« SOUVENIRS, SOUVENIRS… » – PEROU 1975 – 1978

Nomination à Cusco

A mon arrivée à Paris en 1975, après sept années de coopération (j’aurais pu n’en effectuer que deux si j’avais suivi les obligations) dans un pays que j’avais appris à aimer, je me suis retrouvé bien désemparé. Je n’attendais rien du Quai d’Orsay ayant compris que rien ne pouvait être espéré des Relations culturelles de ce ministère. Je pouvais m’inscrire pour reprendre des études, mais nous étions en mars et il me fallait subsister alors que j’étais « sans le sou ».

Je n’attendais rien non plus de l’Alliance française, mais je fus appelé par Melle BESSON, l’adjointe de Marc BLANCPAIN, Secrétaire général de l’Alliance française de Paris, avec laquelle j’avais correspondu puisqu’elle suivait avec une efficacité magnifique la marche et les problèmes des Alliances du monde.

Je suis donc arrivé un jour dans son bureau du boulevard Raspail et tout a été très simple car Melle BESSON était directe et efficace. Il y a eu un long échange pendant lequel j’ai pu lui dire tout le mal que je pensais de notre ambassadeur à Bangkok et de son conseiller culturel, incapables de faire aboutir un dossier administratif malgré leurs nombreuses promesses, et qui ne méritaient certainement pas les beaux titres dont ils se prévalaient. Melle BESSON, de son côté, a résumé très simplement la situation : vous avez créé pour nous l’Alliance française de Chiang Mai. Comment avez-vous pu penser que nous vous abandonnerions ? J’étais éberlué et je lui répondis : si vous aviez pu me le dire plus tôt, ou me le faire dire, j’aurais mieux vécu ces derniers mois.

A cette époque, la France était encore maîtresse de son destin (au moins en partie). L’Alliance française, grâce à sa présence dans le monde, disposait chaque année de la possibilité de nommer deux personnes de son choix sur le budget du ministère des affaires étrangères. Melle BESSON souhaitait qu’un de ces postes me soit offert pour refonder l’Alliance française de Cusco.

C’était une proposition agréable à entendre car j’aimais l’idée de repartir dans un nouveau pays pour découvrir et construire. Et après sept années en Thaïlande, il me fallait partir le plus loin possible de Chiang Mai – Cusco était aux antipodes – pour ne pas être tenté de revenir « chez moi » tous les week-ends.

Je reçus de Melle BESSON les renseignements en sa possession sur cette Alliance de Cusco. Elle avait été fondée par Carmen GAMARRA qui avait donné quelques cours de français et qui rassemblait autour d’elle les francophones de Cusco. Plus tard, l’Alliance avait été confiée à une touriste française. L’Alliance disposait de deux salles, d’une adresse et d’un numéro de téléphone.

Après la création de l’Alliance de Chiang Mai, fait à partir de rien (sinon des amitiés), il me semblait simple de (re)créer celle de Cusco à partir de quelque chose. J’avais surtout un contrat avec le ministère des affaires étrangères. L’avenir proche étant assuré, il me restait à travailler.

Ecrit en octobre 2024

Première arrivée à Cusco

Le petit aéroport de Cusco, dans les années 70, n’était utilisable que par beau temps car il était entouré de montagnes et n’était pas équipé pour un atterrissage par mauvais temps. Mais les surprises vinrent pour moi un peu plus tard lorsque je découvris l’ampleur de la tâche à accomplir.

Je voulus voir l’Alliance. En fait l’adresse était celle de l’église San Francisco et le téléphone était celui du presbytère. L’Alliance occupait deux arcades du cloître, fermés avec des bouts de plastique, et comme unique mobilier se trouvait une petite commode avec quelques livres. Il n’ avait ni chaises, ni tables. Je fus un peu déçu car il fallait faire quelque chose avec moins que rien. En effet, j’appris vite que l’Alliance avait des dettes en ville et surtout qu’elle était devenue, avant sa fermeture, le lieu de rendez-vous des touristes plus ou moins drogués. Sa réputation devait donc être rétablie immédiatement avant de pouvoir commencer à enseigner.

Heureusement, le délégué général de l’Alliance au Pérou m’avait accompagné pour me présenter aux autorités, ce qui donna quelques petits articles de presse. Mais à part cette publicité qui annonça la réouverture de l’Alliance, le délégué général n’a pu que me dire que chaque alliance était indépendante et que je devrai me débrouiller seul.

Je décidais d’utiliser mon propre salaire pour payer les dettes. Ensuite j’ai acheté des adobes et des planches pour faire une salle de classe avec des bancs et des pupitres. La grande pauvreté était proche, mais elle avait fière allure !

Il m’a fallu faire rapidement des progrès en espagnol puisque les personnes qui venaient pour s’inscrire aux cours ne parlaient pas français (par définition). Je reconnais que j’ai eu beaucoup de chance car les étudiants de la première heure sont revenus pendant les trois années de mon séjour. Ils se sont inscrits et réinscrits et certains ont même passé le diplôme de Sorbonne I et sont devenus professeurs à l’Alliance après une formation accélérée. On apprend en enseignant ! Je cite de mémoire quelques noms : Fanny BRICENO, Juan Carlos CHACON, Hilda SOTO. Cette dernière m’a écrit, pendant des années, et je sais qu’elle a, toute sa vie, soutenu l’Alliance de Cusco.

Malgré un espagnol très approximatif, j’ai réussi à ouvrir un cours après quinze jours de présence à Cusco. Le samedi matin, je me transformais en femme de ménage pour garder propre notre salle de classe.

J’ajoute une remarque à ces souvenirs. A la fin de chaque année, la comptabilité était adressée à la délégation générale à Lima. J’avais, par honnêteté, inscrit toutes les dépenses dont j’avais fait l’avance pour apurer les dettes, en attendant que l’alliance puisse rembourser. La réponse explique pourquoi je n’ai pas mentionné le nom de ce soi-disant délégué général. Il me fit savoir que dans la comptabilité publique, ce genre d’écritures étaient interdites. Je lui répondis que ses remarques ne précisaient pas la marche qu’il aurait fallu suivre. Aujourd’hui encore j’attends une réponse !

Ecrit en novembre 2024

Docteur Gonzalo GAMARRA

J’ai connu nos deux premiers agents consulaires à Cusco. Le premier , le docteur Gonzalo GAMARRA, était fils d’une famille très riche qui possédait au Pérou des terres dont la surface, m’a-t-il raconté, dépassait celle de la Belgique. Ses parents vivaient presque toute l’année à Paris, près de la porte d’Auteuil, et son père ne venait qu’une fois par an au Pérou pour recevoir les loyers de toutes ses haciendas. Une autre époque, disparue avec la réforme agraire.

Leur fils fit des études de médecine à Paris et rencontra son épouse, Carmen APIED (Mémé GAMARRA comme je l’appelais très respectueusement).

Les deux mariés décidèrent de rentrer au Pérou. C’était un voyage d’abord par bateau jusqu’au port de Mollendo dans le sud du pays, puis par route jusqu’à Arequipa et ensuite la traversée des Andes jusqu’à Cusco sur des pistes et souvent à dos d’âne.

J’ai du mal à imaginer ce que pouvait être à cette époque la ville de Cusco, que j’ai connue souvent très sale en 1975. Mémé GAMARRA, qui avait toujours vécu dans les beaux quartiers parisiens, près du Bois de Boulogne, prit alors une décision qui ne la quitta plus jamais. Elle aimait son mari auquel elle avait donné sa vie, et elle détestait Cusco. Pourtant, elle vivrait dans cette ville, dans un petit oasis, sa maison avec son jardin, où elle était chez elle, comme en France.

