement dans un très bel hôtel tenu par un Français, et vraiment le cadre et les buffets étaient splendides. Le second, par contre, décidé de saisir l’occasion de la Fête nationale pour remplir sa bourse. Il n’alla plus à l’hôtel français et utilisa sa résidence, ce qui lui donna la possibilité de diminuer la surface des buffets et les invités se retrouvèrent dans la situation décrite par Jacques BAEYENS.

J’étais pour ma part chargé d’accueillir les invités à leur arrivée à la résidence et de leur indiquer le chemin du premier étage… Continuant à gérer ceux qui arrivaient, je saluais aussi ceux qui partaient. Certains de mes amis, diplomates étrangers, me disaient qu’ils préféraient rentrer chez eux puisque le buffet n’était pas atteignable.

Les deux années où j’ai dû subir le mépris des deniers publics et des invités de la France, je suis monté dans les salons à la fin de la réception. Il ne restait rien sur les buffets et je suis rentré chez moi pour m’y faire un sandwich. Pendant ce temps, l’ambassadeur devait faire ses comptes pour voir ce qu’il avait pu amasser en mentant sur le nombre d’invités, sur le contenu des buffets, sur les boissons…

Ecrit en février 2024
1. Jacques BAEYENS - Au bout du Quai-Souvenirs irrespectueux d'un diplomate - Fayard 1975 - Pages 254-255

Les ambassadeurs « radins »

Les « radins, êtres nuisibles entre tous, mais qu’il est aussi malaisé de coincer que de châtier. Ils sont pourtant subventionnés pour « traiter » et cela fait partie de leurs obligations au même titre que l’information et le renseignement ». (1)

Dans une lettre du 10 octobre 1810, adressée au comte MOLLIEN, ministre des finances, Napoléon écrivait : « Le traitement que je donne à mes ambassadeurs n’est pas pour eux ». Jacques BAEYENS précise : « C’est rigoureusement exact en ce qui concerne les frais de représentation. Il convient donc de blâmer les grigous et de leur faire sentir combien il est important d’honorer un art français, que tant de pays nous envient, d’autant plus que grâce aux raffinements gourmands un chef de mission peut, dans une ambiance propice, régler maints problèmes mieux que dans le cadre austère de sa chancellerie ». (1)

J’ai eu comme « chefs » une bonne vingtaine d’ambassadeurs. Certains étaient en tous points honnêtes en ce sens qu’ils donnaient pour les réceptions au moins ou plus que la dotation qu’ils recevaient. Certains comblaient avec une partie de leur salaire ce que l’Etat ne voulait (pouvait ?) plus leur accorder. J’en cite particulièrement deux : Charles MALO à Pékin (auteur d’un télégramme célèbre peu de temps après sa nomination en Chine, dont le titre était « Ambassade au auberge de France », Yvan BASTOUIL à Bangkok, qui avait presque tous les jours au moins une réception (déjeuner, dîner ou cocktail) et qui de temps en temps demandait à ses collaborateurs de l’aider en prenant à leur charge une délégation qu’il ne pouvait recevoir (Je le faisais bien volontiers pour ma part à chacune de ses demandes, même si pour ma part je ne disposais d’aucun frais de réception).

Je ne cite pas le nom de quelques autres ambassadeurs vraiment « radins » et qui auraient dû passer de la liste des « radins » à la liste des « radiés » (si la direction du personnel et le ministre avaient fait leur travail) pour incompétence crasse; pingrerie, vol, abus de biens sociaux…

Dans cette catégorie, la palme a été attribuée (par moi, mais tout le monde était au courant) à un sinistre individu qui trafiquait les menus, les listes d’invités (mélangeant par exemple le nombre de ces derniers avec celui des présents).

Je fus par exemple invité à sa table à l’occasion d’un déjeuner de travail où l’entrée était intitulée « timbale de crevettes ». A la place de ce pluriel, on trouvait au fond de la timbale la moitié d’une crevette, dans un pays où les grandes crevettes d’élevage étaient réputées les meilleures et les moins chères au monde.

Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, la direction du personnel ne sanctionne que ceux pris la main dans le sac (généralement avec l’aide du Canard enchaîné). Et si des politiques sont à l’origine de la protection indue des truands (partis politiques, loges maçonniques, copinage… ), alors ils devraient être également jugés et virés… Quoi qu’il en coûte !

