INTRODUCTION du 1er mars 2025
La France et la Chine. La Chine et la France. Deux très grands pays, deux très grandes histoires. Après mes sept années passées en Thaïlande (1968-1975), c’est, en Asie, la Chine que j’avais envie de découvrir.
A de nombreux égards, nos deux pays étaient, à cette époque si proche, comparables en grandeur. Non par l’étendue du territoire, mais par les immenses cultures qu’ils avaient, dans l’histoire, données au monde.
Rien n’est parfait, ni personne. Mais quand je regarde l’évolution de la France et celle de la Chine depuis mon arrivée à Pékin en 1981 jusqu’à aujourd’hui, c’est-à-dire en moins d’un demi-siècle, je suis ébloui par le développement économique de la Chine (sans le juger dans ses choix) et le déclin de la France dans un sous-développement accéléré (pas seulement économique). Le pays qui était au sommet est maintenant à la poubelle, et celui qui sortait du moyen-âge est parvenu au sommet.
La Chine ! Un pays magnifique (et je n’ai pas tout vu, loin de là), une population accueillante, intelligente et laborieuse… Est-ce que tout est parfait ? Certainement pas ! Mais j’ai admiré le développement qui permet à chacun de ne plus connaître la faim et de voir améliorer son niveau de vie, non pas avec des subsides du gouvernement, mais par l’étude, la santé et le travail. Dans l’histoire, les Chinois ont tellement inventés, découverts… Plus libres qu’ils ne furent (même si, comme partout, il reste beaucoup de progrès à faire), les Chinois continuent leur route, leur histoire…
J’ai aimé la Chine, j’aime la Chine. J’ai un immense respect pour son peuple qui, comme le peuple français, a tant souffert. J’ai un immense respect pour une immense histoire que j’ai vue (un petit peu) dans les musées et les monuments que j’ai pu visités, à Wuhan, à Xian, à Pékin…
A chaque occasion, après mon départ de Chine, j’ai aimé travailler avec les ambassades de Chine, au Protocole à Paris comme en Birmanie. Il était toujours possible d’améliorer les relations bilatérales et ainsi de travailler pour la paix dans le monde.
Je pense qu’un jour la Chine sera la plus grande puissance du monde. Je souhaite qu’à l’intérieur du pays les dirigeants recherchent les meilleurs moyens pour améliorer le sort du plus grand nombre (de tous, si possible), dans tous les domaines. Je souhaite qu’à l’extérieur, la Chine continue à rechercher sans relâche des solutions équitables aux inévitables problèmes et qu’elle continue à ne jamais se lancer sur le chemin de la guerre. Les dirigeants américains ont montré que l’abus d’hégémonie dont ils ont fait preuve à engendrer des guerres, leurs guerres, trop nombreuses, comme l’avait fait aussi l’Union soviétique.
Il faut que chaque peuple retrouve dans son histoire ses grands hommes : Charles de GAULLE pour la France, CHOU En Lai pour la Chine, le général EISENHOWER pour les Etats-Unis… Tous ont voulu respecter l’intégrité de leur pays et développer leur indépendance.
En fait, je souhaite que la Chine montre au monde entier, et donc à l’Occident, une route plus juste vers l’avenir, pour tous…
INTRODUCTION SPECIALE au sujet d’un livre de Claude MARTIN, du 28 février 2025
Il se trouve que j’ai eu l’occasion de livre les Mémoires de Claude MARTIN lorsque je commençais à écrire quelques-uns de mes souvenirs « chinois ». Pour que les choses soient claires, j’avais à Pékin, le plus souvent, du respect pour cet homme car, vous le verrez, il était honnête (ce qui peut être rare) et me faisait confiance, conscient qu’il était que le consulat tournait dans l’honnêteté et qu’il n’avait, ainsi, pas besoin de tout contrôler car il préférait, presque exclusivement, s’occuper de ce qu’il pensait être la « grande » politique.
Je reconnais que j’ai été obligé de changer d’avis en lisant ses mémoires. Dans tous les dossiers dont il parle, la vérité est tordue, comme elle l’est sans doute dans un grand oral d’énarque puisque le seul but est de paraître un « génie génial », même en mentant et en trichant.
Alors, je n’ai pas accepté la version de plusieurs affaires retentissantes. La sienne n’est basée que sur le vent (l’énarchie comme éolienne). Même responsable, il ne se considère jamais comme coupable (rappelant le malheureux Laurent FABIUS). Et je rends bien souvent un grand hommage à Charles MALO qui, ayant tout compris, a ordonné à Claude MARTIN de ne plus intervenir au sujet des dossiers des droits de l’homme et de me laisser trouver, avec son aide à lui, l’ambassadeur, les meilleurs moyens d’obtenir des résultats avec nos interlocuteurs chinois.
Charles MALO, mon second ambassadeur, m’a ainsi aidé à résoudre tous – je dis bien tous – les dossiers « droits de l’homme » qui avaient été en attente depuis trop longtemps, puisque, avant mon arrivée, Claude MARTIN n’avait rien fait d’autre que compliquer les choses à tel point que les autorités chinoises ne voulaient même plus parler de certains cas.
Mon premier ambassadeur, Claude CHAYET, m’a aidé à remettre à flot le consulat qui avait été délaissé pendant des années.
Mon immense respect, et mon immense reconnaissance vont à ces deux très grands ambassadeurs. Ni l’un ni l’autre n’ont été nommés à la dignité d’ambassadeur de France. Claude MARTIN, lui, l’a été ! Ils le méritaient pourtant, tellement plus ! Mais les nominations incongrues à des postes prestigieux ne manquent pas dans un pays à la dérive !
Au moins une fois dans une vie, il faut dire le nom de ceux qui doivent être chassés du temple. Claude MARTIN en fait partie ! Et je n’accepterais une nouvelle lecture de son livre, s’il avait le courage de le refaire, que s’il rétablissait enfin la vérité en prenant par exemple en compte l’existence et le travail de toute la section consulaire.
Il ne peut être fier, car il déshonore, dans ses mémoires, le Quai d’Orsay et la dignité d’ambassadeur de France.
Parmi les grands événements que nous avons vécu à Pékin, je peux pour ma part n’en retenir qu’un seul, même pas mentionné dans ces mémoires : Raymond RATILLON. C’est sans doute parce que Claude MARTIN n’avait rien fait pour aider à sa libération avant mon arrivée. Pour moi, au contraire, Raymond RATILLON, à lui tout seul, est la justification de mon passage en Chine et il représente un immense honneur pour la France. Il paraît peut-être que j’étais son « étoile » dans ses jours de grande tristesse, comme il me l’a écrit, mais en fait il était mon guide.
Rassurez-vous ! Je sais déjà que Claude MARTIN ne peut pas comprendre.
LISTE DES PARAGRAPHES
- La section consulaire de l’ambassade – Page 6
- Premier déplacement en Chine – Page 9
- Plusieurs autres visites à Shanghai – Page 11
- Les magasins de l’amitié – Page 13
- Pékin 1981-1984 : « Ayi » et cuisinier – Page 15
- Un très grand hommage à Raymond RATILLON – Page 18
- DENG Xiao Ping et Jimmy CARTER – Page 31
- Décès de Pierre CARDIN (décembre 2020) – Page 33
- L’Alliance française en Chine – Page 34
- « Activités » de l’ambassade soviétique en Chine – Page 36
- Pékin 1981-1984 : Claude MARTIN – Page 37
- Visite du Président GISCARD d’ESTAING en Chine – Page 38
- Concerts de Jean-Michel JARRE à Pékin et Shanghai – Page 41
- Carmen à Pékin – Page 45
- « L’équipe que j’animais… » – Page 47
- L’affaire LI Shuang – Emmanuel BELLEFROID – Page 48
- Manuel LUCBERT – Page 53
- WANG Keping – Page 55
- Louis MERMAZ et le Prince SIHANOUK – Page 57
- Visite d’Etat de François MITTERRAND et encore LI Shuang – Page 60
- Bernard BOURSICOT – Page 65
- Affaire SHI Peipu – Page 67
- M. CAI, interprète à l’ambassade – Page 71
- Interprètes au consulat : M. WANG, M. MEI et Mme WANG – Page 73
- Hommage au comptable de la section consulaire – Page 76
- Hommage au personnel féminin de la section consulaire – Page 81
- Jean-François NOUGAREDE – Page 82
- Pour une nouvelle ambassade à Pékin – Page 88
- La direction d’Asie au Quai d’Orsay – Page 92
- La compagnie TOTAL en Chine – Page 93
- Yves PALIERNE – Faux papiers et immigration clandestine – Page 95
- Visite de LI Peng en France – Page 97
- Passage éclair de François HOLLANDE en Chine – Page 102
- Conclusions au sujet des « Mémoires d’un ambassadeur », de Claude MARTIN – Page 103
- « Une quantité de cerveaux commençaient à fonctionner… » – Page 105
- « Servir la Chine » – Le docteur George WU – Page 108
- Mission à Urumqi – Page 111
- Claude CHAYET, Ambassadeur – Page 113
- Charles MALO, Ambassadeur – Page 114
- La route de la soie… L’Asie et l’Europe – Page 116
- Ambassadeurs de France à Oulan-Bator – Page 117
- Visite d’Etat du Président Ronald REAGAN – Page 121
- Biens placés en dépôt à la Légation de France à Pékin – Page 122
- Appartements des agents de l’ambassade – Page 125
- Visite à Xian – Page 127
1. La section consulaire de l’ambassade
Je me souviens de mon arrivée à Pékin, un soir de septembre 1981. Je vois encore ces tristes couleurs dominantes de ce Pékin d’antan : noir, vert kaki, gris anthracite et bleu marine… Et tout le monde en pantalon, les jupes n’étant autorisées à cette époque qu’à partir du 1er mai, pour les mois d’été !
Il y avait tellement de travail à la section consulaire de l’ambassade dont j’avais la charge que j’ai vraiment cru, au début, que je n’arriverais pas à remettre en ordre de marche et à niveau tous les services : visas, état civil, comptabilité, immatriculation… et surtout l’administration de l’ensemble de la communauté française vivant en Chine (sauf la petite partie territoriale de cet immense pays qui dépendait de notre consulat à Shanghai).
En fait, avant de quitter Paris, j’étais passé à la Direction du Personnel du Ministère des Affaires étrangères. On m’avait seulement dit, sans m’en expliquer les raisons, que l’ensemble des agents français de la section consulaire serait muté dans les six mois. En arrivant à Pékin, j’ai découvert ce que personne n’avait eu le courage de me dire : plus rien ne fonctionnait normalement, sauf peut-être les visas car le gros du travail était fait par nos employés chinois qui, eux, n’avaient pas peur de travailler. Mais, dans les autres services, le retard accumulé défiait l’imaginable !
Avec l’aide de l’Ambassadeur, Claude CHAYET, nous avons étudié l’ampleur du désastre. Heureusement, ce qui avait été annoncé a été réalisé : tous les fonctionnaires français en poste à la section consulaire ont été mutés et du sang neuf est arrivé. Cela n’a pas été sans mal !
Il me semblait en effet tout à fait indispensable de recevoir de Paris comme principal adjoint une personne connaissant bien les affaires consulaires, c’est-à-dire un adjoint de chancellerie ayant fait ses preuves dans des postes difficiles.
La Direction du Personnel ne souhaitait pas envisager le problème sous cet angle ! D’accord pour changer tous les agents puisque plus rien ne fonctionne, mais laissez-nous vous envoyer qui nous voulons ! Un télégramme annonça donc un jour que le Département (c’est-à-dire le Ministère) avait choisi de nommer à la section consulaire de Pékin une contractuelle qui occupait alors, quelque part dans le monde, un poste d’attaché de presse ! Rares étaient à l’époque les agents non titulaires dans les ambassades et donc il fallait être fortement pistonné pour obtenir un des rares postes possibles.
Fort probablement, certaines de ces personnes devaient avoir des qualités. Mais il était certain que je ne pouvais, vu le délabrement de toute la section consulaire, prendre le moindre risque. J’ai donc demandé à mon Ambassadeur de refuser la proposition et de rappeler notre demande de recevoir à Pékin une personne d’expérience connaissant bien les affaires consulaires. Claude CHAYET a accepté ma demande. Il avait bien pris connaissance des problèmes et venait dans mon bureau tous les jours pour faire le point du redressement de la situation.
Je n’avais pas imaginé le télégramme que nous avons reçu quelques jours plus tard. Le Département proposait une seconde fois la même candidature ! L’Ambassadeur m’a indiqué que dans ce cas d’une même proposition refaite par le Département, on ne pouvait refuser. C’est pourtant ce que je lui ai demandé de faire et il a finalement accepté. Grâce lui soit rendue car il fallait faire savoir que nous tentions avec difficulté non pas de promouvoir une pistonnée avide de découvrir la Chine, mais de remettre en ordre un des services de l’Etat à l’étranger !
Je raconte cette histoire pour montrer quelques-unes des raisons pour lesquelles l’administration marche parfois bien mal. Vu de Paris, il ne s’agissait pas d’aider une ambassade à faire correctement son travail, mais de donner satisfaction à un personnage sans doute haut placé qui harcelait probablement la Direction du Personnel et le cabinet du Ministre pour que sa pistonnée soit casée !
Notre ténacité – pour une fois – a payé ! Le Département a renoncé à sa candidature et a proposé – pour ne pas perdre complètement la face ! – de nommer une jeune adjointe de chancellerie, qui venait de réussir le concours et qui avait auparavant travaillé dans le secteur privé. Elle n’avait donc pas de formation particulière dans les affaires consulaires, mais son travail antérieur devait lui permettre de s’adapter rapidement à ses nouvelles fonctions, ce qui fut parfaitement le cas et elle a su, avec efficacité, intelligence et dynamisme, apporter une contribution inestimable au rattrapage de l’énorme retard à rattraper.
Comme vous le savez sans doute, dans l’administration les agents sont payés de la même façon à la fin du mois, que le travail soit fait ou non et qu’il soit bien ou mal fait. Il serait urgent de changer cette stupide façon de procéder !
Toujours avec l’aide compétente et bienveillante de notre Ambassadeur, nous avons passé le temps qu’il fallait pour former tous les nouveaux arrivés de la section consulaire. Au bout du compte et de nos efforts à tous, nous avions une magnifique équipe, capable de répondre aux problèmes – nombreux – que nous rencontrions chaque jour.
Ecrit en juin 2019
2. Premier déplacement en Chine
C’est une histoire qui peut paraître, plus de quarante années plus tard, incroyable. Et pourtant !
Arrivé seul à Pékin à l’automne 1978, je devais, pour mon premier voyage, aller chercher ma famille qui se trouvait en Thaïlande. A l’époque, on ne pouvait réserver sa place d’avion que pour la première partie du trajet. Dès qu’il y avait une correspondance, il fallait réserver sa place à l’aéroport de l’escale.
Mon premier vol allait de Pékin à Shanghai. J’avais demandé à notre consul à Shanghai de venir m’attendre à l’aéroport pour m’aider à réserver la suite de mon trajet : Shanghai – Hong Kong.
Nous avons fait la queue au guichet des réservations où se tenait un préposé muni d’un grand cahier, d’un crayon et d’une gomme. A mon tour, ce « spécialiste » a tourné les pages et m’a annoncé qu’il était désolé, mais que le vol Shanghai – Hong Kong du lendemain avait été réquisitionné car des militaires de haut rang devaient voyager.
A cette époque, il fallait obtenir un laissez-passer pour voyager à l’intérieur de la Chine. Le mien me donnait droit à une escale de 24 heures à Shanghai, mais pas davantage. J’ai donc indiqué ce problème. Très courtoisement, il m’indiqua qu’il pouvait facilement le résoudre en prolongeant mon laissez-passer et en m’invitant à passer cette journée imprévue dans la ville de Suzhou. Je n’avais, m’expliqua-t-il, aucun souci à me faire. A l’arrivée du train en gare de Suzhou, je n’aurais pas encore mis le pied sur le quai qu’une personne s’avancerait vers moi et me demanderait « Vous êtes M. Petit ? ». Ce serait le guide qui m’accompagnerait toute la journée.
J’ai passé une journée merveilleuse car la ville de Suzhou est considérée dans un dicton chinois comme un paradis sur terre. Et la ville et ses nombreux jardins sont certes magnifiques.
A l’heure du déjeuner, mon guide m’a emmené dans un restaurant où il a commandé mon menu. J’aurais souhaité déjeuner avec lui, mais c’était alors interdit et je n’ai pas oublié mon regret de n’avoir pu remercier sa disponibilité et sa gentillesse. Je ne l’ai pas oublié.
Mon premier voyage s’est terminé sans encombre, mais une image me reste encore en mémoire. Au retour, la famille, dont deux très jeunes enfants, faisait escale à Canton en attendant un vol pour Pékin. Je nous revois dans cet aéroport, assis par terre, car il n’y avait rien d’autre, au pied d’une grande décoration murale où Mao Tse Toung était représenté entouré d’ouvriers et de paysans.
Ecrit en novembre 2023
3. Plusieurs autres visites à Shanghai
C’était peut-être ma seconde visite à Shanghai. La secrétaire du consulat me proposa de faire un tour de la ville au volant de sa petite Renault.
J’ai oublié son nom – qu’elle me pardonne ! – mais je garde une mémoire vive de ce parcours dans les grandes artères de Shanghai, ville qui était loin, à l’époque, d’être ce qu’elle est devenue aujourd’hui.
J’ignore le nombre de millions d’habitants qui habitaient Shanghai. J’ignore tout autant le nombre de vélos que possédaient ces habitants. Mais je me revois dans cette petite Renault, roulant à côté d’une mer de vélos et croyant qu’un funeste accident allait se produire d’une seconde à l’autre.
Car ma chère conductrice me racontait son histoire qui était aussi une petite partie de celle de la ville. Elle était venue habiter dans la légation française avec ses parents et y avait passé sa jeunesse. Elle connaissait toutes les rues, bordées de platanes, et de temps en temps un souvenir d’un autre âge jaillissait. L’un m’a beaucoup frappé lorsque, soudain toute rajeunie, elle me montra un hôtel en me disant : « C’est ici qu’eut lieu le bal des débutantes lorsque j’eus dix-huit ans, et j’y participai ». Vous imaginez le Shanghai de l’histoire, le Shanghai de Malraux, le Shanghai du présent…
Pour se reposer de tous les vélos et de tous les souvenirs, nous allâmes dans ce que ma conductrice considérait comme le meilleur restaurant de pâtes à Shanghai. Si vous le retrouvez, allez-y. Inoubliable ! Il était plein tous les jours et les nouilles fraîches voisinaient avec les raviolis chinois… Un immense délice !
Après cette visite que j’ai vraiment aimée car elle mêlait histoire et présent, je veux rappeler une autre visite à Shanghai avec mon ambassadeur Charles MALO. Nous sommes allés dîner dans le plus grand hôtel de la ville (à cette époque), construit sans doute avec l’aide des Soviétiques : architecture carrée et immenses salles. Nous nous sommes retrouvés seuls dans la salle à manger, sans doute prévue pour un plenum du parti, avec une nuée de serveurs et serveuses qui voulaient tout faire pour nous être agréables, mais auxquels nous ne demandions rien de spécial ! Qui aurait pu penser que seulement quelques années plus tard, Shanghai serait, de nouveau, une des plus grandes métropoles mondiales.
J’écris « de nouveau » car je repense à ma première guide dans cette ville. Elle m’avait emmené sur le Bund, au bord du Huangpu. Ce quartier était resté comme il était au temps de sa splendeur dans les années 30, rivalisant avec des villes comme Chicago…
Sur le Bund, j’ai vu l’immeuble de la Banque de l’Indochine et de Suez. Les banquiers avaient fui avec l’arrivée des communistes, mais les locaux n’avaient pas été nationalisés. Ils étaient vides et gardés par du personnel. Des années plus tard, lorsque la Banque de l’Indochine négocia pour revenir s’installer en Chine, les banquiers demandèrent des nouvelles de leur immeuble sur le Bund. Et ils eurent droit à cette réponse, dans laquelle je trouve l’esprit de répartie des Chinois : « Nous n’avons jamais pris cet immeuble. C’est vous qui êtes partis ! »
Je suis repassé à Shanghai peu de temps avant mon départ de Chine, en 1984. J’étais dans un hôtel flambant neuf, dans cette ville qui avait commencé son extraordinaire développement. Le matin, avant de partir, la personne de l’accueil me demanda d’attendre une minute. Elle pianota sur son ordinateur et l’imprimante sortit ma facture… C’est là que, pour la première fois, j’ai vu l’informatique en marche…
Les années ont passé et je ne pensais pas revoir un jour Shanghai. Pourtant, j’eus cette occasion en accompagnant le Président Jacques CHIRAC en Chine en 1997. Dans le programme était prévu une visite de la zone moderne de Pudong, et en particulier une vue de l’ensemble de la ville du sommet du plus élevé gratte-ciel de celle qui était devenu une mégapole…
Quel contraste, en seulement une vie !
Ecrit en janvier 2025
4. Les magasins de l’amitié
A mon arrivée à Pékin en 1981, seuls deux magasins étaient accessibles aux étrangers et réservés pour eux. Ils étaient appelés « magasins de l’amitié » (« yoyi »). Le plus grand était situé assez près de la place Tian An Men, le plus petit dans le quartier des ambassades, à San Li Tun.
Ces deux « yoyi » étaient en fait les seules possibilités pour les étrangers de faire un brin de marché : viande et poisson en quantités limitées, fruits et légumes : les carottes et les pommes de terre étaient présentes toute l’année; le reste dépendait des saisons et des arrivages plus ou moins insolites. C’est ainsi qu’il y eut une période caviar. Dans les échanges commerciaux avec la Russie, la Chine avait reçu un « wagon » de caviar. Il fut mis en vente au « grand yoyi » et nous pouvions donc acheter du caviar au poids, pris à la louche dans un grand récipient et pesé sur une balance semi-automatique…
Les Chinois étaient conscients des insuffisances des approvisionnements de ces magasins pour diplomates et étrangers, qui étaient pourtant des privilégiés par rapport au peuple chinois dans son ensemble ! Les autorités, pour pallier en partie à ces imperfections, autorisaient toutes les importations pour les diplomates. L’Ambassade de France avait donc à Hong Kong un certain nombre de fournisseurs, dont des supermarchés, où nous faisions régulièrement des commandes qui étaient livrées par le train. Il fallait voir l’arrivée des marchandises et leur répartition dans la cour de l’ambassade ! Les boîtes de pâté ou les bocaux de cornichons se mélangeaient aux couches et aux petits pots pour bébés !
Je me souviens d’ailleurs d’avoir parlé un jour avec les autorités chinoises responsables pour expliquer qu’il serait sans doute plus simple d’approvisionner les « yoyis », pour commencer avec des produits qui ne périment pas rapidement, comme les couches pour bébés, plutôt qu’autoriser chaque ambassade à importer. Bonne note a été prise de ma remarque, mais à cette époque les changements en Chine n’étaient pas très rapides et il y en avait tellement à faire !
Une autre anecdote me revient en mémoire. Il fallait trouver un manteau d’hiver pour notre fille car venant de Panama où il faisait 30° tous les jours de l’année, nous n’avions rien. Les « yoyis » venaient d’être approvisionnés, mais en une seule taille, le 42 ! Absolument rien pour les enfants. Il nous a donc fallu faire venir le manteau de France.
Les autorités chinoises du régime communiste avaient un sens inné de la hiérarchie. Il manquait souvent beaucoup pour l’approvisionnement quotidien, mais si le magasin était quasiment vide, cela ne voulait pas forcément dire qu’il n’y avait rien. Dans les arrière-boutiques, les cuisiniers des ambassadeurs avaient priorité pour les viandes et légumes disponibles, suivis par les cuisiniers des conseillers, puis ceux des consuls… Le socialisme à la chinoise nous a permis de ne jamais manquer de rien, même si les choix n’étaient pas excessifs. Mais n’est-ce pas mieux ainsi : apprendre à se passer du superflu et faire avec ce que l’on a ?
Tout cela, c’était il y a quarante ans. Quarante ans seulement dans l’histoire de la Chine millénaire… On connaît les changements survenus depuis !
Ecrit en mars 2021
5. Pékin 1981-1984 : « Ayi » et cuisinier
A Pékin, le Bureau des Services était l’intermédiaire obligé des ambassades, en particulier pour le personnel chinois mis au service des diplomates, comme les chauffeurs, les femmes de ménage et les cuisiniers.
A mon arrivée, j’ai eu très vite l’aide d’une femme de ménage (« Ayi ») qui avait un certain âge, mais qui est restée avec nous pendant tout notre séjour. Travailleuse, discrète, efficace, « Ayi » s’est merveilleusement occupée de nous et de nos deux jeunes enfants. Après trois années de séjour, quand nous avons quitté la Chine, « Ayi » a pleuré en voyant partir « ses » enfants… Une très grande dame !
Tout le personnel chinois des diplomates devait participer une fois par semaine à une réunion organisée par le Bureau des Services et rendre compte des faits survenus chez leurs employeurs et sortant de l’ordinaire. Le système pouvait avoir des avantages, de formation et d’information par exemple, mais avait certainement aussi des inconvénients, puisqu’il incitait à la dénonciation. Cela ne m’a jamais gêné, pas plus que les micros installés, disait-on, dans les appartements. Je n’avais rien à cacher et, comme à l’ambassade avec nos interprètes, je me servais du système quand je pensais utile de faire connaître aux autorités ma façon de voir sur tel ou tel problème.
Les salaires de nos personnels étaient fixés par le Bureau des Services qui en retenait une bonne partie. Et il nous était interdit de donner des suppléments…
Avant de quitter la Chine, nous avons vraiment voulu offrir un souvenir à notre « Ayi ». Pour être sûr qu’elle n’ait pas d’ennuis, j’ai demandé l’autorisation au Bureau des Services et je l’ai obtenue. Le choix d’Ayi était de recevoir un cuiseur de riz. Cet appareil venait de faire son apparition et c’était une grande amélioration pour la vie de tous les jours. Je revois encore le sourire d’Ayi en recevant ce présent, qu’elle avait suggéré, mais bien trop modeste pourtant comparé à tous les magnifiques services qu’elle nous avait rendus.
*
S’agissant de notre cuisinier, l’histoire mérite d’être contée, à plus d’un titre. Je suis arrivé à Pékin seul. Lorsque j’ai demandé un cuisinier au Bureau des Services, il m’a été répondu qu’aucun cuisinier n’était disponible. J’ai refait ma demande un peu plus tard, avant l’arrivée de ma famille, et j’ai demandé (avec un peu d’humour) aux interprètes qui travaillaient avec moi au consulat de faire savoir aux autorités concernées que j’étais inquiet car le consul que j’étais avait tellement de travail qu’il n’avait ni le temps de faire les courses, ni celui de cuisiner. Il y avait donc un risque certain de le voir tomber malade et d’être dans l’impossibilité de signer les visas.
La semaine suivante, j’avais un cuisinier, mais le Bureau des Services m’a prévenu : « Il est jeune et inexpérimenté ». Il s’appelait « Xiao Li » (Petit Li) et nous a été d’une aide précieuse, d’abord par la très bonne cuisine chinoise qu’il nous servait, puis par ses facilités à apprendre et réaliser les plats de cuisine française et thaïlandaise que mon épouse lui enseignait.
Grâce à Xiao Li, il était particulièrement facile d’organiser un repas pour les invités de passage à Pékin : obligations de travail ou visites familiales.
Et puis – ce devait être dans la deuxième année de mon séjour – un représentant du Bureau des Services a demandé à me rencontrer. A l’ambassade, le consul était celui qui négociait avec ce Bureau les problèmes concernant la vie quotidienne des diplomates. Les raisons de se rencontrer étaient donc nombreuses pour chercher à améliorer les situations qui pouvaient l’être, tout en respectant les autorités chinoises puisque nous étions chez elles !
L’entretien fut, comme d’habitude, aimable et cordial et j’ai eu droit ce jour-là à une vue officielle de la révolution culturelle : pendant une dizaine d’années, de 1966 à 1976, les écoles ont été fermées et les jeunes utilisés pour répandre dans tout le pays la « grande révolution culturelle prolétarienne ». Quelques années plus tard (nous étions en 1982 ou 1983), le gouvernement avait pris conscience que plusieurs classes d’âge (en fait des millions de jeunes) n’avaient reçu aucune éducation. Il avait donc été décidé d’organiser des cours du soir pour tous ces jeunes « gardes rouges », afin de rattraper le temps perdu et de former cette génération sacrifiée. Je me rappelle avoir donné de suite mon accord et Xiao Li, « notre » garde rouge, est allé trois soirs par semaine à l’école. Ce n’était pas nous demander beaucoup et nous pouvions organiser les réceptions les autres soirs de la semaine ou les midis.
Bien entendu, rien n’est parfait, ni en Chine, ni en France. Mais la réalité m’intéresse infiniment plus que le baratin et la propagande, déversés (en Chine comme en France) par les soi-disant élites. En France, par exemple, on constate que de plus en plus de jeunes quittent l’éducation nationale sans formation et sans travail. L’échec est énorme, flagrant et aucun plan d’ensemble n’est mis en oeuvre. Au contraire, en Chine, devant un même problème, une solution est cherchée, trouvée et exécutée.
Où est la démocratie dans cette affaire ? En Chine ou en France ? C’est évident : elle est en Chine ! Où est l’éducation des jeunes perdus ? En Chine ou en France ? C’est évident : elle est en Chine ! Où est l’honneur des politiques ? En Chine ou en France ? C’est évident : il est en Chine !
En France, nos dirigeants ne savent que parler et baratiner. Des camelots qui font leur « pub » et leur « com » à longueur de problèmes rencontrés. J’ai vu, au contraire, une Chine « en marche », et j’ai aimé ses tentatives pour être, au moins de temps en temps, au service du peuple des délaissés. En France, « en marche » n’est destiné qu’à favoriser la carrière de politiciens qui méprisent le peuple et n’en ont rien à faire !
Ayi et Xiao Li, un très grand merci à vous deux !
Ecrit en mars 2021
6. Un très grand hommage à Raymond RATILLON
A plusieurs endroits de la ville de La Baule, et en particulier sur le remblai, la municipalité a eu l’excellente idée d’installer depuis quelques années de petites cabines où tous ceux qui le souhaitent peuvent venir déposer les livres qu’ils ne veulent plus conserver, tandis que d’autres peuvent choisir gratuitement ceux qui les intéressent.
C’est ainsi que j’ai retrouvé il n’y a pas longtemps le livre « Prisonnier de Mao – Sept ans dans un camp de travail en Chine » (1). Je voulais le relire avant d’écrire un de mes immenses souvenirs de Chine.
