Reclassement après titularisation
Ne connaissant rien aux arcanes de l’administration du personnel dans un département ministériel, j’ai découvert de nombreuses surprises.
J’avais compris, en Thaïlande, qu’il valait mieux être titularisé. Mais pour cela, il fallait passer par la réussite à un concours et donc y consacrer beaucoup de temps. Or je ne pouvais pas me permettre des années d’études sans travailler pur gagner ma vie.
J’appris un jour qu’un professeur « indépendant », ce que j’étais à l’université de Chiang Mai, pouvait déposer chaque année un dossier de titularisation comme adjoint d’enseignement. J’ai donc réuni mes quelques diplômes et les notes et appréciations que j’avais obtenues depuis mes débuts d’enseignant à la coopération.
Le dossier recevait des notes pour les diplômes et d’autres pour les années d’enseignement. Le total permettait de connaître sa situation par rapport à la barre à franchir pour être titularisé, sachant que chaque année permettait de s’approcher du seuil nécessaire.
C’est à Cusco que j’eus assez de points pour être titularisé et je fus reclassé au ministère de l’éducation.
A Panama, lorsque ma titularisation comme secrétaire de chancellerie fut effective (1), je découvris que j’avais été reclassé, d’un seul coup, à l’échelon le plus élevé possible, ou presque, car je ne pouvais être diminué par rapport à ce que j’avais déjà acquis. Les surprises de l’administration apportent parfois des cadeaux faisant oublier toutes les peines endurées.
La suite de cette aventure sera présentée dans les années de souvenirs consacrées au protocole. En effet, après Panama, ni Pékin, ni Santiago-du-Chili, ni Bangkok, ni Vienne, ne me donnèrent le moindre avancement. J’étais « bloqué » dans la hiérarchie, malgré les notes et commentaires de (presque) tous mes ambassadeurs…
Ecrit en octobre 2025
1. Cf. le chapitre consacré à "Louis-Albert LOISELEUR des LONGCHAMPS DEVILLE
Catastrophes maritimes
Des trois années passées à Panama, me reviennent des histoires maritimes : deux catastrophes inattendues.
La première commença par un appel téléphonique des autorités panaméennes qui avaient été informées qu’un cargo polonais avait recueilli dans l’Atlantique un naufragé français après le passage d’un ouragan. Le navire polonais allait traverser le canal et souhaitait que le Français soit pris en charge à l’arrivée à Panama.
Quand je l’accueillis, il me raconta son histoire. Il connaissait la mer et la navigation car il avait passé sa vie sur les océans. Une fois à la retraire, il acheta un assez gros bateau de pêche pour réaliser un rêve : traverser l’Atlantique et rejoindre la Nouvelle-Orléans pour visiter la Louisiane, accompagné de sa femme et de sa fille. Le voyage aller se passa fort bien et à la fin du séjour aux Etats-Unis, une avarie retarda son retour en Europe. Quand son bateau fut réparé, il savait que la saison des ouragans était proche et il aurait préféré l’éviter.
Mais il partit confiant en sa bonne étoile et en ses connaissances de la mer. Malheureusement, à cette époque-là, les informations sur la formation, le développement et la progression des ouragans n’étaient pas suivis, comme ils le sont maintenant, par le centre des ouragans situé à Miami. De mémoire, il fallait environ deux ou trois jours pour que des informations précises puissent être diffusées à tous les bateaux dans la zone concernée.
Notre Français me raconta qu’il s’était retrouvé avec sa famille dans l’oeil d’un cyclone. Les vents étaient si violents qu’il fallut se décider à abandonner le bateau et partir dans le petit canot de sauvetage. Mais ni sa femme ni sa fille n’eurent le temps de monter à bord. Les éléments déchaînés entraînèrent au loin le canot où il se retrouva seul, voyant son bateau et sa famille sombrer dans l’océan. Il erra sur l’océan pendant de longues heures et fut finalement aperçu et secouru par le cargo polonais.
En débarquant à Panama, il n’avait plus rien : ni épouse, ni fille, ni bateau, ni documents, ni argent, ni vêtements… Heureusement ce fut facile de régler les problèmes matériels car connaissant les dangers de la mer qu’il avait (peut-être) trop aimée, il avait une très bonne assurance. Cette dernière prit immédiatement en charge toutes les factures qui se présentaient : habillement, hébergement, nourriture, rapatriement…
Un autre souvenir triste à Panama. Regardez une carte : l’Amérique du nord et l’Amérique du Sud, reliées l’une à l’autre par un seul pont dans l’isthme de Panama, depuis la percée du canal. Et ce pont a un nom merveilleux : el puente de las Americas…
Nous sommes donc dans les années 70 et 80. Pour passer du nord au sud du continent américain, une seule possibilité : le pont, ou alors le bateau ou l’avion. L’absence de route, à l’époque, entre Panama et la Colombie et un obstacle alors infranchissable : la forêt vierge qui couvre toute la province du Darien.
Imaginez les « hippies » ou « globe-trotters » de l’époque. Voyage peu préparé (« on verra sur place »), absence d’assurance et peu d’argent (« on fera des petits boulots »)… Paris-New-York en avion, c’était assez facile. Ensuite, l’auto-stop et certains courageux arrivaient à « descendre » toute l’Amérique centrale. Les voilà donc à Panama où ils découvrent que la route panaméricaine s’arrête et ne traverse pas le Darien (« on pensait que depuis notre départ de France elle avait été construite »).
C’est l’ambassade qui héritait de la visite de ces jeunes touristes dont le rêve était brisé. Il ne pouvait que prendre un avion pour rejoindre la France ou la Colombie (« trop cher »). Faire appel à leur famille (« hors de question »). Certains pensaient aux nombreux navires sur lesquels ils trouveraient bien une place. Ils oubliaient que la plupart des bateaux qui transitaient par le canal attendaient leur tour au large, dans l’Atlantique ou le Pacifique, mais ne faisaient pas escale. Il ne restait que quelques caboteurs reliant Colon , à l’entrée du canal sur l’Atlantique, aux ports de Colombie.
Mais la ville de Colon avait perdu une grande partie de sa richesse et de son attractivité depuis que les lignes aériennes avaient remplacé les transatlantiques. Colon avait dépéri et était devenu un lieu de chômage, de perdition et de trafics. Même mis en garde, nos Français « naufragés de la route » restaient libres de tenter leur chance sur un de ces bateaux de pirates !
C’est ainsi qu’un jour il fallut nous inquiéter de la disparition d’un jeune Français. Avec l’aide de sa famille, nous avons pu retracer son itinéraire depuis New-York jusqu’à notre ambassade à Panama. La police panaméenne nous fut d’une grande aide pour les recherches dans la ville de Colon, pour vérifier tous les bateaux qui étaient à quai dans les jours qui avaient suivi le passage à l’ambassade, pour interroger tous les équipages.
