« SOUVENIRS, SOUVENIRS… » – THAILANDE

Introduction de juin 2025

Il m’est bien difficile de résumer en quelques lignes des souvenirs quand ils se rapportent à la Thaïlande.

J’y ai vécu des moments magnifiques (principalement offerts par le pays et ses habitants) et d’autres très tristes (imposés par la France et ses représentants).

J’ai envie de dire ce que j’ai déjà écrit au sujet de la Chine. Quand je suis arrivé à Bangkok en 1968, on pouvait comparer la Thaïlande et la France : de grandes histoires, des superficies comparables, des populations équivalentes, des monuments et des sites magnifiques, des cuisines extraordinaires, des arts de vivre et des religions qui imprègnent la vie…

La France était certes, à l’époque, plus riche et plus développée que la Thaïlande. Et maintenant, cinquante années ont passé et le pays du sourire s’est considérablement développé pendant que la France déclinait : développement d’un côté (est-ce le bon ?) et sous-développement de l’autre (est-ce irrémédiable ?)

Quelquefois, j’ai l’impression que la Thaïlande et la France ont perdu, au fil des ans, une partie de leur âme. A cause d’une américanisation effrénée pour l’une et l’autre, à cause d’une installation d’endormissement dans le confort et la paresse pour la seconde.

Une chose est, pour moi, certaine. Souvent, les ambassadeurs français n’ont pas été à la hauteur. Mais l’actuel ambassadeur, Jean-Claude POIMBOEUF, est un grand qui connaît bien l’Asie et dont l’honnêteté et le travail m’ont toujours plu. Si quelqu’un, dans le déclin épouvantable de la diplomatie française actuelle, peut faire avancer les relations bilatérales qui devraient être proches de l’excellence, c’est bien lui !

Bon courage à chacun et bonne route à tous… Et, comme aimait le dire un autre grand ambassadeur, Yvan BASTOUIL, « Bon vent ! ».

LISTE DES « CHAPITRES » :

  1. Camille NOTTON, Consul de France à Chiang Mai – Page 3
  2. Terrains français à Chiang Mai – Page 4
  3. Arrivée en Thaïlande – 1968 – Page 6
  4. Les Pères de Bétharram, de Dali à Chiang Mai – Page7
  5. Première rencontre avec un ambassadeur – Page 8
  6. Le Père Victor BATAILLES – Page 9
  7. Une « aventure » du Père Joseph SEGUINOTTE – Page 11
  8. Blow-up, de Michelangelo ANTONIONI – Page 12
  9. « Songsaan » – Avoir pitié – Page 14
  10. Une veille de Noël à Lampang – Page 15
  11. Restaurants à Lampang – 1968-1971 et plus tard – Page 15
  12. La guerre du Vietnam, vue de la Thaïlande – Page 17
  13. M. POISSON, conseiller culturel et de coopération – Page 20
  14. Voyages en bus – Page 21
  15. En bus (suite) – Page 22
  16. Un délice du ciel – Un moment de paradis – Page 23
  17. Encore une histoire de bus, entre Chiang Rai et Chiang Mai – Page 23
  18. Un contrôle de police à Lampang – Page 25
  19. Langue française – Université de Chiang Mai – Page 26
  20. Prose et poésie – Université de Chiang Mai – Page 27
  21. Paul VIALAR : le triangle de fer – Page 29
  22. Thaïlande et France : université et carton-pâte – Page 30
  23. Université de Chiang Mai : lumière(s) et ombre(s) – Page 33
  24. Hommage à PORNPILAI – Page 36
  25. Université : examens et moine bouddhiste – Page 37
  26. SAR la Princesse Galyani VADHANA – Page 38
  27. SAR la Princesse Galyani VADHANA – Liberté et respect – Page 39
  28. SAR la Princesse Galyani VADHANA – Un simple dîner en famille en France – Page 40
  29. SAR la Princesse Galyani VADHANA – Présidente d’honneur de l’Alliance française de Chiang Mai – Page 41
  30. SAR la Princesse Galyani VADHANA – Dernière rencontre – Page 42
  31. SAS le Prince Vongsamahip JAYANGKURA et Adjan Voravarn VARASIRI – Page 42
  32. SAS le Prince Vongsamahip JAYANGKURA : le diplomate et son humour – Page 43
  33. SAS le Prince Vongsamahip JAYANGKURA – Emission de télévision à Lampang – Page 45
  34. Un 14 juillet à Chiang Mai – Page 45
  35. Une soirée de Noël dans un village karen – Page 46
  36. Une thèse de géographie : Michel BRUNEAU – Page 47
  37. SAS le Prince Vongsamahip JAYANGKURA : derniers adieux – Page 48
  38. Théo MEIER, peintre suisse (1908-1982) – Page 48
  39. Gerd BARKOWSKI (1926-1986) – Page 50
  40. « Mekhong, the spirit of Thailand » – Page 50
  41. PHUKET : un paradis perdu – Page 51
  42. Tremblement de terre à Chiang Mai – Page 52
  43. « Ma » nuit avec « Emmanuelle » ! – Page 52
  44. Français mort d’une overdose dans le nord de la Thaïlande – Page 55
  45. Gilles CLAUDON, consul – Page 55
  46. Les médecins au consulat – Page 56
  47. Nomination de l’ambassadeur Georges VINSON – Page 57
  48. Nomination de l’ambassadeur Georges VINSON (suite) – Passage de Mme MITTERRAND à Bangkok – Page 58
  49. Le premier des trafics de Georges VINSON – Comptabilité – Page 59
  50. Georges VINSON – Le chasseur – Page 60
  51. Les tribulations de Georges VINSON – Une réunion de « service » – Page 61
  52. Georges VINSON, l’arsouille ! – Page 61
  53. Georges VINSON et les meubles thaïlandais – Page 62
  54. Les pingreries de Georges VINSON – Page 63
  55. « Boat people » – Ambassade de France – Page 64
  56. Hôtel Oriental – Bangkok – Page 64
  57. Visite de Michel ROCARD en Thaïlande – Page 66
  58. Innombrables problèmes de visas – Page 67
  59. Problèmes de visas – Stage à Paris – Page 68
  60. Arme à feu au consulat – Page 70
  61. Visa : un colonel et son « mariage » – Page 71
  62. Visas et … tunnel sous la Manche – Page 72
  63. Prisonniers et transfèrement – Page 73
  64. VENDRAMINI, le « champion » des prisonniers – Page 74
  65. Un prisonnier au Club Med ! – Page 75
  66. Décès d’un prisonnier par overdose – Page 75
  67. Prisonnières – Page 76
  68. Un journaliste en « mission » en Thaïlande – Page 78
  69. La Thaïlande vue par les médias français – Page 78
  70. Homme d’affaires arrêté à son arrivée à l’aéroport – Page 79
  71. La « porteuse d’or » – Page 81
  72. Encore un « porteur d’or » – Page 82
  73. Ko Samui et les champignons hallucinogènes – Page 82
  74. Encore des champignons hallucinogènes – Page 83
  75. La police de l’immigration à Bangkok Page 85
  76. Adoption d’enfants – Page 87
  77. Une « personnalité » en visite en Thaïlande – Page 87
  78. Rencontre avec le Père Pierre CEYRAC dans un camp de réfugiés – Page 88
  79. Monseigneur Lucien LACOSTE – Fin de vie à Chiang Mai – Page 89
  80. Ambassade de Thaïlande à Paris… et problèmes franco-thaïs – Page 90
  81. La pétanque et Henri SALVADOR – Page 91
  82. Thaïlande 1968-1975 : Départ – Page 92
  83. Ordre le l’Eléphant blanc – Page 99

1. Camille NOTTON, Consul de France à Chiang Mai

« Camille Notton, entre 1911 et 1939, occupa par trois fois, pour un séjour total de plus de 18 ans, le consulat de Xieng-Maï. On doit se rendre compte de ce que peut représenter pour un être humain une telle villégiature dans un tel bled (n’ayons pas peur des mots), situé au nord-ouest du Siam, entre la Birmanie et le Laos, et réputé pour sa chaleur humide, ses pluies diluviennes, sa faune inquiétante, son environnement sanitaire déficient et son manque absolu de communication et de confort. Infliger dix-huit ans d’un pareil endroit à un individu, même solide, paraît une gageure, mais l’intéressé se disait fort heureux de son état. Il vivait comme un coq en pâte : vaste demeure, beau jardin, boyerie modèle, compagnie attirante de jeunes et jolies danseuses, que demander de plus, même s’il dégringole des hallebardes toute une partie de l’année ? »

Il se disait que « Notton se plaisait fort là-haut, ce qui était exact, qu’il connaissait tous les dialectes de la région, ce qui était également vrai, et qu’il était inutilisable ailleurs, ce qui était probable… » (1)

Avec cette page d’histoire, les touristes qui se rendent maintenant à Chiang Mai constateront aisément combien en un siècle le monde a changé, en Thaïlande comme partout.

Ceux qui souhaiteraient sourire davantage avec l’évocation de l’ancien Chiang Mai pourront lire dans les souvenirs d’André BAEYENS quelques pages qui suivent celle que j’ai choisie ici… Pour ma part, j’ajoute quelques remarques :

  • « Chaleur humide, pluies diluviennes »… C’était vrai pendant la saison des pluies. Dans les années 60 et 70, le matin, le ciel était clair et bleu. A partir de la mi-journée, il s’obscurcissait et prenait des teintes grises puis carrément noires. Vers 15 heures, une énorme averse tombait, plus ou moins violente et orageuse. En fin d’après-midi, le ciel retrouvait sa couleur bleue et tout était tranquille jusqu’au lendemain.
  • « Boyerie modèle »… J’ai eu la chance de connaître le dernier consul britannique à Chiang Mai, M. Mc BAIN, car son épouse faisait du « batik » (peinture sur soie d’origine indonésienne) et j’avais organisé une exposition de ses oeuvres dans notre Alliance. Pour préparer cet événement, elle me fit visiter un jour le consulat anglais. Dans la salle à manger, au-dessus de la grande table permettant de recevoir une douzaine de convives, il y avait encore un système sur lequel était accrochée une belle tenture se terminant par des franges. Mme Mc BAIN me montra comment ce grand éventail, accroché au plafond, était muni d’une belle corde qui permettait à un « boy » de marcher de long en large pendant le repas, derrière une rangée d’invités, pour créer un peu d’air… La « climatisation » vue avant l’heure par les Britanniques… (2)
Ecrit en février 2024
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 27 du 31 août 2024, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient
1. Jacques BAEYENS - Au bout du Quai-Souvenirs irrespectueux d'un diplomate - Fayard 1975 - Page 88
2. Note de septembre 2025 : En lisant "Les tribulations d'un Chinois en Chine" dans la collection Hetzel, dont l'édition princeps a été reconstituée par les éditions Delville en 1997, j'ai trouvé dans l'illustration de la page 8 ce système de grand éventail donnant un peu d'air à un somptueux dîner d'amis chinois.

2. Terrains français à Chiang Mai

Les souvenirs reviennent après ces pages sur Camille NOTTON !

Avant la seconde guerre mondiale, la France possédait quatre consulats en Thaïlande : trois dans le nord – Chiang Mai, Lampang et Nan -, un dans l’est – Ubon -. Ces consulats étaient en fait des annexes de notre « Laos colonial », car, m’a-t-on raconté, de nombreux Laotiens venaient, entre les deux guerres, travailler dans la jungle du nord et de l’est de la Thaïlande, pour exploiter le tek.