Le docteur Gonzalo GAMARRA fut donc choisi comme premier agent consulaire de France à Cusco ey c’est ainsi qu’il dut, avec son épouse, s’occuper d’André MALRAUX lorsqu’il vint visiter Machu Picchu. Mémé GAMARRA l’accompagna et j’ai retrouvé une photo de ce jour mémorable, même si elle me confia qu’André MALRAUX avait été odieux toute la journée ! La vie, souvent, n’est pas faite pour des personnes qui veulent seulement aider le mieux possible.

Le Dr Gonzalo GAMARRA cessa ses fonctions d’agent consulaire lorsqu’il arriva à l’âge limite fixé par la France – 70 ans – , mais lorsque je fus nommé pour m’occuper de l’Alliance française de Cusco, le Dr GAMARRA devint, évidemment, Président du Comité.

Le Dr et Mme GAMARRA : un couple inoubliable qui a été, pendant de très nombreuses années, la France à Cusco. Honneur à eux qui méritent certainement le beau titre d’Ambassadeur et d’Ambassadrice de France.

Petite note : c’est en apprenant à connaître, peu à peu, « l’épopée » que fut la vie de Mémé GAMARRA que j’ai pensé, pendant mon séjour à Cusco, que la télévision française devrait faire des émissions qui retraceraient la vie la vie de ces Français du bout du monde en choisissant, non les pistonnés, mais les plus méconnus parce qu’ils ont choisi de servir et non d’être servis. Sur ce terrain encore, la francophonie devrait se mettre au travail.

Ecrit en octobre 2024

Jean-Pierre SALLAT

Après le Dr Gonzalo GAMARRA, le deuxième agent consulaire de France à Cusco fut Jean-Pierre SALLAT. La diversité française était à l’oeuvre : après l’aristocratie péruvienne (au très bon sens du terme) on avait la richesse d’une personnalité simple, donc belle, proche des gens et du réel.

Il avait rencontré en France son épouse péruvienne. Ils s’étaient installés à Cusco où le père de Mme SALLAT possédaient une pharmacie – la pharmacie Espinar sur le portal du même nom – et un hôtel, l’Espinar, qui jouxtait la pharmacie et dont le directeur était Jean-Pierre SALLAT.

J’ai séjourné dans cet hôtel pendant environ six mois après mon arrivée à Cusco, en attendant que la petite maison que je souhaitais louer soit libérée.

Jean-Pierre SALLAT m’apporta une aide précieuse et devint membre du Comité de l’Alliance. Nous parlions souvent ensemble de sa connaissance de Cusco et il me raconta un jour l’histoire suivante.

Certains Indiens salariés avaient, à cette époque, la fâcheuse habitude de fêter ensemble le jour de la paye en se rassemblant dans une taverne entre copains et chacun commandait une caisse de 12 bouteilles de bière de 70 cl. Chacun s’asseyait sur sa caisse et la fête durait une très grande partie de la nuit, jusqu’à l’épuisement des bouteilles.

Il arrivait pour certains qu’à leur retour chez eux où se trouvaient femme et enfants, il n’y avait pratiquement plus d’argent pour finir le mois.

Jean-Pierre SALLAT organisa une réunion pour ses employés, dans laquelle il expliqua quelques principes d’économie pour réussir à faire vivre décemment l’ensemble de la famille. répara de tenir les comptes de chacun pour être sûr que le salaire puisse durer tout le mois. Certains acceptèrent et les recettes comme les dépenses étaient écrites d’un commun accord.

Bel exemple de la façon humaine de faire avancer le développement.

Ecrit en octobre 2024 

CASA DE LA CULTURA – ANTONIETA VEGA

En 1975, à Cusco dans les Andes péruviennes, il existait déjà une « Casa de la Cultura » dont un des objectifs principaux était la préservation du patrimoine.

Le Pérou, encore pauvre, avait compris l’importance de la protection des richesses historiques et archéologiques laissées par les Incas et les Espagnols.

Même dotée d’un petit budget, la « Casa de la Cultura » obtenait des résultats spectaculaires, car les lois existaient et étaient respectées. Par exemple, les promoteurs immobiliers devaient impérativement obéir aux règles très strictes, spécialement en hauteur, s’ils souhaitaient voir approuver leurs projets.

Un jour, la très sympathique et efficace directrice, Antonieta VEGA, m’a raconté qu’une étude avait été faite sur Machu Picchu. Le tourisme commençait à se développer, mais la surface restreinte du site avait rendu nécessaire la limitation du nombre quotidien de visiteurs. Sans contrôle, la détérioration de l’espace et des ruines était inéluctable. Heureusement, Machu Picchu n’était aisément accessible que par le train et il était donc facile de faire en sorte que les touristes n’endommagent pas le site d’une manière irréparable.

Je pense souvent à cette leçon que m’avait donnée Antonieta VEGA, non seulement pour la préservation des sites, mais aussi pour l’immigration.. S’il faut accueillir autant que possible, il faut sûrement aussi limiter le nombre pour protéger le pays d’accueil, sauvegarder le patrimoine et recevoir dignement.

Ecrit en octobre 2015

Une soirée de musique des Andes

J’avais invité à dîner, dans un grand hôtel de Cusco, des enseignants français de passage. Etait également présente la directrice péruvienne de l’enseignement des langues étrangères de l’Université San Antonio Abad del Cusco, une personne très dynamique.

Au cours du dîner, des orchestres de musique des Andes se sont succédés. La musique était chez les jeunes comme une seconde nature. Partout ils créaient de petits orchestres et ils étaient tellement nombreux que très peu arrivaient à produire un disque ou à décrocher un contrat. Ils jouaient en fait pour le plaisir.

Nous avons invité le dernier orchestre de la soirée à prendre un verre avec nous. Et finalement ils ont joué jusqu’à trois ou quatre heures du matin. Des passionnés qui voulaient transmettre leur folklore.

Une merveilleuse soirée. J’ai compris cette nuit-là la passion de transmettre son patrimoine culturel, même gratuitement…

Ecrit en mars 2024

Père François d’YNGLEMARE

Pour la vie quotidienne, Cusco fut certainement le poste le plus difficile de tous ceux que j’ai connus. Ce n’était même pas la peine de faire une liste des courses. En allant dans les boutiques, on regardait ce qu’il y avait et il fallait faire avec. Il était bien rare que ne manque pas un produit de première nécessité comme, par exemple, la farine ou le sucre…

Mais heureusement, comme partout, il y avait de bons côtés à cette vie dans les Andes – la Place d’Armes de Cusco se trouvait à 3400 mètres d’altitude – et des gens passionnants à rencontrer et à connaître.

Parmi ces derniers, il y eut le Père François d’YNGLEMARE. C’est ma soeur Marie-France, religieuse SFX à Sainte Marie de Neuilly qui m’a demandé un jour de l’accueillir et de l’héberger. Il était le frère de Melle d’YNGLEMARE, alors supérieure de la communauté apostolique Saint François Xavier. Le Père était missionnaire au Pérou et devait suivre un séminaire de perfectionnement en langue quechua à Cusco pendant une quinzaine de jours.

Parmi les anecdotes racontées par le Père, je n’ai pas oublié celle des pommes de terre gelées. Dans les villages perdus des Andes – entre 3500 et 4500 mètres d’altitude – où il devait se rendre en marchant, s’était la terre qui conservait la récolte de pommes de terre puisqu’il gelait toutes les nuits. Les Indiens piochaient dans ces réserves et faisaient cuire les précieux légumes dans de l’eau chaude avant de les servir. Lorsque c’était le seul aliment que les villageois pouvaient offrir au Père, ce dernier préférait se retirer pour la nuit sans manger (Je reconnais que ces pommes de terre gelées n’étaient vraiment pas appétissantes).