Même sans être riche, ce Français avait été considéré comme un nanti. Le patron d’un bateau avait accepté de le prendre à bord moyennant finances pour l’emmener en Colombie, mais une fois en mer il avait préféré le jeter par-dessus bord pour récupérer le contenu de son pauvre sac !
Ecrit en janvier 2023
Curiosité géographique du Panama
La réalité qui apparaît simple au premier abord peut ne pas correspondre à la géographie réelle.
Si vous êtes installé sur mon balcon, au centre de la baie de Panama, vous regardez le Pacifique. Or habitué à entendre que le soleil se lève à l’est, vous pouvez penser que son lever se fait du côté atlantique, derrière vous. Et pourtant le soleil, à Panama, se lève tous les matins sur le Pacifique juste en face de vous.
De même, habitué à voir sur les mappemondes l’Amérique du nord et celle du sud, vous pouvez penser que le Panama, entre le Pacifique et l’Atlantique, va de l’est à l’ouest et que le Costa Rica se trouve au nord. Non, en allant vers le Costa Rica, vous allez vers l’est…
Ayant été plusieurs fois repris par mon ambassadeur à cause de ma méconnaissance de la géographie du pays, je me suis parfois amusé à interroger les marins de nos navires militaires qui faisaient escale entre la métropole et Tahiti. La fausse évidence leur faisait refaire « mon » erreur. Il faut regarder et étudier les cartes.
Au fait connaissez-vous la devise de Panama qui résume bien les curiosités géographiques du pays ?
« Puente del mundo, corazon del universo » (pont du monde, coeur de l’univers). Tout simplement !
Ecrit en février 2023
Les Antillais à Panama
Avec son extraordinaire position géographique, Panama a vu passer, au fil des siècles, les navigateurs et les voyageurs du monde. Ainsi peut-on croiser un très grand mélange de nationalités.
Lors de la construction du canal français, Ferdinand de LESSEPS fit venir des Français de Martinique et de Guadeloupe. Beaucoup de ces ouvriers laissèrent leur vie à Panama, mais certains survécurent et leurs descendants formaient, dans les années 70, une communauté antillaise fort sympathique qui se réunissait régulièrement dans des locaux simples regroupant les souvenirs de leurs ancêtres : un petit musée français gardé avec vénération par la communauté dont un des membres travaillait à notre ambassade.
Ecrit en février 2023
« Quartier nègre »
A ceux qui aiment les romans de Georges SIMENON, il faut recommander « Quartier nègre ». L’intrigue se passe à Colon, la ville à l’entrée du canal de Panama sur la côte atlantique.
Le livre était connu à Panama et se trouvait parfois à la bibliothèque de l’Alliance française. Le directeur m’indiqua qu’il remettait régulièrement un nouvel exemplaire dans les rayons, mais le livre disparaissait. Il soupçonnait fort une personne d’une des « grandes » familles corses installées depuis des générations à Panama et qui avaient fait la pluie et le beau temps à Colon. Je vais taire son nom et je crois que SIMENON le taisait aussi, mais la famille est facilement reconnaissable dans le roman !
Un jour, la « matrone » de cette famille, trop souvent hautaine et désagréable, vint me voir au consulat. Avant de la laisser repartir, je lui indiquai comme je le faisais à tous mes visiteurs, que nous étions en période de révision de la liste électorale et que si elle le souhaitait, elle pouvait demander son inscription. Il commença alors une critique acerbe de la France avec laquelle elle ne voulait plus avoir aucun lien… Je ne voulus pas envenimer la situation en lui rappelant que si elle était en face de moi, c’était bien parce qu’elle avait jugé utile de venir demander de l’aide au consulat.
Elle rentra chez elle et revint une semaine plus tard en déposant sur mon bureau une lettre qu’elle avait reçue de Corse, lui enjoignant de s’inscrire et de voter. Avec tous les renseignements nécessaires pour établir une procuration.
C’est ce jour-là que j’ai appris comment les Corses ont la réputation de faire voter même les morts !
Je dois dire, et je suis content de le faire, que dans cette nombreuse famille, il y avait, comme dans toutes les grandes familles, des personnes très bien et très honnêtes. J’étais ami avec l’une d’entre elles, un homme brillant qui faisait à Panama honneur à la France et au pays qui avait accueilli ses ancêtres. Je ne cite pas son nom, mais je pense à lui avec respect et gratitude.
Ecrit en janvier 2023
« The path between the seas » de David McCULLOUGH
Puisque j’ai commencé à parler de livres, je souhaite mentionner « The path between the seas » de David McCULLOUGH.
Mon premier ambassadeur à Panama était M. des LONGCHAMPS (Louis LOISELEUR des LONGCHAMPS DEVILLE), fils d’ambassadeur et petit-fils d’ambassadeur. Il connaissait fort bien l’Amérique latine où il avait passé son enfance et parlait l’espagnol comme une première langue. Il était souvent drôle et adorait raconter des histoires.
Il aimait aussi l’histoire et peu de temps après mon arrivée, il me conseilla fortement un livre sorti en 1977 : The path between the seas, de David McCULLOUGH. Un gros livre en anglais de plusieurs centaines de pages, mais ce « pavé » devient vite aussi passionnant qu’un bon roman policier : toute l’histoire de la création du canal de Panama, de 1870 à 1914 : le « canal français » avec Ferdinand de LESSEPS; les recherches faites avec succès par les Américains pour lutter contre la malaria et développer les machines nécessaires aux immenses travaux à réaliser; l’indépendance du Panama vis-à-vis de la Colombie; la « colonie » américaine de la zone du canal… Absolument fascinant… Une aventure humaine pour le développement, mais avec tant de morts et tant d’échecs !
Ecrit en janvier 20223
Louis-Albert LOISELEUR DESLONGCHAMPS DEVILLE
J’ai eu beaucoup de chance d’avoir comme premier ambassadeur à Panama Louis-Albert LOISELEUR DESLONGCHAMPS DEVILLE. il avait vécu une partie de sa jeunesse en Amérique latine et parlait parfaitement l’espagnol. Il était très accueillant et savait mettre ses interlocuteurs à l’aise, car il aimait raconter des histoires.
En me souvenant de lui avec un très grand respect, je vais raconter quelques souvenirs :
- Jeune diplomate, il avait été envoyé à notre ambassade au Vietnam, alors installée à Saïgon. L’ambassadeur, Roger LALOUETTE, reçut un télégramme lui annonçant la nomination de Louis-Albert LOISELEUR DES LONGCHAMPS. C’était une époque où l’humour existait encore au Quai d’Orsay… mais aussi au Vietnam car l’ambassadeur LALOUETTE envoya une réponse à Paris dans laquelle il rappelait qu’il avait déjà un collaborateur nommé Georges PERRUCHE (plus tard ambassadeur en Mongolie de 1966 à 1974, puis en Afghanistan de 1975 à 1980) et qu’il recevrait donc Louis-Albert LOISELEUR DESLONGCHAMPS. Ce dernier riait encore à Panama en racontant cette histoire car le télégramme se terminait par une question : « Le Département souhaite-t-il transformer mon ambassade en volière ?/. Signé : LALOUETTE ».