On disait que les Thaïs redoutaient les esprits des forêts. C’est vrai, mais je n’ai jamais compris pourquoi les Laotiens, leurs cousins germains, n’en auraient pas eu peur (à moins qu’ils n’aient été forcés ?)

A l’époque de Camille NOTTON, la France possédait deux terrains à Chiang Mai : l’un au bord de la rivière et jouxtant le consulat de Grande-Bretagne, l’autre proche des nombreux terrains ayant appartenu à des intérêts britanniques, sur lesquels ont été notamment fondés l’école Dara Academy et l’hôpital protestant Mc Cormick.

Le terrain au bord de la rivière a été coupée en deux par le percement de la rue Jaroen Prathet. Lorsque la création de l’Alliance française a été étudiée, à l’automne 1972, il a été envisagé de situer cette Alliance sur le terrain de l’ancien consulat où il existait encore une maison en bois, gardée par les descendants des employés de l’époque consulaire.

Ce fut une bataille, mais nous l’avons perdue. En 1972, l’ambassadeur, atteint d’un cancer, finissait son séjour et l’ensemble de ceux qui travaillaient à Chiang Mai avaient beaucoup de bonne volonté et de dévouement, mais pas de connaissance suffisante des arcanes tordues du système français.

Avec le recul, je pense que nous aurions dû mettre cette occupation du terrain français comme une des conditions sine qua non de notre engagement.

Nous avons finalement loué une maison pour un prix évidemment trop élevé pour nos finances (qui venaient d’ailleurs de l’Alliance de Bangkok). Il me revient que M. Thawi, entrepreneur vietnamien et membre du comité de l’Alliance, avait étudié et présenté un projet qui, réalisé, aurait permis la transformation du consulat en Alliance. Ce projet a été repris après 1975 et c’est ce qui a permis à l’Alliance, au consulat honoraire et à l’Ecole française d’Extrême-Orient d’en profiter depuis. Il serait bon que personne ne l’oublie ! Alors, un ambassadeur, qui connaissait bien la Thaïlande et qui aimait ce pays, a eu le courage de dire au Département qu’il ne vendrait pas les terrains de Chiang Mai (c’était la nouvelle marotte de vendre – quoi qu’il en coûte – puisque les caisses étaient vides) et qu’il avait attribué les deux terrains près de la rivière, l’un à l’Alliance française, l’autre à l’Ecole française d’Extrême-Orient.

La « Je t’aime guest-house », installé sur le terrain proche des installations protestantes, avait organisé un trafic de cartes de crédit au détriment des touristes. Lorsque ces derniers partaient faire un « trek » de plusieurs jours dans le triangle d’or, ils étaient autorisés à laisser gratuitement leurs bagages à Chiang Mai. Une fois partis, la carte était copiée et utilisée (je ne sais comment, mais en Thaïlande on peut tout faire). A Bangkok, j’avais reçu au consulat plusieurs lettres de Français, rentrant de Thaïlande et contents de leur séjour, mais qui, en recevant les relevés de leurs dépenses, constataient que leur carte bleue avait été utilisée frauduleusement pendant leur séjour à Chiang Mai. En possession de faits précis, j’avais demandé l’aide de la police du tourisme qui fut très efficace. Elle effectua une descente à la « guest-house » et promit aux propriétaires la fermeture de leur établissement si la moindre plainte correctement étayée était une nouvelle fois déposée.

A cette époque, pas si lointaine (années 70 et 80), la France avait encore un budget de coopération et des bourses étaient données chaque année à des étudiants thaïlandais. En particulier dans le domaine juridique : une université française (Caen, je crois) formait de bons avocats qui étaient prisés dans les grands cabinets de Bangkok car la mondialisation ayant commencé, il était important de connaître non seulement le droit américain ou britannique, mais également le droit français.

Ce « troisième terrain », dans le quartier protestant. Je ne m’en étais jamais occupé, mais lorsque je fus chef de chancellerie à Bangkok (1987-1990), ce magnifique emplacement est venu devant les tribunaux. En effet, les descendants des anciens gardiens avaient construit leur « guest-house » qui accueillait pas mal de touristes français. Les Thaïs avaient choisi d’aller devant les juges pour faire valoir leurs droits car une loi accordait le droit de propriété aux occupants, si depuis (je crois) trente années le propriétaire ne s’était pas manifesté.

Le jugement aurait donc dû donner raison aux occupants. La France, par l’intermédiaire de son ambassade et du ministère des affaires étrangères aurait dû s’occuper de ce problème depuis longtemps. Heureusement, deux faits me vinrent en aide :

Dans l’un des principaux cabinets de Thaïlande se trouvait un ami qui, de suite, a accepté de défendre le dossier français concernant le terrain à Chiang Mai. L’arrangement entériné par le tribunal fut, grâce à cet avocat, raisonnable et juste. Les descendants de nos gardiens reçurent une partie du terrain, sur laquelle se trouvait la fameuse « guest-house » et la propriété de la France était confirmé sur le reste du terrain.

En écrivant ces lignes, j’aimerais beaucoup savoir si le Département s’est réveillé (j’en serais étonné !) et quel est actuellement l’usage fait de ce terrain.

Ecrit en février 2024 
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 27 du 31 août 2024, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

3. Arrivée en Thaïlande – 1968

Quand le temps fut venu d’effectuer « mon » service militaire, il existait trois possibilités proposées par le gouvernement du général de GAULLE. Soit un service militaire normal, mais je n’avais aucune envie d’apprendre à tuer, soit l’objection de conscience, mais ce choix me semblait négatif, soit le service de la coopération qui m’apparaissait nettement plus positif et qui correspondait à mon désir de servir et de découvrir de nouveaux horizons.

Comme l’église avait créé de nombreuses écoles à l’étranger, une délégation avait été instituée qui pouvait recruter des candidats. J’ai choisi cette voix car elle permettait, entre autres choses, d’être quasiment sûr de partir. Je pouvais, à l’époque, même sans diplôme de français langue étrangère (qui d’ailleurs n’existait pas encore), être professeur et je n’avais aucune destination préférée. Le délégué m’a proposé une place à Bogota, comme professeur de français dans une école secondaire. J’ai accepté et commencé à apprendre l’espagnol. Lorsque tous les papiers furent signés, le gouvernement colombien a décidé de supprimer le français du programme des écoles secondaires. Mon « aide » était donc inutile. Ce fut une tuile car le délégué à la coopération n’avait rien d’autre à offrir à cette époque de l’année. Mais au cours de la conversation, il a reçu une communication de Thaïlande. Un coopérant, malade, allait être rapatrié. Il m’a offert le poste que j’ai immédiatement accepté, sans même connaître précisément les noms de tous les pays frontaliers de la Thaïlande ! Il ne restait qu’à partir, ce qui aurait dû arriver au début du mois de mai, mais les « événements » en ont décidé autrement. J’ai finalement pris le premier avion quittant Paris pour Bangkok après les grèves.

L’embarquement était à Orly, car Roissy n’existait pas encore. Je n’avais jamais pris l’avion et « mon » Boeing 707 était quasiment vide. Seuls des personnels d’Air France regagnaient leurs postes aux escales. Au-dessus des Alpes, il y eut des trous d’air assez importants et je me suis dit que s’ils devaient durer jusqu’à Bangkok, le voyage ne serait pas drôle. Finalement, mes souvenirs furent de lumières : l’arrivée à Téhéran le soir avec la ville éclairée vue du ciel, et un orage magnifique, contourné, au-dessus de l’Inde ! En arrivant à Bangkok et en descendant sur le tarmac de l’aéroport de Don Muang, la moiteur (extrême pour moi) m’a de suite fait sentir les tropiques.

Il fallait, paraît-il, se faire enregistrer à l’Ambassade ! Je suis donc allé au consulat où j’ai été reçu par un adjoint du consul. Je tais son nom et dis seulement qu’il venait de Corse et se prenait au moins pour Napoléon. Il avait des talonnettes pour diminuer sa petite taille, et j’ai vu les mêmes, des années plus tard, dans le bureau du Ministre du Budget, Nicolas SARKOZY ! Comment peut-on réunir en une seule personne autant de fatuité et de snobisme ? Je n’ai pas la réponse, mais je sais que, en partant, je me suis juré de ne jamais retourner dans une ambassade, puisque j’y perdais mon temps ! Aurais-je encore assez de vie pour raconter d’autres souvenirs sur les ambassades ?

Aucune aide naturellement ! J’ai dû me débrouiller seul pour rejoindre mon poste. Sans parler un mot de thaï, et sans interlocuteur parlant au moins un peu d’anglais (comme moi), la chose n’était pas si simple. Je suis allé à la gare de Bangkok,  Hua Lamphong, j’ai fait la queue au guichet et ai demandé un billet pour Lampang… Le préposé n’a pas compris et j’ai finalement dû sortir de mes bagages la carte de Thaïlande pour lui indiquer ma destination. Alors, soulagé je pense, il a fait un grand « Ah! Lampang! » Naturellement, lui prononçait bien et j’ai compris qu’il me restait beaucoup d’efforts à fournir !

Après une nuit entière en train, je suis arrivé au petit matin et me suis rendu à l’école où je devais enseigner : « Arunothaï » (l’aurore de Thaïlande).

Ecrit en avril 2021
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 27 du 31 août 2024, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

4. Les Pères de Bétharram, de Dali à Chiang Mai

En arrivant à Lampang, j’ai découvert que l’école où je devais enseigner était sur une autre planète… Tellement différente de tout ce que j’avais connu et imaginé ! Peu à peu, j’ai découvert l’histoire des missionnaires français présents dans le nord de la Thaïlande.

Dans un petit village des Pyrénées, Bétharram, dans la région de Lourdes, se trouvait une congrégation religieuse, les Pères de Bétharram, fondée par Saint Michel Garicoïtz. Après la première guerre mondiale, un évêque de Chine a profité d’un voyage à Rome pour rencontrer les grandes congrégations missionnaires car il souhaitait recevoir des renforts pour la province du Yunnan, complètement perdue (à cette époque) au fin fond de la Chine. Un des prélats rencontrés a fait comprendre au brave évêque qu’il perdait son temps à tenter d’intéresser des congrégations mondialement connues à un coin, immense peut-être, mais tellement isolé dans la vaste Chine. Il a ajouté qu’il serait préférable de frapper à la porte de petites structures qui seraient attirées par des destinations pour elles inconnues. C’est ainsi que l’évêque a obtenu satisfaction avec les Pères du Sacré Coeur de Bétharram.

Peut-on imaginer la longueur du voyage pour rejoindre le Yunnan dans les années 1930 ? Les missionnaires partaient pour sept années en Chine avant de revenir pour quelques mois de congés en France. Mais la seconde guerre mondiale arriva et les pères restèrent au Yunnan, pratiquement coupés du monde et de son évolution. Puis, à la fin des années 40, arrivèrent les communistes, peu de temps après la nomination, en 1948, d’un des leurs, Lucien LACOSTE, comme évêque de Dali. 

Certains missionnaires réussirent à fuir l’arrivée des communistes en partant par la Birmanie. D’autres furent arrêtés avec l’évêque qui passa plus d’une année dans les geôles chinoises avant d’être expulsé par Hong Kong. Mgr LACOSTE et les pères se retrouvèrent à Bétharram. Que faire ? Les Missions étrangères de Paris étaient présentes en Thaïlande et l’évêché de Nakorn Sawan (à 200 kms au nord de Bangkok) s’étendait vers le nord jusqu’aux frontières de la Birmanie et du Laos. Les Missions étrangères ont donc confié la partie nord du diocèse de Nakorn Sawan, avec les villes de Chiang Mai, Lampang et Chiang Rai, aux Pères de Bétharram qui acceptèrent en attendant de pouvoir, comme ils l’espéraient, retourner « chez eux » en Chine après la chute du communisme ! C’est ainsi qu’ils sont arrivés à Chiang Mai en 1952.