Mais le meilleur souvenir du Père d’YNGLEMARE que j’ai gardé fut son retour à la maison, un dimanche matin, après une promenade dans ce que l’on pouvait appeler les « Puces de Cusco ». Dans les principales artères de la ville, les Indiennes s’installaient dès le matin et étalaient devant elles leur poncho avec ce qu’il contenait : tout et n’importe quoi. On trouvait rarement un livre ancien, mais il y avait surtout des bouteilles et des cannettes vides, des capsules, de vieux boutons… La pauvreté étalée était criante, sur les ponchos comme dans les regards.

Le Père d’YNGLEMARE fut ému par une vieille dame qui n’avait rien d’intéressant à vendre et qui ne vendrait probablement rien de la journée. Le Père lui proposa de lui acheter tout son stock. Combien en voulait-elle ? L’Indienne lui répondit fièrement que ce n’était pas à vendre. Le Père poursuivit son dialogue car il voulait aider un peu. Mais il finit par comprendre que l’Indienne ne lui vendrait rien parce qu’il était étranger.

En écoutant ce genre de récit, on comprend l’immense rejet de l’Occident et des occidentaux, non seulement dans les Andes du Pérou, mais en fait un peu partout dans le monde…

Ecrit en octobre 2024

Un autre exemple

Une des professeurs que j’avais engagée à l’Alliance française vivait avec un Péruvien, instituteur dans un village perdu dans les hauteurs des Andes (je raconte son histoire dans le chapitre suivant).

Je pouvais imaginer – les difficultés d’approvisionnement à Cusco étaient grandes – combien il devait être difficile de vivre dans un village de la montagne.

Elle me raconta qu’elle alla un jour dans un petit marché proche de chez elle et fut contente d’y trouver une marchande de fromages. Elle souhaita en acheter, mais la réponse fut directe : mes fromages ne sont pas à vendre. Mon amie mit du temps à comprendre que la marchande ne les vendrait qu’aux autres Indiennes, mais certainement pas à une étrangère…

Il faut parfois réfléchir à l’aversion, à la haine (ces mots sont-ils justes et suffisants ?) créées par les Occidentaux débarquant partout sans vergogne et imposant tout et n’importe quoi… Cette histoire a commencé lors de la conquête de l’Amérique latine, mais j’ai vu les mêmes réactions en Chine, en Birmanie, en Thaïlande…*

Il aurait fallu, au moins, un peu de modestie !

Ecrit en octobre 2024

Une bonne idée de développement, un échec dans la réalité

L’histoire suivante, comme toujours entièrement vraie, fait d’abord sourire, mais ensuite soupirer tellement elle montre des idées généreuses pour le développement d’un pays et de son peuple en même temps que la faillite d’un « angélisme » dévastateur de la part de dirigeants (militaires ou énarques) irresponsables.

En lisant, pensez que cette histoire s’est déroulée au Pérou, mais n’oubliez surtout pas que ses différentes composantes se retrouvent de nos jours en France, pays en voie de sous-développement accéléré.

Au Pérou, en octobre 1968, le général Juan VELASCO ALVARADO est porté au pouvoir par un coup d’Etat qui renverse le Président Fernando BELAUNDE TERRY, très (trop) favorable aux intérêts nord-américains. Ce sont ces derniers qui, en fait, dirigent le pays, très riche surtout avec ses mines. Le général VELASCO n’était pas un homme de droite et pour retrouver la souveraineté sur son territoire et ses richesses (que la France ne l’oublie pas puisque la situation est actuellement similaire) décide de réformes profondes et dans tous les domaines. Les nationalisations s’enchaînent pour renvoyer chez eux les yankees (go home) et retrouver la souveraineté, mais aussi les relations diplomatiques instaurées avec Cuba et la Chine, l’importance donnée à l’éducation, la reconnaissance de la langue quechua, placée dorénavant au même niveau que l’espagnol…

Avec très juste raison, le gouvernement du général VELASCO décréta que chaque village des Andes devait avoir son école et que la scolarité était obligatoire. Il muta donc des professeurs dans les bourgades de montagne. L’idée était magnifique. Le professeurs dont je parle reçu un jour sa nouvelle nomination. Il consulta une carte car le petit village où il devait se rendre lui était inconnu. Il lui fallu trois jour de voyage pour arriver à destination, d’abord en bus, puis à pied. Le village n’avait jamais eu d’école, ni de professeur. Dans ces lieux reculés, les habitants avaient la dureté des très hauts montagnards et ne souhaitaient pas voir changer leurs habitudes. Avoir un enfant était souvent considéré comme une calamité puisque c’était une bouche de plus à nourrir. Envoyer cet enfant à l’école un peu plus tard était une autre calamité puisque c’était l’âge auquel le jeune pouvait commencer à aider les parents, en surveillant les animaux par exemple.

Le professeur devait trouver le moyen de construire son école, sans aucun budget venant de l’Etat. Il institua une ‘taxe volontaire et obligatoire » : chaque famille devait apporter sa contribution, l’une donnant une fenêtre, l’autre une porte, l’autre encore quelques « adobes » pour les murs…

Ce professeur devait également survivre, mais son salaire lui était versé dans la ville la plus proche, ce qui représentait pour lui au total trois jours d’absence en délais de route. Il découvrit que ces trois jours d’absence lui étaient décomptés de son maigre revenu !

La cerise sur le gâteau (expression malvenue puisqu’il n’y avait aucun gâteau) fut l’injonction reçue du gouvernement, indiquant que chaque école devait arborer un buste du dernier empereur inca que le professeur devait aller chercher à ses frais le plus tôt possible.

Malgré toutes ces embûches, inventées par des technocrates dignes de l’ENA ou de Bruxelles, l’école fut créée dans ce très modeste village des Andes et des élèves commencèrent à étudier. Une amende avait été instaurée pour toute absence, afin que de bonnes habitudes se prennent.

Que pensez-vous qu’il advint ? La même chose que dans tous les pays où l’irréalisme l’emporte sur une connaissance du réel permettant des avancées concrètes et pas à pas. Je pense au Chili du Président Salvador ALLENDE, ou à la France de François MITTERRAND, ou à la Chine de la révolution culturelle, ou au Cambodge des Khmers rouges…

Qu’arriva-t-il ? Un nouveau coup d’Etat renversa en 1975 le général VELASCO, jugé finalement trop « gauchiste » ou trop « extrémiste »… Le professeur fut contraint d’abandonner le village andin et de retourner en ville, dans l’école d’où il était venu. Les paysans qui avaient « financé » l’école récupérèrent leurs investissements, qui une fenêtre, qui une porte, qui quelques adobes… Et la vie reprit son cours « normal » dans ce village reculé des Andes, au détriment de l’avenir des enfants.

Depuis ce temps, je sais que les meilleures réformes, imposées bêtement par des personnes dépositaires de la science infuse (politiques, militaires…) sont vouées, tôt ou tard, à l’échec.

Il faudrait s’en souvenir en France lorsque certains (crétins ou imbus d’eux-mêmes) veulent imposer une « souveraineté européenne » à l’ensemble de populations qui n’en veulent pas. Il faut avancer pas à pas comme font tous les humains… Tous ceux qui cherchent à imposer et à s’imposer par la force seront balayés un jour ou l’autre comme des dictateurs inutiles et nuisibles. Ce sont les paysans qui sont grands car ils connaissent, dans leur corps, leur âme et leur esprit, l’évolution de la nature…

Ecrit en octobre 2024

Une légende encore vivante dans les Andes

A mon arrivée au Pérou en 1975, dès la sortie de l’aéroport international de Lima, la route traversait un bidonville. Dans cette région aride où il pleut que très rarement, certaines « maisons » étaient faites d’emballages en carton.