- A Panama, l’épouse de Louis-Albert DESLONGCHAMPS remplissait avec une perfection rare son « métier » (perdu) d’épouse d’ambassadeur et donc un peu de « mère » (bénévole) de la communauté française. Elle le faisait avec une gentillesse, une simplicité et un sourire inoubliables, sans jamais faire sentir qu’elle était la « première dame » de France au Panama. Or notre fille, Laurence, est née pendant notre séjour au Panama, dans la magnifique clinique de Paitilla où un pédiatre jeune et très compétent, le docteur Emilio ARROCHA ARROCHA, s’est occupé merveilleusement d’elle jusqu’à notre départ. Lorsque l’ambassadrice apprit la naissance, elle téléphona, tout de suite après la sortie de la clinique, pour demander à mon épouse ce dont elle pourrait avoir besoin. Nous ne manquions de rien, mais Mme DESLONGCHAMPS avait décidé de faire le marché. Nous habitions au 10ème étage d’un immeuble avec une vue magnifique sur la baie de Panama. Lorsqu’elle arriva dans le hall, les deux ascenseurs étaient en panne (ce qui n’était jamais arrivé). Elle décida de monter à pied les étages avec ses sacs à provision bourrés et elle sonna à la porte avec son grand sourire. On peut avoir un titre – même honorifique – et rester très simple, mais, en France, c’est de plus en plus rare !
- A l’ambassade, la N° 2 était une femme dont je parlerais peut-être un jour plus longuement car c’était une épouvantable mégère… En tout cas, à mon arrivée, ce ne fut pas cette personne qui me fit découvrir les beautés de la diplomatie, mais bien son caractère obscur et amoral. Ce que je ne savais pas, c’est que les nouveaux arrivés au Quai d’Orsay avait une période de probation d’une année à l’issue de laquelle leur chef devait remettre un rapport circonstancié pour que la titularisation soit acceptée ou refusée. Un jour donc, Louis-Albert DESLONGCHAMPS me convoque et me parle de la dépêche qu’il a reçue « pour l’ambassadeur seul » et qui concernait la fin de ma période probatoire. Il ne s’entendait pas mieux que moi avec la « conseillère » et il m’indiqua qu’il ferait son rapport seul, me le montrerait, le ferait taper par la secrétaire du service culturel car il n’avait pas confiance en sa propre secrétaire qui était également celle de la conseillère. Chacun imaginera l’ambiance ! Il me fit lire, comme promis, son appréciation. Je n’ai pas tout retenu et je n’ai pas demandé à en avoir une copie. Mais je me souviens d’une phrase. La conclusion de mon ambassadeur était : « recevoir Pierre PETIT au Quai d’Orsay est un honneur pour notre maison ». J’étais jeune et je ne connaissais pas encore bien cette grande maison. Mais je rends grâce à ce premier ambassadeur d’avoir jugé sur autre chose que des connaissances (qui peuvent s’acquérir au fil du temps). Il avait jugé une personne avec ses qualités (imparfaites, bien sûr) de coeur, de morale, de vie…
Ecrit en février 2024
Le pêcheur de langoustes
Notre appartement était situé au 10ème et dernier étage d’un immeuble situé au centre de la baie de Panama. Du balcon et du séjour, on voyait devant nous le parc dans lequel avait été érigée la statue de Vasco NUNEZ de BALBOA, le premier Européen à avoir vu le Pacifique au XVIème siècle ; et après le parc, l’océan Pacifique.
En bas de notre immeuble se trouvait un restaurant où les salades de langouste étaient délicieuses et convenaient parfaitement à un pays où il faisait, comme on le disait souvent « 30°, jour et nuit, toute l’année ».
Je ne résiste pas devant un autre souvenir de langoustes. Une fois traversé le Pont des Amériques, la route panaméricaine file vers le Costa Rica en longeant le Pacifique. Un ami français me raconta qu’un dimanche il y roulait tranquillement quand il aperçut un pêcheur qui remontait son petit bateau sur la plage. Il alla engager la conversation et vit quelques langoustes au fond de la petite embarcation. Mon ami proposa d’acheter tout la pêche. Et il reçut cette magnifique réponse : je viens d’aller prendre ces langoustes pour notre déjeuner en famille et je ne souhaite pas les vendre. Mais je peux vous prêter mon bateau si vous voulez vous-même aller pêcher !
Une belle philosophie d’une vie tranquille au bord du Pacifique !
Ecrit en janvier 2023
GODIN de LEPINAY et le canal interocéanique
Pendant mes années à Panama, de 1978 à 1981, fut célébré, en 1979, le centenaire du congrès international pour le percement de l’isthme américain par la création d’un canal interocéanique.
Imaginez la baie de Panama, vue de notre balcon : devant vous, le Pacifique, sur votre gauche le quartier moderne de Paitilla, sur votre droite la ville ancienne appelée Panama viejo. Et au bout de ce vieux quartier, une petite place où se trouve l’ambassade de France et des arcades devant l’océan, avec quelques bustes. Bien sûr, celui de Ferdinand de LESSEPS, mais aussi celui d’un autre Français Nicolas Joseph Adolphe GODIN de LEPINAY de BRUSLY, qui n’eut ni la gloire immense , ni l’immense opprobre du premier. Et pourtant, on pourrait dire qu’il eut d’abord l’opprobre avant de connaître une gloire certaine dont le buste sur la « Plazza de Francia » marque la reconnaissance du Panama à celui qui en France est un illustre inconnu.
Pourtant : école polytechnique, puis école nationale des ponts et chaussées. Au milieu du XIXème siècle, ces écoles formaient de véritables grands ingénieurs, ce qu’elles ont, semble-t-il, oublié de continuer à faire, puisque trop de leurs élèves se lancent maintenant dans le baratin, soit dans la politique, soit dans le développement…
GODIN de LEPINAY avait déjà une carrière brillante, tant en France qu’à l’étranger, avant de participer au congrès pour le percement du canal interocéanique et d’y présenter son projet d’un canal à écluses. Ce congrès, tenu à Paris en 1879, réunissait des spécialistes et des scientifiques du monde entier, mais « les yeux de Chimène » ne regardaient que Ferdinand de LESSEPS qui était alors auréolé, peut-être même sanctifié, par la magnifique et fabuleuse réussite du canal de Suez.
Le congrès travailla beaucoup, étudiant les tracés possibles, au Mexique, au Nicaragua et à Panama, et les projets possibles, à écluses ou à niveau. Lorsque l’isthme de Panama fut choisi, il restait à décider entre un canal à écluses et un canal à niveau, entre GODIN de LEPINAY et Ferdinand de LESSEPS. Le congrès fit le choix d’un canal à niveau et en confia la réalisation à Ferdinand de LESSEPS.