Ecrit en avril 2021
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 27 du 31 août 2024, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

5. Première rencontre avec un ambassadeur

Arrivé en Thaïlande en 1968 comme coopérant, je ne m’attendais pas à ce que l’ambassadeur de France ¨à Bangkok de 1959 à 1968, Achille CLARAC, vienne dans la petite ville de Lampang, où j’enseignais.

Je fus invité par le directeur de l’école, le Père Arnaud PUCHEU, au déjeuner avec cette éminente personnalité qui, dans l’année qui suivait sa retraite en 1968, avait organisé un voyage dans toute la Thaïlande pour vérifier si toutes les notes qu’il avait prises sur un pays qu’il connaissait vraiment bien, pouvaient être publiées dans un guide.

Je mis pour l’occasion la seule veste et la seule cravate que j’avais apportées de France. Heureusement, au bout de quelques minutes, Achille CLARAC me dit : vous avez fait ce que vous deviez faire, mais maintenant vous pouvez quitter la veste et la cravate. Il faut dire que la climatisation n’existait pas encore et que j’avais très chaud.

Je ne peux parler de l’action diplomatique menée par Achille CLARAC, mais il est sûr qu’il souhaitait faire connaître la Thaïlande qu’il aimait. Il avait donc pris contact avec les Guides Nagel pour y être publié, mais son manuscrit ne fut pas accepté, car il n’était pas assez « accrocheur’. Achille CLARAC décida donc de publier son guide à Bangkok car il ne voulait pas que ses choix lui soient dictés. Ce fut « Discovering Thailand » . Et j’ai eu la chance d’avoir pendant de longues années ce premier guide touristique de la Thaïlande, « le Clarac » qui a été tenu à jour ensuite par son fils Henri PAGAU-CLARAC, avec une version en français : « Thaïlande – Guide touristique ».

Ecrit en mars 2024
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 27 du 31 août 2024, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

6. Le Père Victor BATAILLES

Parmi les Pères de Bétharram que j’ai connus, le Père BATAILLES est certainement celui que j’ai le plus respecté et qui m’a le plus appris. Il faisait partie des jeunes pères qui n’avaient pas connu la Chine et donc, peut-être simplement pour une question de génération, il était moins en retard que certains de ses confrères sur les évolutions du monde et de l’église.

Il était atypique, complètement atypique, mais il illustrait merveilleusement la charité, la disponibilité, l’écoute des paumés et des délaissés… « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père ». Normalement, chaque missionnaire administrait une paroisse traditionnelle, souvent avec une école. Le Père BATAILLES considérait que ce n’était pas son truc !

Il avait fondé et il dirigeait une petite école, située au kilomètre 6 de la route de Chiang Mai à Fang, sur la droite juste après le golfe de l’armée. L’école recevait des apprentis en menuiserie et mécanique, venus souvent de villages perdus dans les montagnes et envoyés par les missionnaires qui y résidaient, au service des Karens par exemple. Ces jeunes pourraient, après leur formation, retourner dans leurs villages et y avoir un emploi utile pour l’ensemble de la communauté.

Le Père BATAILLES connaissait très bien la langue thaï du nord de la Thaïlande (très proche du lao et du shan) et l’utilisait quotidiennement partout où il allait dans la ville de Chiang Mai et où il était connu comme le loup blanc.

Il connaissait également la communauté française de Chiang Mai. Sa maison du « kilo 6 » était la « maison du Bon Dieu », ouverte à tous, spécialement aux plus paumés et aux plus défavorisés.

A ce sujet, je souhaite raconter l’histoire de celui qui était, dans les années 60 et 70, le plus ancien résident français à Chiang Mai. Je l’ai naturellement connu chez le Père BATAILLES au début des années 70… Pendant la seconde guerre mondiale, ce Français d’origine corse servait dans l’armée française, en Indochine. Un beau jour, il décida de déserter pour rejoindre, selon ses dires, le général de GAULLE à Londres… Son voyage ne le conduisit pas jusqu’en Grande-Bretagne; il s’arrêta à Chiang Mai où il rencontra sa femme thaïlandaise. Il obtint un document d’identité thaïlandais dans lequel était indiquée sa nationalité « italienne », ce qui lui permit d’enregistrer son mariage, puis les naissances de ses six enfants.

Sans connaître son lieu de résidence, l’armée ne l’avait pas oublié et il fut condamné par contumace pour désertion. Au fil des ans il avait réussi à monter une petite entreprise de transport et c’est avec son camion, et de temps en temps le Père BATAILLES pour compagnon, qu’il partait en forêt pour rapporter du teck dont le transport et le commerce étaient interdits ! Mais le corse connaissait toutes les ficelles permettant de trouver des solutions aux problèmes, surtout si le bois était destiné à l’atelier de menuiserie du Père !

Lors de mon deuxième séjour en Thaïlande, de 1987 à 1990, j’étais alors consul, le Père BATAILLES m’a fait connaître la suite de l’histoire de l’ami corse. Pendant mon absence de Thaïlande, de 1975 à 1987, une loi d’amnistie était intervenue en France pour les déserteurs de la seconde guerre mondiale. Le corse en bénéficiait. Il avait décidé donc de revoir son île natale, mais il avait besoin d’un passeport. Le Père BATAILLES lui conseilla donc d’aller au consulat français à Bangkok. Le corse revêtit ses plus beaux habits, prépara un petit cadeau pour mon prédécesseur (des litchis sans doute) car en Thaïlande il est rare de se rendre chez quelqu’un sans quelque chose à offrir.

L’entrevue se passa fort mal. Mon prédécesseur de consul, abusant de l’autorité de sa fonction, lui jeta au visage des mots comme « déserteur », « condamné », « contumace »… Il oubliait qu’il pouvait penser ce qu’il voulait, mais n’avait pas à mettre de côté une amnistie prononcée par la justice. La fierté de notre ami corse n’en écouta pas davantage. Il s’en retourna à Chiang Mai écoeuré ! Il aurait dû faire un procès à l’administration qui n’a que très rarement connaissance de ces abus de pouvoir ou dénis de justice. Le système n’est pas fait pour que l’ambassadeur et l’administration centrale connaissent les réels problèmes. Tant qu’il n’y a pas de vagues, tout le monde est content et les problèmes demeurent ! Il faudrait ameuter les journaux, mais encore faudrait-il trouver un journaliste honnête prêt à défendre les sans-droits !

Après mon retour à Bangkok, en 1987 donc, je revis à Chiang Mai le Père BATAILLES. Le problème du « Corse » se compliquait car sa mère était très âgée et malade et il souhaitait la revoir une dernière fois après des dizaines d’années de séparation. Il ne fut pas compliqué de trouver le dossier judiciaire avec l’amnistie. J’obtins un acte de naissance et put établir un passeport. L’ami corse retrouva son ile, sa mère… et revint en Thaïlande pour s’occuper de sa famille.

Je me souviens d’avoir ouvert un dossier pour régulariser la situation administrative de toute la famille. Il fallait réussir à transcrire sur les registres de l’état civil français l’acte de mariage et la naissance des six enfants. Lorsque j’eus les documents thaïlandais, je me suis rendu compte que je ne pouvais rien faire car le nom de famille n’était pas forcément le même sur chaque acte. On était donc devant plusieurs pères et il fallait obtenir des décisions de justice avant de procéder aux transcriptions. Lorsque j’ai quitté Bangkok à l’issue de mon séjour au consulat, le dossier n’était pas encore terminé !

J’aurais sans doute l’occasion de raconter d’autres souvenirs du Père BATAILLES. Je voudrais seulement dire pour le moment que lors de mon départ de Chiang Mai en 1975, à la fin de sept années de « coopération » données au Ministère thaïlandais de l’éducation, à l’Université de Chiang Mai, à l’Alliance française de Chiang Mai, deux personnes seulement étaient présentes à l’aéroport : mon « Père » et mon « grand-père » de Chiang Mai, le Père BATAILLES et Son Altesse Sérénissime le Prince Vongsamahip JAYANGKURA, ambassadeur en retraite et Président de l’Alliance française de Chiang Mai.

Ecrit en mai 2021
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 27 du 31 août 2024, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

7. Une « aventure » du Père Joseph SEGUINOTTE

Un des pères de Bétharram, le Père Joseph SEGUINOTTE, exerçait son ministère dans un village karen sur les flancs du plus haut sommet de Thaïlande, le Doï Intanon.

Je suis allé plusieurs fois le visiter et il avait toujours des histoires à raconter pendant les longues veillées. L’une d’entre elles lui était arrivée dans les années 50, alors que très peu d’étrangers venaient dans le nord de la Thaïlande.

Lui-même se rendait régulièrement à Chiang Mai pour rencontrer ses confrères et son évêque, mais aussi pour effectuer différents achats. La route pour retourner à son village conduisait d’abord jusqu’à Chomthong, dans une plaine de rizières avant de s’enfoncer dans la montagne et la forêt.

Un jour, le Père, de retour de Chiang Mai, aperçoit un attroupement car, dans une rizière, il y avait un véhicule qui semblait avoir été accidenté. Le Père alla voir. A sa surprise, c’était des Français qui se présentaient comme des envoyés de « Connaissance du monde » venus faire un reportage pour une conférence sur le nord de la Thaïlande.

Le Père les invita à venir visiter le village des Karens et, la voiture sortie de la rizière, le convoi poursuivit sa route. Ce n’est que plus tard que les « explorateurs » indiquèrent au Père qu’ils avaient eux-mêmes simuler l’accident pour pouvoir faire quelques photos exotiques et plus vraies que nature…

Dans le village, les Karens avaient un éléphant, comme souvent, pour aider aux travaux forestiers. Les « reporters » de Connaissance du monde demandèrent au Père de monter à dos d’éléphant pour que quelques photos (et peut-être aussi un bout de film) puissent être faites.

Et l’équipe repartit en France. Le Père SEGUINOTTE n’en entendit plus parler, mais, quelques mois plus tard, il eut des « vacances » en France. A cette époque, les missionnaires avaient « droit » à six mois de vacances tous les sept ans !

Se trouvant à Paris, le Père fut surpris de voir une affiche de Connaissance du monde, qui organisait une conférence sur la Thaïlande. Il décida de s’y rendre, sans prévenir personne, car il pensait bien voir le résultat du travail de ceux qui étaient venus le voir.

La conférence se déroula normalement, jusqu’au moment où on arriva à l’épisode de l’éléphant. Comme les orateurs avaient précédemment dit qu’ils avaient été les premiers occidentaux à pénétrer et découvrir ces terres reculées, il fallut expliquer la présence de cet homme blanc à dos d’éléphant. Le Père attendit avec impatience le commentaire et eut droit au « baratin » suivant de ceux qui se posaient en spécialistes : « Dans cette région, nous avons été les premiers à pénétrer, mais nous avons rencontré un Américain, appelé Johnny, seul étranger perdu dans le nord de la Thaïlande… Bla, bla, bla… ».

Le Père SEGUINOTTE m’a raconté sa tristesse. Il avait aidé honnêtement des compatriotes, autant qu’il le pouvait malgré ses maigres moyens, leur avait donné l’hospitalité et sa connaissance de la région où il résidait. Et ces gougnafiers le présentaient comme un descendant des hommes du Far-West (ou plutôt du Far-East)… Pas un mot de son travail missionnaire, pas un mot de toute l’aide qu’il apportait aux Karens… Rien, sinon : on s’est servi de toi, et maintenant que tu es inutile, tu ne mérites que la poubelle !