Dans ses dernières pages, le livre rapporte les phrases prononcées par l’escorte officielle qui conduisit Jean PASQUALINI à la gare de Pékin pour le confier aux accompagnateurs qui devaient l’emmener jusqu’à la frontière avec Hong Kong et le libérer le vendredi 13 novembre 1964. Voici ces mots : « Ce que vous direz de nous quand vous serez hors de Chine, c’est votre affaire, mais nous espérons tous que vous mettrez l’accent sur les côtés positifs. » (2)
*
J’ai commencé par raconter quelques souvenirs de la section consulaire de notre ambassade en Chine, car c’est seulement plusieurs mois après mon arrivée que j’ai eu un peu de temps pour regarder les dossiers en souffrance qui se trouvaient dans mon bureau et qui concernaient les problèmes de la communauté française.
C’est ainsi que j’ai découvert deux dossiers très particuliers. Celui de Jean PASQUALINI, le plus connu, et celui de Raymond RATILLON. Autant le dossier du premier permettait de comprendre pourquoi les autorités chinoises s’étaient intéressées à son cas, autant le dossier du second montrait qu’il était urgent d’essayer de l’aider !
Je n’ai bien sûr gardé aucun document et ce que je vais écrire vient de ma mémoire, après plus de quarante ans ! Mais avant de mourir, je veux tenter de laisser un témoignage authentique d’une des plus grandes personnalités que j’ai eu la grâce de rencontrer et certainement du plus grand pays dans lequel j’ai été appelé à servir. Il n’y aura dans mon récit, chacun le comprendra, aucune – absolument aucune – attaque contre la Chine… Si vous avez le courage et la patience de lire les quelques souvenirs que je réussirai – je l’espère – à écrire avant de disparaître, vous comprendrez pourquoi ! Aucun homme n’est parfait, mais certains se rapprochent de la perfection et je pense que c’est certainement le cas de Raymond RATILLON…
La lecture de son dossier m’a fait pénétrer un peu plus dans l’inconséquence et l’inutilité des personnes appelées, en France, « responsables » – parce que possédant un titre, comme ministre ou président de la république par exemple – mais incapables de prendre connaissance d’un problème et d’en assumer la responsabilité jusqu’à sa solution… On veut bien participer à des discours médiatiques lorsque certains problèmes sont sous les feux de l’actualité, mais ensuite on ne s’occupe d’aucun suivi, car on est beaucoup trop occupé à courir pour soi-même vers de nouveaux projecteurs…
Donc, en lisant le dossier de Raymond RATILLON, je me suis demandé pourquoi il y avait eu – pour trouver une solution avec les autorités chinoises – tant d’interventions au plus haut niveau de l’Etat et depuis fort longtemps, et aucun résultat… Nos énarques et nos politiques étaient passés à autre chose (je tais leurs noms comme vous voyez !)…
Je me suis donc promis, non pas de résoudre le problème puisque cela dépendait des autorités chinoises, mais au moins de voir clair, de savoir et de comprendre pourquoi le problème existait toujours.
Lorsque j’ai su que les documents en ma possession étaient à l’évidence incomplets, j’ai demandé un rendez-vous au Ministère chinois des Affaires étrangères. Il fallait toujours indiquer le motif du rendez-vous demandé, ce que je trouvais bien pratique puisque cela donnait aux autorités le temps de préparer leur dossier. C’est donc ce que nous avons fait – je dis nous car bien sûr tout a été accompli avec le parfait accord de l’Ambassadeur -. Plusieurs semaines plus tard, n’ayant reçu aucune réponse pour le rendez-vous, je suis intervenu une nouvelle fois et, plus tard, le rendez-vous m’a été accordé. Les autorités avaient sans doute compris au moins une chose : je ne lâcherais pas…
Il me restait beaucoup de choses à comprendre, car l’obtention du rendez-vous ne voulait pas dire grand chose. A cette époque, en arrivant au Ministère chinois des Affaires étrangères – le Wai Jiao Pu – le cérémonial était parfaitement réglé. J’arrivais avec un de nos interprètes chinois et nous étions reçus dans un des nombreux salons par la personne choisie pour être mon interlocuteur. Ce dernier avait également un interprète et un secrétaire qui prenait tout en notes. Nous prenions place dans des fauteuils dont les accoudoirs étaient recouverts de dentelles, nous avions chacun un crachoir (mais déjà à cette époque je n’ai vu personne l’utiliser !) et une personne venait nous servir du thé et nous offrir une cigarette… Après seulement, nous pouvions aborder le sujet du rendez-vous. J’ai toujours été accompagné du même interprète qui travaillait avec moi au consulat et à qui j’expliquais très précisément ce que je souhaitais transmettre. Ce tandem marchait particulièrement bien et j’étais sûr qu’il comprenait le message à transmettre… Le secrétaire présent prenait des notes que j’aimerais bien lire car les archives chinoises – je m’en suis aperçu – étaient particulièrement complètes et doivent toujours l’être !
Au cours du premier entretien, j’ai donc exposé le problème et j’ai eu droit à cette réponse qui m’a laissé pantois : « Nous ne connaissons pas ce dossier, mais nous allons le rechercher et l’étudier, et puis nous en reparlerons ». Bien sûr, je n’étais pas satisfait, car comme je l’ai expliqué, j’avais donné le motif de ma visite et donc je ne pouvais que conclure que l’on voulait me cacher la vérité ou gagner du temps.
Après plusieurs semaines, ne recevant aucune nouvelle du Wai Jiao Pu, j’ai sollicité un nouveau rendez-vous. Il m’a été finalement accordé, mais j’ai vite compris que le dossier n’allait pas du tout avancer. Mon interlocuteur avait changé et donc je n’ai pas été étonné de recevoir les mêmes réponses que la fois précédente… Du genre : nous voulons vous aider, mais nous devons d’abord retrouver le dossier et l’étudier…
Heureusement, ma famille du côté maternel est d’origine vendéenne et donc, lorsque les choses en valent la peine, il n’est pas question d’abandonner… Ne recevant aucune nouvelle des autorités chinoises, j’ai sollicité un nouveau rendez-vous (je regrette de ne pas avoir gardé les agendas de ces années pour donner davantage de précisions !). En arrivant au Wai Jiao Pu, j’ai compris qu’un grand pas avait été franchi par nos amis chinois. Mon interlocuteur était le même que la fois précédente et donc je n’allais pas recevoir les déclarations que je connaissais par cœur ! Effectivement, le dossier avait été « retrouvé » et nous avons donc pu commencer à discuter.
Je ne peux me souvenir de tout, mais un des premiers problèmes abordés a été celui de la nationalité. Raymond RATILLON, m’a-t-on dit, est un citoyen chinois. Vous n’avez donc rien à voir dans ce dossier… Ma réponse a été très claire. Vous avez raison, ai-je dit, Raymond RATILLON est chinois par sa mère et je sais que vous ne reconnaissez pas la double nationalité. De plus, Raymond RATILLON vit en Chine et donc sa nationalité chinoise prime… Mais il se trouve aussi que Raymond RATILLON est français par son père et nous, nous reconnaissons la double nationalité. Vous avez raison, nous sommes en Chine et il est donc d’abord chinois. Mais je vous demande de comprendre que, pour nous, il est aussi français et c’est la raison de mon intervention.
A l’époque, à l’Ambassade, certains soi-disant « conseillers » pensaient que nous devrions « imposer » aux Chinois notre conception de la double nationalité… Peut-être parlerais-je un jour d’autres dossiers qui étaient bloqués pour cette question de double nationalité. Mais les Chinois avaient raison. Nous étions chez eux et leur loi prévalait sur la nôtre pour les double-nationaux. Je dois reconnaître avec gratitude que les autorités chinoises ont accepté ma demande. Elles avaient raison sur la nationalité, je le reconnaissais et elles acceptaient d’étudier le dossier en sachant pourquoi nous y étions intéressés.
Ensuite, j’ai pu recevoir des informations précises sur la situation de notre compatriote. Jeune catholique, il avait été condamné une première fois à une peine de rééducation pour avoir refusé de signer une pétition contre l’évêque de Shanghai. Après plusieurs années de camp, on lui avait demandé une nouvelle fois de signer la pétition, ce qu’il avait – une nouvelle fois – refusé. Sa peine avait donc été augmentée. A l’époque de mes interventions, sa peine ayant été finalement purgée, il était « prisonnier libre », c’est-à-dire qu’il était employé dans son camp – un ancien condamné ne pouvant retrouver du travail à l’extérieur -. Tout en vivant dans l’enceinte du camp, il était libre de sortir en dehors de ses jours de travail et il pouvait donc rendre visite à sa mère qui habitait toujours à Shanghai. Il pouvait également écrire et nous avons ainsi entretenu une correspondance des plus intéressantes…
Raymond RATILLON avait été arrêté lorsqu’il avait seulement une vingtaine d’années – vers 1955 – et il était, lorsque je l’ai connu, âgé de presque 50 ans ! J’ai donc précisé aux autorités chinoises que la France était prête à l’accueillir. Lui-même le souhaitait puisqu’il n’avait plus d’avenir en Chine. Cette demande pouvait être acceptée, mais il fallait d’abord que Raymond RATILLON soit muni d’un passeport chinois et qu’ensuite quelqu’un de sa famille l’accueille en France.
A cette époque, il était facile pour un officiel chinois d’obtenir un passeport – officiel, ou de service, ou diplomatique – lorsque ses activités l’obligeait à se rendre en mission à l’étranger. Ces demandes de visa représentaient la très grande partie des visas que nous pouvions délivrer. Une société française souhaitait inviter en France une délégation chinoise et nous pouvions facilement vérifier, avant de délivrer les visas, que la partie française était d’accord sur le nombre et la qualité des membres de la mission… Il y avait quelques surprises exprimées parfois par les parties françaises, sur le nombre d’invités par exemple puisque tout était à la charge des Français. Mais c’était de toute façon une bonne affaire car tout Chinois qui avait la possibilité de faire un voyage à l’étranger après toutes ces années d’enfermement dans la Chine millénaire, ne pouvait que bénéficier de ces occasions d’ouverture.
Pour les passeports ordinaires, c’était une autre affaire. Il n’y en avait pratiquement pas ! L’obtention d’un passeport ordinaire nécessitait un certain nombre d’autorisations. Il fallait réellement que les autorités compétentes soient toutes d’accord pour avoir quelque chance de recevoir le précieux document. Mais même cet accord général ne suffisait pas ! Pour être sûr que tout avait été contrôlé, comme cela devait être selon les textes, le passeport ne permettait pas de demander un visa. Il fallait que le précieux document soit revêtu d’un « visa de sortie » délivré par des autorités haut placées, qui seules pouvaient en fait dire si le passeport était « valide ».
Les Chinois avaient fait leur part de travail, puisque Raymond RATILLON a obtenu un passeport. Il nous restait à faire la nôtre ! Nous avons envoyé un télégramme au Quai d’Orsay expliquant qu’il était urgent de retrouver le père de Raymond RATILLON. Nous savions qu’il était depuis longtemps rentré en France, mais nous n’avions pas d’autre information. Si dans ces souvenirs je rends hommage aux autorités chinoises, je dois aussi rendre hommage aux autorités françaises, en particulier celles de la Direction des Français à l’étranger au Département, qui étaient notre interface avec les autorités françaises. Cette Direction a interrogé les préfets et nous avons finalement appris que le père de Raymond RATILLON avait été retrouvé, que, très âgé, il se trouvait dans une maison de retraite, mais qu’il ne souhaitait entendre parler ni de cette affaire, ni de son fils…
Cette nouvelle m’a profondément bouleversé ! Comment cela pouvait-il être possible ? M. RATILLON père, même s’il avait vécu en Chine une partie de sa vie, ne connaissait sans doute pas tout ce que son fils avait enduré… Sa réaction, pour moi, était à mettre au compte de son grand âge. Pour lui, tout devait être tellement lointain. Pour nous, à Pékin, tout était tellement actuel ! Il nous fallait toutefois trouver une solution. Avec l’accord de mon Ambassadeur, nous avons décidé de présenter aux autorités chinoises l’affaire en ces termes : oui, le père de Raymond RATILLON avait pu être retrouvé, mais sa santé était si précaire qu’il ne pouvait plus écrire. Il était indispensable de faire très vite pour que Raymond RATILLON puisse revoir son père encore en vie. Et puisque le père était incapable d’écrire, les autorités françaises étaient prêtes à prendre la responsabilité de la réunion familiale attendue depuis si longtemps.
J’ai toujours pensé – peut-être à tort – que les autorités chinoises n’ont pas été dupes. Je pense qu’en fait elles étaient (enfin) d’accord pour laisser Raymond RATILLON partir en France, mais encore fallait-il que les lois et règlements soient respectés.
Au cours de ces négociations, j’ai employé deux idées principales : tout d’abord, la Chine est un immense pays peuplé de plus d’un milliard d’habitants. La France demandait seulement une personne ! Et la France promettait que rien ne serait fait contre la Chine par les autorités françaises à l’occasion de cette arrivée en France.
Une fois le passeport et le visa de sortie obtenus, nous avons préparé le voyage de Raymond RATILLON depuis le camp où il résidait jusqu’à Shanghai, puis Pékin et Paris. J’avais peur qu’une petite erreur, quelque part, mette l’ensemble du projet à l’eau ! J’ai donc demandé à notre consulat à Shanghai de prendre soin de Raymond RATILLON, depuis son arrivée à Shanghai jusqu’à sa montée dans l’avion qui devait l’emmener jusqu’à Pékin où je devais le recevoir !
C’était en avril 1983 et c’était à l’ambassade le jour de la réunion hebdomadaire des chefs de service. L’Ambassadeur m’a interrogé et j’ai dû lui avouer que je venais d’apprendre que notre consulat à Shanghai avait perdu la trace de Raymond RATILLON. J’étais très inquiet car tout était possible. Je me souviens parfaitement qu’à l’issue de cette réunion, j’ai descendu tristement l’escalier pour regagner mon bureau et j’ai alors aperçu, attendant tranquillement dans l’entrée de l’ambassade, Raymond RATILLON qui était arrivé ! J’ai compris plus tard que les autorités chinoises avaient pleinement rempli leurs promesses. Raymond RATILLON était libre et il avait pu voyager seul jusqu’à Pékin et pénétrer dans l’ambassade sans problème alors que tout était toujours contrôlé !
Je me souviens parfaitement de la dernière soirée de Raymond RATILLON en Chine puisqu’il a dîné chez moi en compagnie de quelques amis de l’ambassade qui m’avaient aidé et soutenu tout au long de cette affaire. Comment oublier ? A l’issue du dîner, nous avons eu une simple conversation dans le salon et j’ai interrogé Raymond RATILLON pour savoir s’il souhaitait que des journalistes français s’intéressent à son histoire. Je ne voulais pas le pousser dans cette direction après ce que j’avais promis aux autorités chinoises, mais Raymond RATILLON était un homme libre et il pouvait donc choisir ce qu’il souhaitait faire… Sa réponse est venue immédiatement. Il ne souhaitait voir personne. Sa mère et une partie de sa famille résidaient toujours à Shanghai et il connaissait très bien les éventuelles représailles qu’il pourrait y avoir contre sa famille. Raymond RATILLON a ajouté pour que tout soit parfaitement clair : « Les autorités chinoises ont fait leur travail. J’ai fait le mien. Nous sommes quitte »… Et après plus de 35 ans, je le revois encore sur le canapé de mon salon. Aucun regret, aucune rancœur… En face de moi, un homme, un vrai, comme on en rencontre peu dans toute une vie…
A mon grand regret, je n’ai pu accompagner le lendemain Raymond RATILLON jusqu’à l’avion d’Air France où sa place avait été réservée. La compagnie Total, qui travaillait dans le sud de la Chine, avait acquis un avion pour faciliter les liaisons de son personnel. Un terrible accident venait d’avoir lieu et je devais partir en urgence à Canton pour aider les autorités chinoises et le personnel de Total à accomplir toutes les formalités obligatoires dans un tel drame.
Je ne me souviens pas d’avoir participé à la préparation d’un accueil spécial en France pour Raymond RATILLON. Je pense que ce sont certains de mes amis qui ont eu l’excellente idée de préparer une « retraite » pour Raymond RATILLON. Il serait pris en charge dès son arrivée à Roissy et emmené à Lyon dans une maison tenue par les Jésuites qui étaient prêts à l’accueillir et à lui donner le temps de se reposer avant de choisir ses activités futures.
Le scénario s’est déroulé parfaitement. A peine arrivé à Roissy, Raymond RATILLON a été pris en charge dès sa sortie de l’avion – traitement réservé aux personnalités, organisé avec le salon d’honneur – et a été emmené directement à Lyon.
Heureusement, car des journalistes attendaient à l’aéroport. Encore aujourd’hui, je ne peux dire avec certitude d’où est venue la fuite, car très peu de personnes à l’ambassade étaient au courant. Mais toute la correspondance se faisait par télégrammes chiffrés et certaines personnes avaient pu être tentées, à Pékin ou au Quai d’Orsay, de se servir de ces informations confidentielles. Le résultat était là : la presse avait été prévenue… Je n’étais pas chez moi à Pékin puisque j’étais à Canton, mais je sais que les journalistes ont téléphoné une partie de la nuit pour obtenir, chez moi ou ailleurs, confirmation du départ de Raymond RATILLON et de son arrivée à Paris.
Dans cette affaire, je n’ai jamais pardonné l’attitude adoptée par certains journalistes français… Complètement inconscients de ce qu’ils faisaient ou, pire encore, conscients mais s’en moquant totalement : ils faisaient passer leur petite gloriole ou leur journal avant la vie et la liberté des hommes, il fallait à tout prix publier quelque chose ! Même des mensonges ! Toute publication est considérée comme bonne, soit pour le journaliste, soit pour le journal, même lorsque ce dernier est transformé en torchon et qu’il sert à abrutir ses lecteurs !
Ce jour-là donc, je ne l’ai appris que plus tard, le journal « Libération » – qui avait oublié et la Résistance et la liberté – a envoyé un journaliste à Roissy, à l’arrivée de l’avion d’Air France venant de Pékin (il y avait à l’époque un seul vol par semaine). Comme il n’a pas trouvé Raymond RATILLON, l’idée est venue de frapper à la porte de Jean PASQUALINI, puisque l’impératif n’était pas de favoriser la liberté de personnes en Chine, mais de trouver un « scoop » pour le journal. Je n’ai jamais pardonné ces manquements à la déontologie et cette inconscience indigne qui ne se soucie absolument pas des conséquences… Je n’ai pas oublié les deux pages entières de « Libération » publiées le lendemain. Je les cite de mémoire car je ne veux pas verser un seul euro à ce journal d’esclaves pour avoir le droit de regarder les archives ! Mais je m’en souviens ! L’article commençait à peu près ainsi : puisque nous n’avons pas pu joindre Raymond RATILLON, nous sommes allés interroger Jean PASQUALINI… Et ce dernier de saisir l’occasion de déblatérer sur la Chine, ses prisons, ses camps… Tout cela, on peut le comprendre. Mais je ne comprends toujours pas ces phrases de Jean PASQUALINI, à peu près celles-ci : Raymond RATILLON est introuvable, mais ce n’est pas grave. Je vais vous dire ce qu’il pense… De quel droit ce Jean PASQUALINI se permettait-il de parler au nom d’un autre qu’il ne connaissait même pas ! Ce n’était pas le moment d’assouvir ses vengeances personnelles contre la Chine !
En apprenant tout cela, j’étais épuisé devant tant de bêtises (pour ne pas dire beaucoup plus) ! Certes, Raymond RATILLON était en France et c’était le principal, mais j’avais encore du monde sur ma liste de Français et de Franco-chinois à problèmes et je voulais, pour eux aussi, trouver une solution avec les autorités. Or les journaux français et leurs journalistes inconscients venaient de me retirer ma carte maîtresse : nous voulions régler ces problèmes dans la plus grande discrétion…
Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai jamais plus relu la moindre page de ce soi-disant journal appelé à tort « Libération », qui, par sa stupidité, son manque de réflexion et son seul intérêt pour sa diffusion – et donc le fric -, m’a obligé à vivre la scène que je vais raconter maintenant.
Après Raymond RATILLON, qui était – et de loin – le cas le plus urgent et le plus ancien parmi ceux qui figuraient sur ma liste, j’ai pris un autre dossier dont le nom importe peu puisque l’important était de traiter tous les problèmes. J’ai donc sollicité un nouveau rendez-vous au Wai Jiao Pu pour d’une part remercier et d’autre part présenter le nouveau cas.
J’ai été reçu comme d’habitude, c’est-à-dire avec un excellent accueil, puis une tasse de thé et une cigarette. Ensuite a commencé un calvaire que je n’attendais pas, mais qui était justifié. Mon interlocuteur chinois était fâché – c’est le moins que je puisse dire – et il martelait de son poing la table basse devant lui en disant à peu près ceci : vous nous aviez promis que toute cette histoire serait réglée dans la plus grande discrétion. Regardez tout ce que nous avons reçu de notre ambassade à Paris (c’était les coupures des journaux qui avaient parlé de cette affaire… Autant dire tous les journaux et nous ne les avions pas encore reçus à l’ambassade !). Et mon supplice a continué avec ces mots que je n’ai jamais oubliés : il y a en France une poignée de saboteurs qui ne cherchent qu’une seule chose, c’est de détruire l’amitié franco-chinoise… Le tout en continuant à marteler la table pendant que le secrétaire prenait des notes ! Un très mauvais moment !
Mon interlocuteur avait raison en grande partie. C’est vrai que je lui avais promis la discrétion la plus totale. J’entendais bien sûr de notre part, c’est-à-dire celle de l’Etat – et je n’avais imaginé un seul instant ni une fuite venant de l’ambassade ou du Quai d’Orsay, ni la stupidité de certains journalistes incapables de penser une seule seconde à la liberté si ce n’est pour crier partout que la presse est libre, alors que je sais pertinemment que cette soi-disant liberté peut condamner certaines personnes – un peu partout dans le monde – à rester en prison ou dans des camps…
Mon calvaire n’était pas terminé car il me fallait continuer, malgré tout, le dialogue. De mémoire, j’ai eu besoin de plusieurs mois pour convaincre les autorités chinoises que l’ambassade n’avait ni triché ni menti, mais qu’en France la presse était « libre ». Si je n’ai jamais pardonné à cette presse de poubelles, c’est que je m’occupais de personnes – je dis bien de personnes – qui avaient un problème que je devais essayer de résoudre. Alors oui, j’accuse aujourd’hui encore une certaine presse. Réussir à libérer de prison ou de camp quelqu’un qui s’y trouve – selon notre point de vue injustement -, réussir à faire sortir de prison ou de camp un jour plus tôt, ou une semaine ou une année… Tout cela, puisqu’il s’agit d’une personne, est infiniment plus respectable que la diffusion ou la survivance d’une feuille de chou qui mériterait d’être poursuivie en justice… Non, je n’ai pas pardonné et je ne pardonnerai jamais…
Je dois continuer la merveilleuse histoire de Raymond RATILLON. J’ai dit qu’il m’écrivait régulièrement quand il était en Chine et il a continué à le faire une fois arrivé à Lyon. Mes déménagements multiples ne m’ont pas permis de tout garder, mais je me souviens. Parlant un jour de l’espoir qu’il avait de sortir de son camp et donc de Chine, il m’a écrit cette phrase qui est restée le plus beau des remerciements : « Vous êtes mon étoile »…
J’ai déjà dit l’attitude du père de Raymond RATILLON… Je n’avais pas eu le courage de raconter cette partie du problème à son fils lorsque nous nous étions vus à Pékin… J’ai donc été très surpris et heureux lorsque, quelque temps après son retour en France, Raymond RATILLON m’a envoyé une lettre dans laquelle il me racontait comment il avait retrouvé avec joie son père… Et il m’envoyait une photo prise dans la maison de retraite où le père et le fils s’étaient enfin retrouvés… Quelle belle fin pour une belle histoire !
Raymond RATILLON est sans doute maintenant au paradis. Je le remercie souvent pour tout ce qu’il m’a appris et grâce à lui, je remercie aussi la Chine pour tout ce qu’elle m’a apporté. Rien n’est parfait et tous les pays peuvent s’améliorer, la Chine comme la France – et la France au moins autant que la Chine -, mais je garde un souvenir vivant de cet immense pays car là-bas, même dans les situations difficiles, le dialogue était possible et constructif.
Ecrit en juin-juillet 2019
1. Collection Témoins/Gallimard - 1975
2. Ib. p. 334
7. DENG Xiao Ping et Jimmy CARTER
Cette histoire, entendue pendant mon séjour à Pékin, date sans doute de 1979 puisque la rencontre entre DENG Xiao Ping, alors Vice-Premier Ministre chinois, et Jimmy CARTER, à l’époque Président des Etats-Unis, eut lieu en janvier de cette année-là.
J’avais du respect pour l’action du Président CARTER qui avait, en 1977, signé avec le général Omar TORRIJOS le traité qui allait permettre la restitution au Panama de sa souveraineté sur le canal et la « zone » qui l’entourait, véritable colonie américaine que j’avais connue lors de mon séjour au Panama de 1978 à 1981.
En 1979, le Président CARTER était déjà auréolé d’une réputation de défenseur des droits de l’homme. Il poursuivra son œuvre après la fin de son mandat avec la création de la « Fondation Carter » dont les autres buts seront la résolution pacifique des conflits, l’observation des élections, la protection de l’environnement, l’aide au développement…
En 1979, la Chine sortait de la révolution culturelle et les dirigeants avaient fort à faire pour remettre le pays en ordre de marche. Certaines préoccupations que les Occidentaux considéraient comme importantes n’étaient certes pas perçues comme prioritaires.
Parmi les sujets que les journalistes américains et européens développaient à l’envi figurait celui que les Chinois n’étaient pas autorisés à voyager à l’étranger, sauf s’ils étaient en mission officielle. Les passeports ordinaires étaient rarissimes.
Le Président CARTER avait, disait-on, saisi l’occasion de sa rencontre avec le Vice-Premier Ministre DENG pour aborder le problème et demander que des passeports soient délivrés aux Chinois qui en feraient la demande.
DENG Xiao Ping écouta l’exposé du Président américain sans rien dire, puis répondit en posant une simple question : « Vous en voulez combien aux Etats-Unis ? 10.000, 100.000, un million ? »
On racontait que le Président CARTER n’avait plus jamais abordé cette question avec les autorités chinoises…
Ecrit en novembre 2015
8. Décès de Pierre CARDIN (décembre 2020)
C’était à la fin des années 90. En sortant de l’Elysée, je l’ai aperçu quittant ses bureaux de l’avenue Marigny. Nous avons parlé quelques minutes. C’était la première fois, mais en fait je le connaissais et je l’admirais depuis mon séjour à Pékin entre 1981 et 1984.
Pierre CARDIN avait été parmi les premiers hommes d’affaires français à avoir eu le courage et l’audace de venir à Pékin peu de temps après la révolution culturelle, de négocier avec les autorités et de faire des affaires.
Entre autres réussites, il avait obtenu l’autorisation de recréer à Pékin le restaurant Maxim’s de Paris. J’ai été invité à l’inauguration et y suis retourné plusieurs fois ensuite.
A ce sujet, une anecdote me revient. Il y avait en Chine des élevages de canards, dont un situé non loin de Pékin, que j’avais un jour été invité à visiter. Il fallait, bien évidemment, avoir suffisamment de volatiles pour approvisionner les restaurants qui servaient dans toutes les règles de l’art de somptueux et délicieux canards laqués.
Je ne sais plus qui, dans l’équipe de Pierre CARDIN, a eu l’idée de proposer aux Chinois de fabriquer du foie gras destiné au Maxim’s de Pékin. Les négociations ont commencé et comme toute négociation à cette époque-là, elles furent longues et difficiles. Et puis un jour, les Chinois se déclarèrent prêts. Ils proposaient de fournir chaque mois une quantité astronomique de foie, beaucoup trop importante pour un restaurant très haut de gamme réservé – par définition – à une très petite clientèle, étant donné le Pékin de l’époque.
Les négociations ont donc repris et abouti à un accord satisfaisant pour les deux parties, ce qui m’a donné la possibilité très agréable de déguster le premier foie gras produit en Chine.
Parmi les personnalités que j’ai connues, Pierre CARDIN était l’un des grands. La France a besoin de ces créateurs d’empire qui font avancer le pays infiniment plus que tous les membres réunis du mouvement « En marche » qui font du surplace, baratinent et pérorent à longueur de passages sur les médias.
Honneur à Pierre CARDIN !
Ecrit en décembre 2020
9. L’Alliance française en Chine
Ce n’est qu’une fois nommé officiellement à Pékin que j’ai regardé la composition de ma future ambassade. Et je suis tombé (horreur !) sur le nom de M. POISSON comme conseiller culturel et de coopération. Je n’avais pas oublié les mésaventures que j’avais eues avec lui en Thaïlande (1) et je constatais qu’en France même les nuls ont droit à une brillante carrière !
Je ne croyais pas si bien penser ! Pour commencer, j’eus droit à mon arrivée en Chine à une agréable surprise. M. POISSON venait d’être muté. Je n’eus donc pas l’occasion de lui rappeler son mépris pour les Thaïlandais et son incompétence dans les domaines du « conseil », de la « culture » et de la « coopération ».
Le plus dur restait à venir !
Rentrant de Thaïlande en France à l’issue de mon premier séjour (1968-1975), pendant lequel j’avais fondé, en 1972, l’Alliance française de Chiang Mai, j’avais rencontré Hélène BESSON qui était l’adjointe de Louis BLANCPAIN, secrétaire général de l’Alliance française de Paris. C’est Hélène BESSON qui m’a proposé d’être nommé à Cusco et c’est à elle que, une fois au Pérou, j’écrivais régulièrement pour lui donner des nouvelles et solliciter ses conseils. Elle était toujours disponible et suivait en fait tout le travail des Alliances françaises du monde. Une très grande dame ! (2)
Lorsqu’elle prit sa retraite, elle reçut des bons (maintenant on dirait des miles) pour aller visiter les pays de son choix. Son premier voyage fut pour la Chine et elle m’écrivit pour me rencontrer. Le seul moment possible était le soir de son arrivée et, dès sa descente d’avion, elle vint dîner à la maison.
Elle me raconta alors l’étrange histoire suivante. Les Chinois, après la Révolution culturelle, (re)commençaient à s’ouvrir au monde et ils invitèrent l’Alliance française de Paris à ouvrir des Alliances en Chine, qui seraient en quelque sorte jumelées avec de grandes universités pour l’enseignement du français, les échanges culturels… A l’évidence, les Chinois étaient intéressés par l’indépendance dont disposaient les alliances, contrairement aux centres culturels (nous en avions un qui vivotait à Pékin) entièrement gérés par Paris et le conseiller culturel.