Mais le percement de l’isthme de Panama ne ressemblait en rien aux travaux réalisés dans les sables d’Egypte pour le canal de Suez. Ferdinand de LESSEPS ne découvrit que tardivement, lorsqu’il vint enfin à Panama, les difficultés , sans doute insurmontables à l’époque, causées par la saison des pluies, la malaria, les forêts et les montagnes… Malgré beaucoup de courage, il fallut se rendre à l’évidence : la géographie, le matériel existant, sans parler du scandale de Panama qui conduisit à la faillite… Le canal français à niveau dut être abandonné.
Il me reste encore le souvenir d’un menu trouvé dans les archives de notre ambassade : menu du banquet offert à Ferdinand de LESSEPS lors de sa venue à Panama : menu immense d’une bonne quinzaine de plats. Je regrette un peu de ne pas l’avoir copié, mais je peux dire malicieusement qu’il était probablement difficile pour un homme âgé de travailler efficacement l’après-midi, après de telles agapes à l’hôtel de France de Panama viejo.
Des années plus tard, les Américains reprirent le flambeau et mirent le « paquet » nécessaire pour la modernisation du matériel et surtout pour sauver de très nombreuses vies grâce aux découvertes qu’ils firent pour lutter contre la malaria. Ils abandonnèrent le canal à niveau et reprirent l’idée de GODIN de LEPINAY pour un canal à écluses qui furent construites à Miraflores et à Gatun-Pedro Miguel.
Mais l’histoire connaît des revirements extraordinaires. Après plus d’un siècle d’existence, le canal fut victime de son immense succès. Et on reprit l’étude d’un canal à niveau, idée de Ferdinand de LESSEPS. Affaire à suivre par les passionnés !
Ecrit en janvier 2023
VISITE à PANAMA d’Olivier STIRN
Ces souvenirs de la première visite ministérielle que j’ai connue sont, bien entendu, en tous points exacts. S’ils peuvent paraître méchants, c’est qu’il me semble devenu indispensable de dénoncer les travers que j’ai croisés sur la route de la vie. Encore faudrait-il que ces vérités puissent appeler, de la part des responsables, des décisions qui permettraient le changement… En écrivant ces lignes, je pense aux rapports de la Cour des Comptes, souvent tout autant magnifiques qu’inutiles.
A l’occasion de la célébration, à Panama, du centenaire du Congrès de Paris sur le percement d’un canal interocéanique, le gouvernement français envoya un représentant à Panama : Olivier STIRN, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères et maire de Vire dans le Calvados – d’où son surnom « l’andouille de Vire » donné par quelques-uns de ses amis, dont le Canard enchaîné.
A cette époque (1979), une visite officielle ministérielle était organisée avec un maximum de respect pour les finances publiques. Ainsi Olivier STIRN était-il logé à la Résidence de notre ambassadeur, et non dans un hôtel plein d’étoiles.
Avant la visite, notre ambassadeur m’appela dans son bureau avec la « N°2 » de l’ambassade, plus préoccupée de son avancement, de son salaire, de ses avantages, que de son travail de « première conseillère » ! L’ambassadeur nous expliqua qu’Olivier STIRN serait accompagné de (seulement) deux journalistes : un photographe de « Jours de France » et un grand reporter de « L’Express ». J’ai oublié le nom du premier, mais le second était Jacques RENARD. C’est par lui que j’ai appris beaucoup sur l’organisation de voyages officiels. Notre ministère payait les billets d’avion (on devrait se demander pourquoi), mais rien de plus. L’ambassadeur nous demandait de prendre chez nous l’un et l’autre de ces accompagnateurs du ministre. Heureusement, notre N°2 choisit le photographe et j’eus la chance d’avoir Jacques RENARD. Pendant son séjour, nous avons pu échanger, le soir ou pendant les déplacements en voiture. J’ai gardé un profond respect pour ce grand reporter dont j’ai lu, autant que possible, les articles. Imaginez ce trésor : un journaliste honnête !
Il m’a raconté que le photographe de « Jours de France » avait été « embauché » pour faire deux photos : l’une d’Olivier STIRN avec le Président du Panama, l’autre avec un enfant local. Ce sont effectivement les deux seules qui furent publiées par l’hebdomadaire de Marcel Dassault. Imaginez donc ma surprise lorsque, à l’aéroport de Pudahuel, nous avons accueilli le secrétaire d’Etat à sa descente d’avion. Le photographe était là, marchant à reculons devant le bienheureux Olivier STIRN en envoyant un flash à chaque pas, avec un appareil sans pellicule (?), pour illuminer « l’andouille de Vire » dans les couloirs de l’aéroport, devant une foule ébahie (?).
Jacques RENARD avait appris à Paris d’un de ses supérieurs qu’il avait été choisi pour couvrir les cérémonies de Panama. Il lui fut alors précisé qu’Olivier STIRN demandait en échange de cette « invitation » qu’un paragraphe au moins le mette en valeur dans l’article qui serait écrit. Jacques RENARD refusa donc de participer à l’aventure pour que soient respectées la déontologie et la liberté de la presse. S’ensuivirent des « négociations » qui aboutirent à un compromis : Jacques RENARD serait entièrement libre, mais il savait ce que son journal et le ministre avaient demandé. Cette liberté et cette honnêteté du journaliste préservées apparaissent, plus de quarante années plus tard, extraordinaires car rarissimes.
Parmi les festivités qui ont eu lieu pendant la visite du ministre, il y eut une réception donnée par l’ambassadeur et son épouse en leur résidence. J’étais arrivé de bonne heure car les agents de l’ambassade ne sont « invités », mais « en service » dans ce genre d’affaire. Je me souviens des premiers invités, mais Olivier STIRN était toujours dans sa chambre. L’ambassadeur finit par aller aux nouvelles car la réception était donnée en l’honneur de cet hôte « de marque ». La réponse d’Olivier STIRN fut en fait une question : est-ce que les journalistes sont arrivés ? Les autres invités ne l’intéressaient pas. Seuls les journalistes importaient pour recueillir et rapporter les paroles du ministre. Et tant qu’ils ne seraient pas réunis dans les salons, Olivier STIRN bouderait dans sa chambre.
A l’ambassade, j’étais, en particulier, chargé de la presse et je connaissais les journalistes panaméens et le correspondant de l’AFP, venu du Costa Rica pour l’occasion. Avec l’accord de l’ambassadeur, je partis à la salle de presse organisée dans un grand hôtel par les Panaméens, espérant y trouver « mes » journalistes. Ils y étaient en effet et ne cachèrent pas la raison de leur absence : Olivier STIRN était nul et n’avait rien à leur apprendre. Je me souviens les avoir suppliés en leur disant : au moins faites un effort pour mon ambassadeur et pour moi. Je vous emmène dans ma voiture et vous ramènerai dès que vous aurez effectué la présence minimum que je vous demande. Ils acceptèrent et je les en remercie encore car, en arrivant à la Résidence, Olivier STIRN était toujours reclus dans les étages.