La pauvreté et la misère étaient grandes, non seulement au niveau de la mer, mais aussi dans les Andes. En apprenant peu à peu à connaître l’histoire des Incas et de la conquête espagnole, je compris mieux l’extrême tristesse qui se dégageait de la population des Andes.

Les Incas ont été une grande civilisation, mais elle a été la dernière, avant l’invasion espagnole, d’un nombre incroyable d’autres civilisations qui s’étaient étalées du Mexique jusqu’à la Terre de Feu, aussi bien dans les déserts de la côte que dans les hautes montagnes. Les Incas, pour leur part, étaient extrêmement centralisés et seul l’Inca, qui résidait à Cusco, et une petite minorité de sa cour pouvaient lire et interpréter ses ordres qui se transmettaient par des cordelettes tressées et nouées de couleurs très différentes les unes des autres.

Le peuple ne savait pas grand chose, mais vénérait l’Inca, représentant du soleil sur terre. C’est lui qui décidait de tout et donnait à son peuple ses ordres pour faire la guerre, ou construire une citadelle, ou développer des cultures en terrasses ou l’irrigation, toutes choses qui étaient réalisées merveilleusement. En échange de ce travail souvent harassant, l’Inca nourrissait son peuple et lui donnait de temps en temps des jours de repos où la chicha (bière de maïs) coulait à flot et où les danses duraient la nuit entière…

Personne ne pouvait imaginer que des gens arriveraient on ne savait d’où, chevauchant des montures jamais imaginées (les chevaux) et possédant des armes totalement inconnues (les fusils).

Les Espagnols, ceux du moins venus au Pérou à cette époque de la conquête, furent sauvages, impitoyables et meurtriers d’une grande civilisation. Ils comprirent que tous les ordres venaient de l’Inca et que donc il suffisait de la capturer (et de le tuer) pour qu’un empire disparaisse. Ce qu’ils firent et « réussirent ».

Et des siècles plus tard, j’ai appris une des légendes que se transmettent les Indiens de génération en génération.

Au temps de l’Inca, le peuple était heureux. Les « sauvages » ont tué l’Inca et volé les richesses. Sans son chef, le peuple est voué à l’enfer, aux souffrances et aux pires châtiments. Mais un jour l’Inca reviendra, fendant les flots sur un cheval blanc et le peuple pourra, grâce à lui, recevoir à nouveau le bonheur. En attendant ce retour du « ‘Messie », il ne peut y avoir que peine et souffrance sur cette terre.

Ecoutez ce temps en temps la musique des Andes, porteuse de cette infinie tristesse !

Ecrit en octobre 2024

Un défilé à Cusco

Ceux qui gouvernent les peuples, qu’ils soient civils ou militaires, ont parfois une imagination débordante pour améliorer leur image en trompant la population.

A Cusco, le ventre ville est, naturellement, la Place d’Armes. C’est naturellement là que fut organisé, lors de la visite d’un haut dignitaire, un défilé regroupant la population de la ville et des villages aux alentours.

Jouxtant cette place rectangulaire, il y en a une autre, un peu plus modeste, le long d’un côté du rectangle de la Place d’Armes.

Les organisateurs de l’affaire avait eu une idée originale. Ils rassemblaient les différents groupes sur la petite place et le défilé commençait avec la fanfare et les applaudissements de circonstance.

Après avoir suivi le chemin pour passer devant les autorités rassemblées devant la cathédrale, les groupes se retrouvaient sur la petite place de départ où un bar était installé. Chaque participant recevait une bonne rasade de chicha avant de reprendre sa place pour défiler une seconde fois devant les autorités.

Ainsi, chacun pouvait être satisfait… Et le succès était assuré !

Ecrit en décembre 2024

Un soir, dans un fossé, près de Cusco

Nous étions allés, un dimanche, faire une promenade à environ 40 kms de Cusco, sur la route vers Puno et le lac Titicaca, jusqu’au village d’Andahuaylillas, où se trouve une magnifique église, datant du XVIIème siècle, appelée souvent « chapelle sixtine péruvienne en raison de la magnificence, des fresques, des peintures et des sculptures qu’elle renferme.

En rentrant à Cusco, à la tombée de la nuit, j’aperçus soudain dans les phares deux enfants au bord d’un fossé, très jeunes, certainement de moins de dix ans. Nous nous sommes arrêtés pour voir ce qui était arrivé et s’il était possible d’aider un peu. En fait les enfants, deux fillettes, allaient bien, mais attendaient que leurs parents, complètement ivres dans le fossé, retrouvent leurs esprits. Les enfants nous ont dit que ce n’était pas la première fois, que leur maison n’était pas loin et qu’ils allaient, comme d’habitude, ramener leurs parents à la maison.

Aussi longtemps que l’Inca ne sera pas revenu, le bonheur n’existera pas ! Je pense à ces deux fillettes, à la dureté de la vie qu’elles avaient reçue, comme tant d’autres enfants dans le monde.

Je pense aussi à cette inconscience des peuples occidentaux et au peu d’efforts qu’ils font pour au moins regarder un peu le problème avant d’essayer de tout faire pour l’atténuer.

Ecrit en octobre 2024

Les limites de l’alcoolisme ?

Que faisaient donc certains Péruviens des Andes quand la paye était dépensée ?

Les Indiens utilisaient du kérosène pour faire cuire leurs aliments. Et c’est ce « carburant » qu’ils « distillaient » le mieux possible quand le porte-monnaie était vide pour la chicha ou pour la bière. Ils le « purifiaient » par je ne sais quelle technique primaire et ensuite ils pouvaient « décoller ».

Parfois la tristesse des Andes, si présente dans la musique populaire, apparaissait incommensurable !

Ecrit en octobre 2024

Le « soroche »

De nombreux Français rêvaient de découvrir Cusco et le Machu Picchu. Le lien qui reliait nombre d’entre eux aux Incas et à leur civilisation était la lecture du Temple du Soleil…

Le centre ville de la capitale des Incas était à 3.450 m d’altitude et le train des touristes pour Machu Picchu partait chaque matin de la gare de Cusco, proche du marché central.

La route, certes magnifique entre Lima et Cusco, était trop longue pour des visiteurs pressés. Il fallait donc arriver en avion. Une heure de vol depuis Lima. Mais passer du niveau de la mer à plus de 3.400 mètres d’altitude n’est pas évident pour certains organismes. C’était le « soroche » qui frappait sans rien dire un certain nombre de personnes et les médecins ne savaient pas vraiment expliquer, à l’époque, comment le guérir et comment s’en prémunir. Il savait seulement qu’il fallait arriver à Cusco bien reposé et rester tranquille une journée entière pour permettre à la combinaison des globules blancs et rouges de se transformer pour tenir compte de l’altitude.

Pour les Français, le docteur GAMARRA était souvent appelé en catastrophe et devait, trop souvent, constaté des décès même de personnes jeunes. Il était sûr au moins que les personnes atteintes, après une brève période d’euphorie à l’arrivée, avaient un besoin impératif d’oxygène et les hôtels étaient équipés en conséquence.

Inutile de dire que les personnalités comme Jean-Pierre SALLAT, connaissant bien le problème, prévenaient autant que nécessaire les arrivants à Cusco. D’ailleurs, à l’hôtel Espinar, le cocktail de bienvenue était remplacé par un « mate de coca » car les feuilles de coca, prises en infusion comme un thé, faisaient un petit excitant pour aider le coeur à faire son travail.