Je ne fus pas surpris d’apprendre par Hélène BESSON que le conseiller culturel à Pékin était à l’époque M. POISSON qui mit tout en oeuvre pour faire capoter le projet puisque, dans l’aventure offerte par les Chinois et acceptée par l’Alliance française, il ne pouvait plus mettre sa patte de dictateur.
Heureusement, après le départ de ce conseiller inutile, le projet fut relancé par les Chinois et la première Alliance française de Chine fut ouverte à Canton en 1989. En 2021, plus d’une douzaine d’Alliances existent en Chine.
Ecrit en août 2021
1. Cf. "Souvenirs, souvenirs..." Thaïlande - M. POISSON
2. Cf. "Souvenirs, souvenirs..." Pérou - Nomination à Cusco - Visites de Melle BESSON et de Marc BLANCPAIN
10. « Activités » de l’ambassade soviétique en Chine
Je n’ai jamais apprécié les réunions destinées à regrouper, par exemple, les consuls européens, dans lesquelles les parlottes et les baratins peuvent atteindre des sommets. Je préférais de beaucoup les rencontres bilatérales de travail dès qu’un problème les nécessitait. Ma porte était donc ouverte à mes homologues, sans aucune restriction.
C’est ainsi qu’un jour vint me voir le consul d’URSS à Pékin. Il fit montre d’une grande courtoisie, mais il ne souhaitait rien de particulier. Il revint régulièrement, sans doute deux ou trois fois par an. Il s’enhardissait et me posait des questions qui n’avaient rien à voir avec des problèmes consulaires, mais qui concernaient bien davantage les affaires politiques ou militaires. On apprend vite l’art de l’esquive et je lui précisai donc qu’il ferait mieux de prendre l’attache des diplomates ou de l’attaché militaire. Avec une immense candeur, il m’indiqua que c’était inutile car d’autres diplomates de son ambassade en étaient déjà chargés ! Je lui récitai de temps en temps des coupures lues dans les journaux français. Il m’invita à aller le voir à son ambassade, ce que je ne fis jamais, prétextant un travail trop prenant. Il m’offrit un jour une bouteille de vodka et n’obtint rien en retour… Et il finit par ne plus perdre son temps à venir me voir !
Je n’ai jamais su s’il avait été viré pour incompétence ou si ses chefs avaient choisi de ne plus frapper à la porte du consulat de France !
Peut-être raconterai-je un jour des histoires moins « drôles » car il y en a. Hélas !
Ecrit en janvier 2023
11. Pékin 1981-1984 : Claude MARTIN
Je découvre (1) que Claude MARTIN, Ambassadeur de France, a reçu le Grand Prix du Groupe des ambassadeurs francophones de France, pour son livre « La diplomatie n’est pas un dîner de gala » (2). Ce même livre a aussi obtenu le Prix Saint-Simon (2018).
Il se trouve que ma famille est grande et qu’une de mes sœurs habite dans l’hôtel particulier du 7ème arrondissement de Paris où Claude MARTIN a présenté et dédicacé son livre le 17 octobre 2019.
Il se trouve aussi que j’étais chef de chancellerie à l’Ambassade de France à Pékin de 1978 à 1981, à une époque où Claude MARTIN était Premier Conseiller des Ambassadeurs Claude CHAYET, puis Charles MALO. Nous avons donc travaillé ensemble et je pense pouvoir dire que c’était en bonne entente. Je pense aussi pouvoir dire que mon respect et mon travail n’ont jamais manqué, ni à mes chers Ambassadeurs, ni à Claude MARTIN.
Quand j’ai appris, par ma soeur, que Claude MARTIN allait venir dans sa résidence, je lui ai demandé de l’interroger pour avoir son adresse afin de pouvoir, après toutes ces années, lui écrire. Ma sœur lui a parlé et il lui a dit se souvenir tout à fait de moi. Je dois avouer que jamais personne – parmi les personnalités que j’ai fréquentées – n’a dit qu’elle ne se souvenait pas ! Ma sœur lui a remis « Doléances », dans lequel il pouvait trouver tous les moyens de m’écrire s’il le souhaitait… J’ai attendu… Et je n’ai rien reçu…
J’ai mieux compris en lisant tout son livre et je voudrais mettre ci-après quelques remarques qui me sont spontanément venues en lisant les pages du livre consacrées à l’époque où nous étions ensemble à Pékin !
1. Le Figaro - 31 janvier 2020 2. Claude MARTIN - La diplomatie n'est pas un dîner de gala - L'Aube 2018
12. Visite du Président GISCARD d’ESTAING en Chine
J’ai lu avec attention les pages dans lesquelles est relatée la visite du Président Valéry GISCARD d’ESTAING en Chine, en octobre 1980 (1). J’étais, pour ma part, à l’époque, en poste à Panama et, quelques mois plus tard, j’ai présidé le bureau de vote lors de l’élection présidentielle de 1981, en sachant que j’allais prochainement me rendre à Pékin, ma nouvelle affectation.
En raison du décalage horaire, j’ai reçu par l’AFP les résultats du vote à Pékin dans l’après-midi du dimanche à Panama. Et la majorité des électeurs avaient choisi François MITTERRAND plutôt que Valéry GISCARD d’ESTAING.
Au sujet de la visite de ce dernier en Chine, vous écrivez, Claude MARTIN, que vous aviez vu précédemment « le président exiger un traitement de plus en plus royal », que « son inclination n’avait fait que s’accentuer ». Vous pressentiez, dites-vous, qu’en Chine « il allait se comporter en monarque… qu’il s’attendait à recevoir un traitement « exceptionnel »… » Pourquoi ne dites-vous rien de ce que vous avez certainement essayé de faire pour que ce président-monarque soit un président-serviteur de la France et des Français ?
Pourquoi n’agrémentez-vous pas vos écritures de faits simples que vous connaissiez et que j’ai appris de la communauté française après mon arrivée à Pékin. Lors des visites d’Etat, le programme du Président comporte une réception de la communauté française et ce fut donc le cas à Pékin. Mais ce GISCARD d’ESTAING imposa une règle pour la réception : toutes les dames devaient être coiffées d’un chapeau. Il fallait que chacune se sente comme à la cour de Grande-Bretagne, reçue par un monarque ! On croit rêver ! La Chine sortait de la révolution culturelle et il n’y avait aucun vendeur ni fabricant de chapeaux à Pékin ! La communauté française s’est divisée : une partie a décidé de ne pas accepter l’invitation du Président français, l’autre a fait venir de l’étranger un chapeau pour pouvoir paraître !
Vous auriez pu et dû raconter cette réception, offerte en l’honneur des Français qui résidaient en Chine (ce qui à l’époque n’était pas facile). A l’issue de son petit discours, le « roi » GISCARD d’ESTAING n’a même pas pris la peine de saluer ses « sujets »… Au moins a-t-il pu constater le résultat de son orgueil dans les urnes quelques mois plus tard…
La relation que vous faites de la visite en Chine de ce malheureux président est tout autant incomplète quand vous parlez du Tibet. Vous écrivez que le président rêvait « du Tibet depuis l’enfance » et qu’il « aimerait pouvoir s’y recueillir en toute sérénité ». Mes informations peuvent être inexactes, mais j’ai entendu dire que le passage du Président français au Tibet était destiné à la chasse bien plus qu’à la méditation ! Et vous écrivez simplement : « Giscard passa deux jours à Lhassa. Puis il redescendit des montagnes et rejoignit Shanghai ».
Dans cette dernière ville, le récit que je connais rejoint le vôtre. Le consulat nouvellement créé devait être inauguré, mais il a été jugé que cette cérémonie n’était pas du « niveau » du président ! J’ai donc été satisfait de voir que les électeurs ont montré que GISCARD d’ESTAING, imbu et infatué de lui-même, n’était pas au niveau de son peuple et qu’il a été envoyé au rebut ! J’aurais espéré aussi que le mémorialiste que vous êtes soit plus critique car vous ne faites en rien avancer le changement nécessaire en occultant ce qui pourrait un jour vous nuire !
*
Au début de 1981, François MITTERRAND, Premier Secrétaire du Parti socialiste et candidat à l’élection présidentielle, accepta une invitation du Parti communiste chinois. Il pouvait ainsi s’éloigner un temps de la France avant de commencer sérieusement sa campagne électorale.
Claude MARTIN, vous parlez de cette visite (2), mais vous n’avez qu’une seule ligne pour dire qu’il y eut à l’ambassade « une réception ouverte à tous les Français de Chine ». Pourquoi ne pas dire que les invitations pour les dames étaient naturellement « sans chapeau » et que François MITTERRAND a pris le temps, après son petit discours, de serrer la main des présents. Même à Pékin, certains peuvent à la fois faire campagne et être polis !
Ecrit en mai 2021
1. Claude MARTIN - La diplomatie n'est pas un dîner de gala, p. 385-396 - L'Aube 2018
2. Ibid. p. 398 sqq
13. Concerts de Jean-Michel JARRE à Pékin et Shanghai
En continuant la lecture de votre livre, je trouve ces lignes relatant un épisode d’un de vos voyages à Paris : « Je passai une soirée à Croissy, dans la belle maison que Jean-Michel Jarre et son épouse Charlotte Rampling habitaient au bord de la Seine. Jean-Michel allait bientôt donner une série de concerts à Pékin. Les Chinois allaient vibrer aux rythmes d’Equinoxe et d’Oxygène« . (1)
Claude MARTIN, je vous ai toujours respecté. Vous avez en effet un immense avantage par rapport à beaucoup – énarques ou pas – que j’ai connus avant ou après vous ! Je vous ai connu honnête et le régisseur que j’étais n’a jamais eu avec vous le moindre problème d’argent. Aujourd’hui encore, je vous en remercie car j’ai vu dans d’autres ambassades pas mal de problèmes de « fric », venant souvent des ambassadeurs eux-mêmes… Si le chef de poste est un truand, comment voulez-vous…
Mais je suis plus gêné avec vous si « honnête homme » doit être employé comme au XVIIème siècle. Y a-t-il d’ailleurs des « honnêtes hommes » sortant de l’ENA ? J’en connais, mais ils sont rarissimes !
Nous avons un bon exemple avec cette venue de Jean-Michel JARRE à Pékin en 1981… En fait, vous citez sa venue, mais vous n’écrivez rien de précis, car cela pourrait ternir l’image que vous prétendez donner comme vraie… Je vais donc, sans votre permission, préciser vos « mémoires » car je fus invité au premier concert donné à Pékin. Je m’y suis ennuyé copieusement. Les décibels débordaient de mes oreilles comme une inondation mal contrôlée ! Un seul morceau m’intéressa vraiment lorsqu’une chanteuse chinoise (ou un chanteur, je ne sais plus) interpréta une vieille chanson locale connue de tous, et le thème et le tempo furent repris par les synthétiseurs de JARRE.
J’avais, comme consul, des contacts quotidiens avec la communauté française. Je ne retiendrai, pour compléter les vôtres, que le témoignage d’un de mes amis, très bien placé pour connaître l’ensemble des dessous de cette affaire. J’aurais aimé que vous disiez comment les cinq concerts, prévus à Pékin et Shanghai, furent organisés. Qui a invité Jean-Michel JARRE en Chine ? J’ai ma petite idée sur la question, mais j’aurais apprécié connaître votre part de vérité. La Chine sortait de la Révolution culturelle et n’était prête ni à découvrir, ni à apprécier la musique sérielle !
Vous avez dû savoir, comme je l’ai appris, que pour fournir l’électricité nécessaire aux synthétiseurs et autres appareils électroniques (des centaines de kilos), il a fallu couper l’électricité de tout un quartier de Pékin ! Entre GISCARD et JARRE, il y avait bien peu de différences dans l’immensité du mépris pour les habitants du pays dans lequel ils étaient reçus !
A l’issue du premier concert donné à Pékin, l’ambassadeur, Charles MALO, a donné une réception à la résidence. Je revois encore Jean-Michel JARRE arrivant avec Charlotte RAMPLING et s’effondrant sur un des canapés, sans même penser à saluer les invités… Là encore, dans le mépris, on ne fait guère pire !
Pendant cette réception, un certain nombre de journalistes ont utilisé le téléphone de la résidence pour transmettre leurs « papiers » à Paris. A cette époque, les communications étaient très chères et l’Ambassadeur a découvert avec stupeur qu’une bonne partie des crédits annuels de communication de l’ambassade avait été dépensée en une seule soirée et que les journalistes ne s’étaient pas manifestés pour régler leur dû ! Pourquoi ne dites-vous rien de ces problèmes, matériels certes, mais qui font la vie quotidienne des ambassades ? Charles MALO a préparé avec moi une note de service : aucune communication téléphonique pour l’étranger demandée par quiconque à l’ambassade ou à la résidence ne pourra être considérée comme communication de service, et sera donc à la charge de l’appelant. Un cahier des appels était tenu par notre standardiste chinois, le très dévoué M. CAI, et les postes chinoises nous fournissaient chaque moi un relevé détaillé des appels (ce qui n’existait pas encore en France à l’époque !). L’ambassadeur avait précisé que trois personnes seulement étaient autorisées à faire des appels de service en France : lui-même bien sûr, Claude MARTIN car il pouvait être chargé d’affaires, et moi-même. Je me rappelle avoir dit de suite à l’ambassadeur que mon nom était inutile car je n’appelais jamais en France. La réponse de M. MALO fut immédiate : le consul peut avoir besoin d’un appel urgent pour la communauté française, en l’absence de l’ambassadeur et du premier conseiller.
La note précisait que le régisseur (moi-même) devait, dès réception de la facture des postes chinoises, aller voir l’Ambassadeur, puis le Premier Conseiller (Claude MARTIN) pour connaître leurs communications personnelles. Je revois encore l’ambassadeur ouvrant son agenda où étaient notées toutes ses communications. Claude MARTIN faisait de même. L’un et l’autre réglaient de suite ce qui n’était pas à payer par l’Etat. La note précisait que tous les autres agents de l’ambassade, n’ayant par définition que des appels privés, avaient trois jours pour régler leurs factures. Si ce n’était pas fait, le régisseur avait ordre de prévenir l’ambassadeur qui allait lui-même récupérer l’argent dû à l’Etat.
Dois-je ajouter que depuis lors il n’y eut plus un seul problème de crédits téléphoniques qui se sont même révélés largement suffisants.
Ajout de février 2025 :
Je n’avais assisté qu’au premier concert et c’était pour moi largement suffisant. Mais mon ami du service culturel, chargé d’accompagner Jean-Michel JARRE pendant tout son séjour en Chine, me raconta la suite des événements, qui explique probablement la triste mine du compositeur lors de la réception à la résidence.
En fait, ces récitals à Pékin et Shanghai n’avaient pas été organisés en l’honneur des Chinois, mais pour honorer un contrat pour vendre, en disque ou en cassette, « Jean-Michel JARRE en Chine ». L’ambiance tiède de la soirée inaugurale – quelques applaudissements de politesse et de courtoisie – ont fait penser qu’il fallait d’urgence faire plus de bruits que ceux des synthétiseurs puisque les spectateurs chinois ne se déchaînaient pas.
Alors, Jean-Michel JARRE et les techniciens qui l’accompagnaient décidèrent de mettre eux-mêmes l’ambiance qui manquait pour leurs enregistrements. Et ils choisirent de « casser des fauteuils », à Pékin comme à Shanghai, pour faire comme à l’Olympia !
Pitoyable ! Un soi-disant « grand » de la musique moderne et un énarque assoiffé d’orgueil ne respectaient pas le pays dans lequel ils avaient l’honneur d’être accueillis et donc empêchaient le développement serein des relations franco-chinoises.
Je n’étais pas à Pékin lorsque, plus tard, Mireille MATHIEU est venue en Chine. Mais je sais le grand succès qu’elle a reçu et combien elle est aimée. Elle a fait, avec ou sans l’aide de l’ambassade, je n’en sais rien, pour la France et la Chine beaucoup plus que l’énarque MARTIN et son JARRE.
Quand comprendra-t-on en France que la coopération, dans tous les domaines, ce n’est jamais imposer ? Peut-être le comprendra-t-on quand des énarques (les vaniteux) n’existeront plus ?
Ecrit en mai 2021
1. Claude MARTIN - La diplomatie n'est pas un dîner de gala, p. 415 - L'aube 2018
14. Carmen à Pékin
Je continue la lecture de votre livre, Claude MARTIN, et j’y trouve cette phrase : les Chinois « allaient vibrer aux airs de Carmen qu’on allait monter, à l’automne, à l’Opéra central de Chine », puis ces quelques lignes : « L’événement eut lieu au théâtre du Pont du Ciel… le 25 janvier 1982… Le spectacle devait se donner pendant plusieurs mois. Ce fut un immense succès… ». (1)
Ces deux dernières phrases ne donnent pas à vos lecteurs la possibilité de savoir si le succès fut celui de la première représentation ou des suivantes. Alors, laissez-moi rafraîchir votre mémoire qui n’est défaillante que volontairement !
L’ambassade avait négocié avec les autorités chinoises un ambitieux projet de coopération, à l’issue de la révolution culturelle pendant laquelle l’opéra chinois et tous ses artistes avaient terriblement souffert, comme d’ailleurs tout le pays. L’idée était de traduire Carmen en chinois et de former les artistes chinois pour qu’ils réussissent à chanter et à jouer un opéra occidental. A l’issue de cette coopération, Carmen devait être présenté à Pékin, puis dans les grandes villes de Chine et un très grand succès était assuré pour de longs mois.
Très peu de temps avant la première, une répétition générale eut lieu avec les « censeurs » des différents ministères chinois concernés, qui décidèrent de tout arrêter. Malgré la coopération promise, tout était devenu prétexte à annulation et reniement : le sujet était trop scabreux, les robes de Carmen étaient trop décolletées… Il y eut des heures et des heures de négociations pour tenter de sauver l’aventure ! Finalement les robes furent revues et corrigées et les autorités acceptèrent à regret de laisser jouer l’opéra, mais seulement à Pékin. Toutes les représentations en province furent supprimées.
Quel dommage pour cette magnifique coopération. Je le dis d’autant plus librement que je n’apprécie pas particulièrement l’opéra et que j’ai découvert Carmen lors de la première à Pékin, en pensant à tous ceux, Chinois et Français, qui avaient tant travaillé. J’ai acheté le disque lors de sa sortie et je l’ai gardé jusqu’à ce qu’il soit usé !
Claude MARTIN, pourquoi, grands dieux, ne dites-vous rien de tout cela ? Vous êtes énarque et donc en France vous décidez ce que vous voulez et votre volonté l’emporte puisque vous êtes énarque… Si votre volonté est contraire à la loi, peu importe puisque vous prendrez le pouvoir de modifier la loi à votre profit ! Mais quand vous êtes en Chine, vous ne pouvez faire de même, car les Chinois, heureusement, sont maîtres chez eux et entendent le rester ! J’en ai pour vous beaucoup de tristesse car, malgré votre grande intelligence, vous ne comprenez pas le respect des autres, sauf lorsqu’ils servent vos desseins !
A quoi sert-il d’avoir des « administrateurs énarques » quand ils ne sont pas, d’abord et avant tout, des hommes honnêtes et respectueux des autres ?
Ecrit en mai 2021 1. Claude MARTIN - La diplomatie n'est pas un dîner de gala, p. 415 et 420 - L'aube, 2018
15. « L’équipe que j’animais… »
Claude MARTIN, dans vos souvenirs, vous êtes vraiment comme je vous ai connu, transformant la réalité par petites touches ou omissions successives pour faire croire que vous êtes le maître d’oeuvre des seules réussites. Ainsi écrivez-vous : « L’équipe que j’animais comptait désormais un nombre important d’agents parlant le chinois ». (1)
Franchement, pourquoi ne respectez-vous pas nos ambassadeurs, Claude CHAYET et Charles MALO ? Vous occupiez, bien sûr, une place éminente puisque vous étiez premier conseiller et parfois chargé d’affaires. Mais ce n’était ni votre ambassade, ni votre équipe !
Si vous aviez voulu parler des sinologues recrutés par vous, alors dites-le. Ils étaient parfois excellents, comme Paul-Jean ORTIZ : agent contractuel à Pékin, reçu la même année aux deux concours d’orient du ministère des affaires étrangères, et qui a terminé sa brillante carrière comme conseiller diplomatique à l’Elysée. Mais les agents de l’ambassade, dans leur très grande majorité n’étaient pas vos affidés (au sens ancien du mot). Aucun ne l’était à la section consulaire dont j’avais la charge et qui avait été négligée pendant tant d’années ! Parmi les conseillers que vous supervisiez, certains m’ont raconté pourquoi ils n’avaient pas voulu être nommés à Pékin : ils ne connaissaient pas le chinois et surtout ne voulaient pas travailler avec vous, connaissant trop votre réputation ! Ils étaient donc arrivés « forcés », mais j’avoue que j’ai beaucoup aimé leurs regards sur la Chine, car ils n’étaient pas comme d’autres venus avec des idées toutes faites. Ils découvraient, s’étonnaient et posaient souvent de bonnes questions en cherchant les meilleures réponses
Je le redirai peut-être mais je veux déjà le dire : dans votre livre de près de mille pages, vous ne parlez jamais du consulat. Vous n’êtes pas un grand diplomate puisque vous méconnaissez la réalité !
Ecrit en mai 2021 1. Claude MARTIN - La diplomatie n'est pas un dîner de gala, p. 416 - L'Aube, 2018
16. L’affaire LI Shuang – Emmanuel BELLEFROID
Quand j’ai vu apparaître leurs noms dans votre livre (1), j’ai pensé que nous ne serions pas d’accord puisque je savais déjà que votre version des faits serait tronquée, partielle et élucubrée pour rester toujours à votre avantage, en vous présentant comme le « deus ex machina » alors qu’en fait, vous êtes l’éolienne de la diplomatie du vent !
Claude MARTIN, je ne peux que vous approuver lorsque vous écrivez : « Les agents de notre mission… devaient agir dans la légalité et la transparence, respecter les règles. Les usages diplomatiques étaient qu’une ambassade devait se tenir informée, mais non participer à une entreprise de subversion contre le pouvoir en place. Nous pouvions avoir de la sympathie pour les dissidents, les fréquenter, les soutenir moralement, peut-être même leur donner des conseils, mais certainement pas les aider matériellement. »
Ensuite, vous donnez votre version des faits : « Notre « documentaliste », Emmanuel Bellefroid entretenait une liaison avec la belle Li Shuang, l’égérie du groupe » (Les Etoiles, qui avaient manifesté pour « obtenir la liberté d’exposer leurs oeuvres »). La situation d’Emmanuel BELLEFROID « était délicate car il était marié »… Un matin, LI Shuang fut arrêtée par la Sécurité chinoise. Vous poursuivez : « Je me rendis au Waijiaobu (Ministère des affaires étrangères) pour demander des explications. Certes l’intéressée n’était pas membre de l’ambassade, mais elle était la « fiancée » de notre documentaliste. Son arrestation nous semblait regrettable et surtout incompréhensible ».
« Regrettable », certes, mais votre dernier mot « incompréhensible » vous décrit bien, hélas ! Vous qui savez tout (vous vous dites énarque), vous ne pouvez pas comprendre ! Les autres – Chinois, en l’occurrence – ne peuvent être compris par vous puisqu’ils sont différents et que vous les voulez obéissants et serviles !
Je lis maintenant la réponse que les autorités vous ont faites : « Mademoiselle Li Shuang n’est pas la « fiancée » de monsieur Bellefroid. Celui-ci est déjà marié à une ressortissante française, et la loi chinoise n’autorise pas la bigamie… L’ambassade ne peut à aucun titre intervenir en sa faveur. » Votre interlocuteur chinois avait clairement résumé ce qui apparaissait le plus souvent dans ces dossiers de « droits de l’homme » (pour résumer). Vous ne dites pas si vous-même aviez jamais réfléchi aux problèmes concernant ce qui est appelé maladroitement « droits de l’homme », avant de tenter d’intervenir en faveur de LI Shuang. Mais peu importe que ce soit vous-même, ou un autre, ou personne, qui ait été responsable de ces dossiers avant mon arrivée. En effet, après votre échec, ces dossiers avaient quitté l’étage que vous pensiez « noble » des « diplomates » pour atterrir dans la « poubelle » consulaire ! Avec probablement cette pensée : je n’ai pas réussi, donc le consulat ne réussira pas davantage, mais au moins nous ne serons pas responsables !
D’où venait votre aveuglement ? J’en ai reçu de nombreux témoignages, non seulement d’agents de l’ambassade, mais aussi d’interlocuteurs chinois rencontrés au Wai Jiao Pu. Votre position était honorable, je veux dire dans un amphithéâtre d’université ou au grand oral de l’ENA ! Mais elle ne correspondait pas à la réalité. Vous vouliez imposer aux Chinois vos vues idéales ou idéelles sur les droits de l’homme. Les Occidentaux, pensiez-vous, connaissent ces derniers mieux que les Chinois. Il suffira donc de leur dire ce qu’ils doivent faire et ils le feront ! Cette absence ahurissante de respect m’a de suite sauté aux yeux. Se croire supérieur n’était certainement pas la voie à suivre. Vous auriez dû voir, avec votre intelligence brillante mise au service de votre unique carrière, que les Chinois n’avaient pas du tout oublié les guerres de l’opium, les légations… et la main mise des puissances occidentales sur leur pays.
J’ai retrouvé cette même réaction de rejet dans tous les pays où certaines ambassades (je pense spécialement à la Birmanie) croyaient pouvoir encore se trouver en terrain conquis et dicter leur loi. Il faut comprendre que le baratin ne remplace plus l’exemple et le respect. Et heureusement !
Revenons à Emmanuel BELLEFROID. Les « connaisseurs de la Chine » qui se trouvaient à l’ambassade auraient dû savoir que le pays dans lequel ils étaient non seulement ne reconnaissait pas la bigamie, mais encore ne la tolérait pas. Plus encore, vous semblez ne pas avoir compris le sens de cette phrase : « L’ambassade ne peut à aucun titre intervenir en sa faveur ». L’ayant moi-même entendue au Wai Jiao Pu, je peux vous en expliquer le sens puisque vous ne le faites pas pour vos lecteurs. Il s’agit d’une question de nationalité. LI Shuang était chinoise et donc seule la loi chinoise lui était applicable. Quant à Emmanuel BELLEFROID, de nationalité française, mais ne respectant pas les lois chinoises, il n’avait qu’à quitter la Chine « immédiatement ». Quoi de plus logique ? Les autorités chinoises vous indiquaient de la façon la plus claire possible une évidence : sans respect, ni solution, ni coopération…
Il aurait été préférable que le départ d’Emmanuel BELLEFROID soit immédiat, car son attitude en Chine devenait odieuse : utilisant son statut d’attaché de presse, il avait, comme vous dites, « alerté toutes les rédactions parisiennes, auxquelles il servait sa version des faits. Il tenait chaque jour une conférence de presse à laquelle les correspondants à Pékin des journaux du monde entier se faisaient un devoir d’assister… ». Tous les jours sortaient de nouveaux articles et même PLANTU participa à la mayonnaise avec un dessin en première page du Monde… Plus rien de bon ne pouvait sortir de ce fatras de bavardages inconsidérés orchestrés par un agent de l’ambassade, partie prenante au problème, que vous n’avez pas su, ou pas pu, ou pas voulu arrêter.
Notre ambassadeur, Claude CHAYET, vous avait prévenu depuis le début – c’est vous qui l’écrivez – : « On ne défie pas ainsi les Chinois ! Ils ne cèderont pas ». Il est fort regrettable que cet avertissement n’ait été ni écouté à temps, ni suivi d’effet, ni par Emmanuel BELLEFROID, ni par vous-même.
La venue de Michel JOBERT, Ministre du commerce extérieur, n’a rien arrangé puisque ce sont les sinologues de l’ambassade qui lui ont présenté le problème et fait croire n’importe quoi, pensant sans doute l’utiliser pour imposer davantage leurs idées, qui ne tenaient pas compte de la réalité chinoise. Leurs élucubrations ont révélé leur inutilité et aggravé les problèmes, contribuant à faire de cette visite ministérielle un échec.
Le désastre était tel qu’une mission d’inspection fut envoyée à Pékin. Vous écrivez : « Elle examina en détail le fonctionnement de notre mission, interrogea longuement Chayet et tous ses collaborateurs. Elle fit, à son retour, un rapport d’une grande sévérité. Chayet fut rappelé ».
Claude MARTIN, comment pouvez-vous passer sous silence la grandeur de notre ambassadeur ? Comment pouvez-vous ne pas rappeler qu’à la suite de cette inspection, Claude CHAYET a dit très clairement ce qu’il pensait pendant une réunion de service à laquelle participaient tous les chefs de service de l’ambassade. Il a expliqué qu’il n’avait pas attendu mai 1981 pour faire confiance à tous les agents placés sous son autorité, qu’il avait convoqué Emmanuel BELLEFROID et lui avait demandé si oui ou non il était responsable de ce dont les autorités chinoises l’accusaient. Cet agent lui avait répondu qu’il n’était en rien responsable du transit de documents venant d’opposants au régime par la valise diplomatique.
Vous vous rappelez sans doute que Claude CHAYET venait chaque jour me voir au consulat car il avait décidé de prendre sa part dans la remise en ordre de l’ensemble des services dont j’avais hérité. Nous nous comprenions bien et j’admirais l’honnêteté de ce grand ambassadeur. Il avait commencé sa carrière dans la Résistance et il était, peu de temps avant sa retraite, renvoyé de son ambassade parce qu’un de ses agents avait trahi sa mission et lui avait menti. Mais il était l’ambassadeur, chef de la mission diplomatique, et il comprenait la décision « injuste » qu’il devait subir.
Dans vos mémoires, je lis encore (2) cette allusion à l’affaire LI Shuang lors de la visite de Claude CHEYSSON. Ce ministre des affaires étrangères vous aurait confié : « Cette ridicule affaire Li Shuang, qui a permis aux Chinois de nous humilier ». Et vous ne relevez rien de ces paroles. Pourtant cette affaire était loin d’être « ridicule » et les Chinois n’avaient en rien « humilier les Français ». Ces derniers étaient tellement « grands » et « intelligents » qu’ils s’humiliaient eux-mêmes !
Je verrai si, dans la suite de votre livre, vous reparlez (et comment) de l’affaire LI Shuang. Si tel n’est pas le cas, je vous en reparlerai puisque, de temps en temps, il est nécessaire de remettre les pendules à l’heure ! Vous n’êtes pas le maître des horloges !