Ecrit en février 2024
1. Jacques BAEYENS - Au bout du Quai-Souvenirs irrespectueux d'un diplomate - Fayard 1975 - Page 248

L’ONU, un très beau soir en Birmanie

La conférence de San Francisco en 1945  » nous valut le fameux « machin », conçu dans une atmosphère de foire, qui siège à New-York. Pénible exemple d’une assemblée extravagante et démentielle dont la démagogie débridée protège les expressions les plus regrettables de l’incompétence, de la passion et de l’impuissance. » (1)

Je suis souvent triste en constatant qu’une idée magnifique, qui concernait l’organisation d’un monde de paix après la Seconde guerre mondiale, se transforme peu à peu au fil des ans, mais de plus en plus : extravagance, démence, démagogie, incompétence, passion, impuissance… Les mots choisis par Jacques BAEYENS conviennent, non plus pour la conférence de San Francisco, mais pour l’ONU elle-même.

Dans les ambassades, il peut arriver qu’un chef de poste se prenne pour « Jupiter » et soit assailli d’idées de grandeur, oubliant la réalité. Alors il passe son temps à ne pas travailler concrètement, mais à geindre auprès du Département pour avoir davantage de crédits et de personnel.

On retrouve ces mêmes travers dans les organisations internationales où il faut obtenir plus de budget et recruter plus de monde, sans faire forcément plus et mieux.

Je repense à un mois de janvier en Birmanie. Pour la fête nationale de l’Inde, l’ambassadeur recevait dans sa magnifique résidence, un palais colonial entouré d’un très grand jardin. En janvier à Rangoun, le climat est vraiment très agréable. La soirée était merveilleuse et je me suis retrouvé à une table avec la responsable de l’UNICEF pour la Birmanie, une Américaine avec laquelle je m’entendais bien. Nous travaillions ensemble car les enfants birmans étaient très nombreux à souffrir de la situation politique et tout ce qui pouvait être fait pour eux devait l’être.

Cette Américaine m’indiqua qu’elle prendrait prochainement sa retraite et que ce ne serait certainement pas aux Etats-Unis car elle avait croisé, pendant toute sa vie, dans les pays où elle avait été nommée, les malheurs engendrés par la politique menée par son pays.

Comme je constatais déjà à cette époque la perte d’indépendance et donc d’influence de la France dans le monde, je lui ai indiqué que je m’interrogeais parfois : n’aurait-il pas mieux valu travailler avec les Nations Unies pour éviter les chefs de poste qui chez nous avaient perdu toute morale et toute honnêteté ? Sa réponse fut très surprenante. Elle me disait que les mêmes problèmes se rencontraient à l’ONU et dans ses agences, et sans doute dans une proportion bien plus grande qu’en France !

Il serait intéressant de la revoir maintenant et de l’écouter. Changerait-elle quelque chose à ses aveux d’un soir sous le ciel de Rangoun ? De mon côté, j’allais constater au fil des ans l’installation de la décrépitude dans les ambassades, au Quai d’Orsay, à l’Elysée… Partout !

Ecrit en février 2024
1. Jacques BAEYENS - Au bout du Quai-Souvenirs irrespectueux d'un diplomate - Fayard 1975 - Page 267

Le tremblement de terre en Indonésie et le tsunami

C’était un dimanche matin, le 26 décembre 2004 et comme chaque fin de semaine, je me trouvais avec quelques amis, dont plusieurs conseillers d’ambassade – pour réfléchir et parler tranquillement -, au départ du trou N° 1 sur le parcours de Pun Hlaing, le plus beau golf de Birmanie.

C’était un par 4 et, en face de nous, derrière le green, se trouvait un immeuble de trois étages. Soudain, la terre se mit à trembler, tellement fort que je me souviens m’être appuyé avec mon driver comme canne pour ne pas tomber. Les petits canaux creusés pour arroser le golfe se sont mis à faire des vagues et à déborder sur le parcours. L’immeuble, au fond, ondulait de ses fondations jusqu’au ciel.

Ayant déjà vécu plusieurs tremblements de terre (Thaïlande, Pérou et surtout Chili), je savais ce dont il était question et comme j’étais au ras du sol et non dans les étages, j’ai pensé que ce tremblement de terre devait être particulièrement violent.

Nous avons fait finalement notre parcours de golf sans plus de problèmes, pendant environ quatre heures. Ensuite nous sommes allés prendre une bière chez un ami suisse qui possédait une maison sur le golf. C’est là que nous avons appris quelques nouvelles, par la télévision. On parlait d’une force entre 9,1 et 9,3 sur l’échelle de Richter et donc les dégâts allaient être considérables, car pendant mon séjour au Chili, le tremblement de terre de 7,5 à Santiago m’avait beaucoup appris, ainsi que les souvenirs, encore si présents pour de nombreux Chiliens du plus grand tremblement de terre jamais enregistré : Valdivia, séisme de 9,5.