Il me revient trois souvenirs de « soroche ».

Le premier fut l’arrivée, annoncée par notre ambassadeur à notre agent consulaire, du préfet de Martinique, venu passer quelques jours de vacances au Pérou. Jean-Pierre SALLAT m’avait demandé de venir saluer le préfet à son arrivée à l’hôtel Espinar. Je fus donc témoin des conseils de sagesse et de prudence qui furent donnés. Mais le préfet, dont la simple apparence de bon vivant laissait présager le pire ou, à tout le moins, la plus grande prudence. Mais aux conseils répétés et insistants qu’il recevait, le préfet répondait, en gros, qu’il était indestructible et qu’il était donc inutile de s’inquiéter.

Notre « VIP » jugea qu’il était temps de se rendre au restaurant de l’hôtel, situé au quatrième étage. Il prit l’ascenseur, mais ne put en sortir seul car il ne tenait plus sur ses jambes. Le Dr GAMARRA fut appelé en urgence. Le « soroche » avait fait son effet et le docteur ordonna le masque à oxygène pour le reste de la journée et toute la nuit, avec retour au niveau de la mer le lendemain matin par le premier avion.

Le pauvre préfet est enfin resté sage, mais le Machu Picchu n’a pu l’accueillir !

Comme deuxième exemple, je pense à un groupe de Français logeant à l’hôtel Espinar. L’un d’entre eux, une personne bien âgée, me raconta avec humour, car il en avait, son histoire.

Il avait toujours rêvé avec les aventures de Tintin et une fois à la retraite, il décidé de casser sa tirelire pour se rendre au Pérou et voir le Temple du Soleil. Il alla voir son médecin qui lui déconseilla très fortement le voyage car il avait eu un cancer à la gorge et en plus il aimait bien fumer et boire.

La prudence ne gagne pas toujours. Il décida de faire le voyage. A Lima, il prévint ses compagnons de voyage de sa situation et leur promit de ne pas fumer et de ne pas boire d’alcool pendant son séjour chez les Incas. Quelques jours après son arrivée à Cusco, il me raconta qu’il s’était senti tellement bien qu’il était allé acheter des cigarettes et une petite fiole de cognac pour en boire un peu quand sa gorge était trop sèche. Il était en fait le seul de son groupe à n’avoir nullement souffert du soroche.

La troisième « expérience » est la mienne. Je n’ai pas eu de problèmes respiratoires pendant les trois années de mon séjour à Cusco, car on s’habitue à l’altitude. Il faut seulement apprendre à vivre un peu au ralenti car les gros efforts sont plus durs à supporter.

Après ces trois années, j’ai dû y retourner pour régler quelques affaires. Je revenais alors de vacances en Thaïlande et j’ai fait en avion, sans m’arrêter vraiment, le trajet Chiang Mai – Bangkok – Paris – Lima – Cusco. L’après-midi de mon jour d’arrivée, j’ai rendu visite à Mme GAMARRA et soudain je me suis senti épuisé et sans forces. Ma « grand-mère péruvienne » a tout de suite compris et m’a « ordonné » de m’allonger. Elle a préparé un café très fort que je ne voulais pas boire car je n’avais envie de rien. Elle a eu raison de me forcer car c’était simplement le coeur qui avait besoin d’un stimulant pour l’aider à faire son travail. Quelques heures plus tard, tout était réglé.

Je pense régulièrement à ce mal des montagnes et j’essaie parfois de chercher des informations pour voir si la médecine a progressé. Si tel n’est pas encore le cas, allez à Cusco car il y a beaucoup de très belles choses à voir, mais allez-y reposé et prenez le temps de savourer une journée de tranquillité à votre arrivée.

Ecrit en octobre 2024

Concert de musique classique offert à Cusco

Je suis heureux de raconter un de mes très grands souvenirs de Cusco.

Je reçus un jour une lettre du recteur de l’Université de Strasbourg, m’indiquant que les étudiants de l’orchestre de l’université organisaient chaque année un voyage et qu’ils souhaitaient venir au Pérou et à Cusco en particulier. Ils voulaient, bien évidemment, découvrir le pays, mais ils désiraient aussi donner un concert. « Donner » était le mot juste puisqu’il s’agissait d’un événement gratuit offert à la ville qui les accueillait.

J’étais particulièrement content car le niveau de vie des habitants de Cusco n’était pas élevé et les tarifs pratiqués à l’Alliance étaient bas. L’Alliance devait pouvoir survivre et se développer peu à peu, mais elle était dans l’impossibilité de payer des cachets à des artistes.

Je rendis visite à Antonieta VEGA, directrice de la Casa de la Cultura, dont j’ai déjà parlé, qui me donna immédiatement son plein accord et sa pleine coopération. Elle se chargea des annonces dans les journaux locaux pour que la ville entière sache… Elle obtint l’utilisation pour le concert de la Compania, église des Jésuites sur la Place d’Armes que nous appelions familièrement la « Jésuitière »… Et elle offrit à toute la délégation venue de Strasbourg la visite gratuite de Machu Picchu.

C’était merveilleux de faire quelque chose à partir de rien, avec simplement de la bonne volonté et l’envie de partager avec ceux qui n’ont rien ou presque rien. Est-ce ainsi que se décrochent les montagnes ? Un concert de musique classique gratuit offert pour la première fois aux descendants des Incas par de jeunes Français de l’Université de Strasbourg…

Le succès dépassa toutes nos attentes. Je finissais de me préparer avant de rejoindre la belle église de la Place d’Armes, lorsque j’appris par Antonieta VEGA que l’église, pourtant grande, débordait et qu’elle avait dû faire fermer les portes , puis appeler la police pour maintenir l’ordre et les ambulanciers pour évacuer les personnes qui s’évanouissaient. L’église de la Compania était trop petite.

Je ne me souviens plus du concert, mais il est sûr que le souhait des étudiants de Strasbourg d’offrir un beau cadeau aux habitants de Cusco fut une grande réussite. Pendant des jours, les journaux de Cusco relatèrent l’événement.

J’avais eu l’idée, bien inutile, de faire la quête à la sortie du concert pour aider un peu les étudiants de Strasbourg et les prêtres de la Compania. La récolte ne fut pas une fortune et je me souviens de la collection de boutons de culotte que nous avons trouvée.

Après le concert, le chef d’orchestre, trop fatigué par l’altitude et le concert, se trouva mal. Le « soroche » faisait son oeuvre et le Dr GAMARRA est venu en urgence. Après une bonne nuit de repos, tous les membres de l’orchestre sont partis passer la journée au Machu Picchu, avec l’escorte bienveillante de la Casa de la Cultura.

A la suite cet événement mémorable, j’écrivis au recteur de l’Université de Strasbourg pour le remercier très chaleureusement, lui-même et tous les membres de l’orchestre, de tout le bien que leur initiative avait apportée.

Au bout du compte, ce genre d’initiative gratuite laisse plus de traces dans la population que celles imposées parfois par des organismes de développement.

Ecrit en octobre 2024

Visites de Mlle BESSON et de Marc BLANCPAIN

Marc BLANCPAIN, Secrétaire général de l’Alliance Française de Paris, maison-mère de toutes les Alliances du monde, et celle que nous appelions toujours Melle BESSON, infatigable correspondante à Paris de toutes ces Alliances, voyageaient chaque année. C’est ainsi que Melle BESSON décidé de venir à Cusco. L’année suivante, ce fut le tour de Marc BLANCPAIN.

Le Comité de l’Alliance de Cusco fit de son mieux pour recevoir dignement ces visiteurs illustres et leur montrer la réalité des Andes, de Cusco et de l’Alliance.