Ecrit en mai 2021 1. Claude MARTIN - La diplomatie n'est pas un dîner de gala, p. 417 - L'aube, 2018 2. Ib. p. 427
17. Manuel LUCBERT
Claude MARTIN, avant de poursuivre votre version – tronquée – de l’affaire LI Schuang, il me faut parler des journalistes français présents à Pékin. Personne n’est parfait, et donc ces journalistes ne l’étaient pas, mais certains étaient bien meilleurs que d’autres. Pour ma part, j’appréciais particulièrement les articles écrits par Manuel LUCBERT, correspondant du journal Le Monde à Pékin, que vous nommez (1).
Les journalistes avaient écrit tellement d’articles inutiles, et souvent faux ou inexacts, depuis le début de l’affaire LI Shuang que j’avais fini par me lasser de leurs écrits destinés, non pas à informer, mais à faire mousser le sensationnel.
Après la publication d’un article de Manuel LUCBERT, j’ai demandé à l’auteur comment il pouvait écrire des articles non fondés et contenant des inexactitudes telles que la réalité était complètement déformée et trahie, ce qui ne pouvait que retarder et compliquer la solution de tous les problèmes concernant les « droits de l’homme », car les autorités chinoises, comme n’importe qui dans le monde entier, détestaient recevoir des injures ! Manuel LUCBERT savait très bien que, sur décision de notre ambassadeur Charles MALO, j’étais le seul responsable du dossier LI Schuang pour tenter de réparer, sur de nouvelles bases, les erreurs commises depuis le début par les « diplomates » de l’ambassade. Sa réponse fut immédiate : « L’affaire a pris une place si importante que je suis obligé d’écrire quelque chose. Je le fais avec les informations dont je dispose. Le responsable, si l’article est mauvais, c’est donc toi puisque tu as les informations et que tu ne les communiques pas ». Je lui ai alors expliqué, une fois encore, qu’après les torchons d’insanités publiés contre la Chine, il était indispensable de ne plus répandre comme par le passé des torrents de boue qui cherchaient à présenter la Chine comme seule responsable et qui empêchaient de plus en plus de trouver une solution !
Tout en discutant, je cherchais une possibilité de faire avancer ces dossiers « droits de l’homme » et finalement je fis à Manuel LUCBERT la proposition suivante : je crois que je peux vous faire confiance. Ce que je vous dis, je ne le dirai à aucun autre journaliste français présent à Pékin, car je ne peux leur faire confiance. La plupart pourrait aller jusqu’à me vendre pour publier un « scoop » !
Nous avons rapidement trouvé un terrain d’accord. Nous nous verrions régulièrement et nous ferions le point en échangeant des informations. Je demandais à Manuel LUCBERT de publier, à sa manière, ce que je voulais voir publier – pour la bonne solution des affaires – et de ne pas publier ce que je lui demandais de garder uniquement pour lui.
Cette coopération a parfaitement fonctionné et Manuel LUCBERT a confirmé ce que je pensais. C’était un grand journaliste parce qu’il était honnête et respectueux des hommes et des réalités. Il était tout à fait digne de confiance. Etait-il le plus grand journaliste que j’ai connu ? Très probablement et encore aujourd’hui je regrette qu’il ne soit plus, mais je lui garde une très grande reconnaissance. Il est rare de rencontrer un tel homme.
Ecrit en juin 2021 1. Claude MARTIN - La diplomatie n'est pas un dîner de gala, p. 439 - L'aube 2018
18. WANG Keping
Je voudrais aujourd’hui rendre hommage à WANG Keping. Si certains ne le connaissent pas encore, ils peuvent voir internet et, en particulier, le site de ce sculpteur.
Avant mon arrivée à Pékin, WANG Keping avait rencontré une Française et ils s’étaient mariés (ce qui prouve que les mariages avec des étrangers existaient quand les règles étaient respectées).
Ensuite, les jeunes époux avaient souhaité quitter la Chine et s’installer en France… Mais leur dossier avait été bloqué par les autorités chinoises et la sortie du territoire par WANG Keping avait été interdite. C’est à ce stade que je dus intervenir puisque, une fois encore, les « diplomates » de l’ambassade avaient prouvé leur incapacité à faire autre chose que des discours inutiles…
Je reçus WANG Keping et son épouse qui m’expliquèrent ce qui était arrivé. Un « conseiller » de l’ambassade (je ne sais s’il était « ministre conseiller » ou « premier conseiller » ou « dernier conseiller », mais il était certainement « con » !) leur avait dit que si WANG Keping avait la nationalité française, les Chinois ne pourraient plus rien faire contre lui. Il avait donc pris la nationalité française, ce qui à l’époque pouvait se faire immédiatement après le mariage. Quand il reçut de l’ambassade son passeport français, il pensa que ses problèmes étaient terminés et il alla le montrer aux autorités chinoises pour leur expliquer qu’elles ne pouvaient plus l’empêcher de quitter la Chine !
Naturellement, la réponse chinoise ne se fit pas attendre : vous êtes Chinois et la Chine n’accepte pas la double nationalité. Nous ne reconnaissons pas votre nationalité française et donc vous ne recevrez pas le visa de sortie nécessaire à tout Chinois pour quitter la Chine… La situation était bien bloquée !
Je suis allé au Wai Jiao Pu et la première chose que je fis fut de reconnaître l’erreur de l’ambassade, car si nous acceptons la double nationalité, WANG Keping était toujours détenteur de la nationalité chinoise et devait donc, puisqu’il résidait en Chine, obéir d’abord aux lois chinoises… Je pus promettre, bien sûr, qu’aussi longtemps que je serais responsable des affaires consulaires, ce problème ne se reproduirait plus.
Les autorités chinoises cherchèrent alors une solution et me demandèrent de reprendre la nationalité française de WANG Keping et son passeport français. Je répondis que ce n’était pas possible puisque la nationalité française était donnée par un juge – et non par un consul – et seul le juge pouvait la retirer. Mes interlocuteurs chinois – et je les remercie encore – me firent part d’une autre solution : je pourrais recevoir WANG Keping et son épouse à l’ambassade et après notre entretien, le passeport français serait, par mégarde, oublié sur mon bureau. Ce qui fut fait avec l’accord de l’artiste ! Comme convenu je confirmais « l’oubli » aux autorités chinoises, et WANG Keping, muni de son passeport chinois, put solliciter et obtenir un visa de sortie pour se rendre en France… Je me rappelle lui avoir demandé de bien vérifier ses bagages afin qu’aucun document compromettant n’y fut découvert au passage de la douane… Tout se passa très bien.
Je regrette que Claude MARTIN n’ait pas jugé utile de parler de WANG Keping dans ses « mémoires ». Honte à celui qui choisit ses sujets et qui oublie une bonne partie de la réalité !
Note de mars 2022 : En lisant la totalité des 932 pages du livre de Claude MARTIN, j’ai seulement trouvé une fois le nom de WANG Keping (1) avec un seul mot pour parler de lui : « sculpteur ». Je confirme donc, car je crois davantage WANG Keping que les énarques, que vous ne dites rien de lui ni de la section consulaire qui a résolu, avec les autorités chinoises, le problème dans lequel vous-même et votre « équipe » de sinologues l’aviez mis avec toute la fatuité dont vous êtes capable.
Note de février 2025 : Des années plus tard, de passage à Levallois, j’aperçus, dans les jardins de la Mairie, une exposition des oeuvres de WANG Keping. J’aurais vraiment aimé avoir le temps de le revoir, ainsi que son épouse, mais je reconnais qu’à force de courir on perd une partie de son âme.
Note du 2 avril 2025 : J’ai envoyé, il y a quelques jours le fascicule de mes souvenirs de Chine à WANG Keping et à son épouse. J’avais trouvé une adresse fiable sur le site du sculpteur (« www.wangkeping.com ») dont les réalisations m’ont émerveillé. Tant de réussites obtenues en une seule vie !
C’est leur fille Aline qui m’a de suite très gentiment répondu. Qu’elle en soit profondément remercié !
WANG Keping et son épouse Catherine m’ont adressé deux catalogues des oeuvres du sculpteur : l’un intitulé « Duos », fait à l’occasion de l’exposition des oeuvres de WANG Keping à Chambord. Magnifique !
Le second catalogue est appelé « Wang Keping au musée Rodin ». Je ne peux que redire « Magnifique » ! Ce doit être la réalisation d’un grand rêve, pour un sculpteur venu de Chine, de travailler, du 3 mai au 5 juin 2022, dans le musée Rodin et d’exposer ses oeuvres dans les jardins.
Et peut-être plus encore que ces magnifiques présents, il y avait une lettre de Catherine. J’en tire ces quelques lignes : « Nous ne vous avons jamais oublié et vous faites partie de notre histoire. Votre aide a été très importante et décisive dans un moment aussi difficile à Pékin. Vous avez ainsi permis à Wang Keping de devenir l’artiste qu’il est aujourd’hui ».
Il peut arriver ainsi qu’un consul, qui ne choisit pas ceux qu’il essaie d’aider au mieux (contrairement aux politiques) puisqu’il est au service de tous ceux qui frappent à sa porte, il peut donc arriver qu’un consul rencontre des gens extraordinaires et merveilleux. Ce fut le cas avec WANG Keping et son épouse Catherine.
Je les remercie à tout jamais car ceux rencontrés dans mon bureau à Pékin avaient, depuis lors, tracé leur chemin ensemble, dans l’art et la beauté, et qui plus est principalement en France, dans des lieux prestigieux.
Cher WANG Keping, chère Catherine, votre bonheur et votre réussite, vous les avez chèrement mérités. Puissent-ils vous accompagner très longtemps, avec l’aide bienfaisante d’Aline, car vous êtes un magnifique témoignage de ce que deux pays, la Chine et la France, peuvent réussir lorsqu’il travaillent ensemble (et vous savez, mieux que beaucoup, qu’aucun pays n’est parfait et que donc le travail est immense).
Je n’ai jamais regretté d’avoir eu le privilège de découvrir et de travailler en Chine. Et maintenant, voir tout le chemin que vous avez parcouru est une grande grâce. Vous faites partie de mon « Panthéon ».
Très bonne route à vous deux (et trois). Je vais suivre du mieux possible, grâce à internet et YouTube vos étapes…
Cher WANG Keping, en France, j’ai toujours pensé qu’il était stupide de parler de l’âge de la retraite. Et j’ai souvent dit qu’on ne mettait pas Picasso à la retraite à 60 ans ! Pour ma part, j’ai eu « droit » à avoir un âge « légal » de départ à la retraite. Tout le monde devrait avoir le droit d’être un artiste et de choisir, honnêtement, l’heure à laquelle il est pour lui préférable de se reposer pour réfléchir et méditer.
Ecrit en juin 2021
1. Claude MARTIN - La diplomatie n'est pas un dîner de gala - L'aube, 2018, p. 345
19. Louis MERMAZ et le Prince Sihanouk
Dès son arrivée en Chine, notre ambassadeur Charles MALO constata que les visites de personnalités françaises en Chine étaient devenues un passage obligé, une sorte de pèlerinage à La Mecque en quelque sorte. Je me souviens d’un télégramme qu’il envoya au Département et dont le titre résumait tout : « ambassade ou auberge de France ». Il racontait que les demandes qu’il recevait ne comportaient quelquefois même pas la plus élémentaire politesse. Je me souviens de telle personnalité, connue dans le domaine médical, qui lui indiquait de façon péremptoire : à l’occasion de la réception que vous ne manquerez pas d’organiser à la résidence lors de ma visite en Chine, je souhaite que figurent parmi les invités… Inutile de préciser que notre ambassadeur donna la lettre du goujat à notre conseiller culturel et de coopération…
Dans ce défilé incessant d’invités fut annoncée la venue de Louis MERMAZ, à l’époque Président de l’Assemblée nationale et donc quatrième personnage de l’Etat dans l’ordre protocolaire. J’étais loin d’être pour ma part le quatrième personnage de l’ambassade, puisque j’étais seulement le chef de la chancellerie consulaire, mais il se trouve que pour les autorités chinoises j’étais le troisième, après l’ambassadeur (bien sûr!), le premier conseiller (car il est appelé à être chargé d’affaires en l’absence de l’ambassadeur). Pour les Chinois, le consul devait cette place au fait qu’il signait les visas, réglait toutes les factures de l’ambassade et négociait continuellement avec les autorités pour tous les problèmes rencontrés par la communauté française. Le Prince Sihanouk avait fait sienne cette organisation chinoise et je fus invité plusieurs fois chez lui. Il était d’ailleurs un cuisinier hors pair qui se délectait de la cuisine française et de ses propres réussites de chef.
Mais revenons à Louis MERMAZ, car il me semble indispensable de compléter vos souvenirs, cher Claude MARTIN, en précisant l’incompétence, la suffisance et la frivolité de ceux qui nous gouvernent.
Louis MERMAZ était professeur d’histoire et ses connaissances semblaient l’avoir arrêté aux alentours de la Grèce antique, mais certainement pas de la grande Asie. Ce n’était pas grave puisque personne ne peut tout savoir, mais au moins les « missionnaires » pouvaient se documenter avant leur départ. Les conseillers de l’ambassade fournissaient à chacun des fiches très bien faites et régulièrement tenues à jour. Encore fallait-il au moins prendre le temps de les parcourir !
Pendant le séjour de Louis MERMAZ à Pékin, notre standardiste m’a un jour demandé de prendre un appel urgent à l’heure du déjeuner. Les autres diplomates étaient soit avec Louis MERMAZ, soit rentrés chez eux, mais je travaillais encore au consulat. J’eus donc droit au directeur (ou chef) de cabinet de Louis MERMAZ qui appelait de Grenoble où il gardait la permanence du député de l’Isère. Ce brave homme m’expliqua qu’il avait un message de la plus haute importance qu’il fallait faire parvenir de toute urgence à Louis MERMAZ. Je lui répondis que j’allais prendre note et que je transmettrais aussi rapidement que possible. Le message était : « Tout va bien ». Je crus avoir reçu un message codé, quasiment un secret d’Etat car, en ces temps reculés, je ne pouvais imaginer qu’un personnage important de l’Etat puisque gaspiller l’argent de l’impôt des Français en téléphonant des banalités… Je me rappelle avoir demandé si j’avais bien reçu la totalité du message et puisqu’il n’y avait rien d’autre, j’attendis le retour à l’ambassade de Claude MARTIN, pour lui faire part du coup de téléphone arrivé en son absence. Je me souviens parfaitement de sa réaction. Il m’a dit que la permanence de l’Isère appelait au moins trois fois par jour pour que soit porté ce même message « Tout va bien » au quatrième personnage de l’Etat.
Pour ma part, j’ai au moins appris une chose : ces gens-là se moquent du peuple qu’ils représentent !
Dans vos mémoires, Claude MARTIN, vous parlez du dîner offert par le Prince Norodom SIHANOUK à Louis MERMAZ. (1) J’ai été invité à ce dîner. Vous écrivez : « Mermaz avait demandé à rencontrer Sihanouk ». Comme d’habitude, vous cachez une partie de la vérité. Louis MERMAZ, à son arrivée à Pékin, s’était rétracté, car il pensait que cette rencontre pouvait finalement ternir son image, étant donné que le Prince n’était pas bien vu en France à cette époque. Mais finalement, le dîner avait été maintenu, étant entendu qu’on ne parlerait pas de politique… Louis MERMAZ n’avait pas jugé nécessaire de se documenter comme il aurait dû… et il n’a même pas été capable de se taire et d’écouter le Prince qui, en acteur éprouvé, pouvait facilement tenir plusieurs rôles à lui tout seul et faire si nécessaire les questions et les réponses. Il était également évident que le Prince ne pourrait s’empêcher de parler de politique. Et nous eûmes droit à cet échange incroyable que je rapporte de mémoire : le Prince a respecté sa promesse de silence pendant les cinq premières minutes consacrées à l’accueil… Puis il a enchaîné : comme vous le savez, le gouvernement actuel du Cambodge est un gouvernement tripartite… Et devant l’étonnement du Président de l’Assemblée nationale française, le Prince précisa : c’est-à-dire un gouvernement composé de trois partis politiques… Et Louis MERMAZ, semblant excédé, prononça cette phrase d’anthologie : oui, je sais, mais lesquels ?
Heureusement, dans la délégation française, figurait Jean-Marie CAMBACERES, mon voisin de table à ce dîner et bon connaisseur de l’Asie. Il a compris le désastre, pris péremptoirement la parole et la conversation s’est déroulée entre le Prince SIHANOUK et lui. Louis MERMAZ avait finalement compris qu’il valait mieux se taire !
Tant que seront mêlés à la diplomatie des incompétents tels que celui venu jusqu’à Pékin en croyant que chacun allait se prosterner à ses pieds, alors la France continuera sa descente vers le sous-développement. Il est pourtant tellement simple d’apprendre le silence et le respect avant de vouloir prêcher nos soi-disant valeurs à la terre entière.
Ecrit en juin 2021 1. Claude MARTIN - La diplomatie n'est pas un dîner de gala, p. 431-432 - L'aube 2018
20. Visite d’Etat de François MITTERRAND et encore LI Shuang
Claude MARTIN, vous écrivez que peu de temps avant l’arrivée de François MITTERRAND en Chine, en mai 1983, vous êtes parti vous « promener dans la campagne autour de Pékin »… et vous vous êtes retrouvé « à Mulanyu… site des tombeaux de l’est »… Vous indiquez que pendant votre visite du tombeau de l’impératrice Cixi, en descendant un escalier sombre, « une voix chuchota » à votre oreille : « Je peux vous donner des informations sur le sort de mademoiselle Li Shuang. Elle va bien. Elle sera libérée dans quelques jours »… Vous poursuivez en indiquant : « J’aperçus une ombre qui disparaissait »… Et encore : « Je rentrai à l’ambassade, n’osant faire part à quiconque d’une information qu’il fallait d’abord vérifier ». (1)
En lisant cela, je vous imagine davantage dans un roman policier que dans la diplomatie! Je précise que les merveilleux tombeaux Qing se trouvent à 140 kms à l’est de Pékin. Je suis allé plusieurs fois dans ce lieu merveilleux. C’est beaucoup pour une « promenade » faite, bien sûr, non à pied, mais avec votre Peugeot. A l’époque, il n’y avait pas encore la foule des touristes et comment croire donc que quelqu’un ait pu vous accoster par hasard dans un escalier sombre, sans que vous ayez pu le retenir et parler davantage avec lui…
Et comment croire que vous n’ayez rien dit de tout cela à notre ambassadeur ? Décidément, vous vous preniez pour le chef de mission que vous n’étiez pas… Et à moi-même, vous n’avez rien dit de cette rencontre digne de la porte de Brandebourg et des romans policiers de gare…
Comme par hasard, je n’ai rien trouvé dans vos mémoires de la vérification d’une information que vous dites avoir entreprise dès votre retour à Pékin… Comme par hasard, vous travestissez la réalité pour qu’elle apparaisse façonnée par vos soins… Comme les énarques que j’ai vus à l’oeuvre (pas tous, mais la plupart), vous parlez ou vous écrivez et cela vous suffit pour croire et faire croire que vous façonnez la réalité !!!
Et vous continuez (2) en parlant de la presse parisienne qui avait repris, avant la visite de François MITTERRAND, les litanies sur l’affaire LI Shuang. « Le président allait-il l’arracher aux griffes des Chinois ? » Et vous ajoutez (3) qu’à la fin de l’entretien avec le Premier Ministre ZHAO Ziyang, il fut précisé que LI Shuang serait « libérée bientôt » et que donc « Mitterrand put annoncer la libération prochaine de la jeune femme ».
Une fois encore, je découvre que vos mémoires sont un tissu de mensonges. Je vous mets au défi d’indiquer un passage de la conférence de presse de François MITTERRAND, dans laquelle il annonce la libération prochaine de LI Shuang. Vous mériteriez un procès… A votre sujet, il n’est pas possible de dire seulement que vous avez du toupet, ou de l’audace, ou du culot… En fait, vous êtes, quand vous le jugez utile, sans vergogne, effronté, impudent. On peut même dire que vous êtes une crapule, ce que le dictionnaire définit comme un « individu sans moralité ».
Je dois redire une fois encore, même si cela blesse votre amour-propre, que vous saviez très bien que l’ambassadeur m’avait chargé de tous les dossiers « droits de l’homme », que vous saviez très bien que vous lisiez – évidemment – tous les télégrammes que je préparais à la signature de l’ambassadeur, que vous saviez très bien que j’avais annoncé à l’ambassadeur que le dossier LI Shuang serait le dernier à recevoir une solution car il avait été fait un tel tapage dans les journaux français et l’affaire avait été tellement mal gérée au début (avant l’arrivée de Charles MALO) par le personnel de l’ambassade (je rappelle que vous étiez le numéro deux et que LI Shuang étant Chinoise, ses problèmes n’auraient pas dû concerner la section consulaire). Il était clair que les autorités chinoises n’accepteraient jamais d’obéir à un diktat, surtout après le déversement de bennes d’ordures écrites sur leur pays par des journalistes, pour la plupart irresponsables !
A l’époque, vous ne m’avez rien dit de votre rencontre digne des romans policiers de gare… Dans cette aventure, vous ne donnez aucune preuve de vos annonces péremptoires et vous ne faites pas honneur à votre titre honorifique d’ambassadeur de France, car dans le domaine des droits de l’homme et dans le respect de la vérité, vous ne le méritez pas puisque vous n’avez pas d’honneur.
LI Shuang fut effectivement libérée, mais plus tard. Comme je l’avais annoncé – car c’était une évidence – elle fut libérée la dernière de « ma » liste.
Vous auriez pu vous rappeler, Claude MARTIN, que lorsque j’ai quitté Pékin, tous les problèmes (ceux de l’époque) des Français ou des Franco-chinois concernant les droits de l’homme avaient été résolus, de concert avec les autorités chinoises. Que vous ne disiez pas un mot dans vos mémoires des efforts que nous avons faits à la section consulaire me laisse finalement assez indifférent. Je constate seulement que vos collaborateurs n’ont reçu de votre part que le rang d’esclaves. Et je regrette profondément que vous ne citiez à aucun moment la section consulaire de l’ambassade. Je citerai aujourd’hui un seul nom : Monsieur Wang, un de nos interprètes que j’avais choisi pour m’accompagner au Wai Jiao Pu et qui a donc participé à toutes les entretiens. Je lui sais infiniment gré de ne jamais avoir renié son pays, mais d’avoir parfaitement compris son rôle d’interprète : comprendre entièrement et rendre en chinois l’idée que je voulais transmettre. Dans cette aventure, Monsieur Wang a été beaucoup plus grand que vous !
Note de février 2025 :
En relisant ces lignes, je souhaite préciser quelque chose au sujet de cette visite du Président François MITTERRAND. Avec l’aide de notre ambassadeur, j’avais participé à la préparation de cette visite d’Etat en envoyant des télégrammes qui expliquaient la situation des dossiers des « droits de l’homme ». Nous proposions au Président, qui allait sûrement être harcelé par les journalistes sur l’affaire LI Shuang, quelques-unes des vérités à dire.
Ces dernières étaient simples. Il serait bon de remercier les autorités chinoises pour tout ce qu’elles avaient fait pour le développement des relations franco-chinoises, dans tous les domaines. Il serait bon aussi de ne pas parler de cas particuliers et surtout pas de LI Shuang.
Le Président François MITTERRAND montra qu’il avait parfaitement compris le message et l’a merveilleusement exécuté. Pendant sa conférence de presse, il fut assailli de questions sur LI Shuang. Il y répondit avec une grande décontraction, reprenant ce que nous lui avions proposé et se félicitant d’avoir rencontré, depuis son arrivée à Pékin, des personnalités chinoises de très haut rang avec lesquelles il avait pu s’entretenir du développement des relations entre nos deux pays.
Après cette « tirade », les journalistes reprirent les seules questions qui les intéressaient et qui concernaient toutes LI Shuang. C’était, à en pleurer, les seuls intérêts des relations France-Chine ! Le Président, imperturbable, reprit une nouvelle fois les mêmes explications. Et, finalement, les journalistes n’obtinrent aucune information sur ce dossier (que d’ailleurs ils ne pouvaient comprendre !)
Ce que j’ai peut-être le plus aimé, ce fut l’article écrit par Manuel LUCBERT qui avait, lui aussi, comme le Président, compris parfaitement mon message pour aider les « droits de l’homme ». Il a repris en insistant les passages de la conférence dans lesquels le Président remerciait les autorités chinoises de tout ce qu’elles avaient fait et des progrès enregistrés pour le développement de nos relations dans tous les domaines.
Et soyez certain que LI Shuang ne fut pas libéré « bientôt », mais lorsque les autorités chinoises le décidèrent. Et je confirme qu’elle fut « la dernière » de ma liste à être libérée.
Les autorités chinoises, à juste titre, n’obéissent pas à n’importe quel diktat occidental. En 2025, certains ne l’ont toujours pas compris !
Ecrit en juin 2021 1. Claude MARTIN - La diplomatie n'est pas un dîner de gala, p. 445-446 - L'aube 2018 2. Ib. p. 445 3. Ib. p. 448
21. Bernard BOURSICOT
Claude MARTIN, vous parlez dans vos mémoires (1) d’un « agent consulaire français, Bernard Boursicot ».
Il est tout à fait triste de voir quelqu’un de votre rang – je rappelle que vous faites partie des « ambassadeurs dignitaires » (2) – ne pas connaître le sens des mots qu’il emploie alors qu’ils font partie du vocabulaire diplomatique. L’agent consulaire est en fait un consul honoraire qui a été nommé par son pays pour représenter bénévolement les intérêts de la France là où il a été accrédité. C’est une création souvent bien utile car, sans le rétribuer (ou très peu), la France emploie les services d’une personnalité connue localement qui peut donc tenter de trouver une solution auprès des autorités de sa ville de résidence pour tous les problèmes pouvant survenir : accidents, arrestations, missions diverses de passage… J’ai moi-même contribué à la création d’un certain nombre d’agences consulaires : à Iquique et à Arica au Chili, à Chiang Mai et à Phuket en Thaïlande…
Bernard BOURSICOT avait été recruté par le Ministère des Affaires étrangères comme adjoint de chancellerie et à ce titre avait été envoyé à l’étranger. En revoyant son nom dans vos mémoires, je me rappelle une affaire qui lui était arrivée lorsqu’il était en poste à Oulan Bator en Mongolie. C’est son successeur, venu comme lui de Bretagne, qui me l’a racontée.
A cette époque – années 60 et 70 – notre ambassade à Oulan Bator était composée de trois personnes : l’ambassadeur, un vice-consul et un adjoint de chancellerie. BOURSICOT était donc ce dernier. Notre ambassade n’était ouverte que six mois par an car l’hiver en Mongolie est particulièrement rude. L’ambassade et la résidence n’occupaient que quelques pièces dans le plus grand hôtel de la ville. Son nom était « Staline » ou « Lénine » et il était situé sur la place du même nom (Staline ou Lénine). Autant dire qu’il n’y avait pas grand chose pour la vie de tous les jours dans ce satellite de l’URSS. Une fois par mois, le vice-consul ou l’adjoint de chancellerie accompagnait la valise diplomatique jusqu’à Pékin, par la transsibérien. Les dépêches diplomatiques ne faisaient pas beaucoup de poids dans cette valise, mais au retour de Pékin, il y avait des sacs entiers de nourriture et d’achats divers venus de Hong Kong avec les commandes que nous faisions nous-mêmes pour la communauté de l’ambassade…
A Oulan Bator, il n’y avait quasiment pas de produits occidentaux, à part quelques approvisionnements envoyés depuis Moscou. Ainsi les « courriers » nous apportaient-ils régulièrement du caviar russe ou des disques du Bolchoï ! BOURSICOT eut une idée de génie ! Il fit venir de Hong Kong à Pékin des sacs entiers de blue-jeans, vêtements introuvables à Oulan Bator, et les importa en Mongolie avec la valise diplomatique, avant de les mettre en vente sur le marché principal de la capitale mongole !
Le succès fut tel, dit-on, que le mot « blue-jeans » fut « traduit » à l’époque en mongol et devint un « boursicot » !
Ecrit en juillet 2021 1. Claude MARTIN - La diplomatie n'est pas un dîner de gala, p. 453 sqq - L'aube 2018 2. Cf. Pierre PETIT - www.doleancesblog.com - Chapitre 31 : Mille-feuilles des affaires étrangères
22. Affaire SHI Peipu
Vous intitulez le chapitre III de la quatrième partie de vos mémoires « Monsieur Butterfly » (1) et, avec ce seul titre, j’ai deviné qu’une fois encore nous ne serions pas d’accord et que votre témoignage ne ressemblerait que de loin à la réalité puisque vous feriez tout pour vous donner le beau rôle que vous n’avez pas eu !
A priori, ce dossier n’aurait pas dû me concerner puisque SHI Peipu était chinois, acteur et connaisseur de l’opéra chinois. « En 1965, dites-vous, il avait rencontré Bernard BOURSICOT, comptable à l’ambassade à Pékin, et l’avait séduit… Shi Peipu lui avait fait croire qu’il était une femme… Shi Peipu était en fait… un agent des services chinois… Quand, après avoir servi dans d’autres postes, Boursicot était revenu en Asie, en Chine et en Mongolie, l’agent Shi Peipu, son ancien amant, s’était rappelé à son bon souvenir. »
« Shi Peipu avait expliqué au trop naïf Boursicot qu’il était soumis à un chantage. Sa relation avec un étranger avait été découverte. Il avait été déporté au Xinjiang et il risquait d’être condamné à y retourner, à moins que lui, Boursicot, n’accepte de livrer au service chinois quelques documents subtilisés à l’ambassade. Boursicot n’avait fait aucune difficulté pour « coopérer ». Il avait copié et transmis des dépêches diplomatiques. Puis il était parti vers d’autres postes avant de se fixer à Paris, où Shi Peipu l’avait rejoint. C’est là qu’ils avaient été arrêtés. »
Vous dites, Claude MARTIN, que « Boursicot était un des fonctionnaires du service de comptabilité de l’ambassade ». On voit donc mal, dans votre récit, comment il pouvait avoir accès aux « dépêches diplomatiques », sinon par l’intermédiaire des archives du bureau d’ordre ou d’un diplomate. Qui donc était responsable de la sécurité ? Vous n’en dites mot !