La ville de Banda Ace, dans l’île de Sumatra, a été entièrement dévastée, et le tsunami qui a suivi a fait de nombreuses victimes, non seulement en Indonésie et dans la région (Thaïlande, Birmanie…), mais aussi dans tout l’Océan Indien et jusque sur les côtes africaines. On évalue le nombre de morts a plus de 220.000.

A Rangoun, nous avons été bien occupés, pas seulement par les ravages du tsunami, heureusement faibles sur les côtes, contrairement à la Thaïlande où l’île de Phuket a été durement touchée. Un spécialiste m’expliqua plus tard une des raisons : les côtes en Birmanie ont gardé leurs mangroves dont la végétation protège lors de l’arrivée de l’énorme vague sur la côte; à Phuket, par contre, les Thaïs avaient choisi de remplacer la mangrove par des plages de sable blanc et l’énorme force du tsunami n’a été retenu par rien à son arrivée à terre.

Le Département eut l’excellente idée d’inviter les ambassades de la région à envoyer des renforts en Thaïlande pour aider l’ambassadeur à Bangkok à déployer du personnel à Phuket afin de seconder notre agent consulaire et s’occuper des innombrables problèmes concernant les blessés, les décédés, les familles. Je proposai de suite ma candidature à mon ambassadeur. Ma connaissance de la Thaïlande, de sa langue, mon histoire avec ce pays et en particulier mes trois années passées au consulat de Bangkok… Je croyais qu’il accepterait immédiatement… Il refusa, prétextant que je lui étais indispensable (lorsqu’un ambassadeur refuse de prendre des responsabilités et de mettre la main à la pâte, on ne comprend pas pourquoi il a été choisi pour être ambassadeur !). Pour faire semblant de participer un minimum, il envoya un de nos policiers.

A Rangoun, c’était surtout pour nous un travail de recherches dans l’intérêt des familles. Nous avons rapidement su, grâce à une aide précieuse des autorités et de la Croix rouge birmane que les côtés n’avaient pas été sérieusement touchées par le tsunami et nous savions que les touristes étaient bien peu nombreux à visiter ce magnifique pays qu’est la Birmanie.

Imaginez-vous en pleine nuit, vers deux ou trois heures du matin, essayant de vous reposer un peu. Le garde de permanence vous appelle et vous indique qu’il n’arrive pas à calmer une personne qui appelle de France. Vous la prenez, essayez de lui expliquer ce qu’est le décalage horaire et finalement elle vous indique qu’elle recherche son fils. A la question de savoir comment elle pense que ce cher enfant est en Birmanie et qu’il faut davantage d’informations pour le retrouver dans un pays à peu près grand comme la France, elle vous avoue que son fils lui a seulement dit qu’il partait « en Asie ».

Nous n’avons pas retrouvé ce jeune touriste, mais l’appel de sa mère m’a rappelé un autre coup de téléphone reçu au consulat de Bangkok. Le fils avait aussi disparu et n’envoyait plus de nouvelles. Par miracle, il est réapparu un peu plus tard au consulat puisqu’il avait dépassé la validité de son visa de séjour. Il lui fut demandé de rassurer sa famille en France… Il vivait en fait une lune de miel cachée en Thaïlande !

Plus sérieusement, à Rangoun après le tsunami, je reçus un jour un appel de mon fils Pascal. J’étais étonné car j’avais demandé à mes enfants de ne m’appeler au téléphone que dans les cas urgents. Autrement les courriels suffisaient. Il m’expliqua qu’un de ses très bons amis, Emmanuel, était parti depuis quelque temps pour effectuer un voyage en Inde, qu’il envoyait régulièrement des nouvelles à sa famille, mais que, depuis le tsunami, cette dernière n’avait reçu aucun appel téléphonique. Je demandai alors à mon fils de m’envoyer avec précision toutes les informations qu’il pouvait recueillir. Je savais que le tsunami avait frappé avait frappé durement certaines côtes indiennes et en particulier les îles Andaman, dans le golfe du Bengale, où justement Emmanuel avait dû se trouver au moment du tsunami.

J’ai alors communiqué à notre ambassade en Inde toutes les informations reçues et demandé qu’Emmanuel soit inscrit sur la liste des personnes recherchées par les familles.

Tout s’est bien terminé. Les îles Andaman avaient effectivement souffert. Emmanuel était sain et sauf, mais il n’y avait plus de moyens de communication entre les îles et le continent indien. Emmanuel avait dû attendre plusieurs jours pour trouver une place sur un bateau et à son arrivée à Delhi, il a pu téléphoner à sa famille.