Le Père m’a dit son écoeurement. En sortant de la salle, il a décidé de ne pas aller voir les conférenciers, réalisateurs de cette saloperie.

Mais peut-être comprenez-vous, avec cette histoire vraie, ma très grande admiration pour les journalistes honnêtes, et mon immense répulsion pour les fabricants de propagande se faisant passer pour des spécialistes de haut vol, alors qu’ils sont nullisimes… Et le peuple français est embobiné !

Père Joseph SEGUINOTTE, je ne vous ai pas oublié et vous respecte bien davantage que nos menteurs de journalistes (que je ne respecte en rien !). J’ai passé de bons moments dans votre beau village karen !

Ecrit en janvier 2025

8. « BLOW-UP », de Michelangelo ANTONIONI

Dans « Le Monde » récemment, le film de BERGMAN « La Honte » était ainsi présenté : « C’est l’atroce pessimisme de l’auteur qu’exprime ce film. « La Honte » sonne le glas de toute foi en l’homme. »

Au risque de paraître très peu à la page, nous ne parlerons pas de BERGMAN – car il est fort improbable que l’on puisse voir ce film à Bangkok avant longtemps -, mais d’ANTONIONI, dont nous avons revu hier soir « Blow-up », quelque peu mutilé d’ailleurs par une censure peu respectueuse de l’intégralité d’une œuvre d’art.

Ce film est-il si important ? On peut en douter en regardant son début et sa fin. Les titres apparaissent dans une lumière transparente, sur un fond de gazon, et derrière eux se dessinent des ombres représentant des êtres humains, sans autre consistance que celle donnée pour quelques instants par la lumière. Et, juste avant la fin, par son acceptation des apparences et du jeu auquel les hommes se livrent dans ces apparences, le personnage principal lui-même se place hors de la réalité perceptible et de la vérité qui l’accompagne, et disparaît totalement, ne laissant devant nos yeux que la terre de laquelle la conscience des hommes semble avoir démissionné.

Est-ce donc le royaume des ombres ? On peut le croire en regardant tournoyer cette voiture remplie de « masques », qui fait comme une deuxième ceinture au film, également au début et à la fin. Ils arrivent d’abord dans la cour d’un de ces gigantesques immeubles dont notre civilisation urbaine est friande, et que nous ne pouvons que considérer comme les différents murs d’une même prison, dont les masques, après avoir tournoyé sans but, réussissent à s’échapper. Si, à la fin du film, ils tournent dans un parc, à l’air libre, ils ont tôt fait de s’arrêter pour s’accrocher au grillage d’un court de tennis et commencer la fameuse partie qui conduira David Hemmings dans leur jeu.

Mais peut-être est-ce une autre scène qui illustre le mieux cette attirance pour le royaume des ombres, lorsque des êtres humains – mais le sont-ils ? – regardent, comme si c’était un cadavre, un chanteur placé sous le feu de la popularité. Ces mêmes personnes qui ont fait la renommée du chanteur n’ont d’autre solution pour sortir de leur anonymat que de se battre pour un morceau de guitare ayant touché l’idole et dont l’inutilité totale se révèlera vite à chacun, qui s’en débarrassera alors dans la première poubelle venue.

Parmi cette masse de gens dont la vie quotidienne nous est révélée comme stupide et sans direction, un personnage semble tout à coup émerger : lui qui disposait les projecteurs pour photographier ses mannequins devient celui qui est placé sous les projecteurs, comme dans un jeu de miroirs. Il avait pour charge de révéler la réalité du monde quotidien – qui est triste (il passe une nuit à photographier des vieillards dans un asile) ou frivole (il aide ses mannequins à exprimer ce qu’elles doivent être pour la mode : sexe, paon ou cadavre par exemple). Lui-même d’ailleurs participe à plein à cette quotidienneté, se jette à corps perdu dans l’éphémère (même appelé « antiquités »)…

C’est donc un homme tout simple, si l’on peut dire, qui trouve un jour dans un parc l’occasion de photographier la réconciliation de l’homme et de l’univers (« tout est paisible »). Du moins le croit-il, car en fait, sans qu’il le sache, son appareil « a vu » un meurtre. Et c’est l’insistance un peu stupide d’une jeune femme qui le pousse à chercher le secret de son appareil, comme on découvre les possibilités d’un nouveau jeu. Mais il va se faire prendre à ce jeu et perdre peu à peu sa continuelle insolence pour entrer dans le domaine de la vérité pure, simple, mais aussi terrible. Plus il y entre, plus elle explose – à la suite des agrandissements -, et plus il y croit, lui qui l’a comprise, lui qui a finalement dévoilé le sens caché de ses photos; mais aussi, plus elle devient incommunicable : sa meilleure preuve, la photographie du cadavre, ne lui sera même pas volé, car l’infini des points noirs et blancs de la photo agrandie ne permet plus à quelqu’un d’autre que lui de connaître la vérité.

A moins qu’il ne consacre tout son temps à tenter de communiquer son message, à faire connaître la vérité. Mais à qui ? Il ne rencontre que des masques – « ses amis », comme on dit dans le monde – qui sont bien trop occupés à leurs divertissements de toutes sortes pour écouter celui qui revient du royaume de la vérité. Et de plus, sa fatigue le contraint à s’endormir, alors qu’il n’avait pas encore succombé. En se réveillant, il se retrouve seul, encore, dans un appartement déserté par les fêtards, et sur son chemin, il ne croisera plus que les masques, à qui il finira par se donner.

Y a-t-il une seule lueur d’espoir dans ce film ? Je ne le crois pas. Il est sûr, ici, que ceux qui refusent de jouer le jeu n’ont plus aucun rôle dans la société contemporaine, du fait de leur extrême fragilité et de leur solitude. On ne s’improvise pas en vingt-quatre heures héraut de la vérité, quand on sort d’un monde pourri par nos amusements…

Ecrit à Bangkok, le 9 mai 1969 - 2512
C'était la seconde fois que je voyais ce film que j'avais beaucoup aimé à Paris. La vérité ne s'atteint qu'avec la résistance aux frivolités "distractives".

9. « Songsaan » – Avoir pitié

Ce fut certainement une de mes premières grandes surprises en découvrant la Thaïlande, peu après mon arrivée en 1968.

Je ne parlais pas le thaï et à Lampang où j’étais professeur, très, très peu de gens parlaient français et bien peu l’anglais (que je ne connaissais pas bien moi-même).

J’ai découvert le silence. Je partais en fin d’après-midi me promener dans la ville et j’ouvrais les yeux et les oreilles pour découvrir, sans pouvoir échanger avec quiconque. Ce n’est pas plus mal : on regarde et on écoute mieux, avec plus d’attention.

Peu à peu, l’écoute de la langue thaï m’a fait découvrir qu’un mot revenait souvent. C’était « songsaan » et j’ai appris que cela voulait dire « pitié » ou « avoir pitié » ou « prendre en pitié ».

Il y avait beaucoup de misère et de pauvreté – comme c’est le cas dans la France d’aujourd’hui – et souvent les élèves, les étudiants, les quelques personnes que j’avais appris à connaître prononçaient ce mot « songsaan » et étaient, je crois, sincèrement désolés de cette « misère ».

Ce fut une des premières « choses » que je cherchais, à l’occasion, à enseigner. Moi-même, j’avais vu en France des situations de pauvreté, mais je les avais découvertes, grâce au Père Jean-Yves BARRAL, en essayant d’y remédier un peu, soit par la distribution de soupe chaude aux sans-abris de Paris les soirs d’hiver, soit par le réveillon et les visites offertes aux personnes âgées et seules.

Donc j’ai essayé de faire prendre conscience aux Thaïs que « songsaan » était une belle prise de conscience, mais qu’elle ne servait à rien (ou presque) si elle n’était pas accompagnée de recherches, de solutions, puis d’actions pour diminuer la misère constatée.

C’était en 1968. Nous sommes en 2024, donc plus de cinquante années plus tard et j’ai l’impression que le problème s’est inversé. En Thaïlande, le niveau de vie s’est (un peu) amélioré pour les plus démunis. En France, il ne cesse de baisser et je ne peux accepter de regarder, comme me le conseillent certaines belles âmes, de voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide. Les intellectuels bien-pensants (dits à tort de gauche), lecteurs de la propagande déversée par Le Monde, Libération, Télérama, Arte, BFM TV, LCI…, ne réfléchissent plus par eux-mêmes. Parfois apparaît, chez quelques-uns, un léger sursaut devant la misère des peuples du monde. C’est « songsaan » à la française, mais rien ne change puisque le souci principal est de préserver (quoi qu’il en coûte !) les privilèges indûment acquis, en France et partout dans le monde.

Songsaan !

Ecrit en septembre 2024

10. Une veille de Noël à Lampang

C’était en 1969, le 24 décembre. Je rentrais chez moi après avoir pris un dîner frugal, comme chaque jour d’ailleurs, au restaurant chinois de la famille de mon élève Thanong. (1)

Dans les rues désertes à cette heure – environ 22 heures – , je fus soudain abordé par un homme singulièrement éméché, heureusement accompagné d’un de ses amis, qui devina rapidement que j’étais étranger, malgré le faible éclairage donné par quelques réverbères. Il commença par me dire quelques phrases en anglais, puis m’invita à aller prendre un verre avec lui et son ami. Je déclinais poliment, mais fermement, son invitation. Il insista de plus en plus lourdement et parla de plus en plus fort, ce qui fit ouvrir quelques fenêtres. Heureusement car soudain, ce poivrot dégaina de sa ceinture un revolver et me le mit sur le ventre.

Il n’a jamais été dans mes habitudes de céder au chantage ou à l’intimidation et j’alléguais la fatigue et l’urgence de me reposer… C’est finalement son ami qui a réussi à le convaincre, autant que les habitants aux fenêtres…

Je suis rentré chez moi et quelquefois je pense que cette soirée du 24 décembre aurait pu se terminer bien plus mal !

Ecrit en janvier 2024
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 28 du 30 septembre 2024, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient
1. Cf. ci-dessous "Restaurants à Lampang"

11. Restaurants à Lampang – 1968-1971 et plus tard

La ville de Lampang, capitale de la province du même nom, est située à une centaine de kilomètres au sud de Chiang Mai, dans le nord de la Thaïlande.

C’est là que je suis arrivé en 1968 pour y effectuer mes années de coopération comme professeur de français. Une petite ville calme et paisible où il y avait encore des calèches tirées par des chevaux efflanqués en guise de taxis, aux côtés bien sûr de très nombreux « samlors », tricycles qui faisaient penser aux pousse-pousse chinois, et qui étaient les véritables taxis pour les courts déplacements en ville.

A l’époque, en Thaïlande et à Lampang en particulier, il n’y avait pas – ou très peu – de produits tels que le pain, le beurre, le fromage, le lait, la charcuterie… Mais partout il y avait des restaurants, thaïs ou chinois, et c’est donc à Lampang que j’ai eu la chance de découvrir et d’apprendre à aimer la finesse et les saveurs de ces cuisines.

En souvenir et en remerciement, je voudrais parler un peu de quatre restaurants particuliers où je suis allé, pendant des années, à de multiples reprises. 