Que dites-vous de vous-même dans ces quelques pages ? « Shi Peipu, je le connaissais… Moi qui aimais l’opéra de Pékin sobrement joué, je le trouvais insupportable… Un petit artiste mondain… et un personnage bizarre… Shi Peipu sentait ma méfiance… J’avais, de guerre lasse, donné un avis positif à l’octroi de son visa… » Et, un peu plus loin, lors d’un de vos passages à Paris, les enquêteurs de la DST vous ont demandé les conditions dans lesquelles « vous avez délivré le visa de monsieur Shi Peipu ». Et vous avez répondu : « J’avais seulement mis sur une étagère son dossier jusqu’à ce que des tonnes de lettres me soient adressées, signées par des personnalités éminentes et fiables, qui s’étaient porté garantes pour lui ». Et, après cet entretien, vous concluez : « J’étais furieux » et, comme dans tous les cas où vous jugiez que votre « carrière » pourrait pâtir, vous êtes allé rencontrer un ami qui pourrait vous vouloir du bien : Hubert VEDRINE, alors conseiller diplomatique à l’Elysée, et vous avez obtenu ainsi un rendez-vous avec Yves BONNET, directeur de la DST…
Je n’ai jamais pensé que vous étiez mêlé à cette affaire rocambolesque d’espionnage, mais je regrette que vous écriviez des pages sans dire la vérité de votre participation à ce qui fut, à l’époque, un scandale. Une fois de plus, je vais parler à votre place !
Vous reconnaissez qu’il y avait un problème de visa et vous parlez d’une « étagère » de votre bureau où vous auriez placé le dossier. Je n’accepte pas que le consulat – qui était aussi le vôtre – soit traité d’étagère. Je connais le mépris trop fréquent des diplomates et des énarques (vous faites partie de ces deux catégories), mais vous devriez savoir et reconnaître que, sans un bon consulat, vos ambassades ne pourraient fonctionner convenablement. Tous les visas étaient notre affaire au consulat et dans tous nos domaines d’activité – état civil, comptabilité, notariat, bourses scolaires, visas… – nous avions des recueils d’instructions qui reprenaient les législations françaises en vigueur. Pour les visas délivrés aux Chinois, c’était très clair : des télégrammes étaient envoyés chaque jour à Paris où la décision était prise, par les ministères des affaires étrangères et de l’intérieur, d’accorder ou de refuser le(s) visa(s) demandé(s).
C’est ce que nous avons fait pour les demandes de SHI Peipu et de son fils SHI Dudu. Pourquoi ne dites-vous pas que dès le début vous avez appuyé cette demande parce que SHI Peipu était invité en France pour participer à des émissions de télévision sur l’opéra chinois. Et vous trouviez cela très bien, comme moi-même d’ailleurs, car j’approuvais tout ce qui pouvait rapprocher nos deux pays. Vous ne parlez pas davantage des « tonnes de lettres signées par des personnalités éminentes et fiables » qui encombraient vos étagères !
La réponse de Paris ne venant pas, j’ai préparé à votre demande un télégramme de rappel, car je vous avais indiqué que c’était la marche à suivre. Et nous avons attendu, mais aucune réponse n’est arrivée. Vous m’avez indiqué que la délivrance du visa était urgente car la date des émissions approchaient. Et finalement vous m’avez demandé de délivrer les visas puisque, selon vous, il n’y avait aucun problème. En y repensant aujourd’hui, je me demande pourquoi vous n’avez pas alors appelé au téléphone vos très nombreux correspondants des ministères des affaires étrangères et de l’intérieur ! Mais je me souviens très bien vous avoir dit que la « politique » du consulat etait très simple : suivre à la lettre les instructions. Sans autorisation de Paris, je ne pouvais délivrer les visas. Mais dans chaque représentation diplomatique, l’ambassadeur a le pouvoir de décider pour des exceptions qu’il peut juger utile de faire. A partir de là, la responsabilité lui revient. Je savais que notre ambassadeur vous avait également donné ce droit. Donc si vous me donniez l’ordre d’établir des visas, je les préparerais. Ce qui fut fait avec votre feu vert ! J’avais pris le soin – comme dans tous les cas semblables et rares – de les préparer pour que soit apposée votre signature, et non la mienne. Lorsque je vous ai présentés les passeports, vous m’avez dit que j’aurais dû signer moi-même les visas… A chacun ses responsabilités… J’étais devenu le vieux singe auquel on n’apprend pas à faire des grimaces !
Vous ne pouvez donc pas vous contenter de dire que vous avez donné un « avis favorable ». Vous avez délivré ces visas et en avez donc pris la responsabilité.
J’ai redescendu l’escalier d’honneur de la chancellerie et dans le hall m’attendaient SHI Peipu et son fils SHI Dudu. Ce fut la première et la dernière fois que je les vis. SHI Peipu fut arrêté peu de temps après son arrivée à Paris, de même que Bernard BOURSICOT.
Pour ma part, je n’ai jamais été interrogé ou inquiété par la DST. En tout cas, si ce service souhaite mettre à jour ses dossiers, il peut utiliser ma déposition écrite ici.
Notre ambassade à Pékin reçut finalement un courrier envoyé par notre ministère de l’intérieur, répondant enfin à nos télégrammes et refusant la délivrance des deux visas. Ledit ministère, sans doute déjà en voie de sous-développement, avait fait partir sa réponse par bateau !!!
Claude MARTIN, vous signalez (2) que « l’histoire peu banale des relations amoureuses entre le « diplomate » français et son amant-espion chinois fit l’objet » d’un livre, d’une pièce de théâtre et d’un film… Juste avant, vous indiquez que « Boursicot et Shi Peipu furent condamnés en 1986 à six ans de prison. L’agent chinois « fut gracié un an plus tard par François Mitterrand ».
J’ai souri en lisant ces lignes car, malgré le titre de votre livre, vous préférez souvent les paillettes aux vrais problèmes. Je dois donc écrire que je suis retourné au Wai Jiao Pu après l’arrestation de SHI Peipu, pour continuer à chercher avec mes interlocuteurs chinois des solutions à nos problèmes de « droits de l’homme franco-chinois », il me fut clairement indiqué que dans ces affaires il devait y avoir réciprocité. Puisque le seul Chinois retenu en France était SHI Peipu, cette entrevue a eu lieu après son arrestation à Paris et avant la libération de LI Shuang puisque, come je l’ai déjà indiqué, elle a été la dernière à être libérée. Or j’ai quitté la Chine, après trois années de séjour, en 1984… Bien évidemment, l’ambassadeur Charles MALO a rendu compte de mon entretien au Département et donc à l’Elysée. Je n’ai, pour ma part, plus jamais reçu de nouvelles de cette affaire, même si je me suis réjoui de la libération de SHI Peipu comme de celle de LI Shuang !
Ecrit en juillet 2021 1. Claude MARTIN - La diplomatie n'est pas un dîner de gala, p. 453-471 - L'aube 2018 2. Ibid. p. 470
23. M. CAI, interprète à l’ambassade
Tous mes souvenirs de Chine sont accompagnés de noms que je n’ai jamais oubliés. Après tant d’années, je rends encore hommage à Mme ZHANG, M. CAI, M. WANG et M. MEI.
Je commence par M. CAI car il était le plus âgé et avait travaillé pour la France même avant le rétablissement en 1964 des relations diplomatiques par le général de GAULLE, lorsque nous n’avions à Pékin qu’un agent consulaire, Augustin QUILICHINI, chargé de protéger les biens français qui nous restaient.
M. CAI était notre standardiste, d’une efficacité et d’une amabilité magnifiques pour tous les services et renseignements dont nous pouvions avoir besoin. Je m’entendais très bien avec lui et, après plusieurs mois de séjour à Pékin, j’ai pensé lui faire plaisir en lui proposant de m’accompagner ainsi que ma famille pour la première visite que nous allions faire à la Grande Muraille. Il accepta avec joie puisque lui-même n’avait pas vu la Grande Muraille depuis des décennies (s’il l’avait jamais vue !).
A l’époque, il était relativement simple de conduire dans les environs de Pékin, même sans carte, car en arrivant à un carrefour ou un rond-point, la seule route autorisée était celle qui n’était pas interdite et donc non surveillée par un soldat.
Nous voilà partis, sans encombres jusqu’à un grand rond-point, près des tombeaux Ming. Tout était désert et j’ai pensé qu’il était encore trop tôt pour prendre sur la gauche la route de la Grande Muraille. Nous avons donc continué tout droit. Je me souviens d’une très belle route où nous étions les seuls. Après plusieurs kilomètres, nous sommes arrivés devant l’entrée principale d’un camp militaire. Aucun garde ne nous a arrêtés et nous sommes partis sur la gauche puisque c’était la direction de la Grande Muraille. Nous sommes finalement arrivés à destination, mais par une route certainement interdite car des militaires nous ont arrêtés et ont effectué un premier contrôle du véhicule, des cartes diplomatiques… Ensuite nous avons été conduits dans le bureau du commandant de la garnison, accompagnés de M. CAI, et nous avons répondu à toutes les questions qui nous étaient posées. Avec ma famille, j’ai été prié de sortir et d’attendre près de la voiture. M. CAI était resté et je pensais que les autorités voulaient vérifier avec lui ce qui nous avait conduits sur un mauvais chemin.
Je me souviens d’une attente assez longue et finalement un soldat est venu nous avertir que nous pouvions partir et aller visiter la Grande Muraille. M. CAI devait, paraît-il, rester pour aider aux vérifications nécessaires. J’ai donc refusé de partir en redisant que ni M. CAI ni nous-mêmes n’avions rien fait de mal. M. CAI était notre invité et nous ne repartirions qu’avec lui. Nous avons donc attendu le temps qu’il fallait pour que les responsables militaires puissent téléphoner de nouveau aux autorités de Pékin pour vérifier et obtenir leur accord.
M. CAI a finalement visité avec nous la Grande Muraille et nous n’avons plus été inquiétés par ce petit incident. J’imagine qu’il n’en a pas été de même pour le soldat qui n’était pas en faction au carrefour où il aurait dû être posté pour nous empêcher d’emprunter la route « interdite » !
Un immense merci pour tout ce que vous nous avez donné, M. CAI !
Ecrit en juillet 2021
24. Interprètes au consulat : M. WANG, M. MEI et Mme ZHANG
De M. WANG, notre plus ancien interprète à la section consulaire, j’ai déjà dit tout le bien que je pensais et toute l’aide qu’il nous apportait. Il a été muté quasiment en même temps que moi et pour rejoindre son nouveau poste à l’ambassade de Chine en Algérie, il devait faire une petite escale à Paris.
Comme je devais être en France à la même époque, j’avais proposé à M. WANG de lui servir de guide… Mais c’était impossible car tous les officiels chinois en transit à Paris étaient accueillis à l’arrivée du vol China Airlines et pris en charge par l’ambassade de Chine : autobus de l’ambassade, hébergement à l’ambassade et un petit tour de Paris pour apercevoir la Tour Eiffel, les Champs Elysées…
Je regrette encore aujourd’hui de n’avoir pu, en cette occasion, montrer ma gratitude et mon amitié à M. WANG. Mais c’était l’époque où les autorités chinoises avaient peur que ses agents fassent défection… Je n’ai jamais pensé que M. WANG aurait pu ainsi disparaître. C’est avec nos interprètes que j’ai compris l’amour qu’ils avaient tous pour leur pays. Bien sûr, j’étais fier de travailler le mieux possible pour la France, mais je ne sais pas si j’aurais été capable d’accepter tous les sacrifices que les Chinois acceptaient pour servir leur pays comme on le leur demandait.
Je ne dirai pas grand chose de M. MEI qui a été le dernier arrivé au consulat pendant mon séjour à Pékin, mais je me souviens de ses dons de dessinateur. Chaque fois qu’il rencontrait ma petite fille, il lui apportait un dessin qu’il avait préparé pour elle.
De Mme ZHANG, je veux rappeler quelques anecdotes qui rendent compte de l’atmosphère de cette époque. Au début de mon séjour, nous ne pouvions inviter chez nous des Chinois. Heureusement les choses se sont améliorées et je me souviens des déjeuners que j’organisais pour eux et mes adjoints. Je les avais tellement vu arriver le matin à l’ambassade avec leur thermos de thé et leur « pinto » (mot asiatique pour les gamelles superposées contenant le déjeuner)… Ils étaient tous heureux de venir et nous avons passé de très bons moments avec les histoires qu’ils voulaient bien partager avec nous.
Je demandais à notre cuisinier XIAO Li de préparer un bon repas chinois avec différents plats de viande et de poisson. Un jour, pendant le repas, j’ai surpris XIAO Li , qui faisait également le service, en train de parler à Mme ZHANG. C’est ainsi que j’ai appris que Mme ZHANG était musulmane. Cela m’a surpris, mais pourquoi pas ? Quelle était la première croyance de Mme ZHANG : le communisme ou l’islam ? Je me suis excusé auprès d’elle et ai demandé à notre cuisinier de ne plus servir de porc lorsque Mme ZHANG viendrait déjeuner à la maison.
Avec les mois qui passaient, les conversations devinrent de plus en plus intéressantes. Mme ZHANG nous a un jour raconté ses débuts d’interprétation à l’ambassade. A l’époque, elle n’était jamais sortie de Chine et ne connaissait la langue française que par les livres qu’elle avait étudiés. Un beau jour, notre ambassadeur lui demanda de faire l’interprétation à l’occasion d’une réception. Dans un des discours, elle entendit que l’ambassadeur était qualifié d’ « extraordinaire et plénipotentiaire ». Le premier mot ne lui posait aucun problème. Mais le second « plénipotentiaire » lui sembla très improbable car elle comprit « plein de poussière » ! Avec raison, elle choisit de ne pas traduire !
Vers la fin de mon séjour à Pékin, Mme ZHANG fut nommée dans une ambassade chinoise en Afrique francophone. Ce fut pour elle une grande peine car elle devait partir seule, laissant quasiment en « otages » sa fille et son mari.
Evidemment les salaires et les avantages chinois ne pouvaient être comparés aux nôtres et c’est bien ce que j’ai appris avec Mme ZHANG. Elle disposait à Pékin d’un appartement de fonction qu’elle a souhaité garder. Pour ce faire, elle a vendu son téléviseur, ce qui lui a permis de payer d’avance deux années de loyer !
On découvre ainsi clairement deux façons différentes utilisées par l’Etat pour régler certains problèmes sociaux. A Pékin, les loyers étaient dérisoires, l’instruction, les transports, la médecine entièrement gratuits, mais les salaires particulièrement bas… A Paris au contraire, les seules mesures prises concernaient et concernent toujours une petite augmentation de salaire de temps en temps, et ensuite chacun doit se débrouiller pour payer un loyer, ce qui à Paris tient souvent lieu de gageure… Pour les plus bas salaires seulement puisque ce n’est pas le cas pour les hauts fonctionnaires. L’Etat (chacun le sait) dispose d’un certain nombre de logements (gratuits peut-être, en tout cas le montant d’éventuels loyers n’a jamais été révélé) dans l’annexe du Quai Branly. Le ministère des Affaires étrangères possédait un immeuble entier rue Guynemer… Le système est tellement dévoyé que j’ai connu un soi-disant grand serviteur de l’Etat qui possédait un appartement à Paris qu’il a décidé de louer pour « s’exiler » dans l’appartement de fonction qui lui était offert Quai Branly !
Je sais bien que rien n’est parfait, nulle part. Mais la frénésie française qui consiste à donner toujours plus à ceux qui ont déjà plus que beaucoup d’autres, m’écoeure. Je lui préfère les tentatives chinoises, car elles existent, pour ne pas oublier les humbles serviteurs de l’Etat.
Ecrit en juillet 2021
25. Hommage au comptable de la section consulaire
Après le travail magnifique de nos interprètes chinois, je souhaite mentionner le personnel français qui, quotidiennement, m’aidait, m’assistait et, en fait, faisait « tourner la boutique » même en mon absence, car ils avaient le dévouement, la compétence et la volonté nécessaires, entre autres qualités.
Je commencerai par un homme pour laisser ensuite les places d’honneur aux femmes. Tous arrivèrent après ma nomination pour remplacer ceux qui, de toute évidence, devaient l’être. (1)
A Pékin, nous avions une section consulaire (souvent appelé improprement « consulat »), c’est-à-dire que l’ambassadeur était également consul et que j’étais consul adjoint. Très souvent, le chef de poste déléguait ses pouvoirs de consul, soit en totalité, soit en partie, à son consul adjoint ou au premier conseiller de l’ambassade (vous voyez de qui je veux parler !).
La comptabilité était un gros service. En plus de la tenue des comptes de tous les services de l’ambassade, elle faisait office de banque puisque, à cette époque, le personnel n’avait pas accès aux banques chinoises. C’était donc la régie qui délivrait de l’argent chinois contre remise d’un chèque de la Trésorerie générale de l’étranger, dont nous étions tous clients obligés.
Naturellement, l’ensemble de la comptabilité était envoyée à Nantes, siège de la Trésorerie, pour vérification et éventuellement rejet des dépenses insuffisamment ou mal justifiées. A mon arrivée à Pékin, chaque valise diplomatique apportait des rejets et le comptable alors en fonction avait trouvé sa solution. Il avait préparé des bordereaux d’envoi et retournait immédiatement à la Trésorerie le rejet qu’il venait de recevoir, sans même y répondre. Son bordereau avait pour titre « Rejet du rejet N°… ». Inutile de dire ce que pensaient les comptables à Nantes !
Le travail n’était pas fait, mais le comptable était pourtant payé tous les mois ! Il n’a pas été viré, mais muté pour refaire sans doute les mêmes bêtises un peu plus loin, en attendant la retraite ! Quand vous êtes syndiqué en France, peut-il vous arriver quelque chose ?
Oublions-le et parlons plutôt de son successeur, Nicolas FARRUGIA. Calme, posé, discret, mais tout à fait efficace. La comptabilité est une science exacte qui nécessite de l’ordre et de la méticulosité. Nicolas FARRUGIA possédait toutes ces qualités au plus haut point et nous n’avons jamais eu le moindre désaccord.
Deux problèmes particuliers, que nous avons eu à résoudre ensemble, me reviennent en pensant à lui et à sa probité.
Chaque ambassade est doté d’un « poste de l’expansion économique » (PEE), tenu par un « conseiller économique ». Ce dernier dépend bien sûr de l’ambassadeur, mais dans les grands postes, les conseillers économiques sont des énarques qui veulent surtout dépendre du ministère de l’économie et qui se considèrent trop souvent comme indépendants : bureaux séparés de l’ambassade, rivalité à peine dissimulée avec l’ambassadeur…
Les PEE ont leur propre comptabilité, mais elle doit être intégrée à celle de l’ambassade. Le comptable et le régisseur (Nicolas FRRUGIA et moi-même) doivent donc vérifier tous les documents pour pouvoir les accepter et en prendre la responsabilité avant de faire signer l’ensemble par l’ambassadeur ou son adjoint. A l’époque dont je parle, seul le service commercial disposait d’un télex. Lorsque c’était nécessaire, ce télex était « prêté » au service culturel et de coopération scientifique et technique. A la fin du mois, le service commercial établissait une facture pour le remboursement des sommes qui lui étaient dues. Tout cela paraissait normal, mais nous avons un jour constaté que la régie – et donc l’Etat – payait deux fois la même facture puisque le montant payé par le service culturel au service commercial n’était pas porté en diminution de la totalité de sa facture.
A la découverte de ce stratagème, j’ai convoqué le conseiller commercial dans mon bureau et je lui ai tenu à peu près ce langage : si vous trafiquez dans votre service, cela m’est indifférent car je ne suis pas inspecteur. Mais si vous truandez l’Etat dans votre comptabilité, je ne l’accepte pas car je suis régisseur. Le conseiller, énarque, m’expliqua alors qu’il avait créé cette caisse noire pour financer les pots de départ ou d’arrivée qu’il « offrait » dans son service. Ma réponse a été cinglante : après l’ambassadeur, vous avez un des plus gros salaires de tout le personnel de l’ambassade et vous n’avez même pas eu l’idée d’offrir sur vos deniers personnels quelques bouteilles de champagne ! Vous êtes énarque, radin et voleur.
Je lui ai proposé le marché suivant : soit j’envoie à la Trésorerie générale pour l’étranger (TGE) tout le dossier de vos trafics en disant que dorénavant je ne peux plus m’occuper de votre comptabilité malhonnête; soit vous revenez me voir la semaine prochaine avec la liste exacte de tous vos trafics depuis votre arrivée à Pékin et bien sûr le remboursement intégral de tout ce que vous avez volé à l’Etat et donc aux Français. Je n’ai pas oublié cet énarque, quasiment agenouillé dans mon bureau, me suppliant d’épargner sa « carrière » ! La honte absolue pour des gens comme lui qui, non contents de tout ce qu’ils avaient, volaient tranquillement l’Etat en utilisant leur diplôme pour se croire au-dessus des lois (les choses n’ont pas changé !).
Le pauvre type revint la semaine suivante avec une grosse enveloppe et un rapport signé expliquant et détaillant tous ses vols et larcins. Il n’y avait qu’un truc auquel je n’avais pas pensé. L’argent reçu devait, bien sûr, passer en recette, mais avec quel justificatif ? Le rapport ? Je décidais finalement de garder ce dernier dans mon coffre et d’établir un certificat indiquant qu’il s’agissait de remboursements du service commercial, suite à la remise à jour de sa comptabilité ! Je pensais que, dans un premier temps, cela pouvait suffire. Effectivement la TGE ne m’a rien demandé de plus, mais je crois qu’elle a parfaitement compris. Je n’ai jamais plus été ennuyé par la comptabilité de ce service commercial, mais évidemment je n’ai jamais été invité par le conseiller commercial. Ce qui ne m’a pas dérangé le moins du monde puisque la compagnie des tricheurs ne m’intéresse pas, même s’il s’agit d’énarques !
Une autre affaire est venue ternir les relations que j’aurais souhaité sereines avec les agents de l’ambassade. Mais cela ne voulait certainement pas dire que je pouvais accepter n’importe quoi dans la comptabilité.
A la résidence de l’ambassadeur, il y avait un intendant, ce qui était tout à fait nécessaire à Pékin où les réceptions et les visiteurs étaient nombreux. Mais cela ne donnait pas à l’intendant le droit de faire ce qu’il pensait être bon pour lui. Il avait ainsi acheté un carnet à souches de factures dont il remplissait lui-même les différentes pages quand il en avait envie, sans aucun justificatif. Avec Nicolas FARRUGIA, nous avons ainsi découvert les fausses factures de la résidence. L’épouse de Nicolas FARRUGIA était la secrétaire de Claude MARTIN, et elle était aussi discrète et capable que son mari. Je savais que nous n’aurions aucun problème avec elle. Par contre, sa voisine de bureau, la secrétaire de l’ambassadeur, était l’épouse de l’intendant : une épouvantable harpie !
Comme toujours dans ce genre d’affaires – j’en ai connu beaucoup trop ! – j’ai eu un entretien avec la personne responsable et je lui ai expliqué ma position : arrêt immédiat des trafics interdits par les règles de la comptabilité. L’intendant a pris tout cela de très haut, disant que l’ambassadeur lui avait donné son accord, sans préciser sous quels formes et avec quels pouvoirs. Le pauvre a donc continué ses petites combines et j’ai de mon côté préparé un dossier avec toutes les preuves. Lorsque tout fut prêt, j’ai demandé à voir l’ambassadeur. Sa secrétaire a tout fait pour m’en empêcher, prétextant que l’ambassadeur n’avait pas le temps, qu’il fallait attendre… Quand finalement j’ai pu voir mon ambassadeur, il m’a dit de ne plus jamais passer par sa secrétaire pour le voir. Il m’a demandé d’utiliser sa ligne directe et de passer par la seconde porte de son bureau, celle qui ne donnait pas accès à son secrétariat.
Durant l’entretien, je lui ai présenté et expliqué les difficultés et les problèmes que je rencontrais avec l’intendant de la résidence. Ce dernier avait été clairement prévenu qu’il devait cesser toutes ses combines, mais il avait continué et je demandais donc à l’ambassadeur d’intervenir au plus vite. Sinon, ne pouvant en tant que régisseur signer une comptabilité fausse, j’enverrais la totalité du dossier à la TGE.
Or l’ambassadeur partait le soir même à Paris pour participer à la visite en France d’un ministre chinois. Comme toujours en pareil occasion, le premier conseiller, Claude MARTIN, l’accompagnait à l’aéroport pour recevoir les dernières consignes. Le lendemain matin, Claude MARTIN m’appelle et me dit à peu près ceci : je ne sais pas ce que vous avez dit à l’ambassadeur, mais il était d’une humeur massacrante, comme jamais je ne l’avais vu !
L’ambassadeur est rentré de France une semaine plus tard par l’avion arrivant le vendredi soir à Pékin. Dès le lundi matin, à la première heure, il m’a demandé de venir le voir. Je dois dire que j’avais totalement oublié que c’était le moment de la notation annuelle (ce qui d’ailleurs ne changeait rien ni à ma détermination, ni à mes responsabilités). Charles MALO me fit asseoir et me présenta un document qu’il me demanda de lire avant que nous puissions en parler. C’était la notation. Et je découvris un 20/20 avec une annotation des plus louangeuses que je regrette de n’avoir pas conservée.
Par contre, je n’ai pas oublié ce que m’a dit l’ambassadeur : j’ai passé une semaine à Paris à réfléchir aux problèmes de l’intendance à la résidence. C’est vous qui avez raison et je vous demande donc de ne plus accepter aucune facture non signée par moi avec la mention du service fait.
Charles MALO était un grand serviteur de l’Etat. J’en ai connu trop d’autres qui, dans des cas similaires, m’ont menacé de leurs foudres, avant de rentrer dans le rang quand ils comprenaient que je n’accepterais pas leurs oukases.
Un grand remerciement donc à l’inébranlable Nicolas FARRUGIA.
Ecrit en août 2021 1. Voir "La section consulaire de l'ambassade", au début de ce recueil
26. Hommage au personnel féminin de la section consulaire
Je souhaite mentionner très spécialement ma secrétaire, Martine PATRON, nouvelle dans ce rôle car elle était arrivée à Pékin en qualité d’épouse d’un de nos gardes de sécurité. Dans un pays à l’époque très fermé, c’était toujours agréable de la voir sourire et de faire son travail avec toute l’efficacité requise, mais également une grande dose de gentillesse et d’amabilité. Chargée également d’accueillir les Français au consulat, sa bonne humeur communicative faisait merveille… Tous les consulats du monde devraient avoir à leur disposition des personnes avec de telles qualités d’accueil.
Il me reste à parler un peu de Sylvie PRUDON, mon adjointe et mon intérimaire lors de mes absences. J’ai déjà parlé un peu de son histoire en présentant le consulat à mon arrivée à Pékin (1). Les Britanniques disent « last but not least », mais je dois dire encore plus. A Pékin, c’était la première : disponibilité, calme, sérieux, efficacité, compétence… Elle avait – et de très loin – les qualités requises pour faire un excellent travail dans les consulats.
Je regrette pour elle que ses qualités éminentes n’aient été reconnues par l’administration que tardivement. Elle méritait plus. Elle méritait mieux…
Ecrit en août 2021 1. Voir "La section consulaire de l'ambassade", au début de ce recueil
27. Jean-François NOUGAREDE
Un des conseillers politiques de l’Ambassade, en fait le N° 3 et non le « directeur », était Jean-François NOUGAREDE. Je recopie le portrait que fait de lui Claude MARTIN, à l’occasion de la visite à Paris de HUA Guofeng, alors Premier Ministre :
« L’équipe politique, que dirigeait Jean-François NOUGAREDE, avait fait un très bon travail, décrivant avec minutie l’évolution du régime, les signes d’ouverture, les blocages persistants, les rivalités. NOUGAREDE, bon connaisseur de l’Asie (je l’avais arraché aux délices du Cambodge et de la Birmanie, où nous nous étions rencontrés dix ans plus tôt), était fin sinologue. Analyste subtil, il avait mis en lumière les questions que l’on pouvait se poser sur l’avenir de HUA. L’homme que l’on allait accueillir à Paris était fragile. » (1)
Pour compléter cette analyse dithyrambique (pourquoi l’encensez-vous à ce point ?), je vais ajouter quelques bémols que je n’ai pas trouvé dans les 932 pages de vos mémoires. Il faut bien quelquefois quitter la réalité travestie des énarques.
Alors, laissez-moi rire… et pleurer avec quelques souvenirs, les miens parfaitement réels.
D’abord un rappel d’une des réunions hebdomadaires qui se tenaient dans la grande salle du premier étage, sous l’autorité de l’ambassadeur et en présence de tous les chefs de service.
La presse chinoise, celle écrite en chinois, était réservée aux sinologues et sinisants de l’ambassade. Le « renmin ribao » (Quotidien du peuple), organe officiel du parti communiste tirant à plusieurs millions d’exemplaires, ressemblait à la « Bible ». Mais il y avait aussi son petit frère, le « China Daily », en anglais cette fois, moins épais mais présentant chaque jour une sorte de résumé des principaux articles du Quotidien du peuple. Je lisais le « China Daily » chaque jour. J’aurais beaucoup aimé apprendre le chinois, mais le travail de forçat qui m’était imposé au consulat (car nous étions quotidiennement confronté aux problèmes réels et non aux élucubrations) ne m’en laissait pas le temps. Par ailleurs, vous savez mieux que moi, même si vos souvenirs n’en parlent pas, que le consulat avait été laissé en jachère pendant des années parce que le conseiller que vous étiez ne s’en était pas occupé.
Lors de la grand-messe que constituait la réunion hebdomadaire, chaque chef de service ou conseiller prenait la parole à son tour. Un jour donc, Jean-François NOUGAREDE est intervenu en dépliant ostensiblement le « renmin ribao » et a fait semblant de le traduire à l’attention des « incultes » non sinisants. Or il récitait exactement l’article du China Daily que je venais de lire dans mon bureau.
Alors Jean-François NOUGAREDE « fin sinologue », j’en doute. En tout cas, ce jour-là, j’étais sinologue autant que lui, sans la frime !
*
Régulièrement, un agent de l’ambassade était envoyé en mission à Hong Kong pour y effectuer les achats de tout ce qui ne se trouvait pas à Pékin. Chacun établissait la liste de ses commandes (épicerie, produits pour jeunes enfants, matériel audio-visuel…) et donnait un chèque au « courrier » afin de régler les fournisseurs.