Coopération birmano-thaïe

Mon premier ambassadeur à Rangoun était un triste sire et le second n’était pas meilleur. Comment peut-on être nommé ambassadeur de France sans respecter le pays d’accréditation (respecter ne veut pas dire être d’accord avec les dirigeants) et sans être honnête avec soi-même. Si je ne peux plus travailler, alors je démissionne. Mais trop souvent, nos ambassadeurs aiment avoir les poches pleines en travaillant le moins possible.

Ainsi mon second ambassadeur a-t-il préféré rester tranquille dans sa résidence et m’a donc envoyé le représenter à un voyage de plusieurs jours organisé par les autorités. Ces dernières proposaient la visite de plusieurs projets de développement dans des régions difficiles d’accès. Deux gros hélicoptères transportaient les diplomates et les trois ministres qui les accompagnaient.

Ce fut passionnant car il s’agissait de projets importants : ponts, barrages, plantations de thé ou de macadamier… Mais le plus passionnant pour mou fut la visite d’un projet en cours de réalisation de coopération avec la Thaïlande dans le triangle d’or. Les Thaïlandais avaient une grande expérience des problèmes de la drogue (pour le meilleur comme pour le pire !), car ils avaient fait déjà de gros efforts pour aider au développement de villages dans les montagnes de leur propre triangle d’or.

Arrivés au projet que les Thaïlandais avaient choisi pour leur coopération avec la Birmanie, nous avons été accueillis par une jeune Thaïlandaise travaillant pour le projet. Elle fut époustouflante et je découvris les progrès gigantesques faits par les jeunes Thaïlandais en une génération. Dans un anglais parfait, elle était elle-même, sans aucune timidité, et répondait avec précision et connaissance à toutes les questions, dominant très facilement tout son travail de coopération.

J’aurais voulu pouvoir vous donner son nom car elle aurait cent fois mérité d’être citée, mais hélas je ne l’ai plus… En hommage et en souvenir, je vais tenter de résumer cette magistrale présentation. Par leur expérience sur leur propre sol, les Thaïlandais savaient se donner toutes les chances pour réussir un projet de développement dans un village isolé et « arriéré » (avec tout le respect nécessaire), mais dont la géographie et le climat était très proche de ceux du nord de la Thaïlande. Il fallait disposer d’abord d’un accès à l’eau et gagner dès le départ l’adhésion au projet de la population locale. Il fallait donc montrer le plus tôt possible le changement dans la vie de tous les jours par un développement humain réussi.

Il y avait trois grandes étapes : la première était l’irrigation nécessaire aux cultures afin d’améliorer dès la première récolte de riz la nourriture quotidienne de la population. En même temps, une école et un dispensaire étaient créés pour donner enseignement – avec un jardin potager entretenu par les enfants – et soins.

La deuxième étape était commencée en même temps que la première, mais elle nécessitait plus de temps pour donner des résultats. Il s’agissait, par exemple, de former des jeunes qui pourraient développer l’agriculture, ou devenir infirmiers ou professeurs. Après une première formation sur place, les meilleurs avaient une bourse pour aller se perfectionner en Thaïlande.

Et la troisième étape, commencée également dès le début, consistait à planter ce qui ne produirait pas immédiatement des récoltes, mais qui pourrait, dans un avenir pas trop lointain, rapporter au village un revenu grâce à l’exportation d’une partie de la production. Je me souviens des semis de macadamiers. Il leur faudrait environ huit années pour produire des noix qui se vendaient à un bon prix, et il le fallait pour contrebalancer les revenus tirés précédemment du pavot.

A la fin ce très brillant exposé dont nous avons vu les réalisations tangibles dans le village, je n’ai jamais oublié la magnifique conclusion de cette brillante Thaïlandaise. Elle disait avec un grand sourire : nous pouvons faire mieux, plus vite et moins cher (sous-entendu que tous les autres projets occidentaux de développement dans le monde).

Je n’ai jamais oublié… En fait, ces magnifiques résultats venaient, en partie, du bénévolat. Le roi thaïlandais Rama IX avait décidé depuis longtemps de se mettre à l’ouvrage et de superviser le développement des villages les plus pauvres et les plus reculés de son royaume, en commençant par des projets simples, contrôlés par lui-même (pour être sûr qu’ils ne soient pas abandonnés et ne ressemblent pas aux promesses des dirigeants français actuels) et réalisés souvent par des bénévoles (docteurs, ingénieurs…) avec l’aide de l’armée pour la logistique, chacun étant fier de participer à la réussite d’un projet royal. C’est cet enthousiasme qui donnait de magnifiques résultats…

C’est là que j’ai vu – enfin – un projet d’aide au développement réussi parce qu’il était proche de la population nécessiteuse et qu’il était piloté par des personnes qui ne souhaitaient pas imposer leurs idées fumeuses, mais construire à partir du réel et avec les valeurs des habitants.