Le secrétaire d’Etat consentit enfin à descendre pour délivrer sa bonne parole aux journalistes. Heureusement la délégation française comptait aussi un grand diplomate, Philippe CUVILLIER, aisément capable de remplacer les politiques car ne parlant pas inconsidérément pour le plaisir de déblatérer et connaissant ses dossiers.
Ignorant les autres invités, Olivier STIRN se dirigea vers le groupe de journalistes et je n’ai pas oublié le début de son baratin destiné à se faire mousser. Oubliant qu’il parlait à des personnalités de la région, il fit celui qui savait tout et commença par cette magnifique idiotie : comme vous savez, le canal de Panama a des écluses car les océans n’ont pas la même hauteur du côté Atlantique et du côté Pacifique ! Devant une telle ânerie, puisque tous les océans communiquent et qu’à Panama les écluses permettent aux bateaux d’atteindre le lac Gatun , je vis « mes » journalistes me lancer un coup d’oeil farouche qui semblait dire : on vous l’avait bien dit qu’on perdait notre temps avec ce zozo… Heureusement, le Quai d’Orsay a de la ressource et du tact et ce fut Philippe CUVILLIER qui comprit de suite l’ampleur du dégât. Il s’approcha d’Olivier STIRN et lui glissa à l’oreille qu’il ne pouvait négliger plus longtemps les invités choisis en son honneur par l’ambassadeur. Olivier STIRN parti, Philippe CUVILLIER prit sa place devant les journalistes qui furent tellement conquis par ce brillant diplomate que personne ne voulut à la salle de presse du grand hôtel avant la fin de la réception.
Mais qui pourrait penser que « l’andouille de Vire » avait enfin compris l’immensité de son inutilité ?
Une nouvelle scène d’anthologie devait avoir lieu pour le départ du Secrétaire d’Etat. Il se rendait aux Nations-Unies à New-York et son avion décollait de l’aéroport de Panama en pleine nuit (3 ou 4 heures di matin). Un tel horaire n’est jamais très plaisant, mais quand il s’agit d’un voyage officiel, il faut imaginer le protocole ! Tout est prévu : escorte de la garde nationale panaméenne pour accompagner le visiteur, chef du protocole panaméen, ambassadeur et chef de service de l’ambassade pour accompagner et saluer le Secrétaire d’Etat. A l’heure dite, tout le monde était présent, en grand uniforme pour les motards, en costume-cravate pour tous les officiels. Mais à cette heure dite, pas de Secrétaire d’Etat. Après le caprice fait lors de la réception, tout était possible. L’ambassadeur alla plusieurs fois frapper à la porte de la chambre. Enfin, après un grand retard sur l’horaire et un appel du protocole panaméen pour obtenir un retard de l’heure de départ de l’avion, tous les présents à la résidence durent se retenir pour ne pas éclater de rire. L’envoyé spécial du gouvernement français, en visite officielle, trouva normal de sortir de la résidence de France en pyjama, robe de chambre et pantoufles ! Puis il monta dans la voiture sans même remercier ceux qui avaient fait leur devoir pour le respecter et l’aider pendant son séjour le plus dignement possible.
C’est ainsi que j’ai commencé à réfléchir aux magouilles de nos politiciens. Comment le Président de l’époque, Valéry GISCARD d’ESTAING, avait-il pu confier à ce ouistiti d’Olivier STIRN un poste dans son gouvernement, qui plus est de représentation de la France à l’étranger ? Un Président, réputé intelligent, était prêt à tous les compromis pour recueillir un petit pourcentage supplémentaire dans les votes déposés dans les urnes du côté de Vire.
Je pensais en avoir fini avec ce pauvre type, mais j’avais tort ! Des années plus tard, en 1990, il avait changé de camp et était passé de la droite à la gauche. peut-être pensait-il que ses qualités, qu’il était seul à connaître, seraient mieux récompensées ?
Le voilà donc organisant pour sa gloriole un colloque avec son association « Dialogues ». Il devait y prendre la parole, mais découvrit que les réservations n’étaient pas à la hauteur de ses attentes. Notre brillant « orateur » eut alors l’idée de recruter des étudiants, moyennant rétribution, pour venir faire la claque. L’histoire ne m’a pas dit s’il avait également fait appel au photographe de « Jours de France » pour l’illuminer lorsqu’il avançait sur la scène.
Mais ce coup-là était de trop. Il fut démasqué et ce scandale mit fin à sa « carrière ».
En un sens, il a payé. Mais ceux qui avaient, au plus haut niveau de l’Etat, favorisé et aidé ce personnage, n’ont jamais été inquiétés. Olivier STIRN est resté dans la poubelle de l’histoire, mais que tous les autres ne se targuent pas de démocratie, qui n’est qu’un accessoire de plus pour leur tyrannie et leur mépris du peuple !
Ecrit en janvier 2023
Jean-Yves LE DRIAN
Aujourd’hui, 27 novembre 2018, j’ai écouté la conférence de presse donnée par les Ministres des Affaires étrangères russe et français, Sergueï LAVROV et Jean-Yves LE DRIAN.
C’est à Panama, où j’étais en poste de 1978 à 1981, que j’ai rencontré Jean-Yves LE DRIAN. Je ne me rappelle plus la raison de sa visite, mais je me souviens qu’il était jeune député.
J’ai toujours gardé de lui l’image d’un homme honnête et d’un honnête homme et je suis toujours content de le voir réussir dans les éminentes fonctions de Ministre de la Défense, puis des Affaires étrangères, qu’il exerce depuis plusieurs années.
Et puis, il faut continuer ce dialogue avec la Russie. Les sanctions, ici comme ailleurs, n’ont jamais représenté de solution durable et abaissent dans la malhonnêteté et l’incompétence ceux qui les prennent.
Une histoire de drogue
Il revenait d’un voyage au Pérou et fut arrêté par la douane panaméenne à l’occasion de l’escale de son avion. Il avait avec lui de la drogue, fut mis en prison et j’allai écouter son histoire et chercher avec lui la moins mauvaise façon de s’en sortir.
Il me raconta qu’il avait trouvé un travail à la télévision française. C’est dans ce milieu qu’il avait commencé à consommer de la drogue, car, m’expliqua-t-il, pas une soirée ne se passait sans drogue et il fallait consommer pour faire comme les copains et ne pas être rejeté ! Avez-vous jamais vu une émission de la télévision française relatant les turpitudes de ces réalisateurs, producteurs, journalistes… et présentant les dangers de l’addiction chez les jeunes ?
Car « mon » Français était jeune et n’occupait pas le haut de l’échelle. Son voyage au Pérou lui avait permis de s’approvisionner dans un pays producteur et la petite quantité qu’il rapportait en France était destinée à sa consommation personnelle ou à celle de quelques amis.