J’ai fait cette « valise » une fois. Arrivé à Hong Kong, le rituel consistait à aller à la banque de l’Indochine pour y déposer tous les chèques, avant de partir rencontrer nos commerçants connus de longue date et avec lesquels nous obtenions les meilleurs prix. Le lendemain de cette visite à la banque, je fus prévenu qu’un des chèques remis était sans provision. Il s’agissait de celui du « directeur de l’équipe politique » qui savait, selon Claude MARTIN, décrire « avec minutie l’évolution du régime ». « Fin sinologue » et « analyste subtil, ce « numéro trois », pourtant l’un des plus beaux salaires de l’ambassade, n’avait pas appris à faire ses comptes et n’aurait probablement pas obtenu son certificat d’études…
*
Lorsqu’un agent quittait définitivement Pékin pour une nouvelle affectation, l’Ambassadeur offrait, dans la grande salle de l’ambassade, un « pot de départ » que j’appelais la « cérémonie du tapis » car le « cadeau » remis au partant était généralement un tapis, de soie pour les plus riches. Une collecte avait lieu et le partant complétait si nécessaire pour pouvoir emporter le souvenir de son choix. J’ai participé à la cagnotte à chaque occasion, mais j’ai refusé qu’à mon départ une telle pantalonnade soit organisée, et donc je ne possède pas de tapis chinois en soie !
L’explication est simple. La cagnotte circulait dans toute l’ambassade et donc les agents les mieux payés n’hésitaient pas à faire l’aumône auprès de ceux qui ne partaient quasiment jamais, comme par exemple nos employés chinois.
Un jour, ce fut le départ de Jean-François NOUGAREDE. La « cérémonie du tapis » était prévue pour 11 heures. De bonne heure, l’ambassadeur m’appelle dans son bureau. J’ai oublié la raison pour laquelle il souhaitait me voir, mais je me souviens parfaitement de ce qu’il m’a confié, probablement parce que les gens honnêtes se comprennent facilement et qu’il voulait que je comprenne le sens exact des paroles qu’il allait prononcer durant la petite cérémonie.
Je n’ai posé aucune question, mais l’ambassadeur m’a dit : Jean-François NOUGAREDE nous quitte. Il a fini son temps ici et n’a jamais rien fait. Je suis donc content de le voir partir puisqu’il est ici inutile. Si ce ne sont sans doute pas les mots exacts, je suis sûr de la teneur de ce que l’ambassadeur voulait me dire. Je comprenais aisément puisque nous avions dû, l’ambassadeur et moi-même intervenir plusieurs fois pour qu’il cesse de ne penser qu’à lui et gère mieux ses différentes factures. Un inutile certainement, qui avait su se servir lui-même, mais n’avait pas servi la France comme il aurait dû.
Et vint l’heure du discours « officiel » de l’ambassadeur qui faisait traditionnellement « l’éloge » du partant. Je revois Charles MALO prenant la parole (je n’invente rien car j’étais médusé) : aujourd’hui, nous sommes réunis ici pour dire au revoir à Jean-François NOUGAREDE, qui a fait à Pékin du bon travail. D’ailleurs, a ajouté l’ambassadeur sans cesser de me regarder comme pour me rappeler l’entretien que nous avions eu le matin même, d’ailleurs ce n’est pas moi qui le dis, que vous avez fait du bon travail, mais ce sont ceux qui sont ici réunis.
Je n’ai jamais oublié depuis lors que la « diplomatie » pouvait parfois trouver des solutions aux choses les plus extravagantes. Notre ambassadeur, Charles MALO, était un grand homme. On ne peut dire la même chose de l’énarque Claude MARTIN, qui aurait dû expliquer dans ses mémoires pourquoi il protégeait à ce point un incapable notoire.
*
Protéger un incapable notoire ! Le « système » français sait faire ! Je pensais être tranquille et ne plus jamais entendre parler de l’olibrius en question. C’était oublier que les diplomates « bougent » dans le monde entier et finissent par se recroiser, pas toujours, mais souvent.
Plus d’une dizaine d’années plus tard, j’étais au Protocole, au Quai d’Orsay, et ai retrouvé, comme responsable et gestionnaire des objets du mobilier national, mis en dépôt dans les ambassades et résidences de France, un ami, Emmanuel ROUSSEAU, connu à Pékin et qui faisait partie de cette « race » en voie de disparition, celle des gens honnêtes. Il connaissait, lui aussi, Jean-François NOUGAREDE, qui avait poursuivi sa « brillante carrière » et avait été nommé ambassadeur au Vietnam. Dans son déménagement lors de son départ de Hanoi, s’il pouvait mettre son tapis de Chine en soie, il était beaucoup plus difficile d’expliquer comment une tapisserie du Mobilier national pouvait y figurer !
Dans un pays « normal » (l’Allemagne par exemple), les « discussions » auraient été rapidement terminées et la tapisserie récupérée. Mais en France, il a fallu plusieurs mois de lettres et de persévérance d’un côté, de dénégations et de mensonges de l’autre. Pour une fois, la tapisserie fut rendue au Mobilier national.
*
En France, quand on est bien pistonné, par un parti politique, un syndicat, la franc-maçonnerie, …, même l’incompétence n’empêche pas les promotions.
La « carrière » du bienheureux dont je parle se poursuivit avec un nouveau poste d’ambassadeur, en Uruguay. Il était installé à Montevideo avec son épouse, de mémoire ancien mannequin, lors du voyage du Président Jacques CHIRAC dans cinq pays d’Amérique latine. Je garde de l’étape de Montevideo deux « grands » souvenirs : le premier fut un très grand fou-rire, le second la constatation de la nullité d’une partie de la soi-disant élite qui nous dirige.
L’hilarité d’abord. La mission préparatoire du Protocole fut reçue pour un dîner dans les jardins de la résidence à Montevideo. Vers la fin du repas, j’ai raconté à mes voisins de table le déroulement d’un dîner chez les NOUGAREDE à Pékin. Au moment du dessert, la maîtresse de maison demandait au cuisinier de faire venir le petit chien préféré (un pékinois sans doute) en ouvrant la porte de la cuisine. Le chien-chien courait alors vers sa maîtresse, sautait sur ses genoux, sous les applaudissements béats des invités. A peine parvenu à la fin de mon récit, le cuisinier de Montevideo, sur ordre du mannequin, refit le scénario bien huilé du « spécialiste d’Asie », tel que présenté par Claude MARTIN. Un fou rire général s’empara de tous ceux assis à la même table que moi. Malgré les milliers de kilomètres, le scénario monté pour faire semblant de faire quelque chose fonctionnait !
La nullité ensuite ! Lors de la visite d’Etat, le maire de Montevideo devait faire un discours, sans doute pour remettre les clefs de la ville. Or ce maire était un ancien membre du mouvement révolutionnaire des Tupamaros et n’avait pas encore eu le temps d’apprendre toutes les nuances de la diplomatie. Avec toute la violence qui l’avait animée quelques années plus tôt, il martelait en espagnol que si le Président français était venu en Uruguay comme certaines grandes entreprises françaises, alors il n’était pas le bienvenu… Par la suite, il se calmait un peu, mais ma voisine, Annie LHERITIER, Chef de cabinet du Président CHIRAC, qui ne connaissait pas l’espagnol, mais qui adorait et protégeait son « patron », avait compris que ce dernier était attaqué. Elle m’a demandé de lui confirmer la teneur du discours et en a conclu qu’il fallait rappeler en France un ambassadeur incapable de faire son travail. Il est en effet normal que l’ambassadeur vérifie, avant toute visite, que rien ne viendra la ternir. Mais qui avait jamais vu un Jean-François NOUGAREDE travailler sérieusement ?
Ecrit en mars 2022
1. Claude MARTIN - La diplomatie n'est pas un dîner de gala - L'Aube 2018 - Page 365
28. Pour une nouvelle ambassade à Pékin
Ce fut, je crois, mon dernier rendez-vous avec le Bureau chinois des Services. Claude MARTIN, à l’époque ministre conseiller, avait voulu faire avant mon départ une démarche officielle pour relancer le dossier de la future ambassade, c’est-à-dire celle dont nous serions propriétaires et qui pourrait enfin regrouper tous nos services et quitter les bâtiments épars que nous louions dans le quartier de San Li Tun : un pour la chancellerie, un pour la résidence, un pour les services culturels et la petite école, un pour le service commercial.
La lecture du dossier concernant l’acquisition d’un terrain, trouvé dans un placard de mon bureau, m’avait passionné. Il reflétait tellement l’incapacité des soi-disant responsables à décider quelque chose de sensé, à faire leur travail et à suivre l’évolution jusqu’à la réalisation du projet !
Lors de la reconnaissance de la République populaire de Chine par le général de GAULLE, en 1964, les autorités chinoises demandèrent que leur soient restitués tous les biens situés en France et ayant appartenu par le passé à la Chine. Ce que le général de GAULLE accepta. J’ai ainsi pu, de nombreuses fois, me rendre dans l’ambassade de l’avenue George V… Les Français demandèrent que tous les biens situés en Chine, ayant appartenu à la France dans le passé, soient également restitués. Ce que les autorités chinoises refusèrent, arguant que trop de douloureux souvenirs étaient attachés à cette période d’avant l’avènement du communisme en Chine ! Et ce diktat fut accepté !
Mais les Chinois se montrèrent grands seigneurs. Ils offrirent à la France un terrain immense, situé dans le centre ville, ressemblant en superficie au terrain occupé par l’ambassade de l’URSS. La seule obligation pour la France était de commencer la construction de son ambassade dans l’année. N’importe qui aurait construit au moins une cabane au fond du jardin. Mais la France ne savait pas s’occuper des « détails » du terre à terre. Rien ne fut fait et les Chinois reprirent le terrain…
Le chapitre suivant fut écrit à la demande de la France pendant le septennat de GISCARD d’ESTAING. Les Chinois ne manquèrent pas de rappeler la première offre qu’ils avaient faite. Ils ajoutèrent que depuis la ville s’était développée et que nombre d’ambassades nouvelles s’étaient installées. Il était donc devenu impossible d’offrir à la France une chance égale à celle qui n’avait pas été saisie. Mais la place particulière tenue par la France dans la reconnaissance de la Chine populaire permettait de faire une nouvelle proposition. Un nouveau terrain fut donc trouvé et offert à la France, à charge pour elle de commencer dans l’année la construction de son ambassade. Le Quai d’Orsay, le gouvernement et l’ambassade se mirent au travail pour que le rendez-vous soit honoré. L’architecte choisi était, comme par hasard, une connaissance du Président de la République. Ses projets se trouvaient dans mon armoire forte. Il avait travaillé et sans doute avait-il été payé ? Le terrain pouvait être plus modeste en superficie, il y avait toutefois de la place pour l’ambassade et tous ses services, la résidence de l’ambassadeur et des logements de fonction, dont une résidence pour le consul. Je pus donc voir les plans de la villa qui aurait dû m’être attribuée. Mais vous avez déjà deviné ! Au bout d’un an, seuls les plans existaient et les Chinois reprirent donc leur cadeau.
Rien ne changea jusqu’à ce réveil de Claude MARTIN, peu de temps avant mon départ de Pékin : « Allons ensemble au Bureau des Services pour ouvrir une nouvelle fois le dossier… » Cette rencontre fut mémorable : tellement chinoise ! La directrice nous rappela l’historique du problème, les offres chinoises que la France n’avait pas réussi à concrétiser…
L’historique, je l’ai raconté. On arrive donc à la situation actuelle. Les autorités chinoises étaient dans l’impossibilité d’offrir à la France un terrain. La ville de Pékin s’était tellement développée et les ambassades du monde entier étaient maintenant présentes. Il était vraiment regrettable – et je pense que la directrice était sincère – que la France n’ait pas saisi sa chance. Trouver maintenant un terrain était impossible dans le centre ville et même dans les faubourgs. Il serait nécessaire de voir en grande banlieue et d’expulser des paysans, que la France devrait donc indemniser. J’ai en mémoire la réponse qui fut faite à notre demande de prix. Le mètre carré était équivalent à celui en vigueur sur les Champs Elysées. Les Chinois sont redoutables quand ils ont tous les atouts en main !
Rentrés à l’ambassade, Claude MARTIN me demanda de préparer un télégramme. Mon brouillon ressemblait à ce que je viens de raconter. L’énarque y jeta un coup d’oeil et prit une feuille blanche pour écrire ce qu’il avait envie de dire et qui ne correspondait plus du tout à la réalité. Pour ma part, j’exposais, comme toujours, les faits, les réalités, suivi d’une conclusion qui pouvait bien entendu être n’importe laquelle, pour atteindre le but recherché, celui de la réouverture du dossier pour que, enfin, le Département s’intéresse à l’ambassade du futur dont nous avions besoin.
Sur le but, nous étions bien d’accord. Mais sur la façon d’y parvenir, l’énarque avait tellement trahi la réalité que je ne reconnaissais plus rien de notre entretien. Je lui laissai, bien naturellement, la responsabilité entière de ses écrits, et je pensais qu’à force de trahir la réalité, la présence d’un diplomate dans un pays étranger ne sert plus à rien. En lisant les mémoires de Claude MARTIN, j’ai retrouvé la même façon de faire de tous ceux qui continuent à passer le grand oral de leur école fétiche : travestissements de la réalité, « emberlificotages » en tous genres, hypertrophie de l’ego… Je pourrais continuer longtemps. Mon très grand regret, c’est qu’une intelligence aussi brillante puisse finalement aussi mal servir son pays et l’humanité. Mais « servir » semble ne jamais avoir été enseigné à l’ENA. D’où la nécessité absolue de supprimer cette inutilité et de développer au contraire la promotion des serviteurs de l’Etat ayant fait preuve de plus que de la seule intelligence (dévoyée ?).
Ecrit en mai 2022
29. La direction d’Asie du Quai d’Orsay
Lisons ce que l’énarque MARTIN croit devoir écrire au sujet de la direction d’Asie du Quai d’Orsay :
« Depuis mon arrivée au Quai d’Orsay, cinq directeurs s’y étaient succédés. Le seul qui y avait laissé une trace était Etienne Manac’h… Manac’h parti comme ambassadeur à Pékin, Froment-Meurice lui avait succédé – sans éclat et surtout sans clairvoyance… Sous ses successeurs, Noiville, Combal, et finalement Bastouil, la Direction d’Asie n’avait cessé de décliner : elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. Je voulais la réveiller. » (1)
Quel vantard ! Mon Dieu, quel vantard ! Je suis obligé de vous reprendre, vous l’énarque MARTIN, car une fois encore, vous salissez la mémoire de certains pour vous faire apparaître comme le messie et le sauveur, ce que bien sûr vous n’êtes pas… Moi seul, pensez-vous, je sais… Quelle présomption !
Il se trouve que j’ai eu l’honneur de travailler avec deux des directeurs que vous nommez : Yvan BASTOUIL et Jean-François NOIVILLE. Le premier, ancien de l’Ecole nationale de la France d’Outre-mer, a été mon ambassadeur en Thaïlande; le second, normalien et agrégé d’histoire, a été mon ambassadeur en Autriche. Tous les deux avaient d’éminentes qualités, et en particulier une que vous semblez, énarque MARTIN, n’avoir ni reçue, ni apprise : le respect d’autrui.
Ecrit en avril 2022 1. Claude MARTIN - La diplomatie n'est pas un dîner de gala, p. 503 - L'Aube, 2018
30. La compagnie TOTAL en Chine
« Total avait obtenu des permis d’exploration dans la mer du Chant du Rossignol, à l’est du golfe du Tonkin, et foré des puits dont l’exploitation avait commencé. Le groupe avait installé à terre, à Zhanjiang, l’ancien Fort Bayard, une base dans laquelle vivaient des dizaines de famille. Plusieurs avaient été endeuillées par un accident d’avion. J’étais allé les visiter, saluer leur courage… » (1)
Une fois de plus (décidément vous êtes incorrigible, énarque MARTIN !), je ne peux pas être d’accord avec vous puisque vos « mémoires » ne sont que mensonges, à tout le moins par omission, dans tous les événements auxquels j’ai participé.
Je m’étonne que vous n’ayez même pas eu la décence de citer, s’agissant de Total, le nom d’Hubert de MESTIER, qui a fait pendant tout son séjour en Chine, un très bon travail de direction et qui était, lui, respectueux des personnes.
Je suis allé visiter les expatriés de Total à Zhanjiang, car en tant que consul, je devais recueillir leurs procurations pour je ne sais plus quelle élection. Dans ce « village gaulois », ils ne manquaient de rien grâce aux ressources inépuisables de Total : leur supermarché faisait envie aux pauvres Pékinois, et leur bibliothèque était accueillante, pour ne pas parler de la petite école… Ils ne manquaient de rien et pourtant ils étaient extrêmement isolés car, à l’époque, les autorités chinoises « délimitaient » les périmètres d’évolution des étrangers, à Pékin comme à Fort Bayard. Donc les expatriés de Total avaient « tout », mais plutôt comme dans un monastère que comme dans une vie « normale ».
S’agissant de l’accident d’avion signalé, je n’écrirai pas tout ce que je sais car il faut garder certains secrets quand on a promis de le faire. Mais je peux dire sans rien trahir, c’est que c’est en ma qualité de consul que Total a demandé et obtenu que je me rende sur le lieu du crash, à Canton, pour aider à résoudre, avec les autorités chinoises, tous les problèmes liés au décès des passagers.
Je dois dire que c’est à cette occasion que j’ai découvert la différence d’efficacité entre une société privée et une administration. Le responsable de Total venu avec moi avait carte blanche pour engager toutes les dépenses nécessaires. Il devrait rendre compte ensuite, ce qui est bien normal, mais il était « libre » de ses décisions devant l’urgence. Au contraire, à l’ambassade, aucune dépense ne pouvait être effectuée sans avoir été inscrite au budget, approuvée à Paris, puis ordonnée par l’ambassadeur… D’où l’absence quasi totale de « liberté » et le manque quasi total d’initiative qui, la plupart du temps, gêne ou bloque l’administration.
Vos présentations, énarque MARTIN, ne sont pas claires. Peut-être êtes-vous allé à Zhanjiang, mais vous n’étiez pas à Canton pour régler l’ensemble des problèmes liés à ce triste accident. Mieux que cela, si je puis dire, vous avez agi en énarque irresponsable, puisque vous avez tout fait pour que je rentre à Pékin le plus vite possible, alors que vous ne connaissiez pas l’ampleur des problèmes à résoudre. Mais il vous fallait avoir à l’ambassade tous vos « esclaves » autour de vous… Il ne vous est même pas venu à l’idée de faire le point sur le travail qui restait à faire et il a fallu l’intervention énergique de Total auprès de l’ambassadeur pour que vous cessiez de faire semblant de décider quelque chose sans rien connaître du métier consulaire !
Décidément, vos souvenirs et les miens ne peuvent pas correspondre !
Ecrit en avril 2022 1. Claude MARTIN - La diplomatie n'est pas un dîner de gala, p. 687 - L'Aube 2018
31. Yves PALIERNE – Faux papiers et immigration clandestine
C’est à un adjoint de chancellerie, Yves PALIERNE, en poste à notre consulat à Shanghai pendant mon séjour à Pékin, auquel je rends hommage. Il faisait partie de ces fonctionnaires qui occupent peut-être un niveau humble dans la hiérarchie, mais qui connaissent bien leur métier et le font bien. Je m’entendais facilement avec lui. Il était certes rude, mais il avait bien souvent raison dans son travail. Comme tant d’autres, il n’a pas reçu l’avancement qu’il aurait mérité.
C’est lui qui m’a alerté sur un trafic qu’il avait découvert dans la circonscription de Shanghai, pour obtenir des visas de résidence en France. A cette époque, seuls les mineurs ayant de la famille en France pouvaient prétendre à ces visas de regroupement familial. Il ne s’agissait pas de passeports diplomatiques ou de service, permettant des voyages tout à fait officiels, mais de passeports ordinaires obtenus par le peuple pour des voyages privés. Mais en Chine à cette époque, les passeports « ordinaires » n’étaient délivrés qu’à des personnes non-ordinaires puisque l’accord des autorités était indispensable pour quitter le pays.
A notre consulat à Shanghai arrivaient souvent ces dossiers de regroupement familial, car, je l’ai découvert à cette occasion, les Chinois déjà installés en France venaient principalement de la région de Shanghai. Yves PALIERNE refusa à juste titre certains dossiers puisque les documents présentés indiquaient que le « mineur » était en fait majeur ! Qu’à cela ne tienne ! Quelque temps plus tard, le même dossier était représenté avec un nouveau certificat officiel de naissance attestant que la personne était bien mineure ! Il était évident que les autorités changeaient l’état civil selon les besoins de la cause pour faire partir à l’étranger des gens qu’elles ne souhaitaient pas garder.
Peu de temps plus tard, j’ai découvert un dossier similaire à Pékin. C’était l’ambassade de Chine en France qui était responsable des faux documents. A la demande de Chinois installés en France, elle « fabriquait » un certificat de naissance. S’il était refusé, elle en « fabriquait » un autre…
Je ne pouvais accepter, à Pékin, que les autorités chinoises, avec lesquelles j’avais tant travaillé pour que l’honnêteté soit présente dans nos échanges (de personnes et de biens), ne reçoivent pas de ma part un sérieux avertissement. C’était facile. Il suffisait de faire connaître mon point de vue à nos interprètes chinois de l’ambassade qui devaient rapporter à leurs supérieurs ce qui posait problème à l’ambassade. J’expliquais donc à nos interprètes que devant l’absence d’honnêteté, j’avais décidé de ne plus signer aucun visa de regroupement familial en attendant des explications.
Il arriva, sans surprise, une invitation des autorités concernées pour un dîner dans un restaurant de la capitale chinoise, en l’honneur du personnel du consulat de France. Les Chinois reçoivent très bien. Au moment du dessert, le chef de la délégation chinoise aborda la raison véritable de l’invitation. Il s’exprima très courtoisement, remercia pour le travail accompli, et indiqua que ses services avaient constaté récemment des problèmes sur les dossiers de visas de regroupement familial ! Je pris tout le temps nécessaire pour lui expliquer que nos règles en la matière étaient simples et que seuls les mineurs pouvaient en profiter. Il n’était pas acceptable de voir des dossiers avec de faux documents officiels… Les autorités chinoises savaient très bien que le faux « mineur », une fois arrivé en France, obtenait de l’ambassade de Chine de nouveaux documents dans lesquels il était en fait « majeur » et marié. Il pouvait donc demander des visas de regroupement familial pour son épouse et ses enfants.
Le responsable chinois reconnut de suite que des erreurs avaient pu être commises par ses services, mais que cela n’arriverait plus.. Il fut donc possible de lui assurer que l’ambassade continuerait à faire tout son travail honnêtement puisque de tels dossiers « améliorés » ne lui seraient plus transmis.
Je dois reconnaître que, jusqu’à mon départ de Pékin, il n’y eut plus un seul dossier « pourri » concernant le regroupement familial.
32. Visite de LI Peng en France (avril 1996)
Vos « Mémoires », énarque MARTIN, sont pour moi des éveils de souvenirs qui se transforment, rapidement et trop souvent, en tristesse de voir une intelligence, la vôtre, déraper dans l’omission et l’incomplétude…
Le Premier Ministre chinois, LI Peng, est venu en France en avril 1996. Le Chef du Protocole, Daniel JOUANNEAU, me demanda de préparer et de suivre la visite de l’épouse de LI Peng, qui accompagnait son mari, répondant ainsi à l’invitation du Premier Ministre français, Alain JUPPE, et de son épouse. Daniel JOUANNEAU m’expliqua qu’il avait choisi un agent du Protocole au caractère tranché et tranchant pour accompagner LI Peng, et un autre agent, moi-même, plus calme et plus pondéré, disait-il, pour atténuer, si possible, les catastrophes prévisibles.
Regardons d’abord les lignes écrites par l’énarque de service : « Li Peng ne supportait pas qu’on lui parle de démocratie. En privé, il écoutait les remontrances sur la situation des droits de l’homme dans son pays, il répliquait calmement. En public, il était capable de faire un éclat… Li Peng, avant le dîner que Juppé devait donner pour lui au Quai d’Orsay, demanda à voir le texte (de l’allocution qu’allait prononcer notre Premier Ministre) et découvrit la phrase (sur les droits de l’homme)… Il annonça qu’il ne participerait pas au dîner, et ne signerait rien. On était au bord du drame. » (1)
L’énarque MARTIN indique qu’il avait été « consulté » pour « donner son avis ». Il omet bien sûr de dire à quel moment cette « consultation » a eu lieu. Car l’histoire commence simplement avec l’invitation. LI Peng étant Premier Ministre, c’était Alain JUPPE, Premier Ministre également, qui l’invitait. C’est à ce moment-là qu’il aurait fallu réfléchir, plusieurs mois à l’avance, pour voir les tenants et les aboutissants de toute l’aventure. Mais c’est toujours pareil : on est les meilleurs et on n’a pas besoin de réfléchir !
Avec le feu vert de Matignon, le Protocole organisa la visite dans tous ses détails, comme il savait faire ! Les journalistes, à l’approche de l’arrivée de LI Peng à Paris, se réveillèrent et publièrent une série d’articles, critiquant la situation des droits de l’homme, l’absence de démocratie dans l’empire du milieu, rappelant les morts de la Place Tien An Men…
Pour parer à toute éventualité, les forces de l’ordre avaient été déployées en nombre pour protéger tous les déplacements de LI Peng, tous les bâtiments de l’ambassade de Chine… Mais le coup de grâce fut donné par Mme Alain JUPPE. Seconde épouse du Premier Ministre, elle avait été journaliste à La Croix. Journaliste donc et épouse d’énarque ! On peut penser qu’elle pouvait réfléchir… Mais elle devait se sentir supérieure et est ainsi responsable, à mon avis, d’un grandiose fiasco. Ecoutez plutôt l’histoire telle que Claude MARTIN ne vous la révèle pas, puisqu’il est trop attaché à la défense de sa « caste » !
Dans la matinée du jour où le Premier Ministre français et son épouse devait offrir un dîner au Premier Ministre chinois et à son épouse dans la salle à manger et les salons du Quai d’Orsay (il y avait beaucoup d’invités), je fus informé que Mme Alain JUPPE ne se sentait pas bien et ne pourrait participer au dîner officiel. Mme JUPPE oubliait qu’elle était l’épouse du Premier Ministre, oubliait qu’elle-même avait invité Mme LI Peng, oubliait que le lendemain même elle devait partir aux Antilles et que ce voyage n’avait pas été annulé pour cause de petit rhume. Cette pauvre Mme JUPPE ne prenait en compte que les articles, certes nombreux, de ses confrères journalistes qui déblatéraient à longueur de colonnes contre la présence de LI Peng à Paris.
C’était, à l’évidence, bien mal connaître les Chinois de penser que ce camouflet infligé par Mme JUPPE passerait inaperçu et resterait sans réponse… Dans le courant de la matinée, il a fallu reprendre le plan de la table d’honneur… Puis la délégation chinoise m’apprenait que Mme LI Peng était désolée, mais qu’elle ne se sentait pas bien et qu’elle ne pourrait participer au dîner… Un peu plus tard, l’épouse du ministre chinois des affaires étrangères, ainsi que l’épouse de l’ambassadeur de Chine en France, étaient, elles aussi, tout à fait désolées, mais elles ne se sentaient pas bien et ne pourraient participer au dîner… Un nouveau plan de table fut préparé ! Vous imaginez facilement les envies de sourire et de pleurer qui se mélangeaient : sourire des subtilités chinoises et pleurer des bêtises françaises dues à une journaliste devenue épouse d’un Premier Ministre et ayant perdu de ce fait toute politesse et toute courtoisie en ne sachant même pas respecter le pays qu’elle même avait invité en France !
Le soir, les nombreux invités arrivaient au Quai d’Orsay et prenaient un apéritif dans les salons du premier étage, en attendant la cérémonie de signature des accords qui devaient précéder le dîner.
En fait, les Chinois n’avaient pas fini de répondre à l’impolitesse de Mme JUPPE. LI Peng avait demandé à voir le discours que le Premier Ministre français devait prononcer au moment des toasts. C’est alors qu’il découvrit qu’une phrase ou un paragraphe était consacré aux droits de l’homme. Le Premier Ministre chinois demanda que cette partie du discours soit supprimée. Sinon, pas de signature d’accords, pas de dîner et LI Peng partirait pour l’aéroport avec toute sa délégation…
Lisons la version de l’énarque MARTIN : « Jacques Chirac, de l’Elysée, vint à la rescousse. Il appela LI Peng, lui donna l’assurance qu’aucune critique ne serait émise dans le discours de Juppé et que, d’ailleurs, il n’y aurait pas de discours du tout. Ainsi fut fait… »
Mes souvenirs sont beaucoup plus précis que ceux de l’énarque de service… J’étais au Quai d’Orsay ce soir-là et surtout, après chaque visite importante, l’ambassadeur de Chine avait la délicate habitude d’inviter à dîner en sa résidence de Neuilly, tous ceux du Protocole avec bien sûr leur Chef, Daniel JOUANNEAU, qui avaient participé à la visite. Pendant cette soirée, le Premier Conseiller de l’ambassade de Chine m’a pris à l’écart pour me raconter cette soirée très spéciale, vue par son ambassade. Ses « confidences » furent tellement précises que je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il avait eu connaissance de mon « dossier » concernant mon séjour en Chine. Il considérait qu’il pouvait me faire confiance et aujourd’hui encore je lui en suis reconnaissant. Les Chinois, très bien organisés, savent à qui ils peuvent faire confiance, et à qui il vaut mieux ne pas faire cet honneur !
Ce soir-là, tout avait été bloqué par la faute d’une journaliste qui démontrait qu’elle n’était pas une femme d’Etat et qui se croyait supérieure à la terre entière. LI Peng voulait reprendre son avion, les contrats ne seraient pas signés et les invités au dîner piétinaient dans les magnifiques salons du premier étage du Quai d’Orsay.
La solution fut trouvée par le Président Jacques CHIRAC qui a dû penser ce soir-là que celui qu’il avait appelé « le meilleur d’entre nous » était loin d’être à la hauteur d’une évidence : en politique étrangère, il faut respecter et certainement pas écraser…
Pour réparer l’outrage fait à la Chine et spécialement à Mme LI Peng, Jacques CHIRAC fit accepter l’idée d’un déjeuner privé à l’Elysée, offert par Mme CHIRAC à Mme LI Peng. Je n’appréciais que peu Mme CHIRAC qui n’était certes pas née « PETIT », mais « CHAUDRON de COURCEL », et qui n’arrivait pas à comprendre que le monde entier ne pouvait être à sa botte à l’instant où elle-même déciderait enfin de s’occuper d’un problème. Malgré cela, elle fut, ce soir-là et le lendemain, à la hauteur de sa fonction et depuis je lui suis reconnaissant de m’avoir montré son « sens de l’Etat ».
Il se trouve qu’elle avait prévu de longue date un voyage à Londres pour le lendemain. Le Président lui demanda de l’annuler et elle accepta car elle avait compris que son mari lui demandait de se « sacrifier » pour « servir » l’Etat.