L’affaire pourrait s’arrêter là, mais l’ambassadeur de Thaïlande à Rangoun décida d’organiser une réunion car il recevait le Prince (qu’il me pardonne d’avoir oublié son nom) chargés de tous les projets de coopération voulus par le roi et qui était venu négocier avec la junte birmane la possibilité de recommencer dans un second village la réussite que nous avions visitée. Je fus invité à cette réunion et retrouvais les participants à ces visites mémorables de réalisation en Birmanie de lutte contre la drogue. Il m’a semblé que dans les présents certains, dont je tairai les noms, ont paru davantage préoccupé par la rencontre avec un Prince que par la meilleure façon de développer de pauvres paysans.

Le Prince connaissait parfaitement ses dossiers et travaillait avec une grande compétence pour faire en sorte que les projets dont il était chargé soient de véritables succès. Or c’était l’époque où toute coopération avec les militaires birmans devait être repoussée par les Occidentaux. Avaient été invitées à la réunion l’ambassadrice de Grande-Bretagne et la Chargée d’affaires des Etats-Unis. La première au moins faisait son travail, même si elle était tellement partisane qu’elle déviait souvent d’une route claire et propre. La seconde était plutôt du genre inutile qui considérait que son titre et son rang devait suffire à cacher sa nullité.. Mais quand on n’est pas au courant des vrais problèmes de la réalité, il vaut mieux se taire et écouter pour commencer à s’instruire. Car lorsqu’il s’agit de lutter contre la drogue et pour le développement, toute bonne volonté est bonne à prendre et une coopération honnête ne peut faire de mal à personne sans oublier jamais que l’amélioration des conditions de vie des populations pauvres est absolument prioritaire (ce qu’en aucun cas les sanctions ne peuvent apporter).

Ces deux Occidentales pensaient sans doute qu’il leur serait facile de prendre en faux le Thaïlandais de haut rang (et pas seulement par son titre) et qui avait, en de multiples occasions, travaillé sur le terrain et pas seulement dans son pays.

Je me souviens d’une altercation au sujet de la situation de la lutte contre la drogue en Colombie car comme chacun sait, les Etats-Unis avaient depuis de nombreuses années des actions anti-drogue en Colombie, même s’ils affichaient un mépris pour les actions menées par les Thaïlandais avec le gouvernement birman. Le Prince thaï interrogea les deux diplomates sur le budget alloué par les Etats-Unis pour la lutte contre la drogue en Colombie. Devant l’absence de réponse, le Prince indiqua qu’il avait effectué un voyage d’études en Colombie et c’est lui qui donna les précisions nécessaires pour comprendre les efforts des Etats-Unis en Colombie. Et le Prince – sans doute exaspéré, sans le montrer, par la mauvaise foi de ses interlocutrices et poseuses qu’il avait en face de lui -, leur dit qu’elles pouvaient lui donner ces sommes astronomiques (plusieurs milliards de dollars) et qu’il pourrait obtenir de meilleurs résultats : plus vite, moins cher et mieux…

Un très grand souvenir car les Thaïlandais montraient qu’ils savaient respecter leurs voisins et leur apporter de l’aide, tout simplement parce qu’ils étaient voisins et frères. Et leur faisant face, il y avait l’Occident imbu de lui-même et sûr de ses certitudes d’un autre âge. Je n’ai pas oublié. Ce sont les Thaïlandais qui avaient entièrement raison et l’échec des Occidentaux est de plus en plus patent, dans ce domaine comme dans tant d’autres.

Ecrit en novembre 2024

Aéroport de Rangoun : une pin-up américaine

Peut-être l’ai-je déjà dit ? Quand les Occidentaux décidèrent leur vague de sanctions contre la Birmanie, ils avaient deux possibilités. Pour les Américains, il fallait supprimer les ambassadeurs – un chargé d’affaires suffirait -. Pour les Européens, il fallait supprimer les attachés de défense, pour garder les postes d’ambassadeur.

En France, ces derniers permettent de caser un copain du pouvoir et de lui donner un bon salaire et de bonnes indemnités. Les Américains, au contraire, ont une meilleure vision. Dans un pays dirigé par des militaires, les attachés de défense sont primordiaux et les ambassadeurs inutiles. Les militaires birmans rencontraient très souvent et très aisément tous les militaires. Quant aux diplomates, surtout occidentaux, ils étaient plutôt considérés comme inutiles.