J’ai trouvé un avocat pour le défendre et voir comment il pouvait quitter la prison et le pays. Les avocats s’occupant des problèmes de drogue n’étaient certainement pas les meilleurs, mais celui qui fut accepté par mon compatriote m’a beaucoup appris.
Au Panama, les « choses » étaient clairement organisées ! Porteur d’une petite quantité de drogue, vous deviez trouver un accord (d’argent) avec le douanier et le policier responsables de votre arrestation, avant de faire entériner le tout par un juge. Si la cargaison était importante, vous montiez dans la hiérarchie de la garde nationale et deviez régler des montants de plus en plus astronomiques. Ainsi, lorsque la cargaison d’un avion ou d’un bateau était saisie, c’était le chef de la garde nationale, à l’époque Manuel Antonio NORIEGA, qu’il fallait « rétribuer ».
Manuel Antonio NORIEGA ! Parti de rien (ce qui pour moi est préférable à trop avoir reçu à la naissance), il a été créé par les Américains. Panama était en fait « dirigé » presque complètement par les Américains. Dans la zone du canal, véritable colonie américaine, il y avait l’Ecole militaire des Amériques, dans la base militaire de Fort Gulick. C’est là que Manuel Antonio NORIEGA fut formé avant de continuer ses études concernant les « opérations psychologiques » à Fort Bragg en Caroline du Nord aux Etats-Unis. On imagine aisément qu’il devint ainsi l’allié de la CIA, ce qui lui permit tout – comme dans tant d’autres pays sur toute la terre – aussi longtemps qu’il obéissait au doigt et à l’oeil à ses maîtres !
Manuel Antonio NORIEGA avait participé au coup d’Etat de 1968 à Panama, qui avait porté au pouvoir Omar TORRIJOS, le seul général du Panama (y a-t-il un autre pays au monde n’ayant qu’un seul général ?), très populaire car, d’une façon ou d’une autre, il n’oubliait pas le peuple. Ce qui ne l’empêchait pas d’aider les rebelles d’Amérique latine qui étaient accueillis par lui en héros. Un de mes amis journalistes m’emmena un jour voir l’immeuble où tous ces visiteurs étaient reçus et où étaient finalisés les contrats d’armement. Avec les armes et la drogue, la fortune amassée par Omar TORRIJOS et Manuel Antonio NORIEGA était colossale. TORRIJOS mourut en 1981et NORIEGA prit sa suite…
Revenons à nos consommateurs de drogue. Tant qu’ils existeront, les trafics se développeront. Une des facettes de la drogue au Panama venait de la proximité géographique de la Colombie. Un petit avion pouvait, par exemple, quitter le sud des Etats-Unis et atterrir à Panama où il faisait le plein de carburant. Il s’envolait ensuite pour un terrain situé situé dans une des zones contrôlées par les cartels colombiens. Là, l’avion était rempli de drogue et repartait sans escale pour les Etats-Unis où il atterrissait dans un lieu désert, permettant sans problème la livraison de la drogue, avant un nouveau décollage pour que l’avion retrouve son aéroclub d’attache.
Sans escale ? Oui, sauf si un ennui mécanique survenait. Ce fut le cas pendant que « notre » Français était en prison. Si l’avion atterrissait en catastrophe à Panama, il était confisqué ainsi que sa cargaison et la pilote mis en prison. Mais s’il avait fallu environ un mois pour que l’affaire de notre jeune Français soit réglée, il suffisait de quelques heures pour un pilote trafiquant. Les tarifs étaient connus et un simple virement d’argent pouvait régler le p^roblème.
C’est ainsi qu’à l’aéroport, il y avait deux groupes particuliers : celui de notre Français, et celui du pilote de l’avion… Un mois de prison pour le premier et quelques heures pour le second !
Tout cela était connu et les autorités américaines ont délibérément fermé les yeux sur ces trafics destinés pourtant à empoisonner la jeunesse des Etats-Unis. Elles ont laissé faire aussi longtemps que les autorités panaméennes obéissaient sans discourir. Ce qui a donné parfois des résultats très heureux, dont le plus bel exemple fut les négociations réussies « Torrijos-Carter » pour que le canal et sa zone furent enfin rendus aux Panaméens. Mais lorsque Juan Antonio NORIEGA a souhaité une indépendance totale pour son pays, la CIA a mis en branle l’armée américaine et organisé une invasion pour le renverser et le capturer. Les dictateurs du monde entier, portés au pouvoir par la « démocratie » américaine devraient y réfléchir. Les exemples ne manquent pas !
Ecrit en février 2023
La presse panaméenne
Mon premier poste, à Panama, était un peu celui de bouche-trou, puisqu’il avait été créé par le Département pour faire office à la fois de chef de chancellerie, de chiffreur et d’attaché de presse… C’était bien pour commencer à voir et comprendre le fonctionnement de quelques services d’une ambassade.
J’ai eu de bons contacts avec la presse panaméenne, car j’avais une carte « maîtresse » : le passage de la « Jeanne d’Arc », notre navire-école, qui empruntait presque chaque année le canal, soit pour aller à Tahiti, soit à l’occasion d’une visite en Amérique du Nord ou du Sud.
Or le canal de Panama et la zone du canal étaient interdits aux Panaméens, les Américains les ayant transformés en colonie. Mais les diplomates pouvaient y avoir accès, avec leur passeport et leur voiture diplomatiques. Les passagers n’étaient pas contrôlés car ils étaient sous notre responsabilité.
A chaque passage de la « Jeanne », le commandant invitait à son bord pour effectuer la traversée du canal des journalistes panaméens qui, généralement, n’avaient jamais encore pénétrer dans ce qui a toujours été appelé le canal de Panama (et non celui des Etats-Unis).
Une fois à bord de la Jeanne d’Arc, les journalistes découvraient « leur » canal et comme la traversée durait plusieurs heures, ils avaient tout le loisir de visiter le navire et la passerelle du commandant, tout en ayant aussi le temps de faire honneur au déjeuner qui leur était offert. A l’arrivée à Colon, sur la côte atlantique, nous revenions ensemble par le train, jusqu’à Panama.
Le lendemain et les jours suivants, ce sont des pages entières que leurs journaux consacraient à cette traversée, avec les photos qu’ils avaient prises.
Une fois, ce fut le Président du Panama, Aristides ROYO, qui vint sur la Jeanne d’Arc où il fut reçu avec tous les honneurs dus à son rang. Mais c’est un des hélicoptères du bord qui alla le chercher au palais présidentiel et le raccompagna à l’issue de sa visite.