Je me souviens de Melle BESSON à Sacsayhuaman , cette forteresse inca qui domine Cusco. Je me souviens de Marc BLANCPAIN qui exprima, devant le Comité de l’Alliance réuni par son Président, le Docteur Gonzalo GAMARRA, sa satisfaction de voir l’Alliance réouverte d’une façon brillante malgré les faibles moyens financiers dont pouvait disposer la majorité de la population des Andes. Marc BLANCPAIN annonça ce jour-là que le Grand Prix du Rayonnement français serait attribuée l’année suivante à l’Alliance française de Cusco.

Je n’ai jamais su si cette promesse fut réalisée car j’ai quitté Cusco avant l’attribution officielle du Prix. Quoi qu’il en soit, l’annonce faite par le Secrétaire général de l’Alliance française fut une grande reconnaissance et une grande joie pour tous ceux qui avaient tant donné pour cette réussite.

Ecrit en décembre 2024

Une « ballade » de Cusco à Arequipa

Quand on est jeune, on est souvent insouciant et inconscient. A Cusco, j’étais jeune et j’avais une moto, une Honda 125. C’était un moyen de transport que j’aimais car il permettait d’aller partout, les routes asphaltées étant très rares, sur les pistes caillouteuses des Andes.

Il existait une « route » entre Cusco et Arequipa, ville magnifique et prospère du sud du Pérou, entre Cusco et l’océan Pacifique. De Cusco, la ville passait par Puno, près du lac Titicaca. Cette première étape, jusqu’à Puno, représentait entre 350 et 400 kilomètres. Une folie avec seulement une moto, à la merci d’une crevaison.

L’occasion me fut donnée par un stage pour les professeurs de français, organisé par le service culturel de notre ambassade à Lima – à cette époque, la France avait encore quelques crédits -. Je fus invité et décidai de m’y rendre à moto.

Les trente premiers kilomètres étaient faciles car c’était une « vraie » route. Ensuite, c’était l’immensité magnifique de l’altitude, un désert sans pratiquement personne. Je me souviens des vigognes magnifiques, princesses de ces hauteurs, sans parler des lamas et des alpagas. Je me souviens de nuages de poussière sur la piste, annonçant l’arrivée d’un rare camion – je n’ai pas oublié le nom de l’un d’entre eux « El solitario » -. Je me souviens des ruisseaux qu’il fallait traverser à gué. Je me souviens des chiens qui se réveillaient au bruit de la moto, qui dévalaient la pente depuis leur hacienda en aboyant furieusement et que je devais repousser du pied tout en continuant à progresser sur les cailloux. Je me souviens des croisées de chemins où aucun panneau n’indiquait la direction à prendre. Une fois, j’ai aperçu une personne gardant quelques lamas et je suis allé l’interroger pour connaître la route pour Puno. Elle ne parlait que le quechua, je ne parlais que l’espagnol. Je suivis ces indications et au bout de dizaines de kilomètres, je sus que ce n’était pas le bon chemin… Je me souviens de tant de beautés naturelles que je ne regrette rien, mais en arrivant enfin à Puno il faisait nuit noire et j’étais épuisé. Les grands sportifs s’entrainent sérieusement. Je n’étais qu’un amateur insouciant et inconscient.

Le premier hôtel me proposa une chambre, sans fenêtre, que j’acceptais car je voulais seulement dormir. Le lendemain matin, j’aurais dû partir pour la seconde étape de près de 300 kilomètres vers Arequipa. Mais j’étais « cassé », malgré la nuit passée dans le « placard ». J’ai donc demandé à l’hôtel de garder ma moto jusqu’à mon retour et je suis parti en bus jusqu’à Arequipa. C’était un échec, mais l’apprentissage est aussi fait d’échecs.

Arequipa est une très belle ville et j’ai particulièrement aimé une magnifique place très calme, remplie de jacarandas en fleurs. Mais il fallait rentrer à Cusco. Je pris un train de nuit, avec couchette, qui me permettait d’arriver à Puno tôt le matin avant de récupérer ma moto et de faire la route jusqu’à Cusco. En me réveillant, j’ouvris le rideau pour apercevoir le temps. Il neigeait ce qui ne pouvait faciliter ma ballade en moto. Mais je suis arrivé à Cusco dans la soirée, ayant au moins appris que les longues randonnées à moto étaient à réserver aux sportifs plutôt qu’aux amateurs.

Mais que les paysages sont splendides dans la solitude des Andes, et les souvenirs inoubliables.

Ecrit en décembre 2024
NOTE de décembre 2025 : La route entre Cusco et Puno passe, à la limite des deux régions (Cusco et Puno) par le col de la Raya, à 4.338 mètres d'altitude. Je crois bien qu'il s'agit de mon record en altitude - au Pérou - environ 1.000 mètres plus haut que la place d'armes de Cusco.

Voyage dans les Andes, de Cusco à Lima

C’est en se déplaçant par la route, en Amérique latine, que l’on saisit l’immensité de cette partie du monde. Pour aller de Cusco à Lima, c’était environ une heure d’avion, mais en voiture, il fallait compter trois jours.

Avec mon épouse, nous avons fait le voyage une fois après avoir acquis une « coccinelle » Volkswagen (hélas! il n’y avait pas de 2 ch Citroën au Pérou). C’était une voiture simple, robuste et pouvant être réparée partout, ce qui était indispensable.

La première étape conduisait à Ayacucho, à plus de 500 kilomètres de Cusco. Des pistes, uniquement des pistes, mais un paysage magnifique, tout près des alpagas et du ciel.

Le deuxième jour, il fallait arriver à Huancayo, après environ 270 kilomètres. Mais, une trentaine de kilomètres après Ayacucho, une crevaison nous obligea à faire demi-tour. Avoir une roue de secours était indispensable ! Ce n’est donc qu’à la nuit tombée que nous sommes arrivés près de Huancayo. Soudain, dans la lumière des phares, est apparu un Indien qui faisait de grands signes. Ce n’était pas un accident, mais ce très brave homme nous a « sauvés ». Derrière lui, il n’y avait plus de route. Un pont était en construction, mais aucun panneau d’aucune sorte n’indiquait le moindre problème. Il fallait quitter la route par un petit sentier escarpé, traverser la rivière et remonter jusqu’à la route de l’autre côté. Je remercie, encore aujourd’hui, cet Indien des Andes pour son aide. Sur cette route, les indications étaient considérées comme inutiles puisque ne passaient que les autochtones connaissant les lieux. Heureusement aussi, il était simplement impossible de faire de la vitesse sur les pistes andines.

La dernière étape était plus facile. De Huancayo à Lima, la route descendait vers la mer pendant environ 300 kilomètres. Quelques jours plus tard, nous avons choisi, pour le retour, de longer d’abord l’océan Pacifique, de Lima à Ica (300 kms), de continuer jusqu’à Nazca (140 kms), avant de traverser les Andes vers Cusco (environ 640 kms).

En me remémorant ces souvenirs, je pense aussi à l’amour et au respect que Jacques CHIRAC portait aux civilisations qui nous ont précédés. Dans le seul Pérou, il y en a partout et à Nazca nous avons regardé ces restes énigmatiques d’une civilisation disparue. Quant à Ica, il y a des vignes d’où viennent les meilleurs « piscos » qui permettent de servir, au Pérou, en Bolivie, au Chili (et maintenant dans le monde entier) ce délicieux apéritif « Pisco sour », dégusté par exemple à Santa Cruz de la Sierra, en Bolivie, entre sommets andins et forêt amazonienne.

Les Andes, une beauté magnifique, un cadre de vie difficile.