Les Etats-Unis nommèrent non pas un attaché de défense, mais trois – terre, mer, air – pour suivre les affaires birmanes. Pour la politique, un très bon conseiller peut suffire. Et ce « conseiller » américain, à Rangoun, était brillant. Je le connaissais pour l’avoir rencontré par hasard lorsque la nouvelle chargée d’affaires américaine demanda à rencontrer mon ambassadeur. Généralement, ces premières entrevues se font en tête à tête, mais puisque la nouvelle chargée d’affaires voulait être accompagnée, mon ambassadeur me demanda d’être présent. Et cette pauvre Américaine, qui semblait ne même pas savoir pourquoi elle était là, commença à réciter une fiche que la Birmanie qu’elle avait apprise par coeur. L’horreur ! Du genre : comme vous savez, la Birmanie est dirigée par une junte !

J’avais classé la bonne femme dans la catégorie des inutiles à ne pas revoir, mais je l’ai retrouvée un beau matin à l’aéroport de Rangoun. Je rentrais d’un voyage en Thaïlande et je pris donc la file réservée aux diplomates pour le contrôle des frontières. C’était très simple, très rapide, et même dans les autres files d’attente les touristes n’étaient pas assez nombreux pour faire de longues queues.

En plus, pour les ambassadeurs qui le souhaitaient – c’était le cas du mien – il était simple de demander l’ouverture d’un salon d’honneur qui permettait d’éviter toute formalité de douane et dont la facture était payée par l’ambassade !

Pour la chargée d’affaires des Etats-Unis, toutes ces facilités étaient superflues, destinées aux crétins du monde entier, mais certainement pas à la représentante de la plus importante démocratie du monde. Une arrivée spéciale avait été négociée : la chargée d’affaires devait être accueillie à sa descente d’avion par sa cohorte de gardes du corps, puis le cortège était autorisé à traverser l’aérogare sans s’arrêter à aucun guichet. Et au milieu de cet ensemble de stupidités destinées à épater la galerie, la chargée d’affaires avançait, à son retour de vacances en Thaïlande, sans aucune vergogne, affublée d’un short vert pomme et d’un chemisier rose-bonbon, ou le contraire.

Elle semblait dire, sans aucune décence ni aucun respect : je représente la première puissance du monde et je fais ce que je veux… Laissez-moi passer, vous les ploucs, vous les manants…

Ecrit en novembre 2024

LE COMITE INTERNATIONAL DE LA CROIX ROUGE

A Rangoun, j’ai eu de nombreux contacts avec les représentants du Comité international de la Croix rouge, qui tentaient, comme d’autres dont la France faisait partie, de faire évoluer les « choses ».

Le N° 2 du CICR était Français. A l’issue de son séjour en Birmanie, il fut nommé à Cuba pour tenter d’agir, en particulier, sur tous les problèmes causés par l’existence de la base américaine de Guantanamo, et sur toutes les souffrances imposées par les autorités des Etats-Unis.

On sait qu’en 2006, par exemple, le Président George W. BUSH a annoncé qu’il voulait que les détenus soient rapatriés ou jugés… En 2008, Barack OBAMA a annoncé, pour sa part, son intention de fermer le camp… Aujourd’hui, l’affaire n’est toujours pas réglée et ces présidents ont fait de la « com » sans avoir le courage d’agir !

Ils ne sont pas les seuls, hélas !

Ecrit en novembre 2025 

Un grand monsieur : l’ambassadeur de l’Inde

Pendant mon séjour à Rangoun, les Etats-Unis ont décidé d’accabler le peuple birman de nouvelles sanctions, sous prétexte de gêner la junte au pouvoir, alors qu’au bout du compte c’est toujours le peuple qui paie la facture.

Du jour au lendemain, le gouvernement américain décida, seul dans son coin et sans consulter personne, d’interdire tous les paiements en dollars faits en Birmanie ou dans le monde entier à destination de la Birmanie.

Ils pensaient, ces malheureux égoïstes, pouvoir bloquer (presque) tout. En effet, une très grande partie des échanges internationaux se faisaient en dollars américains et tous ces échanges ne pouvaient que passer, à un moment ou à un autre, par les Etats-Unis, en raison du système SWIFT contrôlé par les Américains.

Par exemple, mon salaire, était versé en euro sur mon compte bancaire français. Pour avoir de l’argent à Rangoun, il fallait un virement en dollars car la Birmanie ne reconnaissait pas l’euro et donc je ne pouvais disposer que de deux comptes bancaires : l’un en dollars, le second en kyats, monnaie locale, que je ne pouvais obtenir qu’à partir de mon compte en dollars.

L’ambassade suivait la même filière (unique) pour disposer de fonds à Rangoun. La banque française convertissait les euros en dollars et le virement partait, par SWIFT, aux Etats-Unis, qui pouvait arrêter toute transaction à destination de la Birmanie.