Le premier était sans doute le plus traditionnel : un restaurant chinois sur l’avenue principale de la vieille ville de Lampang, tenu par les parents chinois d’un de mes élèves, Thanong.  J’y allais très souvent le soir car j’aimais beaucoup la cuisine populaire qui y était préparée par le frère de mon élève, comme le « khaw phat muu » (riz sauté au porc), le « khaw muu deng » (riz au porc rouge), le « tom yam kung » (soupe de crevettes)…

Le deuxième restaurant était également chinois, tenu par toute une famille. Au menu, les trois soupes de nouilles traditionnelles : « kuay tiaw » (nouilles blanches de riz), « ba mii » (nouilles de riz aux oeufs) et « kiaw » (raviolis).

Je prenais généralement « kuay tiaw » et « ba mii », accompagnés de « muu deng » (fines tranches de filet de porc), mais j’aimais aussi les « kiaw » qui étaient préparés sur place par la famille, de même que le bouillon dans lequel étaient cuites les nouilles. Après, chacun ajoutait comme il le voulait différentes sauces ou bien des cacahuètes pilées, ce qui était mon choix favori lorsque je prenais ces bols de nouilles sans bouillon. On les appelait alors nouilles « sèches » (heng) par opposition aux nouilles « mouillées » (nam) !

Cette nourriture simple et familiale était délicieuse parce que faite sur place. Lors de mes séjours suivants en Thaïlande, je n’ai jamais retrouvé ces artisans restaurateurs. La modernité était arrivée et les « kiaw » en particulier étaient fabriqués à la chaîne dans une usine qui livrait chaque jour les petits restaurateurs. Pratique peut-être, mais la délicate saveur et la qualité avaient disparu. 

En fait, il se produisait en Thaïlande la même chose que dans les campagnes françaises où les artisans charcutiers, par exemple, sont trop souvent devenus vendeurs de produits, comme les pâtés ou les rillettes, fabriqués dans des usines !

Les deux derniers restaurants dont je voudrais parler rappellent l’histoire entre la Thaïlande et la Birmanie. Les échanges, heureux ou malheureux, entre les deux pays ont été nombreux. En témoignent surtout, dans le nord de la Thaïlande, les temples birmans, comme à Lampang ou Mae Hong Son. En témoignent aussi quelques apports culinaires dont le plus fameux est le « khaw soy », venu de Birmanie, mais revisité par les Thaïlandais.

Il s’agit d’un bol de nouilles (« ba mii ») accompagnées d’une sauce au carry  et de viande, soit une cuisse de poulet, soit du filet de porc (« muu deng »). C’est ce sommet – pour moi – de la cuisine birmano-thaïe que servaient les deux restaurants dont je voudrais parler, en y associant « Master Wirot », un de mes amis birmans qui, après avoir été moine bouddhiste dans un temple de Lampang, était devenu professeur d’anglais dans l’école où j’enseignais le français. C’est lui qui, en fin connaisseur, m’a fait découvrir le « khaw soy » dans son restaurant préféré.

Restaurant ? Un grand mot peut-être ? En fait le cuisinier arrivait tous les matins avec son tricycle qui contenaient tous les ingrédients et ustensiles nécessaires, ainsi que le charbon de bois. Il s’arrêtait sur le trottoir devant un temple et sortait de son bric-à-brac quelques tables pliantes et des tabourets… Et il préparait le fameux « khaw soy » qu’il vendait à cette époque 2 bahts, soit 50 centimes de franc. Nous en prenions deux bols chacun et nous avions ainsi un délicieux repas pris sur le trottoir !

Quelques années plus tard, « Master Wirot » a ouvert son propre restaurant de « khaw soy » et j’y allais déjeuner chaque fois que j’étais de passage à Lampang. Quelle délice ! 

*

Et pour accompagner tous ces plats, il y avait le café ou le thé, chaud ou froid, mais toujours instantané ! Imaginez une grande bouilloire ronde, chauffé toute la journée, et dedans deux sortes de « chaussettes » (c’est le nom que nous leur donnions) fixées sur deux manches en bois : une pour le café, une pour le thé. Dès qu’une commande était passée, le cuisinier sortait la « chaussette » de l’eau chaude, versait dedans une ou deux cuillères de café ou de thé en poudre, posait la « chaussette » au-dessus d’un verre et versait avec une louche la dose d’eau chaude nécessaire. Quand le verre était rempli, il était reversé dans la « chaussette » pour que le café ou le thé soit passé une seconde fois.

Après, on ajoutait l’accompagnement, comme par exemple le lait concentré sucré. Au petit déjeuner, les Chinois aimaient ajouter dans leur café chaud un oeuf cru…

Si vous le désiriez, il était aisé de faire un café ou un thé glacé en versant la préparation chaude dans un verre rempli de glaçons.

De nos jours, hélas!, les bouteilles en plastique contenant un soi-disant thé glacé et les boutiques « Starbucks » sont censées permettre d’avoir un bon café ou un bon thé… Peut-être pour les modernes ? Mais s’il vous arrive d’apercevoir ces inoubliables « chaussettes » – devenues rarissimes – dans la boutique d’un artisan cuisinier, alors n’hésitez pas. Vous êtes à la bonne place pour goûter la saveur inégalable de la Thaïlande d’antan.

Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 28 du 30 septembre 2024, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient 

12. La guerre du Vietnam, vue de la Thaïlande

C’est en Thaïlande, lors de mon premier séjour de 1968 à 1975, que j’ai pris conscience de l’importance de la guerre dans le développement d’un pays ! Encore aujourd’hui, j’aurais préféré ne pas écrire ces lignes, mais ce sont des milliards de dollars qui ont été déversés par les Américains en Thaïlande, pour que ce qui n’était qu’un pays tranquille devienne la base arrière de l’énorme déferlement de la première puissance du monde.

Pour le meilleur et pour le pire ! Les Américains ont financé l’infrastructure moderne du pays, dont ils avaient besoin : routes, ports, aéroports… Peut-on écrire que tous ces dollars ont en fait acheté, presque sournoisement, l’âme et la culture des Thaïlandais ?

La réalité enseigne davantage que les longs discours. Je prends donc quelques exemples de ce que j’ai vu et constaté en 1968 et 1969… 

Base américaine d’Ang Chat

A 25 kilomètres de la ville de Lampang, où j’effectuais le service de la coopération, il y avait un petit village, Ang Chat, connu pour sa quiétude et entouré de rizières. C’est là que les Américains avaient choisi d’établir une de leurs quatre bases qui, autour du Vietnam, contrôlaient tous les mouvements aériens de la région.

A l’époque, j’avais rencontré le directeur de l’école protestante de Lampang, qui connaissait le commandant de la base américaine. Ils avaient ensemble organisé une visite de la base pour les élèves les plus âgés de l’école et le directeur m’avait invité à me joindre à cette rare opportunité.

Rare ? Oui, les Américains, peu nombreux sur cette base, vivaient complètement en autarcie. Le gradé (était-il colonel ?) nous a fait visiter le PX, supermarché où les soldats achetaient des produits venus tous d’outre-Atlantique. Il n’y avait à l’époque pas un seul supermarché dans la ville de Lampang, tout comme il n’y avait pas une seule piscine ! Or le clou de la visite était justement la piscine de la base. Le colonel a donné quelques explications et je n’ai pas oublié cette remarque destinée à montrer la supériorité américaine : l’eau que vous voyez est plus pure que toutes les eaux minérales que vous pouvez acheter et boire !

Comment peut-on être aussi arrogant et irrespectueux ? Comment peut-on mépriser à ce point le pays qui vous accueille ? Comment peut-on se croire maîtres du monde ? Plus de cinquante années plus tard, je revois ce bord de piscine et ce colonel dictant aux gentils Thaïlandais une partie des tables de la loi américaine !!!

Base américaine de Takhli

Pour aller à Bangkok en partant de « ma » ville de Lampang, il y avait, à la fin des années 60, un train très lent, mais aussi des autocars dont je prenais généralement le service de nuit. La route entre Lampang et Tak était une piste… de poussière pendant les saisons chaude et fraîche, et de boue pendant la saison des pluies… Que de souvenirs… et de cahots !

Une nuit, sans doute vers les deux ou trois heures du matin, je me suis réveillé alors que nous traversions une petite ville dont j’ai su plus tard qu’elle s’appelait Takhli. De nos jours, la route « 1 » qui relie Bangkok à Chiang Mai, n’y passe plus. En ouvrant les yeux, j’ai vu que nous étions dans la rue principale. A gauche comme à droite, que des bars et des night clubs ! Je pouvais lire des néons comme « Copacabana bar » ou « Miami club » (j’invente, mais tout était à l’avenant et seulement en américain)… J’ai vraiment pensé pendant un moment avoir soudain changé de planète et quitté mon pays d’adoption !

En fait, les Américains avaient construit à Takhli une énorme base d’aviation, de nos jours reprise par l’armée de l’air thaïlandaise.

Même la prostitution développe un pays, car l’argent coule à flots !

Base américaine d’U Tapao

Je ne sais plus à quelle occasion je suis allé, toujours pendant ces années où la guerre faisait rage au Vietnam, visiter cette partie de la Thaïlande qui va de Bangkok à la frontière cambodgienne, en langeant la côte est du golfe de Thaïlande…

En quittant la ville portuaire de Sattahip, la route longeait un aéroport – U Tapao – où étaient alignés les uns à côté des autres dans une suite qui m’a semblé interminable, les énormes bombardiers B52 qui avaient pour vocation (!) d’aller lâcher quotidiennement leurs cargaisons de bombes sur le Vietnam… Il n’y avait même pas de protection sérieuse entre la route et les avions. Aucune menace terroriste n’existait à l’époque contre les « terroristes » américains.

La Thaïlande ne « souffrait » pas de la guerre du Vietnam… La pluie de bombes étaient pour les Vietnamiens ! La pluie de dollars pour les Thaïlandais !

Qui, au bout du compte, a perdu son âme ! U Tapao est devenu un aéroport international qui permet aux charters de touristes du monde entier d’atterrir tout près de Pattaya !!!

Un hôtel à Bangkok

« Adjan » est le titre donné en Thaïlande à un professeur d’université. Adjan Thida était, à l’époque où je l’ai connue, responsable de l’enseignement du français dans les écoles secondaires, auprès du ministre de l’éducation.

Comment le français en était-il arrivé à être proposé comme une des deux langues obligatoires dans les sections littéraires des deux dernières années du secondaire ? Avant le français, les deux langues enseignées étaient l’anglais et le chinois. Mais la guerre du Vietnam a apporté la théorie des dominos : les Américains avaient une grande peur de voir tomber l’un après l’autre sous l’emprise communiste les pays d’Asie du Sud-Est encore « libres ». Après le Vietnam, le Laos, le Cambodge, il fallait protéger coûte que coûte la Thaïlande pour arrêter la contamination. Une des décisions prises alors par le gouvernement militaire thaïlandais fut de supprimer l’enseignement du chinois dans les écoles et de le remplacer par celui du français, peut-être parce que les liens de la famille royale avec le français étaient établis de très longue date, spécialement depuis le séjour prolongé en Suisse, pendant la scolarité du futur roi et de sa soeur la Princesse Galyani.

La langue française, donc ! Mais comment faire pour avoir les professeurs qualifiés nécessaires puisqu’on ne les avait pas. La méthode employé fut radicale ! Avant la rentrée scolaire qui a suivi la décision gouvernementale, certains directeurs d’école ont dû constater qu’ils ne disposaient pas de professeurs connaissant le français. Alors ils ont réuni tous les enseignants, les ont regardés et ont choisi avec cette simple remarque : « Vous, vous enseignerez le français » ! Généralement, il s’agissait de professeurs d’anglais… Il fallait bien se débrouiller avec les moyens du bord !