Ecrit en décembre 2024

Jean BASDEVANT, Inspecteur général des Affaires étrangères

C’est certainement une des grandes rencontres, simplement reçue et non recherchée, qui a orienté ma vie.

J’étais arrivé à Cusco depuis plus d’un an et après plusieurs mois à l’hôtel, j’avais enfin pu louer une petite maison située dans la propriété du docteur Gonzalo GAMARRA. L’Alliance avait quitté la partie du cloître qu’elle occupait dans l’église San Francisco pour une maison vieillotte, mais qui au moins avait des fenêtres. Je donnais aussi des cours à l’Université San Antonio Abad, créée en 1692 par le pape Innocent XII et le roi Carlos II. J’avais en effet signé un contrat avec la faculté des humanités.

Un matin, rentrant chez moi après des cours, Mme GAMARRA m’apprit qu’elle avait reçu un appel téléphonique d’un grand hôtel de Cusco, l’hôtel Wiracocha. Jean BASDEVANT y séjournait avec son épouse et demandait à voir « Pierre PETIT de toute urgence, avec sa voiture ».

Je partis à moto, mon seul moyen de locomotion. A l’époque, je ne connaissais que très peu les grandes figures du Quai d’Orsay, mais en Thaïlande, j’avais entendu parler de Jean BASDEVANT. L’Inspecteur général des Affaires étrangères était connu de tous les agents et beaucoup, semblait-il, tremblaient à son seul nom. J’allais donc à la rencontre d’un très grand monsieur, d’un très grand diplomate, protestant, qui avait une réputation solide de rigueur et d’honnêteté (ce qui ne pouvait me déplaire et ce dont le Quai d’Orsay aurait bien besoin maintenant encore !).

A l’hôtel Wiracocha, le secrétaire de Jean BASDEVANT m’attendait fébrilement. Il était conseiller des affaires étrangères, mais semblait totalement perdu. Il m’expliqua pourquoi. Jean BASDEVANT terminait un tour du monde d’inspections et après l’ambassade à Lima, il avait voulu visiter le Machu Picchu avec son épouse.. Mais le mois de janvier était traditionnellement peu favorable à la météo dans les Andes.

Le seul lien rapide entre Lima et Cusco était l’avion, mais l’aéroport de Cusco était situé entre deux montagnes et n’était pas équipé de toutes les techniques modernes. L’atterrissage n’était possible que par temps clair et ce matin-là il pleuvait fort et un seul des trois avions prévus était arrivé au-dessus de Cusco à un moment où la visibilité était suffisante. Jean BASDEVANT était dans cet avion et ensuite les nuages avaient refermé l’accès.

Le lendemain matin, le temps n’était pas meilleur, mais les BASDEVANT allèrent à la gare pour prendre le « train des touristes » et se rendre à Machu Picchu. Pour sortir de Cusco, le train devait escalader une montagne en progressant en zigzags – un coup en marche avant, un coup en marche arrière – avant de pouvoir dévaler plus tranquillement pour descendre vers Machu Picchu (Cusco, 3450 mètres d’altitude à la Place d’Armes, Machu Picchu, environ 2000 mètres).

Mais ce matin-là, la pluie qui ne cessait depuis plusieurs jours, a fait tomber une partie de la montagne et le train a été bloqué. Jean BASDEVANT est donc rentré à son hôtel et a décidé de m’appeler. Notre ambassadeur à Lima, Paul-Henri GASCHIGNARD, lui avait donné un numéro de téléphone pour me joindre en cas d’urgence (en fait, le numéro de la famille GAMARRA, car ma maison n’avait pas de téléphone).

On dit qu’un malheur n’arrive jamais seul. Ce fut le cas ce jour-là. Non seulement la pluie, le mauvais temps, l’annulation de la visite à Machu Picchu, mais en plus l’impossibilité de se faire comprendre à l’hôtel Wiracocha. Mme BASDEVANT avait eu de nombreuses maladies et était obligé de faire particulièrement attention à sa nourriture. Elle avait souhaité un thé chaud et n’avait pu l’obtenir (je n’ai pas encore compris pourquoi ! Est-ce parce que le « maté de coca » était davantage bu à Cusco que le thé ?).

Lorsque le secrétaire eut fini de me raconter les malheurs arrivés depuis l’atterrissage à Cusco, il me demanda d’être très calme car son patron était particulièrement énervé ! Jean BASDEVANT commença par me confirmer que son épouse souhaitait un thé chaud. Ce fut vraiment simple de le faire apporter de suite. Puis l’inspecteur général m’expliqua que son épouse ne pouvait manger pratiquement rien d’autre que du riz blanc et des pêches au sirop en conserve, tellement elle devait faire attention à sa nourriture. Le souhait était donc de trouver ces aliments et de les préparer chez moi pour le déjeuner. Je répondis que je vivais seul, que mon travail n’avait pas fait de moi un grand cuisinier et qu’à Cusco on avait souvent beaucoup de mal à s’approvisionner sérieusement. Mais le riz blanc et les pêches au sirop pouvaient être achetés et préparés pour un déjeuner frugal.

En rentrant, Mme GAMARRA me demanda des nouvelles. Ecoutant mes explications, elle me dit simplement : « J’ai compris et je m’occupe du déjeuner qui aura donc lieu chez moi ». J’aimais beaucoup « ma grand-mère de Cusco » et je savais combien sa maison était accueillante.

Le déjeuner se déroula magnifiquement et presque familialement. Mme GAMARRA avait des souvenirs à raconter, ne serait-ce que celui de la visite d’André MALRAUX qu’elle avait accompagné à Machu Picchu. Jean BASDEVANT et son épouse retrouvaient doucement la vie après les deux journées qu’ils venaient de vivre dans la pluie, le froid et les problèmes (nombreux) de Cusco.

A la fin du déjeuner, Jean BASDEVANT me déclara : « Puisque les dieux de Machu Picchu n’ont pas voulu m’accueillir, je vais employer le temps qui me reste à inspecter votre Alliance française ». Je me souviens que j’étais content d’avoir l’opportunité de lui montrer ce que nous avions essayé de faire depuis mon arrivée à Cusco, malgré l’absence de subventions et surtout malgré la pauvreté de la province de Cusco et de ses habitants.

Jean BASDEVANT demanda à son secrétaire de venir avec nous « pour prendre des notes » et nous partîmes vers notre local, plus vaste que le premier, mais assez vétuste car notre budget ne nous permettait aucun excès.

L’inspection dura toute l’après-midi et je donnai à Jean BASDEVANT toutes les réponses qu’il demandait et je lui présentai tous les documents qu’il voulait voir. En fin d’après-midi, il voulut assister à un de mes cours et ensuite je me souviens d’une question qu’il me posa : « Pourquoi faites-vous votre cours en ayant souvent la main dans la poche ? ». Je lui répondis simplement en sortant de ma poche mon portefeuille. Le lendemain de mon arrivée à Lima, en allant en autobus à l’ambassade pour me faire immatriculer je me suis fait dérober un portefeuille dans la poche de ma veste. Je n’ai rien senti, mais en arrivant au consulat, je n’avais plus aucun document d’identité et il a fallu tout refaire. A Cusco, avec les touristes, les pickpockets étaient partout et particulièrement doués et efficaces. D’où ma méfiance devenue ma protection.

Jean BASDEVANT a voulu passer la soirée à connaître ma situation « administrative ». Je lui ai parlé de la coopération, de la Thaïlande, de l’Université de Chiang Mai et de l’Alliance française. Tout était tellement simple avec cet homme qui écoutait.