J’accompagnais Mme LI Peng à l’Elysée le lendemain pour ce déjeuner privé et je n’ai jamais oublié la sortie de ces deux dames.. Dans le vestibule d’honneur où je les attendais, Mme CHIRAC se pencha vers Mme LI Peng et lui expliqua comment « réussir » la sortie à peu près en ces termes : vous savez, en France, il y a des journalistes un peu partout et il y en a dans la cour de l’Elysée. Ils vous attendent mais je vais aller avec vous jusqu’à votre voiture. En arrivant sur le perron, nous regarderons ensemble les journalistes et nous leur sourirons, sans leur dire un seul mot. Et nous marcherons tranquillement, comme si de rien n’était, jusqu’à votre voiture… Ainsi fut, parfaitement, fait…
La veille au soir, avec un important retard sur l’horaire, les accords prévus furent signés et aucun toast ne fut prononcé, sinon quelques mots d’Alain JUPPE pour dire qu’il n’y aurait pas de discours étant donné le retard important dans le programme !
Personnellement, je n’ai jamais pardonné à Mme JUPPE d’être restée ce jour-là parfaitement nulle et totalement inutile !
Ecrit en avril 2022 1. Claude MARTIN - La diplomatie n'est pas un dîner de gala, p. 774 - L'Aube 2018
33. Passage éclair de François HOLLANDE en Chine
En avril 2013, François HOLLANDE se rendit en Chine, pour une journée et demie ! Il emmenait son conseiller diplomatique, Paul JEAN-ORTIZ, que j’avais connu lors de mon séjour à Pékin. Il était alors attaché de presse et avait été recruté grâce à sa très bonne connaissance de la langue chinoise. J’aimais beaucoup son côté simple. Il avait une très grande intelligence, mais ne l’affichait pas continuellement. Il fut reçu du premier coup, la même année, aux concours de secrétaire et de secrétaire-adjoint des Affaires étrangères et fit ensuite une brillante carrière qui l’emmena jusqu’au poste prestigieux de conseiller diplomatique du Président.
Sur cette visite éclair, dont la durée est incroyablement méprisante et qui révèle une fois de plus une absence de respect, je recopie ce que j’ai trouvé dans les mémoires de Claude MARTIN :
« Tout s’est passé très vite, me dit Paul (JEAN-ORTIZ) à son retour, on n’a pas pu parler de grand-chose »… « Le président chinois… voulait parler politique, et se concentrer sur les interventions en Libye et en Syrie, que la Chine désapprouvait. En intervenant dans les affaires intérieures d’autres Etats, avait remarqué XI Jinping, les pays occidentaux ne contribuaient pas à la paix, mais accentuaient le chaos dans le monde. La France « avait eu autrefois plus de respect pour la souveraineté des Etats ». Mais, « depuis qu’elle était retournée dans les structures de l’OTAN », elle ne faisait plus entendre une voix différente de celle des autres Occidentaux. Cela avait été dit avec courtoisie. » (1)
Il n’y a rien à ajouter. Tout est dit « avec courtoisie » par le Président chinois. La France a perdu son indépendance !
Ecrit en mai 2022 1. Claude MARTIN - La diplomatie n'est pas un dîner de gala, p. 9215 - L'aube 2018
34. Conclusions au sujet des « Mémoires d’un ambassadeur », de Claude MARTIN
En vous lisant, Claude MARTIN, j’ai mieux compris les révolutionnaires français qui avaient voulu, avec une violence extrême, abolir non seulement les privilèges, mais aussi leurs détenteurs, c’est-à-dire la noblesse et le haut clergé.
La guillotine n’existe plus et il ne me reste que la parole et l’écrit pour dire tout le mal que je pense de votre caste d’intouchables, accapareurs du pouvoir sous toutes ses formes et qui ne respecte pas le peuple, sauf éventuellement peut-être, quelquefois, lorsqu’il peut vous être utile, comme on le dit d’un outil ou d’un esclave… Utile pour réparer vos propres erreurs et remettre un peu d’humanité dans votre égoïsme forcené .
Pendant trois années en Chine (1981-1984), j’ai participé, comme vous, à certains « événements » et même quelquefois davantage que vous. Ce que j’en ai lu dans vos mémoires montre de votre part une amnésie grave que j’ai souvent rencontrée chez les énarques de votre espèce qui se souviennent de ce qui les arrange et qui utilisent leur intelligence pour tordre ou omettre la vérité.
Si vous étiez honnête, vous recommenceriez un nouveau livre de vos mémoires, aussi épais que celui que vous avez déjà écrit, et vous diriez enfin la vérité, sur vos erreurs, sur tous ceux qui ont travaillé à vos côtés et que vous avez délibérément oubliés car vous savez qu’ils avaient raison et que vous aviez tort. Vous rétabliriez la vérité sur les ambassadeurs, Claude CHAYET et Charles MALO, qui étaient bien meilleurs que vous. Ils n’étaient peut-être pas énarques, mais ils étaient humains et connaissaient la Chine, eux, en profondeur.
Je ne vous salue pas car je n’ai pas lu une seule ligne, dans vos mémoires, sur la place éminente, tenue souvent dans l’ombre, que vous le vouliez ou non, par les consulats et les sections consulaires dans les ambassades. Sans ces charnières indispensables, les ambassades sont vides, éloignées de la réalité, usines à gaz et à fantasmes, esprits sans corps…
Qui s’occupe de la communauté française, résidents et touristes, et de tous les problèmes ? Le consulat… Qui s’occupe du respect et du contrôle de toutes les dépenses du poste (et vous savez très bien même si vous n’êtes pas concerné, que certains ambassadeurs – hélas ! trop nombreux – mériteraient d’aller en prison pour détournement de fonds publics ? Le consulat… Qui s’occupe de gérer au mieux les demandes de visa et de faire en sorte que la concussion, les pots-de-vin, les passe-droits… ne viennent ternir ni l’ambassade, ni le ministère, ni la France ? Le consulat…
Je pourrais continuer longtemps, mais je souhaite évoquer un souvenir. Chaque année, un élève de l’ENA était envoyé en Chine pour apprendre les différentes fonctions d’une ambassade. Le Chef de poste fixait l’emploi du temps du stagiaire pour qu’il puisse voir toutes les composantes de chaque service. Je reçus donc un de ces futurs énarques et je me demande encore comment cette année-là avait été envoyé à Pékin un « crétin de première ». Au début de notre rencontre, il m’expliqua qu’il n’avait pas de temps à perdre et qu’il était donc inutile de lui montrer le service des visas. Mes explications ne furent pas comprises, ce « monsieur je sais tout » n’ayant rien à apprendre. Je terminai la journée dans le bureau de l’ambassadeur auquel j’expliquai le temps perdu à recevoir dans le service consulaire, débordé de travail, un type en formation qui disait déjà tout connaître. Il était donc préférable que ce « petit crétin » ne mette plus les pieds au consulat. Ce qui fut fait et je regrette encore de ne pas avoir été consulté par les inspecteurs pour noter cet inutile qui a dû faire « carrière » comme font les énarques, même les inutiles.
Je dois à la vérité de dire que des années plus tard, en poste en Jamaïque, j’ai reçu un stagiaire de l’ENA, qui a donné pendant son stage, toute son intelligence et toute sa compétence à la bonne marche de la petite ambassade qui était en phase de réouverture.
J’ai ainsi connu quelques énarques qui étaient restés des hommes, mais j’en ai connu beaucoup d’autres qui avaient perdu (ou vendu) leur âme. Vous savez bien, énarque MARTIN, que vous faites partie des seconds. Non, décidément non, je ne vous salue pas, aussi longtemps que vous n’aurez pas rétabli la vérité ! Mais un énarque peut-il la connaître et a-t-il le courage nécessaire ?
Ecrit en mai 2022
35. « Une quantité de cerveaux commençaient à fonctionner… »
J’ai (re)lu avec grand intérêt le livre consacré par HAN Suyin à la révolution culturelle chinoise et quelques lignes ont ravivé de nombreux souvenirs :
« Les problèmes chinois doivent être résolus en Chine par les Chinois…
« La révolution culturelle avait aussi fait du bien. L’école et l’hôpital existaient maintenant d’une manière définitive dans les campagnes. Une quantité de cerveaux commençaient à fonctionner. Les gens discutaient, on avait l’impression que les gouvernants venaient maintenant se mêler à la base. L’enthousiasme, l’énergie et l’audace étaient partout…
« Parmi les gens ordinaires se manifestait une vitalité sensible, indépendante de la propagande – un élan de vie… » (1)
Vous avez bien lu : « une quantité de cerveaux commençaient à fonctionner… »
Lors de la révolution culturelle, j’avais été très frappé par l’importance démesurée donnée en France au « Petit livre rouge » que les étudiants et les intellectuels mettaient en avant comme si les problèmes français étaient comparables aux problèmes chinois ! Pauvres « intellectuels », inutiles et néfastes, dans ce cas comme d’ailleurs lors du drame cambodgien.
Voici ce que je pensais à l’époque. J’avais été (plus ou moins) formé en France et j’y avais (plus ou moins) appris les bases de la liberté de penser et de celle de réfléchir.
Lors de mon séjour en Thaïlande (1968-1975), puis en Chine (1981-1984), j’ai appris à connaître un peu l’histoire de la Chine au XXème siècle et la misère immense d’un peuple qui n’avait souvent même pas de quoi se nourrir, qui était opprimé par les seigneurs de la guerre, puis par les envahisseurs japonais. L’extrême pauvreté et l’extrême misère de l’immense majorité de cette immense population avaient, au fil des décennies, volé à beaucoup le dernier brin d’intelligence qui pouvait rester. Ces êtres humains avaient été contraints de tourner leurs quelques forces vers la recherche de quelque nourriture pour la survie des familles.
Dans cette vie qui était pour beaucoup en état de déliquescence, il n’existait plus d’éclair d’intelligence. Le Petit livre rouge m’apparut alors comme le moyen utilisé par MAO pour remettre en marche l’intelligence de chaque homme du peuple. Les slogans et maximes étaient répétés du soir au matin et du matin au soir, exactement comme pour enfoncer un clou dans un mur. J’ai entendu cette propagande à chaque carrefour de Pékin avec ces haut-parleurs omniprésents.
Mais j’ai aussi compris à cette époque que ce matraquage devait permettre à chacun de recommencer à réfléchir par soi-même. Si donc l’étincelle du Petit livre rouge était nécessaire pour réveiller un grand nombre de personnes, ce même livre deviendrait inutile lorsque le feu se serait répandu. Ce fut exactement ce qu’il advint.
Et nos intellectuels dans tout cela ? Les « sinologues » qui étaient à l’ambassade à Pékin venaient des Langues orientales de Paris où ils avaient reçu la vision de la Chine que leur offrait des exilés chinois, bien souvent peu favorables à des personnalités comme Han Suyin, Mao Tse Toung ou Chou Enlai. Ils étaient, pour beaucoup hélas (mais pas pour tous) persuadés tout savoir sur la Chine et être capables d’indiquer à ses dirigeants la route qu’ils devaient suivre !
D’où, beaucoup trop souvent, cette incapacité profonde à essayer seulement de comprendre les différences… Leur arrogance, même dissimulée dans la diplomatie, était incommensurable… Mais les Chinois savaient la voir…
« Les problèmes chinois doivent être résolus en Chine par les Chinois ». Et les problèmes français ne seront résolus en France que par les Français et certainement pas (sauf à perdre l’indépendance du pays) par des eurocrates bruxellois ou des Américains de l’OTAN ou de Washington.
Ecrit en août 2023 1. Han Suyin - La moisson du phénix - Stock 1980 - Page 140
36. « Servir la Chine » – Le docteur George WU
En lisant « La moisson du phénix » de HAN Suyin, j’ai trouvé plusieurs pages où elle parle de son ami le docteur George WU. Je les ai rencontrés tous les deux très peu de temps après mon arrivée à Pékin, au dernier trimestre 1981, à l’occasion d’un déjeuner que m’a offert le docteur, venu chercher un visa au consulat.
Il était arrivé dans une voiture avec chauffeur, ce qui pour un résident en Chine, montrait l’appartenance à l’une ou l’autre des catégories de « privilégiés ». Ecoutons plutôt, d’abord, ce que dit HAN Suyin de son ami :
« A l’hôpital, je rencontrai mon vieil ami le Dr George Wu qui avait été boursier en Belgique en même temps que moi – de la fin de 1935 à 1938. George, Chinois de l’île Maurice, avait aussi fait des études à Londres, puis il était rentré à Shanghai où il avait créé le premier institut de radiumthérapie de Chine (avec du radium de Belgique). En 1949, à la Libération, George Wu resta en Chine. Il continua de travailler à Shanghai, puis à Pékin. Il avait été très heureux et très bien traité pendant tout ce temps. Mais quand la révolution culturelle commença en 1966, on le harcela, on le critiqua, et il fut mis à l’écart, mais il ne fut pas contraint de « descendre » dans les campagnes ni d’aller dans une école du 7 mai, simplement parce qu’il était beaucoup trop précieux, en tant que premier cancérologue de Chine. Il veillait sur tous les leaders chinois… George Wu était avant tout un fervent patriote. » (1)
Tout est dit en peu de mots ! Les Chinois d’outre-mer sont rentrés dans leur pays pour le servir et lui donner le meilleur d’eux-mêmes. Pour les meilleurs, la révolution culturelle n’a pu les faire revenir sur leur choix…
George WU m’a raconté, sans insister et sans se plaindre, ce qu’il avait enduré pendant la révolution culturelle. Les gardes rouges étaient arrivés un jour chez lui et avaient saccagé sa demeure, considérant que tous les souvenirs qu’il possédait devaient être détruits, alors qu’ils faisaient simplement partie de sa vie.
Sans se plaindre ! Ecoutons Han Suyin relatant la question posée à elle-même et à George Wu par Chen Yi :
« Comment arrivez-vous à tenir le coup ici ? Nous vous bousculons, nous vous critiquons, et pourtant vous continuez. Pourquoi ? » « Parce que, sans doute, j’aime la Chine », avait répondu George. Et Chen Yi lui avait dit : « Vous les Chinois d’outre-mer… Vous avez beaucoup à nous apprendre. » (2)
Et ces quelques remarques sur le cancer et la fin du très grand Premier Ministre Chou Enlai :
« Je passai de longues heures à parler de la recherche sur le cancer et du dépistage de la maladie avec George Wu. Chou Enlai avait approuvé la construction d’un hôpital important et d’un centre de recherches à Pékin, doté de l’équipement le plus moderne… » (3)
« Chou Enlai se trouvait à l’hôpital depuis avril 1974. Des gens disaient que déjà en 1973 il ne se sentait pas bien. De quoi souffrait-il ? D’une maladie de coeur, affirmaient les diplomates. George Wu, qui aurait dû le savoir, dit n’avoir aucune idée sur la question… George ne pouvait trahir le secret professionnel, secret d’Etat par surcroît. Et Chou continua de travailler; chaque jour les hauts fonctionnaires venaient le voir à l’hôpital. « Supposons qu’il arrive quelque chose à Chou… Que deviendra la Chine ? » (4)
« J’allai voir le cancérologue George Wu. Nous versâmes des larmes amères en ce mois d’octobre 1975, songeant à Chou Enlai qui se mourait à l’hôpital. Son agonie serait longue et douloureuse. « L’avez-vous vu, George ? – Non… » La souffrance crispa son visage. « Le ministre de la santé a déclaré que j’étais indigne de confiance… » Tous les ennemis de Chou surveillaient sa maladie… Et pourquoi les avis du meilleur spécialiste du cancer de la Chine ne furent-ils pas suivis pour essayer de sauver Chou Enlai ? Un an plus tard, fin 1976, George Wu me dira : « Ils l’ont tracassé jusqu’à sa mort… » Et George Wu n’arrête pas de pleurer ». (5)
« Etre indispensable jusqu’à son dernier souffle, c’est cela le secret de l’éternelle jeunesse, dit George Wu… Tous nous n’avons qu’une seule crainte : que notre corps nous fasse défaut avant que nous n’ayons eu le temps de transmettre notre savoir aux « successeurs ». » (6)
Il est peut-être ici le secret de « servir la Chine » : être indispensable jusqu’à son dernier souffle pour transmettre son savoir… Nous avons perdu ce don qu’avaient nos ancêtres, de père en fils… Et donc notre décadence est assurée…
Ecrit en août 2023 1. Han Suyin - La moisson du phénix - Stock 1980 - Page 194 2. Ibid. pages 223-224 3. Ibid. page 316 4. Ibid. pages 328-329 5. Ibid. pages 351-352 6. Ibid. page 388
37. Mission à Urumqi
Au début des années 60, j’avais visité (un peu) Istanbul et aimé, non seulement la superbe mosquée bleue, mais aussi les ruelles qui menaient au grand bazar où j’avais goûté la confiture de roses.
En Chine, une vingtaine d’années plus tard, je fis une mission à Urumqi, capitale du Xinjiang. Une équipe d’ingénieurs français du Bureau de recherches généalogiques et minières (BRGM) travaillait dans le désert de Gobi pour la recherche pétrolière.
Un soir, un membre de l’équipe m’emmena faire un tour dans la vieille ville et j’eus tout à coup l’impression d’avoir quitté la Chine et de me retrouver dans les quartiers d’Istanbul. L’ingénieur français me précisa que ces quartiers n’étaient pas toujours sûrs car les Chinois de l’ethnie Han n’étaient pas forcément les bienvenus.
Voici ce qu’écrivait HAN Suyin : « Urumqi est sinistre », avait écrit le grand voyageur Owen Lattimore (1900-1989); c’était à ses yeux la ville la plus misérable et la plus infestée de chiens et de voleurs de la Chine… Comme toutes les villes de la Chine actuelle, elle se divisait en deux parties : l’ancienne et la nouvelle… La vieille ville d’Urumqi… avec ses petites maisons aux murs épais aux briques de boue, aux volets clos pour garder la fraîcheur… aurait pu se trouver n’importe où dans le vaste domaine de l’Islam. Peintes en blanc ou en ocre, ses étroites ruelles où se hâtaient des femmes vêtues de robes reflétaient un temps éternel, biblique… Les Uighurs du Sinkiang ont la même origine que les Turcs… » (1)
Pendant la soirée, les ingénieurs me racontèrent une histoire liée à leur arrivée à Urumqi. Ils étaient les seuls Occidentaux et avaient besoin de se déplacer avec leurs voitures et leurs équipements. Or, à cette époque, seul le permis de conduire délivré par les autorités chinoises était reconnu. Pour les diplomates à Pékin, un court examen médical était obligatoire sur présentation d’un permis national. Mais rien n’était prévu pour les non-diplomates.
A Urumqi donc, les pourparlers commencèrent pour que les membres de l’équipe du BRGM puissent avoir des permis de conduire. Mais il fallait impérativement passer, en particulier, une épreuve de code qui ne pouvait se faire qu’en chinois et par écrit. La solution trouvée me parut excellente car elle montre l’obligation de respecter les règlements et celle – tout aussi ardente – de développer le pays… Pour les ingénieurs français, il y aurait un interprète… Pendant l’épreuve, le surveillant aurait besoin de sortir de la salle quelques minutes, ce qui permettrait à l’interprète de remplir en chinois les réponses demandées à nos ingénieurs. Et chacun d’eux obtint son permis chinois !
Un bon exemple que nous pourrions suivre : trouver un compromis entre la législation et les nécessités de la vie…
Ecrit en septembre 2023 1. HAN Suyin - La moisson du phénix - Stock 1980 - page 229
38. Claude CHAYET, Ambassadeur
Mon premier ambassadeur à Pékin, Claude CHAYET, avait le souci de ses collaborateurs. Il savait bien que, en vivant en vase clos à Pékin, la marmite pouvait exploser de temps en temps. Pour pallier (un peu) à toutes les interdictions chinoises existantes à l’époque, il avait « institué » plusieurs initiatives de « respiration ». Je vais en présenter quelques-unes.
L’ambassadeur ne pouvait envoyer tous ses agents en mission dans l’immense Chine. Le budget ne le permettait pas. Il avait donc institué des « vacances de mission ». Chaque agent, quel que soit son grade, pouvait partir, une fois par an, à la découverte de la Chine. Voyage à la charge de l’agent, mais comme ce dernier était en mission, il n’était pas en vacances et continuait à percevoir toutes ses indemnités. Bien entendu, certains demandèrent à aller à Hong Kong, mais l’ambassadeur leur répondit que ce territoire ne faisait pas (encore) partie de la Chine.
Claude CHAYET eut une autre idée pour occuper les longues soirées de Pékin où pratiquement aucune sortie n’existait en dehors des dîners. Il fit venir le film de la Croisière jaune, organisée par André Citroën dans les années 30 pour relier Beyrouth à Pékin.
Dans la grande salle de l’ambassade où était projeté le film, l’ambassadeur était présent et lorsque la croisière jaune est arrivée dans la cour de la Légation de France à Pékin, on entendit un grand rire car un jeune garçon montait sur le capot d’une voiture et, dans la salle, notre ambassadeur, hilare, criait « c’est moi, c’est moi ». Son père était à cette époque le légat de France et Claude CHAYET avait ainsi passé une partie de sa jeunesse à Pékin.
L’ambassadeur fit venir un autre film extraordinaire pour tous ceux qui souhaitent comprendre un peu mieux la Chine et la Révolution culturelle… « De Mao à Mozart », sorti en 1981, retrace le voyage du violoniste Isaac STERN en Chine au lendemain de la révolution culturelle, ses rencontres avec les musiciens chinois et la découverte des souffrances endurées par eux. Un magnifique témoignage de tous ceux qui se tiennent « debout dans le vent » pour lutter, vivre et progresser jusqu’au bout. Il faut écouter plusieurs fois le poignant témoignage donné par le directeur du conservatoire de Shanghaï, au sujet de sa « condamnation » à passer quatorze mois, pendant la révolution culturelle, dans un réduit sans lumière, simplement parce qu’il avait enseigné la musique occidentale à ses élèves. Et dès qu’il le put, il reprit son enseignement !
Encore une autre marque de l’attention de Claude CHAYET pour l’ensemble des agents de l’ambassade et leurs familles. Il donnait un lustre particulier à l’arbre de Noël qu’il organisait chaque année dans les salons de la résidence pour les enfants et leurs parents. C’est à l’une de ces occasions que je découvris le « fabricant de nouilles fraîches » qui, en partant de la pâte, multiplie à chaque aller et retour de ses bras et de ses mains le nombre de filets de pâtes obtenus entre ses doigts experts comme ceux d’un joueur de lyre avec ses multiples cordes…
Des années plus tard, j’ai revu Claude CHAYET au Quai d’Orsay. Il était à la retraite et, ayant appris que j’étais au Protocole, il a tenu à venir me faire une visite, ce dont je fus très honoré.
Ecrit en septembre 2023
39. Charles MALO, Ambassadeur
J’ai toujours refusé les « pots de départ » et les cadeaux qui les accompagnaient, car j’ai toujours dit à l’envi que mes chefs qui voulaient sincèrement me remercier devaient m’aider lorsque je travaillais, mais surtout pas au moment d’un changement de poste où quelques paroles de leur part seraient trop tardives et inutiles.
Après trois années, j’ai pris la décision de quitter la Chine. Etait-ce une bonne décision ? Ce qui était certain, c’est que mon travail était « terminé » : le consulat tournait vraiment bien, le personnel était formé, tous les « droits de l’homme » dans lesquels des Français ou des Franco-chinois étaient impliqués avaient été résolus… Je commençais donc à m’ennuyer, car je crois préférer la réparation des moteurs à la seule conduite. J’avais également toujours un grand désir de découvrir le monde ou une autre partie du monde. Je pensais aussi que ce « déménagement » serait bénéfique pour la famille.
A l’occasion de ce départ, l’ambassadeur Charles MALO me demanda ce que je souhaitais avoir comme « cérémonie traditionnelle ». Ma réponse fut claire : aucune réception, aucun cadeau, même si j’avais apprécié toute l’aide et toute la confiance, si précieuses, que lui-même m’avait témoignées. Devant son insistance, je choisis avec lui une formule neutre. Pas de « cérémonie du tapis » avec « obole forcée » de toute l’ambassade, pas de discours inutile. Il fut décidé que Charles MALO offrirait un déjeuner à la résidence et je pourrais y inviter qui je souhaiterais. La seule « exigence » de l’ambassadeur fut que son N° 2, Claude MARTIN, soit invité car il devait tout connaître de l’ambassade. Je n’y voyais aucun inconvénient, car il n’avait pas encore écrit à l’époque son livre pleins de mensonges et d’inexactitudes.
Ma liste d’invités fut simple à établir : tout le personnel du consulat et tous nos interprètes chinois. Pour la plupart, c’était la première fois qu’ils étaient invités à un déjeuner à la résidence.
Après mon départ pour Santiago-du-Chili, j’ai souvent repensé à la Chine. J’avais beaucoup aimé ce pays et la vitalité des Chinois pour travailler et transformer leur patrie.
Je n’ai jamais oublié l’ambassadeur Charles MALO. Même si je n’ai jamais voulu m’imposer et donc gêner, je constate à la fin de ma vie que j’ai sans doute eu tort. La preuve m’en fut donnée un dimanche au restaurant du magnifique hôtel Métropole de Hanoï. J’étais venu pour participer à une rencontre des Nos 2 d’ambassade en Asie (j’étais alors à Rangoun) et j’ai retrouvé à la fin du déjeuner Nicolas CHAPUIS, connu des années auparavant à Pékin. C’est lui qui a tenu à me dire qu’il rencontrait régulièrement Charles MALO et que ce dernier lui avait confié qu’il regrettait de ne jamais avoir reçu de mes nouvelles.
Dans une autre vie, je ferai davantage attention à ne pas perdre certains contacts avec les grandes personnalités qu’il me sera donné de rencontrer.
Ecrit en mars 2024
40. La route de la soie… L’Asie et l’Europe
Dans le nord de la Thaïlande, lors de mon premier séjour à Lampang et Chiang Mai, de 1968 à 1975, j’avais découvert la laque et apprit qu’en fait des liens très anciens avaient existé entre la Chine, la Thaïlande et la Birmanie, par la « route de la laque », dont une branche, partant de Chine, arrivait jusqu’aux royaumes de Chiang Mai et de Lamphun, et une autre jusqu’à Mandalay et Pagan en Birmanie.
C’est à Pékin que j’ai appris à connaître – un tout petit peu – la route de la soie qui, elle, reliait l’Asie à l’Europe. Notre attaché culturel était Joël THORAVAL, ancien élève de l’Ecole Normale supérieure, agrégé d’histoire; il avait été archéologue, en particulier en Afghanistan, et avait « atterri » à Pékin. Il parlait non seulement le Chinois, mais aussi le Persan et un certain nombre de langues d’Asie mineure. C’était un grand monsieur que je respectais beaucoup.
Il accepta de donner un soir, pour tous les agents de l’ambassade, une conférence sur la route de la soie et particulièrement l’Asie centrale qui avait été sa résidence pendant des années. Ce fut passionnant car il sut faire découvrir ces chaînons qui reliaient l’Asie à l’Europe et qui, en Asie centrale, avaient permis la rencontre des sciences et des cultures des deux parties du continent euroasiatique.
Bien des années plus tard, j’ai participé au voyage du Président François MITTERRAND en Ouzbékistan et au Turkménistan et ai ainsi eu l’honneur de visiter Samarcande, véritable et magnifique carrefour des cultures, sur la route de la soie, de la Grèce jusqu’à la Chine.
Ecrit en octobre 2023
41. Ambassadeurs de France à Oulan-Bator
Notre ambassade en Mongolie recevait sa valise diplomatique à Pékin et donc une fois par mois un agent arrivait d’Oulan-Bator par le transsibérien pour récupérer ses précieux sacs et aussi faire des achats car, Dieu sait que nous n’avions pas grand choix à Pékin dans les deux « magasins de l’amitié » réservés aux diplomates, mais pour nos amis de Mongolie, c’était Byzance.
J’aimais recevoir à déjeuner le « courrier » d’Oulan-Bator et ce fut toujours un grand moment de détente, en particulier avec un agent qui était le N° 3 de l’ambassade. Il était breton et très fier de ce titre de N° 3. En fait, notre ambassade en Mongolie était composée de trois personnes : l’ambassadeur, le N° 2 et le N° 3… Ce dernier, un adjoint de chancellerie, faisait tout ce que ne faisait pas les deux autres. Heureusement, celui dont je parle avait un caractère exceptionnel et aimait rire et faire rire.
Peu à peu, on découvrait avec lui des aspects de notre ambassade en Mongolie et des occupations de son personnel. Il importe peu de savoir si toutes les histoires étaient un peu arrangées par un conteur exceptionnel.
Le premier ambassadeur que notre ami a eu pendant son séjour était tout à fait spécial. Il avait gardé des habitudes qui, si elles avaient existé dans le passé, avaient disparu complètement ailleurs. Sa petite ambassade, de même que sa résidence, occupait plusieurs pièces de l’hôtel Staline (ou Lénine), lui-même au centre d’Oulan-Bator sur la place Lénine (ou Staline). Les températures étaient souvent sibériennes et ce n’était certainement pas un poste facile tous les jours. L’ambassadeur avait donné un titre ronflant à son N° 3 qui était « responsable du parc automobile » composé de deux véhicules, celui de fonction et celui de service. Quand les véhicules avaient été commandés en France, il avait été précisé que les températures d’hiver en Mongolie exigeaient des moteurs dotés d’un antigel vraiment spécial. Naturellement, les voitures arrivèrent avec l’équipement standard pour la France !
En hiver, lorsque l’ambassadeur était invité à un dîner en ville, il partait avec sa voiture dont le moteur devait tourner régulièrement pour ne pas geler. L’ambassadeur trouvait donc une excuse pour quitter la réception pendant les apéritifs, puis pendant le dîner, pour aller faire un petit tour avant de rejoindre ses hôtes !
En Mongolie, comme à Pékin, seules quelques routes étaient autorisées en dehors de la capitale, et tout le reste était « zone militaire », donc interdite. A Oulan-Bator, pendant les beaux jours, une seule piste permettait d’aller découvrir l’immensité des steppes et du désert. L’ambassadeur, qui aimait être accompagné, allait régulièrement prendre l’air sur cette piste où il n’y avait pratiquement rien ni personne. Probablement très occupé, racontait son N° 3, il avait un jour oublié qu’en bordure de la piste, il y avait quelque part un poteau sur lequel est venue s’arrêter la voiture. L’histoire ne dit pas comment l’ambassadeur est rentré à Oulan-Bator, sans doute dans un camion de passage, mais le lendemain il avait envoyé en mission le responsable du parc automobile récupérer « sa » voiture. En arrivant sur place, notre ami n’avait pu que constater que les quatre roues avaient été dérobées !