Devant la nécessité de former des professeurs de français, le Ministère thaïlandais de l’Education et les Services culturels de l’Ambassade de France (à l’époque, il y avait encore quelques crédits pour la coopération) ont organisé des stages avec des spécialistes du français langue étrangère venus de France. J’ai été invité à participer aux deux premiers stages organisés à Bangsaen en 1969 et à Songkhla en 1970.

Adjan Thida était l’organisatrice du côté thaïlandais et elle mettait ses compétences, sa détermination, sa gentillesse et toutes ses qualités pour que tout soit réussi de la meilleure façon possible. Pendant le stage de Bangsaen, Adjan Thida a dû se rendre à Bangkok pour quelques affaires urgentes et elle a voulu revenir avec quelques friandises occidentales pour les offrir aux Français qui participaient au stage. Des amis à elle lui avaient indiqué un hôtel à Bangkok où elles pourraient trouver ce genre de pâtisseries (rares en Thaïlande). Elle s’y est rendue, a fait son choix et une fois arrivée à la caisse, on a refusé les bahts thaïlandais avec lesquels elle pensait, de bonne foi et à juste titre, pouvoir payer. Or seuls les dollars étaient acceptés, l’hôtel étant en réalité une enclave américaine en Thaïlande (une de plus !). Je n’ai jamais oublié la colère d’Adjan Thida quand le soir même elle nous a raconté ses déboires et ses protestations (qui n’ont eu aucun effet sur les gérants thaïs de l’hôtel !). La Thaïlande était à acheter et elle s’était vendue, et même les Thaïlandais n’étaient plus maîtres chez eux !

Ecrit en mars 2021
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 28 du 30 septembre 2024, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

13. M. POISSON, conseiller culturel et de coopération

Le conseiller culturel dont je dépendais administrativement à mon arrivée en Thaïlande, c’est-à-dire en 1968, avait pour nom M. POISSON, ce qui faisait rire de nombreux Thaïs francophones, car aucun n’aurait eu l’idée de s’appeler « poisson » (« plaa » en thaï).

Ce qui m’a gêné beaucoup plus, ce fut en 1969 lorsque j’allais le voir pour lui présenter mon projet de travailler entièrement avec les Thaïs. Le ministère thaïlandais de l’éducation voulait me recruter pour mettre au point avec les professeurs thaïs de français, l’enseignement du français dans les deux années du secondaire où il était possible de l’apprendre. Je devais être payé comme les professeurs thaïs, c’est-à-dire pas beaucoup, ce qui ne me dérangeait pas puisque j’étais venu, non pour faire fortune, mais pour coopérer.

Je ne m’attendais pas du tout à la réaction outrancière et démesurée à laquelle j’eus droit de la part du « conseiller » qui était en face de moi et que ma jeunesse a alors qualifié de crétin ! Il s’est mis à marteler de son poing la table qui nous séparait, devint plus rouge qu’une tomate et se mit à hurler : je ne vous laisserai pas faire ça, je vous balaierai de ma route, j’ai travaillé pendant des mois sur un projet d’accord culturel entre la Thaïlande et la France, dans lequel il est prévu la venue de professeurs français (qui devaient être rémunérés plus de cinquante fois le salaire que j’acceptais de recevoir !)… Je me souviens d’avoir trouvé ce conseiller tellement pitoyable, tellement aux antipodes de la coopération telle que je la voyais, que je me suis levé et sans dire un mot, j’ai quitté son bureau. Je pensais ne jamais revoir un personnage aussi inutile et totalement incompétent dans sa fonction.

J’appris seulement plus tard que les conseillers culturels étaient nommés sur proposition des syndicats d’enseignants. Peu importait leur connaissance de la culture où ils allaient. Peu importaient les champs de coopération scientifique et technique dans lesquels ils étaient compétents…

Heureusement « Nai Plaa » a été muté quelques semaines plus tard. J’ai pu continuer mon travail comme je l’entendais…  

Ecrit en août 2021
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 28 du 30 septembre 2024, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient
Au sujet du sieur POISSON, voir aussi "Souvenirs, souvenirs..." - Chine 1981-1984 - Rubrique 9 : L'Alliance française en Chine

14. Voyages en bus

Il y en aurait des souvenirs à raconter au sujet des nombreux voyages en bus effectués dans les premières années de mon premier séjour au « pays des hommes libres » et au sujet des chauffeurs et des « garçons de bus », sorte de receveurs appelés « krapao » car une de leurs fonctions était de s’occuper des « bagages » placés sur le toit. Ils étaient jeunes et s’ils travaillaient dans un bus longue distance et express, ils faisaient partie de « l’aristocratie ». Ils avaient appris à faire tout ce qui pouvait à la fois servir au mieux (ou au pire) les passagers et – c’était leur règle d’or – obéir aux ordres de celui qui était le « dieu » de la destinée du bus : le chauffeur. Quelques exemples :

  • Au début des années 70, j’avais confié ma petite valise au « krapao » pour qu’il la mette sur le toit. A l’arrivée à Bangkok, je reçus ma valise, allai à la YMCA où j’avais l’habitude de descendre, mais je n’avais plus d’appareil photo…
  • Plus tard, lorsque j’étais consul à Bangkok, on a eu plusieurs fois un problème plus grave. Des touristes jeunes prenaient le bus pour revenir de Phuket ou de Koh Samui à Bangkok. Ils étaient heureux de rencontrer un Thaï, souriant et sympathique, prêt à leur rendre service. Au premier arrêt de ce long trajet, plus de 1.000 kilomètres, le Thaï revenait avec un coca cola qu’il offrait à son nouvel ami et peu de temps après le malheureux s’endormait, drogué ! Il était alors facile pour le vaurien thaï de dévaliser le touriste et de descendre dans un village avant de disparaître. Lorsque le Français se réveillait, il n’avait plus qu’à venir au consulat pour trouver, avec notre aide et celle de sa famille, le meilleur moyen de rentrer en France.
  • Heureusement il y avait aussi de belles « réussites » avec les « krapao ». Imaginez-vous dans un bus à l’approche de Bangkok, venant du nord, après plusieurs heures de conduite très rapide. Le chauffeur voulait maintenir sa moyenne, mais quelques dizaines de kilomètres avant la gare routière, la circulation devenait de plus en plus dense. Les « krapao » entraient en action. Les portes du bus étaient ouvertes et deux « krapao », l’un à l’avant, l’autre à l’arrière, se penchaient à l’extérieur avec un pied sur le marchepied et une main sur la rampe. Avec leur jambe et leur bras libres, ils allaient titiller les voitures qui les frôlaient et au besoin tapaient dans la carrosserie pour laisser la place au bus. Dès qu’ils avaient gagné les quelques centimètres nécessaires, ils criaient à tue tête « loei, loei, loei », c’est-à-dire quelque chose comme « tu peux y aller » ou « fonce, fonce », ce qui se traduisait immédiatement par le pied du chauffeur appuyant à fond sur l’accélérateur. Un grand exercice pour gagner quelques secondes et respecter les horaires…
  • Imaginez ce qu’était la route entre Kamphaengphet – une ancienne capitale dont les ruines sont très belles – et Tak, puis Lampang. La piste, forcément en mauvais état, soit pendant la saison des pluies, soit pendant la saison sèche : boue ou poussière pendant des heures. Parfois le bus était plein à craquer avec des paquets dans toute l’allée centrale. Comment faisait le « krapao » pour aller faire payer les derniers voyageurs montés à l’arrière ? Une nuit, j’étais à une fenêtre et j’ai vu passer une personne à l’extérieur du bus, qui allait de la porte avant à la porte arrière. J’ai d’abord cru à un rêve car avec les innombrables cahots de la route défoncée, il fallait être un peu fou pour une telle ballade ! En fait il avait les pieds posés sur l’enjoliveur du bus entre les roues avant et arrière, et les mains agrippées à la petite gouttière qui longeait le toit.

Depuis, j’ai vu maintes fois les magnifiques artistes du Cirque de Pékin et chaque fois je repense à mes humbles « krapao » de Thaïlande qui risquaient leur vie, comme souvent les artistes de cirque…

Ecrit en janvier 2024
Publié aussi dans "Vu de Sansai N° 29" du 31 octobre 2024, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

15. En bus (suite)

Pour aller de Bangkok à Chiang Mai, il y avait une seule route, la N° 1, qui était à deux voies entre Bangkok et Tak, suivie d’une piste entre Tak et Lampang, et enfin une nouvelle route à deux voies, entre Lampang et Chiang Mai, qui avait été terminée l’année de mon arrivée en Thaïlande, en 1968.

Les conducteurs de bus étaient des as du volant, spécialement sur les longues distances. Le chauffeur était souvent pied au plancher, ne quittant que rarement la vitesse maximum de son engin. Il se considérait bien souvent comme prioritaire.

Une nuit, ma place se trouvait juste derrière le conducteur et je pouvais donc, à loisir, étudier son « art ». Après avoir quitté Bangkok et sa banlieue, la route traversait des rizières à perte de vue. Elle avait été construite en surélévation pour pouvoir être utilisée lorsque la mousson apportait des inondations. Il n’existait que de rares sorties, par exemple lorsqu’une station-service se trouvait en contrebas : une petite bretelle permettait de descendre à la station et une autre de remonter après avoir fait le plein. Le bus n’avait aucune raison d’aller dans ces stations car le plein, fait avant le départ, permettait de rouler et d’atteindre le point d’arrivée le plus rapidement possible.

Une nuit donc, le bus, lancé à toute allure, roulait sur la route à deux voies, derrière un camion « sip lo » (c’est-à-dire un « dix roues »), sûrement en surpoids comme tous les « sip lo », qui était lui aussi à son allure maximum. Le bus voulut le dépasser et quand il commença sa manoeuvre, le camion lui-même se mit à doubler le véhicule qui était devant lui, sans avoir vu le bus derrière. Lancé à son allure maximum, le bus ne pouvait s’arrêter et était déporté vers le bas-côté de la route. Je voyais la catastrophe arriver, mais le chauffeur décida en une fraction de seconde de prendre la bretelle permettant d’accéder à une station-service. Il s’accrocha à son volant, mais la dénivellation réveilla d’un coup tous les passagers endormis. Ils se mirent à crier pendant que le bus craquait de toutes parts et que les sacs et objets divers tombaient des porte-bagages.

Le chauffeur tenait bon pour empêcher son engin de faire des tonneaux… Croyez-vous qu’il se soit arrêté à la station service pour permettre à chacun de reprendre ses esprits ? Certainement pas ! Je revois encore la surprise des gens de la station-service devant ce bus passant devant les pompes et continuant sa route vers la seconde bretelle pour rejoindre la route N° 1 et continuer, pied au plancher, son chemin vers Lampang.

Ecrit en janvier 2024

16. Un délice du ciel – Un moment de paradis

Dans les premières années de mon séjour en Thaïlande, de 1968 à 1972, j’ai parcouru des milliers de kilomètres en bus.

En allant de Bangkok à Lampang et Chiang Mai, la route N° 1 passe par la ville de Tak. On y arrivait au petit matin après plusieurs heures de route et il y avait quelques minutes d’arrêt à la gare routière, avec bien sûr des vendeurs proposant nourriture et boissons.

A chacun de « mes » arrêts, je retrouvais toujours la même vendeuse, une femme qui avait dû travailler une partie de la nuit pour venir, avec ses deux paniers portés à l’aide d’une tige de bambou sur son épaule, vendre du riz gluant bouillant, enveloppé dans une feuille de bananier servant d’assiette, accompagné de « neua sawan », la « viande du ciel », du boeuf aux graines de coriandre, séché pendant de longues heures au soleil.