Ensuite, ce fut à lui de me dire à peu près ceci : « Vous êtes parti à la coopération en 1968. Donc depuis plus de dix ans, vous êtes professeur à l’étranger. Savez-vous qu’après douze années, les professeurs doivent rentrer en France ? ». Je ne le savais pas puisque je ne m’étais jamais occupé de ma situation personnelle. Seul mon travail m’importait et je laissais à mes supérieurs le reste ! Quelle erreur, car bien peu de supérieurs s’en préoccupaient !

Jean BASDEVANT m’expliqua qu’il y avait une possibilité car il avait compris que je souhaitais vivre à l’étranger. Pourquoi ne pas rentrer aux affaires étrangères ? Il vit ma surprise car je ne connaissais rien sur les différents concours. Il me conseilla fortement de me renseigner car il était possible de préparer ces concours par correspondance. Enfin, il me fit promettre que, lors de mon prochain passage à Paris, j’irais le voir pour que nous reparlions de tout cela.

Et l’inspecteur général partit pour Paris. J’appris plus tard qu’en arrivant à Lima, il avait déclaré à l’ambassadeur qu’à la fin de son tour du monde, il se souviendrait de deux personnes rencontrées. L’une d’elles, selon mon ambassadeur et son conseiller, était moi-même !

Je ne mis pas longtemps à réfléchir et je choisis de me donner les trois années suivantes pour tenter un concours du Quai d’Orsay. Appréciant la vie à l’étranger et la découverte de nouveaux pays, je m’inscrivis aux concours de chancellerie, car ils permettaient de vivre à l’étranger en travaillant dans les consulats ou dans les sections consulaires des ambassades. Cela me convenait mieux, à priori, que les concours de conseillers et secrétaires des affaires étrangères qui recrutaient des diplomates, ces derniers devant, comme premier poste, être nommés à Paris, ce qui ne m’attirait pas.

La première année, je regarderais les cours reçus pour voir le niveau demandé. En fait, mon travail à l’Alliance et à l’université me prenait presque tout mon temps et le samedi matin, je me transformais en « homme de ménage » car notre budget était minimum. Je me disais également que j’irais aux épreuves du concours « en touriste » pour voir clairement si les différentes épreuves pouvaient me convenir.

A la fin de cette première année, ma conclusion fut que ce devait être possible, mais qu’il me fallait travailler… Je me suis donc donné deux années pour réussir.

Ayant des vacances en France, je téléphonais comme promis pour prendre rendez-vous avec Jean BASDEVANT. Sa secrétaire m’écouta poliment puis me dit que l’inspecteur général était particulièrement occupé et que donc elle ne pouvait me donner un rendez-vous, mais elle préviendrait son chef…

Moins d’une heure plus tard, le téléphone sonnait et la « brave » secrétaire, devenue presque mielleuse, me faisait savoir que Jean BASDEVANT me recevrait à ma convenance. Je lui répondis que c’était certainement à moi d’accepter l’heure et le jour choisis par l’inspecteur général. Elle me proposa alors un rendez-vous pour le lendemain.

Je dois dire que depuis Cusco et « l’inspection » qui m’avait été offerte, je n’ai jamais eu peur d’être « inspecté ». J’ai acquis l’habitude de préparer un certain nombre de questions pour lesquelles je ne trouvais pas de réponses dans les différentes instructions du ministère (pourtant souvent bien faites) et la plupart du temps la réponse de l’inspecteur en face de moi était que je devais, sur ce problème particulier, interroger le Quai d’Orsay. Belle façon de botter en touche !

J’avais donc le coeur léger en me rendant dans les bureaux de l’inspection générale. Je ne mesurai sans doute pas très bien l’importance de la personnalité qui allait me recevoir. Jean BASDEVANT n’avait rien oublié de sa visite à Cusco et il voulait savoir où j’en étais. Je me souviens d’une de ses remarques : « Je vais faire venir de suite le directeur du personnel qui pourra répondre à toutes vos questions ». J’étais gêné car je déteste vraiment déranger et passer devant les autres. C’est sans doute regrettable, mais c’est ainsi et cette attitude a certainement nui à un « avancement » après lequel je ne savais pas courir. J’ai toujours laissé à d’autres le soin de juger mon travail, mais en France, je le reconnais, c’est une grave bêtise ! Je constate en effet qu’au fil des ans, les personnes haut placées qui suivent les dossiers avec attention sont de plus en plus rares…

Jean BASDEVANT a donc su que je recevais les cours de préparation aux concours de chancellerie et que j’étais vraiment décidé à les tenter. Aujourd’hui encore, je ne peux que le remercier de sa sollicitude. Me permettra-t-on de dire qu’il possédait l’aptitude rare à détecter les « truands » et à les punir si nécessaire, mais aussi à faire émerger les « pépites » qui le méritent… Oui, la méritocratie n’est pas assez à l’oeuvre dans la France d’aujourd’hui puisqu’elle a été monopolisée par des gens qui ne méritent rien de plus que le diplôme en papier qu’ils ont acquis.

Lorsque le temps du concours arriva, je fus convoqué à Lima où un centre était ouvert à l’ambassade. J’étais hébergé chez un de mes amis, attaché commercial, avec lequel je dînais chaque soir. Le dernier jour des épreuves, il m’interrogea et je lui expliquai qu’il me semblait avoir eu de la chance car dans toutes les matières, les sujets étaient de ceux que j’avais travaillés, même incomplètement comme pour le droit constitutionnel par exemple. A mon départ de Lima, je fis à mon ami cette remarque qui résumait ma pensée pour le remercier du calme qu’il m’avait donné chez lui pendant ces journées : « Si je ne suis pas reçu, je sais à qui je ne le devrai pas, mais si par hasard je suis reçu, je sais à qui je le devrai. »

Je revins à Cusco où il fallait faire tourner l’Alliance. Quelques semaines plus tard, je reçus la bonne nouvelle. J’étais parmi les quelques lauréats (étions-nous quatre ou six ?)

Ecrit en mai 2025

Hilario MENDIVIL

En quittant le centre ville de Cusco et la Place d’Armes, des ruelles étroites dans lesquelles il n’était pas rare de croiser des lamas, permettaient d’aller dans le quartier de San Blas où résidaient et travaillaient Hilario MENDIVIL et sa famille.

J’aimais me rendre chez lui et voir cet artisan confectionner des crèches et des santons qui avaient deux particularités principales : avoir des cous d’autant plus allongés qu’ils étaient saints et porter des vêtements royaux de la cour d’Espagne.

J’avais organisé pour Hilario une exposition à l’Alliance française de Lima qui eut un beau succès car ce sculpteur était déjà bien connu et ses oeuvres étaient présentes dans certains musées de la chrétienté.

J’aimais la grande simplicité de cet Indien des Andes qui avait construit sa vie en partant de ce qu’il aimait et de ce qu’il était.

Chaque année, pour le jour anniversaire de la création de l’Université San Antonio Abad, il y avait une grande réception dans le plus majestueux des amphithéâtres et un professeur était choisi pour faire le discours principal de la matinée.

J’ai oublié le nom de l’orateur choisi, mais je me souviens de ce discours qui rendait gloire à un homme dont il ne donnait pas le nom. Petit à petit, on apprenait qu’il était né à Cusco, qu’il n’avait jamais mis les pieds dans une université, qu’il n’avait aucun diplôme, mais qu’il avait réussi à construire sa vie et à façonner son destin avec ses propres mains. En écoutant, j’ai peu à peu compris qu’il parlait d’Hilario MENDIVIL et qu’il rendait un hommage très particulier à cet Indien décédé la nuit précédente. Je le savais malade, mais j’ai regretté fortement son départ.

Ecrit en mai 2025