Vers la fin de mon séjour, l’ambassadeur me proposa d’inviter les journalistes panaméens pour un déjeuner à la résidence. Je les avais moi-même invités, soit avec le conseiller culturel, soit avec une personnalité de passage, dans un restaurant que j’aimais beaucoup, où la spécialité consistait en une salade de langouste…
Pour le déjeuner à la résidence, avec l’ambassadeur et Mme des LONGCHAMPS, je voulais que tout soit parfaitement précis : des cartions d’invitation précisant le lieu et l’heure… Je savais qu’en Amérique latine, personne – ou presque – ne se soucie de l’heure et que déjeuner à quinze heures n’est pas extraordinaire, mais, dans le cas présent, il s’agissait de l’ambassadeur de France. J’avais tout confirmé, moi-même, en appelant chacun, que tout était en ordre pour ne pas avoir de surprise.
Le jour dit et avant l’heure dite, j’étais à la résidence avec l’ambassadeur et son épouse, mais personne n’était arrivé ! Un quart d’heure plus tard, il n’y avait toujours personne et j’ai rappelé tout ce qui avait été accepté par les invités comme horaire… Devant ma mine déconfite, l’ambassadeur et son épouse me firent cette magnifique réponse : ils sont ainsi et n’ont pas d’horaires. Ce n’est pas grave puisque nous le savons. Alors nous ne préparons rien, nous avons de bons croissants, de bonnes sauces que nous pouvons faire réchauffer et, quand nous savons l’heure du déjeuner et le nombre de présents, le cuisinier se met à l’oeuvre. Ce n’est pas l’idéal, mais nous sommes à Panama et nous accueillons du mieux possible les Panaméens !
Finalement, les invités invitèrent, tout à fait tranquilles et le déjeuner se déroula à « leur » heure », dans les meilleures conditions car ils étaient contents et heureux d’être à la résidence de France.
J’avais préparé, pour le café, un simple discours pour remercier tous ces journalistes, sans savoir, lors de l’organisation du déjeuner, qu’une mission d’inspection arriverait le lendemain à Panama. Les journalistes me demandèrent une copie des quelques mots écrits pour eux et le lendemain matin ils les copièrent dans tous leurs journaux.
Je reparlerai peut-être un jour de cette mission d’inspection à l’occasion de ma nomination à Santiago du Chili, mais à Panama, notre « mégère » de conseillère montra aux inspecteurs les coupures de presse en « signalant » que je « faisais ma pub » !
Ecrit en février 2024
Madame Sans-gêne
J’étais vraiment content d’arriver à Panama et de découvrir davantage le monde des ambassades et de la diplomatie après une dizaine d’années de coopération culturelle, en Thaïlande, puis au Pérou.
Mais ce contentement ne dura guère car, certes, je ne connaissais rien ou pas grand chose à ce nouveau métier, mais je ne m’attendais pas à trouver d’entrée de jeu quelqu’un qui vous rend odieux, tout de suite, ce à quoi vous avez choisi de donner sérieusement une partie de votre vie.
A l’ambassade à Panama, la « N° 2 » était celle qui devait aider le « N° 3 » (que j’étais) à son arrivée. Dans mes cauchemars les plus fous, je ne pouvais imaginer qu’il existait ce genre de personnes. Je tairai son nom, mais je l’appelais Madame Sans-gêne ou Madame Sans-Cucul… Il ne m’a fallu que quelques heures pour savoir que ce n’était pas avec elle que j’allais apprendre quelque chose, puisqu’elle savait et ne voulait rien d’autre que paraître.
Avec les années qui passent, ce qui m’intéresse, c’est de montrer, non les turpitudes de telle ou telle personne, mais les réformes urgentes – elles l’étaient déjà il y a plus de cinquante ans – pour faire en sorte que les impôts payés par le peuple ne soient gaspillés ni par un Etat profiteur, ni par des élus ou fonctionnaires malhonnêtes.
Pour commencer, parlons un peu du cumul. Il y a celui des mandats et des rémunérations. A Panama, j’en ai découvert un autre. Un mari et sa femme, la seconde à l’ambassade, le premier dans une grande banque française. Une fois ces postes obtenus, vous regardez qui accorde le plus, soit la banque, soit le ministère des affaires étrangères :
- pour les billets d’avion de vacances, la banque offrait des billets à la famille chaque année. Mme Sans-gêne partait donc chaque année, sans rien dire au Département car à cette époque, lorsqu’un agent de catégorie A ou B était en vacances, il perdait une partie de son indemnité de résidence (ce qui était en fait du vol ou de l’abus de biens sociaux). Ainsi, au bout de trois ou quatre années de présence ) à Panama, Madame Sans-gêne pouvait affirmer aux inspecteurs qu’elle n’avait jamais pris de vacances depuis son arrivée !
- pour les détaxes de vins, alcools…, toutes les factures de la famille recevaient les exonérations données aux diplomates par les Panaméens.
- pour les frais de scolarité des enfants, c’était la banque qui payait, car les diplomates payaient eux-mêmes, avec leurs indemnités, les frais scolaires de leurs enfants.
- Même les frais médicaux des employés de maison étaient passés sur le compte de la Mutuelle des affaires étrangères. Il suffisait de déclarer au médecin le nom d’un enfant à la place de celui de l’employée…
A l’ambassade, Mme Sans-gêne était la mouche du coche, celle qui empêche l’attelage d’avancer normalement. A tel point que l’ambassadeur me disait que quand elle partait en vacances, il ne souhaitait qu’une chose : qu’elle soit le plus longtemps possible absente.
Je n’en suis pas mort puisque j’ai survécu ! Mais il faut d’urgence faire en sorte que des fonctionnaires qui ne font pas leur travail soit sévèrement sanctionnés. Ces gens doivent être au service des Français et non à la solde de leur syndicat -qui les défendent systématiquement et les promeuvent, alors qu’ils sont nuls !
En quittant Panama, j’ai cru abandonner définitivement Mme Sans-gêne… Non, car ces gens-là savent comment réussir une carrière sans travailler. Je l’ai retrouvée en Argentine, lors du voyage du Président Jacques CHIRAC en Amérique latine. Elle était alors consul à Buenos-Aires et lorsque la délégation française est arrivée à la résidence de l’ambassadeur, elle s’empressa de me sauter au cou pour montrer à tous les présents qu’elle connaissait un des accompagnateurs du Président. A en vomir !
Je croyais être tranquille depuis ma retraite à Pornichet, sur la côte atlantique. Pas du tout… Un de mes amis, connu au Protocole du Quai d’Orsay alors qu’il travaillait à la direction des affaires juridiques, et qui a des attaches familiales sur cette côte bretonne, vint me voir un jour et me parla d’une épouvantable bonne femme dont il avait dû étudier le dossier car, comme partout où elle était passée, elle avait mis la pagaille au consulat de France à Jersey (avec elle, la banque n’était jamais loin !). Très discret, mon ami ne me donnait pas de nom car c’était une affaire juridique, mais il fut très étonné de voir que je pouvais la nommer seule : ce ne pouvait être que Mme Sans-gêne.
Même si vous êtes nul, venez au Quai d’Orsay. Les portes sont ouvertes, même si la France disparaît !