Cet ambassadeur d’un autre âge avait des marottes. Il aimait rassembler l’ensemble de son personnel, lui-même en robe de chambre et dans son lit, pour l’ouverture solennelle des quelques lettres arrivées qu’il se faisait présenter sur un plateau avec un coupe-papier…
Ce phénomène, bien sympathique au demeurant, fut remplacé par un autre ambassadeur, non moins étrange mais moins drôle, qui me raconta lui-même, lors d’un passage à Pékin, une partie de son histoire. Il était persuadé que, s’il n’avait pas eu la brillante carrière dont il avait rêvé, c’était parce que, pendant ses études secondaires, il était dans la même classe que Valéry GISCARD d’ESTAING et que c’était lui qui trustait les premiers prix alors que GISCARD n’était que second. Et des années plus tard, le pauvre GISCARD poursuivait de sa rancune son ancien camarade qui avait fini par être nommé consul général à Léningrad. Devenu ainsi spécialiste des postes difficiles dans des pays très fermés, il avait ensuite été nommé ambassadeur à Oulan-Bator… De mal en pis, car il n’avait pas la santé comique de son prédécesseur.
Il avait une épouse qui l’obligeait à rester le plus possible en Mongolie, alors qu’elle-même était souvent en France. Dans les pays difficiles, dont la Mongolie faisait partie, les indemnités étaient importantes !
Un jour arriva à Pékin un télégramme d’Oulan-Bator annonçant que l’ambassadeur, victime d’un épuisement professionnel (ce qui serait maintenant appelé « burn out »), arriverait à Pékin par le transsibérien pour être rapatrié en France. Mon ambassadeur me demanda d’aller l’accueillir et j’étais donc à la gare de Pékin, un matin à sept heures pour l’arrivée de ce train mythique.
A priori, ce n’était pas difficile de trouver un voyageur car tous les étrangers étaient mis dans le wagon qui leur était réservé. Nous vîmes sortir quelques passagers, mais pas notre ambassadeur. Nous allâmes faire un tour dans le wagon vide et découvrîmes dans un compartiment une personne assise près de la fenêtre, emmaillotté d’une couverture et moitié endormi, avec ou sans bonnet de nuit (je ne me souviens plus).
Nous partîmes avec lui à la résidence où une chambre lui avait été préparée. En redescendant de l’étage, j’ai croisé mon ambassadeur auquel je me souviens avoir dit, car il me demandait des nouvelles : ce n’est sans doute pas très grave, mais il a un urgent besoin de revoir des vaches normandes dans un pré !
L’ambassadeur fut rapatrié et se reposa en France… Des années plus tard, j’appris que le Département avait eu « pitié » de lui et l’avait nommé une nouvelle fois dans un poste difficile comme ambassadeur en Albanie… Etait-ce GISCARD qui était encore responsable de cet acharnement ?
Comme quoi, garder le moral des troupes peut parfois être un des premiers devoirs d’un ambassadeur. Ce devrait être également celui de la direction du personnel du Quai d’Orsay !
Ecrit en avril 2024
42. Visite d’Etat du Président Ronald REAGAN
J’écris de mémoire, en espérant qu’il n’y aura pas trop d’erreurs dans les détails. Au moins les grandes lignes seront exactes.
C’était en avril 1984, près d’un an après la visite d’Etat du Président François MITTERRAND en Chine (mai 1983). Le Président des Etats-Unis, Ronald REAGAN, venait pour la première fois à Pékin.
Le plus grand hôtel de la capitale, dont la construction était à peine terminée, avait été entièrement réservé par la délégation américaine. Mais les 802 chambres n’étaient pas suffisantes et il a donc fallu chercher quelques hébergements complémentaires !
Le directeur choisi pour cet hôtel de la Grande Muraille – c’était son nom – était français. Il m’avait invité à visiter ce qui était, à l’époque, le plus moderne des hôtels de Pékin.
Ce fut intéressant. Le directeur expliqua qu’il avait pu choisir comme personnel d’encadrement des Chinois de Hong Kong, déjà bien habitués aux grands hôtels de luxe. Par contre, pour le reste du personnel, les autorités chinoises avaient recruté uniquement des Chinois de Pékin et des environs qu’il fallait tous former à grande vitesse car ils n’avaient jamais travaillé dans l’hôtellerie.
Nous sommes allés dans les étages visiter quelques chambres. Dans chacune, le personnel fraîchement recruté apprenait à faire un lit avec l’aide d’un « professeur » venant de Hong Kong. Dès que le lit était fait, les draps, oreillers et couvertures étaient retirés et on recommençait jusqu’à ce que tout soit parfait.
Ensuite, nous avons visité les restaurants. Le personnel apprenait à dresser une table : nappes, assiettes, couverts… Dès que tout était bien fait, on recommençait.
J’aimais voir cette détermination chinoise pour la création d’emplois et la formation des plus déshérités.
Certes, beaucoup de choses sont imparfaites, en Chine comme en France. Mais les dirigeants français, persuadés à tort qu’ils sont les meilleurs, ne savent pas regarder les choses simples qui fonctionnent dans les pays étrangers. A l’ENA, on forme, la plupart du temps, des aveugles !
Une des réformes urgentes, devant l’impéritie créée de plus en plus par notre éducation nationale, serait de voir ce qui permet aux jeunes de se former et de trouver un emploi : recensement et développement, en particulier de tout ce qui « marche » mieux dans tous les enseignements privés qui existent déjà, surtout dans les écoles d’entreprises ou de branches. Le coût de la formation – évalué comme pour un élève de l’Etat – devrait être donné à l’entreprise pour qu’elle forme les jeunes dont elle a besoin tout en perfectionnant, si nécessaire, les plus âgés qui travaillent déjà en son sein.
Ecrit en juin 2024
43. Biens placés en dépôt à la Légation de France à Pékin
A l’arrivée des communistes au pouvoir, en 1949, un certain nombre de nos compatriotes quittèrent précipitamment la Chine, confiant à la Légation de France certains de leurs biens, particulièrement précieux, qu’ils ne pouvaient emporter avec eux : livres, meubles, sculptures, porcelaines…
Au fil des années, ces « biens français » avaient été entreposés dans un certain nombre de garages loués par l’ambassade ? Je suis arrivé à Pékin en 1981, donc plus de trente années plus tard. Ces biens n’avaient pas été « confisqués » par l’Etat chinois, qui aurait pu facilement les faire disparaître, par exemple pendant la Révolution culturelle. Ce ne fut pas le cas.
Que s’est-il passé exactement ? Personne ne le saura jamais, je crois. Qui était responsable de ces dépôts ? Qui avait les clés ? Toujours est-il qu’un jour l’ambassadeur, Charles MALO, me parla de ces biens et me rappela que le consul était responsable des personnes, mais aussi des biens. C’était un dossier de plus à essayer de comprendre, alors que pendant des années les affaires consulaires avaient été laissées à l’abandon parce que des « consuls » n’avaient pas fait leur travail et que des « ministres conseillers » n’avaient pas davantage fait le leur, puisqu’ils étaient adjoints de l’ambassadeur et donc responsables de tous les services.
Je précise que Charles MALO connaissait bien ces problèmes puisque, en 1949 à l’arrivée des communistes, il travaillait à notre consulat à Tianjin et avait dû y rester, en résidence surveillée, pendant une année avant de pouvoir regagner la France.
J’ai donc ouvert un nouveau dossier et j’ai commencé par la visite des garages où tout était entreposé depuis des années. Je fus accompagné par la personne qui avait les clefs (sans doute travaillait-elle au bureau d’ordre ?).
Je me souviens de cette visite. J’ai oublié le nombre de garages, mais dans chacun il y avait des merveilles : livres anciens, meubles, objets d’art… Un musée… Il était évident, en regardant le nombre de paquets éventrés, que des « pillards » étaient passés par là !
Je me souviens d’avoir recommandé plusieurs choses à l’ambassadeur : interdire l’accès de ces garages à quiconque, mettre les clefs en sécurité et faire un inventaire précis de ce qui « restait ». Pour cette dernière tâche, il fallait recourir à une mission spécialisée qui pourrait également négocier avec les autorités chinoises. Ces dernières savaient ce qu’elles souhaitaient et connaissaient au moins en partie le contenu des dépôts. Elles voulaient donc que soient appliquées les règles en vigueur pour tout déménagement, en particulier une inspection par la douane et un accord de sortie pour toutes les antiquités.
Le travail de l’ambassade était pratiquement impossible à réaliser. Après toutes ces décennies, les héritiers éventuels étaient aux quatre coins du monde. Comment en établir une liste exhaustive ? Je n’ai pas trouvé la solution et à mon départ de Chine, une mission de spécialistes n’était pas encore venue voir les « merveilles » que nous avions en dépôt.
Et demeurait une réelle question ! Qui, pendant toutes ces années, avait eu accès à ces trésors ? Qui avait eu les clefs ? Qui avait, en fait, pillé ou autorisé le pillage de ces biens ?
La seule solution me semblait d’ouvrir une négociation avec les Chinois pour que les pièces les plus importantes soient mises dans des musées en Chine (en indiquant leur provenance) et que le reste soit envoyé en France, également dans des musées. Peut-être ces expositions permettraient-elles de trouver les véritables héritiers ?
J’aimerais savoir que le problème, depuis tant de temps, a trouvé une bonne solution, mais je souhaite vraiment que ces merveilles ne soient plus dans des paquets éventrés, entassés dans des garages ou des entrepôts.
Ecrit en février 2025
44. Appartements des agents de l’ambassade
A mon arrivée à Pékin, une lettre de mon prédécesseur m’attendait. Il m’indiquait qu’il avait vérifié tout l’inventaire de l’appartement, signé le procès-verbal de récolement et confié les clefs à une personne fiable. Je ne trouvais là rien de spécial, mais je compris rapidement ses craintes.
Les particuliers ne pouvaient rien louer à Pékin. C’était la France qui louait à la Chine tous les appartements dont elle avait besoin pour loger ses agents. Et il avait été décidé, à l’époque de la réouverture de l’ambassade, que ces appartements seraient meublés et équipés.
Peut-être l’ai-je déjà raconté, mais je veux le redire ici. Les Français ne sont ni des Allemands, ni des Italiens (ce qui est évident ne l’est pas encore pour ceux qui nous gouvernent, à Paris comme à Bruxelles, puisque cette caste est composée d’irréalistes). J’ai demandé à mes homologues à Pékin, l’Allemand et l’Italien, ce qu’ils faisaient avec le logement de leurs diplomates. Pour les Italiens, c’était très simple : rien du tout. Le gouvernement estimait que chacun était responsable de ses affaires et devait se loger par ses propres moyens. Le nouvel arrivant devait donc prendre une chambre à l’hôtel, puis demander au Bureau des services de lui proposer un appartement à louer. Ledit Bureau n’avait rien en attente car la demande était très forte et la pénurie très grande. Le diplomate devait attendre dans sa chambre d’hôtel, souvent plusieurs mois. Quand il terminait son séjour, il rendait son appartement au Bureau des services et son successeur devait refaire le même parcours.
Que faisait donc l’Allemagne ? C’était très simple également, avec un ordre parfait. L’Etat louait les appartements, les équipait entièrement. Régulièrement, le consul venait vérifier les inventaires. Dès qu’il manquait quelque chose, une petite cuillère par exemple, le prix était déduit de la paie du diplomate pour racheter le même objet et le remettre dans l’appartement. Le consul, heureux, n’avait aucun problème !
A votre avis, que faisait la France ? Elle faisait confiance à ses agents et sa confiance était trahie ! Puisque tout appartenait à l’Etat, certains pensaient qu’ils pouvaient se servir. Bien entendu, ce n’était pas « tous », mais « tous étaient frappés ». Je me rappelle certains appartements au départ du locataire… Les choses n’avaient pas été entretenu et il fallait donc les changer pour le nouvel arrivant devant la détérioration (cuisinière par exemple)…
Il y avait pire. Normalement, chaque inventaire aurait dû être respecté et rien ne pouvait être changé dans un appartement… Mais après avoir invité à dîner l’ambassadeur et son épouse, l’occupant de l’appartement pouvait voir arriver du personnel de la résidence qui racontait que l’ambassadrice, la veille au soir, avait vu un joli petit meuble et qu’elle envoyait le chercher pour le mettre à la résidence… Que voulez-vous répondre ?
Est-ce que l’inventaire, au moins, était mis à jour ? Bien sûr que non ! Et donc après plusieurs années, il était impossible de faire un point exact. Que restait-il aux nouveaux arrivés pour meubler leur appartement ? Attendre le départ d’un collègue et, dès le décollage de l’avion, organiser une razzia dans son appartement pour « transférer » les biens de l’Etat…
Quand j’ai découvert l’amplitude du désastre, j’ai remercié mon prédécesseur, mais il fallait aussi répondre à l’ambassadeur. Que faire avec les logements pour remettre de l’ordre et cesser le gaspillage des deniers publics ?
Et il y avait un autre problème. Imaginez un appartement meublé convenablement à Hong Kong avec, par exemple du mobilier en bois de rose. Imaginez (je dis bien « imaginez ») une personne indélicate. Sur l’inventaire de son appartement, il est indiqué « une table de salle à manger et douze chaises ». Savez-vous ce que ferait une personne indélicate ? Elle achèterait une table en bois blanc et une douzaine de chaises et le successeur ne verrait jamais la couleur magnifique du bois de rose. Le beau mobilier était parti dans le déménagement et l’inventaire était à jour !
Quand l’affaire dure pendant plusieurs lustres, il est tout à fait impossible de refaire l’histoire des vols et des arnaques… Avec l’ambassadeur (pas avec le conseiller puisque ces vols n’avaient pas été considérés comme étant du niveau d’un énarque), deux solutions furent trouvées. Tous les inventaires seraient entièrement refaits, très précisément, et aucun changement d’aucune sorte, d’un appartement à un autre, ne pourrait être effectué. Le problème était, ainsi, en partie résolu. Quand un ambassadeur fait son travail, les magouilles cessent (nos politiciens devraient faire de même). Et la seconde mesure s’imposait : dire au Département d’arrêter ses achats de mobilier et d’appareils ménagers. Chaque agent deviendrait ainsi responsable. Il bénéficiait d’une prime d’installation et d’une indemnité de résidence pour l’aider à pourvoir à son bien-être.
Ce qui fut fait, grâce à Charles MALO, avant mon départ.
Ecrit en février 2025
45. Visite à Xian
A l’automne 1983, je souhaitais aller à Xian, mais il fallait une autorisation qui m’a été refusée car les possibilités d’hébergement étaient limitées et réservées en priorité aux groupes de touristes venant de l’étranger.
Je suis donc retourner au Bureau compétent dès le début du printemps 1984, avant la pleine saison touristique. Plusieurs membres de ma famille devaient venir et nous étions donc un groupe d’une douzaine de personnes.
Tout se déroula impeccablement et Xian m’a beaucoup plu, pour la magnificence de la sépulture du premier empereur, Qin Shi Huangdi, et de son armée engloutie. J’ai aussi aimé la campagne « profonde » aux alentours de la ville et je me souviens d’une carriole très chargée tirée par un paysan qui, en cette fin d’hiver, marchait pieds nus. Je pense souvent à lui quand je vois des images de la Chine moderne.
Mais le souvenir familial le plus vivant fut celui du dernier jour. En attendant d’aller à l’aéroport, nous sommes allés faire un tour dans la plus grande avenue du centre ville, car les magasins commençaient à accepter des étrangers (qui ont toujours des achats à faire !)
A un grand carrefour, ma famille décida de me confier la garde de nos deux jeunes enfants, Laurence et Pascal. Le rendez-vous était fixé pour une heure pus tard. Il ne fut pas respecté car le « lèche-vitrines » et les achats n’étaient pas terminés. Il m’a fallu attendre avec les enfants en regardant le flot continu des piétons et des cyclistes. A cette époque, il était certainement rare de voir, à Xian, de jeunes enfants étrangers et les Chinois aiment beaucoup les enfants ! Alors, un premier piéton s’est arrêté et est resté à une distance respectueuse, puis un cycliste a fait de même, puis un deuxième piéton… Après quelques minutes, nous étions encerclés par plusieurs rangées de personnes bienveillantes, mais qui voulaient voir le « spectacle ». Lorsque finalement, les membres de ma famille sont arrivés, ils ont préféré nous laisser au milieu de la foule et saisir appareils photos et caméras.
Merci à tous les Chinois croisés lors de ce beau voyage à Xian. Allez-y et visitez aussi la campagne !
Ecrit en février 2025
Tir à l’arc et tennis
J’ai déjà dit combien mon premier ambassadeur en Chine, Claude CHAYET, avait eu le souci constant de ses collaborateurs, qui n’avaient guère de distractions dans le Pékin de l’époque.
Peut de temps après son arrivée, il avait ouvert les jardins de la résidence à ceux qui voulaient s’initier au tir à l’arc, qu’il pratiquait lui-même.
A mon arrivée à Pékin, la « mode » était passée, mais Claude CHAYET avait réussi à obtenir les crédits nécessaires pour la construction d’un court de tennis, sur le terrain de l’ambassade, en face des fenêtres du consulat.
Mon problème de ligament n’était toujours pas réglé (1), je ne pouvais jouer, mais on me demanda un jour d’arbitrer un match amical. J’acceptais, sans savoir qu’il ne suffit pas d’aimer le tennis pour bien arbitrer. La bonne volonté ne suffit pas et je garde de ce jour un grand respect pour les arbitres.
Je n’ai plus jamais joué ni arbitré, mais, aujourd’hui encore, ma « fidélité » se manifeste simplement de deux manières :
- Je regarde les tournois de tennis féminins (le jeu des hommes me paraît trop violent) et j’admire le courage, la volonté, les efforts, les sacrifices qui se trouvent dans le moindre coup de raquette. J’admire toutes ces joueuses qui ont travaillé pendant des années et qui continuent à faire tant d’efforts pour le sport qu’elles aiment. Ma préférence va à celles qui n’ont pratiquement reçu aucune aide, ni de leur famille, ni de leur pays, ni de « sponsors », mais qui se battent, jour après jour, pour continuer à réaliser leur rêve.
- Dans la propriété où je réside à Pornichet, il y a un court de tennis. Dans les années 50, le tennis se trouvait le long de la roseraie et de l’avenue Louise. Je me souviens y avoir joué , invité par la famille qui possédait ce très grand terrain avec une villa magnifique. Lorsque fut construite la tour actuelle, dans les années 70, le tennis fut placé sur deux étages de parkings. Je suis heureux lorsque mon fils et mes petits-enfants, ainsi que tous ceux de ma famille qui aiment le tennis viennent utiliser ce court qui est à leur disposition.
1. Cf. "Souvenirs, souvenirs... - Panama"
Ne pas faire confiance aux politiciens
Je lis en ce moment un livre offert par mon adjointe à Pékin, Sylvie PRUDON, dont je parle avec respect en plusieurs endroits de ces souvenirs. Elle m’a dit avoir aimé ce livre écrit par un Américain ayant sillonné la Chine en train en 1986, donc peu après mon départ du pays en 1984, mais j’ai lu avec grand intérêt toutes ses descriptions et remarques tirées de la vie quotidienne…
En voici une que j’ai bien aimée, recueillie dans la bouche d’un professeur chinois :
« La soi-disant Révolution culturelle nous a appris une bonne chose : ne plus nous laisser conduire les yeux fermés. Désormais, nous ne ferons plus jamais confiance aux politiciens. » (1)
Je ne sais pas dans quelle mesure cette dernière phrase « Désormais, nous ne ferons plus jamais confiance aux politiciens » pourrait être une des grandes preuves de l’origine du développement de la Chine. Après tout, DENG Xiao Ping a commencé sa « révolution » réussie en donnant davantage de liberté aux paysans qui ont pu s’enrichir tout en améliorant la production.
« Faire confiance » ! J’ai un grand respect pour les chiens guides d’aveugles. Mais je ne peux comprendre un être humain qui « donne » confiance à un politicien en face de lui et qui pourtant a beaucoup moins de valeur et de fidélité qu’un chien guide. La confiance envers les politiciens ne pourra revenir qu’avec le respect d’un mandat impératif.
Autrement, lorsque les politiciens ne respectent pas la confiance qui leur a été accordée, nous sommes, comme nos amis chinois, en présence d’une dictature, même si elle est déguisée en démocratie.
Ne faites plus jamais confiance aux politiciens, sauf à ceux qui ont déjà montré qu’ils changent le monde, dans le sens où vous voulez qu’il change, tout simplement parce qu’il doit changer !
Ecrit en novembre 2025
1. Paul THEROUX - La Chine à petite vapeur - Grasset 1989 - Page 108
Encore la Révolution culturelle
Confession d’un professeur : « J’ai été en prison pendant six ans, de 1966 à 1972… Mais, comme je dis à mes amis : « Je n’y suis réellement resté que trois ans, car chaque nuit en m’endormant, je rêvais de mon enfance, de mes amis, de l’été, de ma maison, des fleurs et des oiseaux, des livres que j’avais lus et de tous les plaisirs que j’avais connus. C’était seulement à mon réveil que je retournais en prison. C’est ainsi que j’ai survécu. » (1)
J’ai rencontré un certain nombre de Chinois qui ont pu me dire, à demi-mot au début, puis de plus en plus clairement, ce qu’ils avaient traversé pendant la Révolution culturelle (Il m’arrive de penser que certains, en France, souhaiteraient bien refaire cette révolution dans le seul but de garder le pouvoir…).
Alors, en entendant l’actuel chef d’état-major des armées, le général Fabien MANDON, parler de la nécessité pour les Français de retrouver la « force d’âme » nécessaire pour se battre contre les ennemis de l’extérieur, il me permettra de dire que la « force d’âme », je l’ai vue à l’oeuvre d’une façon admirable en Chine parmi ceux, innombrables, qui avaient souffert – bien trop, souvent jusqu’à la mort – pendant la Révolution culturelle. Mais ces « amis » chinois, dans leurs pires souffrances, avaient gardé la « force d’âme », celle qui leur venait de l’amour inconditionnel de leur pays (et non de leurs dirigeants).
Ecrit en novembre 2025
1. Paul THEROUX - La Chine à petite vapeur - Grasset 1989 - Page 147
Paysage de rizières
C’est en Thaïlande, en 1968, que j’ai découvert cet univers magnifiquement beau de rizières, sans oublier le travail superbe et pourtant harassant et répétitif lorsque vient le temps du repiquage du riz.
Ce qu’en écrit Paul THEROUX me semble très proche de la vérité, dans tous ces pays asiatiques où le riz a une place si particulière :
« Sous leurs chapeaux abat-jour, les paysans enfonçaient une pousse après l’autre dans la terre, procédé plus proche du point de croix que de l’agriculture, comme s’ils brodaient un motif dans les sillons… ». (1)
Les paysans, en France comme en Asie, étaient des réalisateurs de tableaux merveilleux que n’ont jamais reçu les plus beaux musées du monde. Le riz dans les rizières offrait toute la gamme des « verts », depuis les semis (les plus purs) jusqu’à la récolté, mais aussi des cieux qui allaient dans toutes les nuances de bleu, de blanc, de gris, de noir, et aussi de rouge et de jaune lors des couchers de soleil.
J’ai vu depuis, en Asie comme en France, le paysan ne plus être l’artisan de son musée. La machine a été introduite et j’ai été « émerveillé » par les repiqueuses de riz qui épargnent tant de gestes répétitifs et de coups de soleil.
C’est la lutte entre l’artisanat et la beauté d’un côté, l’efficacité et la machine de l’autre. Il resterait à chercher un juste milieu, mais ceux qui ont vu les Chinois ou les Thaïlandais souffrir de la faim et du sous-développement, ne peuvent se contenter -hélas ! – de la beauté…
Ecrit en novembre 2025
1. Paul THEROUX - La Chine à petite vapeur - Grasset 1988 - Page 208
Xian et l’empereur Qin Shi Huangdi
« La gare de Xian était neuve, les rues larges, la ville bien agencée… Capitale du magnifique mais bref empire des Qin, point de départ de la route de la soie, elle fut toujours un centre touristique. Il y a 8.000 ans, la population y vivait dans un certain confort si l’on en croit le site néolithique de Banpo, non loin de là. Xian connut son heure de gloire sous le premier empereur. Qin Shi Huangdi, l’homme qui unifia la Chine, incendia les livres, bâtit la Grande Muraille, normalisa les lois, unifia la monnaie, les routes, les poids et les mesures, la longueur des essieux et le langage écrit, et fit modeler l’armée de terre cuite. C’était i y a plus de 2.000 ans, et ces guerriers d’argile ne sortirent de terre qu’il y a une douzaine d’années. » (1)
Réfléchir à l’histoire ! Dans une autre vie, je le ferai sans doute bien davantage. Car si « mon » histoire a commencé avec moi (en un coin du monde reçu et à une époque reçue), je ne saurais prétendre que l’histoire commence avec moi… C’est une des grandes erreurs de ceux qui ont voulu faire croire que l’histoire commence avec eux. En France, ils sont innombrables. En Chine, c’est MAO Tse Toung qui a « perdu les pédales » en arrivant au sommet du pouvoir, mais qui avait auparavant libéré la Chine des Japonais.
Les Chinois ont entièrement raison d’être fiers de leurs ancêtres d’il y a 2.000 ans. Etaient-ils parfaits ? Certainement pas puisque personne ne l’est, mais quelles réussites ! En France, peut-on citer des réalisations de 2.000 ans qu ont servi le monde entier ?
Les Chinois ont raison d’être fiers de leur immense histoire. Les Français devraient, eux aussi, être fiers. Pour les uns et les autres, tout n’a pas été parfait, mais ces deux peuples ont laissé dans la grande histoire des réalisations pour le monde entier.
Je pense avec respect au général de GAULLE qui a vu juste en reconnaissant la Chine populaire. Pendant quelques années, les histoires des deux peuples se sont croisées, malgré tous ceux (dont certains diplomates par exemple) qui voulaient revivre la guerre de l’opium e imposer à la Chine nos lois, nos règlements, notre commerce… Et bla, bla bla ! Les énarques ont eu (presque) tout faux et sont, pour une large part, responsables de la dégradation de nos relations.
Je pensé également aux relations entre la France et la Thaïlande. Commencées brillamment pendant le règne de Louis XIV, elles n’ont jamais trouvé leur vitesse de croisière… Que d’erreurs, d’occasions manquées, d’échecs !
Je souhaite que les jeunes recommencent à apprendre non seulement leur histoire, mais aussi celles des peuples du monde. Qu’ils se sentent, comme l’étaient de nombreux Chinois que j’ai connus, les maillons de cette immense chaîne de générations de « serviteurs » dans le plus beau sens de ce mot.
Ecrit en décembre 2025
1. Paul THEROUX - La Chine à petite vapeur - Grasset 1988 - Page 240
De la pauvreté à la richesse
J’ai trouvé cette présentation, par le secrétaire du parti, de la coopérative de la Perle brillante, petite bourgade de 500 familles, environ 1.500 personnes :
« En 1971, le revenu par tête était de 100 yuans par an; en 1986, il atteignait 9.000 yuans. Les villageois gagnant plus que leurs besoins, chacun recevait 1.000 yuans et le reste était investi dans le village. Comment avaient-ils réussi cette extraordinaire amélioration de leur condition matérielle ? Tout avait changé le jour où le gouvernement leur avait fichu la paix.
« Pendant la Révolution culturelle, la coopérative était une commune consacrée à la monoculture – le blé. Nous aurions pu faire davantage, mais le Parti ne nous y autorisait pas. Après 1979, nous avons commencé à diversifier notre production – de nouvelles cultures, une pépinière, des industries, des moyens de transport, des commerces, et un hôtel. Ces opérations furent toutes profitables. » (1)
J’aime bien la remarque qui explique le passage de la pauvreté à la richesse : « Tout a changé le jour où le gouvernement leur a fichu la paix ».
Il aurait fallu et il faudrait, une fois de plus, développer notre coopération avec la Chine pour que, maintenant, ce soit à la Chine d’envoyer certains de ses meilleurs éléments pour expliquer le développement, le courage, le travail, le patriotisme… Bref, tout ce qui a été perdu chez nous !
Ecrit en décembre 2025
1. Paul THEROUX - La Chine à petite vapeur - Grasset 1988 - Page 396
Espionnage ?
Avant de partir dans un des pays où j’ai été envoyé, je n’ai jamais reçu la moindre formation de prudence pour tous les nombreux sujets se rapportant à l’espionnage sous ses différentes formes. C’est sans doute regrettable car toute formation est utile quand elle est bien faite.
A Pékin, tous les diplomates étaient surveillés. Y avait-il des micros installés dans nos appartements (ils étaient tous loués à l’Etat) ? Je n’en sais rien car je n’ai jamais vu passer à Pékin les spécialistes français venus en inspection. De toute façon, notre personnel chinois avait chaque semaine une réunion dans laquelle chacun devait « raconter » aux autorités compétentes chinoises ce qui avait pu arriver de « bizarre » chez leur employeur étranger.
Sachant cela, j’ai décidé pour ma part d’être le plus transparent possible. Avec ou sans micro, je ne parlais pas de sujet un tant soit peu secret. Mais avec ou sans micro, je ^parlais de sujets dont je souhaitais discuter avec les autorités. S’il y avait des écoutes, je pouvais faire avancer un dossier ou du moins avertir clairement de ce que souhaitais dire.
La plus belle histoire entendue à Pékin dans ce domaine est vraie. Elle montre tellement de candeur que je suis content de la faire revivre aujourd’hui.
Nous avions une valise diplomatique arrivant chaque semaine, avec notre courrier personnel. Mais ceux qui le souhaitaient pouvaient acheminer leurs lettres par les postes française et chinoise. La poste chinoise marchait très bien…
Un jour, une des familles de l’ambassade reçut une lettre venant de France. Ils ouvrirent l’enveloppe et lurent le début de la missive. Mais, dans l’envoi, manquait la dernière page. Pourquoi ? Etait-ce le vieux parent en France ? Etait-ce la censure chinoise ?
Comme il n’y avait aucun secret diplomatique dans la lettre familiale, le Français concerné ne fit rien. Mais il fut très surpris de recevoir quelques jours plus tard une lettre officielle de la poste chinoise contenant la page manquante et un mot d’excuse pour la feuille retrouvée « par hasard ».
J’aime la candeur et la simplicité… C’est bien ainsi lorsque des secrets d’Etat ne sont pas en cause.
Ecrit en décembre 2025