Imaginez un instant la pagaille (ce mot est faible) créée par les autorités américaines. Non seulement les ambassades ne pouvaient plus recevoir le moindre centime pour fonctionner, mais les touristes étaient bloqués, ne pouvant honorés leurs diverses dépenses. Les autorités américaines n’avaient rien prévu. Elles voulaient gêner le « monde » et avaient réussi leur coup.

Aucune annonce préalable, aucune concertation ! Surprise, puis mécontentement et colère se développèrent rapidement. L’ambassade des Etats-Unis annonça une réunion des chefs de poste pour expliquer la position américaine. Mais, de cette position, tout le monde se moquait. Ce qui était attendu; c’était une solution aux problèmes créés, sans le moindre respect devant prévaloir dans les relations diplomatiques.

Mon ambassadeur décida de ne pas se rendre à cette réunion et de m’y envoyer. Il avait la fâcheuse habitude d’oublier sa position dès qu’il sentait un problème sur le point d’arriver et de mettre en cause sa responsabilité.

La Chargée d’affaires des Etats-Unis n’eut même pas le courage de présider cette réunion (de crise). Elle préféra sans doute regarder sa garde-robe fluo (1) et de demander, pas même au N°2 de son ambassade, mais à son conseiller économique, de recevoir les « invités » et de répondre à leurs interrogations…

Ce fut un fiasco comme j’en ai rarement vu. Le conseiller avait été envoyé au casse-pipe. Il se lança dans du baratin (MACRON avant l’heure) et parla pour ne rien dire, semblant même découvrir le(s) problème(s).

Mais heureusement, dans l’assemblée, était venu l’ambassadeur de l’Inde. Il prit rapidement la parole pour expliquer les problèmes créés à la marche de son ambassade (en particulier pour le paiement du personnel local) et remettre à sa juste place d’incompétent le malheureux diplomate américain, envoyé uniquement pour la « com ».

La diatribe de l’ambassadeur de l’Inde fut sans appel. Il avait tout bon et les Etats-Unis tout faux. En y repensant, je crois qu’il faut ajouter cette magnifique « sortie » à la conférence donnée par l’ambassadeur de Singapour à l’Alliance française de Rangoun (2). Il est clair que ces deux expressions et prises de position – encore rares tellement elles allaient à l’encontre de l’occidentalisation obligée et généralisée voulue par les « dictateurs » des Etats-Unis et de l’Europe, incapables d’apercevoir, ne serait-ce qu’en un éclair de lucidité – que « leur » monde (celui qu’il s’était appropriée sans aucune autorisation ou bénédiction) avançait, grâce à eux, vers le néant.

Avez-vous deviné d’où est venue la solution ? Je reconnais avoir été très content de constater – une fois de plus – que les sanctions occidentales ne sont que de la « com » qui fait souffrir les peuples, même quand ils n’ont aucunement besoin de ces souffrances « démocratiques ».

La Chine et Singapour ont – sans rien dire – mis en oeuvre les solutions nécessaires. En une nuit, les problèmes voulus et créés par les Américains n’existaient plus !

  • Tous les paiements (des touristes en particulier) ont pu se faire partout en Birmanie sans que rien ne soit changé à la carte de crédit. En fait, toute transaction effectuée était considérée comme ayant été faite à Singapour. Plus aucun problème en Birmanie et il ne restait aux Etats-Unis qu’à inventer de nouvelles sanctions !
  • Pour les approvisionnements des ambassades et de leurs diplomates, la solution fut magnifique. Les autorités birmanes décidèrent que désormais la banque d’Etat reconnaissait l’euro comme monnaie officielle et qu’il était possible immédiatement d’ouvrir des comptes en euros.

Je me suis rendu immédiatement à la Banque centrale birmane pour ouvrir un compte en euros pour l’ambassade. Et je reçus (avec honneur) le compte EUR 001. Une fois cette « formalité » effectuée, j’ai demandé l’ouverture d’un second compte, à mon nom, pour lequel je reçu le N° EUR 002. Je n’ai fermé ce compte, à regret, que lors de mon départ de Birmanie.

Quel avantage avait ce compte ? C’est très simple et la simplicité est souvent la meilleure solution des problèmes. Toute transaction en euros n’a aucune raison de passer par les Etats-Unis pour y être contrôlée et interdite. En demandant à ma banque française de virer mon salaire sur mon compte en euros en Birmanie, le virement va, via la Banque centrale européenne, directement à Singapour et suivra tranquillement à Rangoun.