Merveilleux petit déjeuner, simple mais tellement bon. Sans doute n’êtes-vous plus, Madame, chaque matin à la gare routière de Tak, lors de l’arrivée des cars de nuit venant de Bangkok, mais si j’avais pu, je vous aurais volontiers attribué une ou plusieurs étoiles à « mon » guide Michelin. Un très grand merci à vous.

Ecrit en décembre 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai N° 29" du 31 octobre 2024, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

17. Encore une histoire de bus, entre Chiang Rai et Chiang Mai

C’est vraiment merveilleux d’avoir eu la chance de découvrir, tout au long de la vie, de nombreux pays et d’essayer de comprendre leur civilisation, leur histoire, leur géographie, leur langue, leurs coutumes…

Mais, à chaque changement de poste, il y a un déménagement et trop souvent se perdent alors des documents, des notes. Il arrive parfois de le regretter plus tard.

Lors de mon premier séjour en Thaïlande, de 1968 à 1975, à Lampang et à Chiang Mai, j’ai beaucoup voyagé, en particulier pour découvrir le nord de la Thaïlande. Il y avait des bus de couleur verte qui reliaient, de jour et de nuit, Chiang Mai à Chiang Rai, en passant par Lampang, Phayao et Phrao.

Un jour, je revenais de Chiang Rai et le bus auquel j’ai eu droit était flambant neuf. J’avais écrit une page sur ce voyage et l’avais envoyé à un ami en France. Si par hasard cet ami, Guy, avait conservé ces quelques lignes, je serais heureux de les relire. Ici je ne mets que ce qui reste encore en mémoire.

Le bus était neuf et ce devait être une de ses premières sorties. Au terminus, les « krapao » étaient là pour accueillir les passagers, mettre les valises et paquets sur la galerie, et aussi pour « briquer ». Il fallait les voir astiquer et frotter pour que tout rutile !

Le chauffeur n’était pas là, mais son fauteuil, son volant, ses cadrans étaient méticuleusement « briqués ». Les « krapao » étaient fiers de leur outil de travail. Souvent même « leur » bus était aussi leur maison. Ils y dormaient et faisaient leur toilette lorsqu’ils lavaient le bus. Leur patron était le chauffeur, qui me faisait penser au commandant d’un navire : seul maître à bord après Dieu… ou Bouddha !

Peu de temps avant un départ à l’heure exacte, un des « krapao », sorte de second, s’installait sur le siège du conducteur et tout en astiquant encore une fois le volant, mettait en marche la machine et faisait ronfler le moteur. Puis le chauffeur faisait son entrée. Majestueusement ! Un vrai roi ou un vrai dieu ! C’était en fait simple : il s’asseyait sur son trône, saluait avec respect en joignant les mains l’image de Bouddha qui était sur son pare-brise, et faisait une courte prière, probablement pour lui-même, sa machine et les voyageurs, sujets dont il allait tenir la vie dans ses mains. Puis, en une fraction de seconde, il passait la première vitesse et appuyait à fond sur l’accélérateur…

Un voyage inoubliable que j’ai eu de la chance de faire car cette Thaïlande n’existe plus. Les routes sont bien meilleures et la climatisation des bus a fermé leurs portes… Mais je veux rendre témoignage de ce que j’ai vécu.

Dans le bus, le chauffeur « chauffait ». Il m’est arrivé de voir le feu sortir de l’échappement d’un bus lorsque j’en suivais un (dans un autre bus ou en voiture), comme dans une course de formule un. Les « krapao » n’arrêtaient guère. Le bus devait avoir le maximum de passagers et il fallait donc apercevoir de loin au bord de la route tous les éventuels clients, comme il fallait tout autant amener à bon port tous les voyageurs.

Un « krapao » se tenait continuellement sur le marchepied de la porte avant et dès qu’il apercevait un passager probable sur le bord de la route, faisait de grands signes pour savoir si vraiment ce client souhaitait monter. Si tel était le cas, le bus ne s’arrêtait pas, mais ralentissait, ce qui permettait au « krapao » de sauter sur la route, courir auprès du bus pour aider le passager à monter par la porte avant, tandis qu’un autre « krapao » se chargeait du ou des éventuels bagages et ballots, placés d’abord à l’arrière du bus avant d’être montés sur la galerie pendant que le chauffeur continuait son train d’enfer.

Lorsqu’un passager arrivait à destination, il signalait au « krapao » où il voulait exactement s’arrêter. Le même scénario recommençait, en sens inverse : un « krapao » montait sur la galerie pour descendre à l’arrière du bus les éventuels bagages. A l’endroit indiqué, le chauffeur ralentissait sérieusement et le passager sautait du bus, aidé par un autre « krapao » descendu avant lui et courant le long du bus, pendant que les bagages étaient posés sur la route par le « krapao » de l’arrière. Un grand cri permettait enfin d’indiquer au chauffeur que tout était en ordre et qu’il pouvait donc retrouver le plus vite possible sa vitesse de croisière, c’est-à-dire le maximum possible.

J’ai même vu dans ce bus une vieille grand-mère descendre sans que le bus s’arrête tout à fait, quasiment portée par deux « krapao » qui l’aidaient à atterrir saine et sauve sur le bord de la route !

Bien entendu, rien n’est jamais parfait, mais tout compte fait, je préfère voir des jeunes faire, pour commencer, ce genre de travail simple et mal payé, plutôt que des jeunes ne faisant rien et attendant les allocations chômage.

Ecrit en janvier 2024
Publié aussi dans "Vu de Sansai N° 29" du 31 octobre 2024, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

18. Un contrôle de police à Lampang

Ce devait être en 1973. J’avais pu faire l’acquisition d’un véhicule utilitaire léger avec seulement deux portes. A cette époque, tous les véhicules en Thaïlande étaient importés et taxés très fortement (à juste titre, me semblait-il) par les douanes. Les véhicules à deux portes étaient parmi les moins imposés… Jusqu’à 700% de taxes pour une voiture de grand luxe comme les Rolls ! (Et il y en avait quelques-unes !)

J’étais allé à Bangkok car l’Ambassadeur avait accepté de m’approvisionner en vins et alcools à la réserve de l’ambassade. C’était pour rehausser le dîner organisé par l’Alliance française de Chiang Mai à l’occasion du 14 juillet. J’en avais aussi profité pour rapporter des livres dont l’Alliance de Bangkok ne voulait plus et comme je n’avais rien pour la bibliothèque de Chiang Mai, j’étais très content.

Sur la route N°1, il y avait, surtout la nuit, un certain nombre de contrôles de police. Pour éviter ce « désagrément », certains chauffeurs, en particulier de poids lourds, baissaient leur vitre à l’approche du contrôle et, négligemment, mettait la main dehors… pour saluer le policier en lui laissant un billet. Et le policier, reconnaissant, faisait signe de passer…

Je n’ai jamais utilisé ce subterfuge (sauf une fois, beaucoup plus tard). Les professeurs d’université étaient respectés – j’en étais un ! – et je me débrouillais en thaï pour la vie de tous les jours. Je pouvais donc répondre à la question des policiers que je transportais des livres offerts par l’ambassade à l’université de Chiang Mai. Et chaque fois, le policier me saluait et me faisait signe de continuer ma route.

Cette nuit-là, ce fut différent. En arrivant à Lampang à la fin de la nuit, une voiture me dépassa à très vive allure, alors que je conduisais moi-même assez rapidement. Sans doute le conducteur n’avait-il pas remarqué qu’une légère pluie avait transformé en gadoue toutes les poussières de sable accumulées sur la route. Sans doute le conducteur n’avait-il pas remarqué non plus un barrage de police. Quand il l’aperçut, il était trop tard. Je le vis donner devant moi un énorme coup de frein, ce qui fit déraper sa voiture qui alla, en dérapant, emplafonner la voiture de police pendant que les policiers couraient pour se mettre à l’abri.

Quand ils reprirent leurs esprits, j’avais eu le temps de m’arrêter tranquillement et un des policiers me fit signe de continuer sans plus attendre. Il avait mieux à faire avec le chauffard !

Ecrit en janvier 2024
Publié aussi dans "Vu de Sansai N° 29" du 31 octobre 2024, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

19. Langue française – Université de Chiang Mai

J’ai vu, un peu par hasard, un enregistrement d’un ancien match de tennis féminin du tournoi de Montréal entre Eugénie BOUCHARD, à l’époque jeune et très prometteuse, et LI Na, la formidable championne chinoise.

Ce match m’a fort intéressé car il était retransmis par la télévision canadienne. J’ai pu constater une fois de plus combien nos autorités parlent de défense de la langue française en créant des comités inutiles qui doivent permettre de rétribuer des soi-disant spécialistes tout juste bons à déblatérer à longueur d’émissions de radio ou de télévision… Au contraire, nos amis canadiens parlent français et développent notre langue en créant les mots nécessaires quand ils n’existent pas encore et en n’utilisant pas l’anglais.

Ecoutez plutôt : « Na Li réussit à briser le service d’Eugénie BOUCHARD. » Le commentateur a tort de dire « Na Li » puisque, en Chine, le nom de famille vient en premier. C’est donc « LI Na ». Mais il est beau de l’entendre dire « briser le service ». En France l’avez-vous jamais entendu ? Nos commentateurs pensent qu’en utilisant l’anglais ou l’américain ils seront plus modernes et meilleurs ! Alors ils emploient « breaker » pour « briser », « balle de break » pour « balle de bris », « avoir deux balles de break » pour « deux balles de bris »…

On peut continuer ! Les Canadiens, fort justement, parlent d’arbitrage électronique, alors que nos soi-disant spécialistes utilisent toujours le « hawk-eye »…

Les Canadiens du Québec sont vraiment les premiers pour le développement et la défense de la langue française. Plutôt que pérorer, nous devrions coopérer bien davantage avec eux, dans ce domaine comme dans d’autres…

Je suis allé faire un tour sur internet pour vérifier ce vocabulaire du tennis vu par les Québécois. J’ai trouvé un site formidable : Office québécois de la langue française – « www.oqlf-gouv.qc.ca »… Encore quelques exemples : un « lob » n’est pas un lob, mais une chandelle, une « balle de match » est une balle de partie, un « minibreak » est un minibris, un « service winner » est un service gagnant (peut-être le seul terme que nous utilisons ?), un « ace » est un as…

Je suis également allé visiter le vocabulaire québécois du golf… Le « club » est, bien sûr, un bâton, le « driver » est le bois N°1, les « woods » sont des bois, le « putter » est un fer droit, le « fairway » est une allée, le « green » est le vert…

J’ai eu un jour la chance, en Jamaïque, de faire une partie de golf avec trois ingénieurs canadiens français qui travaillaient à un projet de développement dans l’île. Je n’en croyais pas mes oreilles. Pour la première – et seule – fois de ma vie, j’ai joué au golf en français. De leur part, pas un seul mot d’anglais utilisé pendant plusieurs heures. Le français était pour ces Québécois, vraiment, leur langue !

Il me revient un souvenir de l’Université de Chiang Mai, dans le nord de la Thaïlande, où j’ai enseigné le français de 1970 à 1975. J’avais été frappé de voir comment la société thaïlandaise éduquée – c’est-à-dire ceux et celles qui avaient eu la chance d’aller faire des études à l’étranger – pensait faire preuve de modernité en employant dès que possible des mots anglais dans une conversation en thaï, alors même que les mots thaïlandais existaient et étaient employés tout à fait couramment par l’immense majorité de la population.