Ecrit en janvier 2024
Tennis dans la zone du canal
J’ai toujours aimé le tennis et je vois encore souvent, à la sortie de Pornichet sur la route de Saint-Nazaire, le club Ninon dont la famille était membre. La mairie de Pornichet, à cette époque, avait une excellente politique : les familles qui payaient des impôts à la ville, ce qui était le cas pour les taxes foncières de la villa achetée par mes parents, bénéficiaient d’abonnements très bon marché aux infrastructures installées dans la ville.
Parti à l’étranger, je n’ai joué ni en Thaïlande (Y avait-il des terrains dans le nord de la Thaïlande à cette époque ?), ni au Pérou (avec une altitude de 3.450 m, Cusco n’était pas le lieu idéal !).
J’ai retrouvé le tennis à Panama, « grâce » aux Etats-Unis et à la zone du canal dans laquelle les diplomates avaient libre accès. Dans presque chaque village américain, il y avait deux cours de tennis gratuits et ouverts à tous. Nous y allions entre amis chaque fin de semaine.
Je n’avais eu de professeur : ce n’était ni la mode, ni la coutume dans les familles nombreuses qui ne pouvaient se permettre de dépenser, en général, que pour la famille entière et non pour ses différentes composantes. Le tennis, comme la natation, nous l’avions appris seul avec quelques autres jeunes de notre âge.
Je ne sais ce qui arriva un beau matin à Panama. Je servis pendant une partie et une douleur au poignet me força à lâcher ma raquette. Un peu plus tard, j’essayai de reprendre la partie, mais dès que la balle frappa la raquette, la douleur revint.
Pour revenir à la maison, j’ai dû utiliser ma main gauche pour faire tourner la clé de contact… Je pris rendez-vous avec un docteur qui me conseilla fortement d’arrêter le tennis. Seule une opération, très peu pratiquée alors, permettrait de réparer la rupture d’un ligament au poignet.
La suite de l’histoire montre comment on peut avoir des préjugés stupides. Malgré ce que j’avais vu dans ma propre famille et des soins particulièrement bons et attentifs reçus à Panama, j’ai pensé que, peut-être, ce médecin ne pouvait avoir raison. Pendant des vacances en France, je pris rendez-vous avec un spécialiste auquel je n’ai pas parlé de mes précédentes démarches. Mais je l’entendis me faire exactement les mêmes remarques : rupture d’un ligament, il faut oublier le tennis et seulement espérer qu’un jour, tout se réparera tout seul sans aucune gêne ni souffrance. Ce qui fut le cas.
Comme le monde est souvent bien petit, il se trouve que ma fille est née à Panama. Lorsqu’elle dut recevoir les vaccins nécessaires, son pédiatre, le docteur Emilio ARROCHA ARROCHA, me fit savoir qu’un des vaccins obligatoires selon la loi française ne l’était pas pour les enfants panaméens. Mais il savait qu’un de ses confrères en avait. Il s’agissait du docteur de OBALDIA installé à David, près de la frontière du Costa Rica. C’était le frère de René de OBALDIA, écrivain, membre de l’Académie française, dont le père était diplomate panaméen.
Ainsi ma fille fut vacciné par le docteur de OBALDIA et nous avons profité de ce court séjour pour visiter l’Alliance française de David et faire une promenade jusqu’à San José de Costa Rica.
Ecrit en septembre 2025
LE MUSEE DE L’OR A BOGOTA
A l’occasion d’une valise diplomatique accompagnée, je suis allé à Bogota. Tout se passa sans problème et il me resta donc un peu de temps avant de prendre l’avion du retour.
J’ai choisi de visiter le musée de l’or. C’était à la fin des années 70, mais je me souviens d’un émerveillement qui m’a fait comprendre la soif de l’or connu par les conquérants espagnols de l’Amérique latine ou par des Européens lors de la conquête de l’Ouest américain.
Le rez-de-chaussée était un musée « ordinaire », mais très beau. Des vitrines remplies d’objets en or. Le premier étage continuait la visite en présentant encore davantage d’or sur les planchers et sur les murs.
La plus grande surprise de la visite était l’arrivée devant une énorme porte blindée avec des gardes en armes un peu partout. Une fois la porte ouverte, les visiteurs ont été invités à pénétrer dans une pièce obscure. La porte refermée et les lumières allumées, on ne pouvait voir que de l’or sur tous les murs et tout le plafond.
Une débauche d’or… Et je pensais aux caravelles espagnoles qui, pleines à ras bord, repartaient avec tout le pillage effectué dans le Nouveau Monde. Comment les conquérants avaient-ils pu en laisser autant derrière eux, malgré leur soif inextinguible ? Je ne voyais sans doute que quelques miettes.
Et je pense, en ces jours d’automne 2025, aux bijoux historiques volés récemment au Misée du Louvre. Les autorités françaises sont, en 2025, incapables de protéger les biens historiques du pays. Les Colombiens savaient le faire il y a déjà plus de 50 ans.
La Ministre de la Culture, bien trop occupée à préserver son siège, n’a même pas, semble-t-il, songé à donner sa démission, puisque, après plusieurs années à ce poste, elle n’a encore rien fait et continue ses déclarations faites de futurs et de futurs proches : on fera ou on va faire…
Ces personnes devraient être nommés à des postes ministériels (ou parlementaires) seulement pour plus tard et seulement si elles commencent enfin à travailler et à ne parler que de leurs réalisations effectives et vérifiables !
Ecrit en novembre 2025
Adolphe GODIN de LEPINAY
En lisant un article sur le canal de Panama, envoyé par mon frère Bernard (le marin), j’ai aimé voir une photo d’Adolphe GODIN de LEPINAY, « l’homme oublié du canal de Panama », qui mérite ce court hommage :
« Fort de son expérience du canal de Suez, Lesseps veut un canal à niveau contre l’avis de Godin de Lépinay, un ingénieur des Ponts, qui plaide pour un canal à écluses. L’histoire donnera raison à ce dernier, dont le projet incluant des écluses Eiffel, sera repris par les Américains. » (1)
Je me souviens, une fois encore, du buste de GODIN de LEPINAY, devant l’ambassade de France, sur la place de France à Panama, et de son histoire racontée dans le livre magnifique de David Mc CULLOUGH « The path between the seas ».
A cette époque-là, les ingénieurs français travaillaient pour le monde entier et leurs réalisations en témoignent encore aujourd’hui, d’une façon ou d’une autre.
A notre époque, certains anciens élèves de ces (grandes ?) écoles d’ingénieurs pensent qu’il vaut mieux faire de la politique, voire même devenir ministre ou premier ministre. Les résultats calamiteux obtenus par certains montre que leurs places, à ceux-là, se retrouvera dans la poubelle de l’histoire pour services non rendus à la France.
Ecrit en novembre 2025
1. "2025 : Turbulences autour du canal de Panama - CV (H) Francis BAUDU, de l'Académie de Marine - Marine-Acoram N° 289 - Octobre Novembre 2025 - Pages 16 à 20