J’ai été vraiment content de voir, pour une fois, des sanctions idiotes être ridiculisées. En l’occurence par l’Asie, non pour le plaisir de ridiculiser, mais pour permettre au peuple de vivre (ou de survivre) normalement.

Tout cela est arrivé il y environ 20 ans. Les très intelligents Américains et les très intelligents Européens n’ont toujours pas compris que leur autoritarisme et leur dictature ne sont plus de mise. C’est la diplomatie qui doit reprendre peu à peu ses droits…

Ecrit en novembre 2025
1. Cf. chapitre plus haut "Aéroport de Rangoun : une pin-up américaine
2. Cf. Premier chapitre de ces souvenirs de Birmanie : "Asie du Sud-Est et Europe

La folie des sanctions

Les dirigeants européens, incapables de chercher par le dialogue et la diplomatie comment progresser dans une négociation – souvent nécessaire et difficile – et seulement désireux d’imposer leur façon de voir, se lancent parfois dans une frénésie de sanctions, les multipliant pour faire croire qu’ils font quelque chose. Quand arrêtera-t-on ces délires imposés par un pouvoir qui n’est souvent que communication mensongère ?

Dans le même train de sanctions ou d’opprobres que j’aimerais moi-même infliger en réponse à nos dirigeants, j’inclurais de nombreux journalistes qui ne cessent de répéter et de rabâcher les mêmes fadaises, remplies d’inexactitudes et de distorsions de la vérité. Pêcheurs au moins par omission…

A Rangoun arriva un matin un télégramme qui donnait les résultats d’une étude demandés par les eurocrates aux Etats membres pour évaluer les résultats concrets d’une sanction prise contre un certain nombre de généraux birmans. Il s’agissait de vérifier l’état des comptes bancaires ouverts par eux en Europe. J’ai lu avec délectation les résultats de cette vaste enquête qui avaient mobilisé des fonctionnaires un peu partout (pour quel coût ?). En France, il n’avait été découvert qu’un seul compte sur lequel il restait un solde d’une vingtaine d’euros.

Dès le début de l’aventure, je pensais que pas grand chose serait découvert car je n’avais jamais entendu parler d’un militaire birman ayant envie d’investir en Europe ou d’y passer ses vacances…

En écrivant ces lignes, je pense à une autre histoire de sanctions stupides. Un jour j’apprends qu’un membre de la junte a demandé à la France un visa de transit pour aller de Roissy à Orly où il devait prendre un avion afin de se rendre à Genève et de participer à une réunion de l’Organisation internationale du travail consacrée à l’amélioration de la situation des travailleurs en Birmanie.

Dieu sait qu’il y avait des progrès à faire ! Mais Dieu est bien trop souvent silencieux et pour délivrer un visa, même de transit, à un membre de la junte, il fallait l’accord des pays membres de l’Union européenne. Et la Grande-Bretagne s’y est opposée. J’ai essayé de convaincre l’ambassadrice de Grande-Bretagne qui ne voulut pas en démordre… Le militaire birman a dû changer ses vols pour rejoindre Genève !

Comme vous imaginez, tout cela ne pouvait faciliter l’atmosphère qui entourait les négociations. En outre, cela montrait à la junte que le poids de la France n’existait même plus pour faire la différence entre un voyage de tourisme et une réunion internationale de travail.

Pour poursuivre sur ces sanctions folles, il me revient cette autre histoire malheureuse, faisant partie de celles qui font du mal pour le plaisir de faire du mal.

J’étais chargé de mettre à jour la liste des membres de la junte, ce qui était comparable à un remaniement ministériel et qui avait une incidence sur les « receveurs » de sanctions. Un jour, il y eut une demande de visa vint pour un militaire qui devait transiter par Paris. Il ne s’agissait pas d’un voyage touristique, mais de travail. Je dus lui faire savoir que le visa diplomatique ne pouvait lui être délivré puisque son nom figurait sur la liste européenne des « interdits ».

Je demandai au diplomate venu récupérer le passeport pourquoi cette demande avait été faite puisqu’il savait que le visa serait refusé, la liste européenne étant accessible à tout le monde car publié officiellement. La réponse fut simple : la diplomatie birmane n’avait pas la liste…

Le diplomate me dit que, s’ils avaient connu ce problème, le visa n’aurait pas été demandé ! Il rentra au ministère des affaires étrangères avec une liste à jour et je lui ai demandé de m’appeler si par hasard il avait un nouveau problème de ce genre.

Une des grandes erreurs des « spécialistes », c’est de croire que tout le monde dispose de la totalité des informations qu’eux-mêmes possèdent. Or ce n’est pas ainsi que fonctionnent, les pays « pauvres ».

Ecrit en novembre 2025