J’ai donc décidé de faire un cours sur la liberté et l’esclavage… La liberté, car Thaïlande veut dire « pays des hommes libres » et il est vrai que la Thaïlande est le seul pays d’Asie à ne pas avoir été colonisé (j’en reparlerai peut-être un autre jour)… Et l’esclavage, car je crois qu’un peuple qui ne réussit plus à défendre sa langue – et donc sa culture – est destiné à disparaître ou à devenir esclave… Mes étudiants m’ont laissé parler car ils savaient que j’aimais beaucoup leur pays, mais ils n’étaient pas d’accord. A cette époque, la modernité importait, pour eux, plus que la tradition et j’ai constaté que c’est seulement lorsque le pays a commencé à se développer, lorsqu’il est devenu « un petit dragon », que certains – bien peu nombreux – ont songé à ouvrir des musées pour préserver la culture du passé, et à créer une académie royale pour la défense de la langue thaïe…

Et je repense à tout cela environ cinquante ans plus tard, en constatant chaque jour que notre propre pays, la France, ne maîtrise plus sa propre langue, que l’anglais est de plus en plus – et impunément – utilisé par les présentateurs des journaux télévisés ou de jeux… Ecoutez de temps en temps le journal de Radio Canada ! Une merveille en ce qui concerne la langue française qui est chaque jour respectée… De notre côté de l’Atlantique, j’aurai bientôt besoin d’un interprète ! Pourquoi le Président de la République et le gouvernement qui ont promis – comme leurs prédécesseurs – de défendre la langue française, ne le font-ils pas ? C’est pourtant simple : une bonne amende – puisque l’Etat cherche des revenus –  à tout présentateur incapable de parler français…

Ecrit en juillet 2019
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 30 du 30 novembre 2024, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

20. Prose et poésie – Université de Chiang Mai

Ce devait être en 1973 ou 1974. J’ai décidé de faire un cours sur les différences entre la prose et la poésie. Pour illustrer la prose, j’ai choisi quelques pages (1) tirées de « La grande meute », le très populaire roman de Paul VIALAR. C’était un peu long et le vocabulaire difficile pour mes étudiants. Lisez plutôt ce que je leur ai donné :

« Cela commença par une rumeur de cloches qui se propagea de loin en loin, de village en village, contournant la forêt trop profonde pour qu’elle pût y pénétrer et contre laquelle elle semblait mourir comme une vague autour d’un récif. C’était une sorte de tocsin, tout semblable à celui des jours d’incendie, qui naissait au loin à quelque clocher de la plaine, s’éteignant puis renaissant aussitôt ailleurs, au choeur d’un autre bourg. Le vent chaud l’apportait par bouffées à travers l’air en fusion du mois d’août.

« Jamais été n’avait paru plus plein, plus gonflé de suc. Des gouttes d’or perlaient sur la peau des reines-claudes, les blés étaient rouis de soleil, les raisins du Nord déjà mûrs, les hommes aussi, prêts à offrir leur mûre jeunesse à cette terre qui les appelait et qui paraissait vouloir, pour tant donner, se fumer, se nourrir de leur substance.

« Jamais plus que cette année-là il n’y eut de fruits dans les jardins, de moissons dans les champs, de bêtes vives sur la plaine. Les perdreaux étaient ronds, les lièvres lourds, les granges – lorsque les femmes et les vieillards eurent accompli la besogne de ceux qui partaient – pleines à craquer. Et pourtant, dès cette soirée du 2 août, on eut l’impression que quelque chose finissait que l’on ne reverrait jamais.

« Le tocsin se tut mais le tambour résonna, dans chaque rue, sur chaque place, sous chaque fenêtre. On eût dit un tambour de deuil, voilé de crêpe, et la voix du crieur qui annonçait la guerre était grave, rocailleuse et rude dans son patois comme celle des veneurs.

« La longue chasse commençait que quelques-uns avaient voulue et où les hommes allaient être tantôt le gibier et tantôt le chasseur, l’horrible chasse sans règles, incohérente, où l’on joue sa vie à pile ou face, où il ne suffit pas d’être un héros pour ne pas mourir, où mourir bien est plus difficile que pour une bête aux abois.

« Vers le soir le ciel devint rouge, d’un rouge ardent, profond, surnaturel, puis la nuit s’abattit, sans sonneries de trompes, sur la détresse des hommes que le destin avait marqués, d’un seul coup, comme on ferme une porte sur un trésor, comme on rabat une couverture sur un cercueil.

« Et tout disparut dans cette nuit qui devait durer quatre ans, s’engloutit sans espoir, sans même une lumière, sauf celle, menteuse, factice, artificielle, des propagandes auxquelles on croyait ferme puisqu’il fallait bien croire à quelque chose.

« La nouvelle tomba à Lambrefault du haut du ciel, comme une pierre dans une mare. Rien ne l’avait laissé prévoir. On avait bien trop à s’occuper de la sagesse des chiens pour s’intéresser à la sottise des hommes…

« …Côme avait entendu le tocsin…

« … Et soudain ç’avait été le tambour. Il venait de si loin d’abord qu’on n’avait pas voulu croire que c’était lui. C’était comme une sorte de roulement auquel se mêlait, inusité à pareille heure, celui des trains qui passaient sur la ligne, là-bas, très loin, à l’horizon, et que d’ordinaire on n’entendait que le soir ou au petit matin. Peu après il avait raisonné, plus proche, comme sortant du coeur de ce hameau que formaient les communs et la ferme. Lâchant tout, pour la première fois de leur vie, les valets avaient couru. Côme, vissant son monocle dans son oeil, les avait suivis. Des femmes, qui tenaient des enfants par la main, paraissaient sur les seuils; ceux qui n’étaient pas aux champs se joignaient à elles. Un grand silence s’était établi dans lequel le garde champêtre toussa, affermit sa voix.

« C’en était fait, l’ordre était venu de massacrer son prochain au nom de la justice, il rejoignait, à travers les temps, à travers les prétextes, le plus élémentaire des sentiments, le « tuer pour ne pas être tué » des ancêtres, des êtres primitifs. Ceux qui vivaient dans la douceur d’une vie faite, dans le travail, entre leur maison et leur terre, sur les labours ou à cheval au profond de la forêt, et qui n’avaient jamais pensé, ou si mal, à cette chose qu’on appelait la Patrie, surent, à cet instant, ce que c’était. Il y eut peu de paroles dites, elles furent naïves ou graves, puis on ne s’occupa plus du détail de cette vie nouvelle, inhumaine, qui s’ouvrait et qu’il allait bien falloir vivre… »

Il me semblait intéressant de faire découvrir à mes étudiants la vie dans la campagne française en août 1914 – telle que je l’avais moi-même encore connue dans les années 50 – et de présenter sa beauté, tellement différente de celle – tout aussi extraordinaire pourtant –  des différences nuances de vert qui animent plusieurs mois par an les rizières des villages thaïs.

S’agissant de la poésie, rien ne m’a semblé plus approprié que le très court poème de René CHAR, intitulé « Le Loriot » :

« Le loriot entra dans la capitale de l’aube.

« L’épée de son chant ferma le lit triste.

« Tout à jamais prit fin.

« 3 septembre 1939. » (2)

Ainsi Paul VIALAR et René CHAR, chacun à sa merveilleuse façon, décrivaient-ils l’entrée en guerre de la France en 1914 et en 1939. « Et tout disparut » pour l’un, « Tout à jamais prit fin » pour l’autre, n’est-ce pas un raccourci saisissant pour la mort ?

1. Paul VIALAR - La grande meute - 2ème partie, chapitre 1er 
2. Le loriot - René CHAR - Fureur et mystère
Ecrit en février 2021
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 30 du 30 novembre 2024, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

21. Paul VIALAR : Le triangle de fer

Pendant mon séjour à Chiang Mai, de 1970 à 1975, je fis la connaissance de Paul VIALAR qui faisait à cette époque, chaque année, un voyage en Thaïlande. Paul VIALAR était un écrivain « populaire », dans le bon sens du terme, c’est-à-dire que la lecture de ses romans était accessible à tous. Il me raconta un jour qu’il était un des rares de sa génération à vivre uniquement de la vente de ses livres. Parmi les plus connus sont ceux consacrés à la chasse et aux chevaux, ses très grandes passions : La grande meute (1), L’éperon d’argent, La cravache d’or, L’homme de chasse… Il se trouve que mon grand oncle Lucien était lui aussi un chasseur passionné et quand je lui ai offert « L’homme de chasse » dédicacé par l’auteur, il m’a remercié par ses mots : c’est le seul auteur que j’aime lire… Paul VIALAR n’a pas été élu à l’Académie française, mais il était dans le coeur de ses nombreux lecteurs. Peut-être était-ce préférable ?

J’ai eu avec Paul VIALAR de nombreuses discussions, sur la Thaïlande qu’il voulait connaître davantage, mais aussi sur son métier d’écrivain et sur l’Alliance française de Paris dont il était membre. J’avais alors un cours de dernière année à l’Université de Chiang Mai, pompeusement appelé « Histoire des idées ». Or les étudiants thaïs à cette époque respectaient tellement leurs professeurs qu’aucun ne se permettait d’avoir des idées personnelles. Accepter celles des professeurs (et des parents) était la voie à suivre, ce que je souhaitais, non pas changer complètement, mais faire évoluer.

J’eus donc l’idée de demander à Paul VIALAR s’il accepterait de venir parler avec mes étudiants et répondre à leurs questions, ce qu’il fit avec empressement. Le jour dit, j’annonçais à mes étudiants, auxquels je n’avais encore rien dit, que j’allais me rendre à l’hôtel Rincome, le meilleur du Chiang Mai d’alors, pour chercher Paul VIALAR, dont je fis une brève présentation. Pendant mon absence, je souhaitais que chacun réfléchisse et soit en mesure de poser au moins une question à l’écrivain, n’importe quelle question. Ainsi, peut-être pour la première fois de sa vie, un étudiant accepterait-il d’interroger un « ancien »…

Le résultat a dépassé mes attentes et a permis à Paul VIALAR de découvrir un peu plus « l’âme » des Asiatiques qu’il avait en face de lui. Interrogé par une étudiante : « Qu’est-ce que vous faites quand vous rencontrez un problème ? », l’écrivain répondit par une image : « J’arrive devant un mur et je réfléchis : y a-t-il une porte ? Y a-t-il une échelle pour me permettre de franchir l’obstacle ? Peut-on contourner ce mur ? » Et Paul VIALAR eut la bonne idée de retourner la question : « Et vous, que faites-vous ? » Il reçut cette réponse : « J’attends qu’une solution tombe du ciel… ». Cette réponse a beaucoup marqué l’écrivain car il se souvenait de son enfance où devant le moindre problème il interrogeait ses parents, ses amis ou ses professeurs : « Pourquoi ? » Ce mot n’était que très rarement utilisé en Thaïlande où tous les codes et les interdits intimaient aux jeunes d’obéir à leurs aînés sans discuter !

C’est à cette époque que j’ai demandé à Paul VIALAR s’il accepterait d’écrire un livre sur la Thaïlande, pour faire connaître un peu mieux ce beau pays qu’il aimait. Le roman est finalement sorti en 1976 sous le titre « Le triangle de fer » (2). Je ne l’ai pas considéré comme une oeuvre « majeure » de Paul VIALAR, qui n’était vraiment très à l’aise que dans les histoires de chasse.

Mais si vous aimez la Thaïlande, lisez « Le triangle de fer ». Vous y trouverez quelques souvenirs de ce que je viens d’écrire sur la rencontre avec les étudiants (p. 266-267) et quelques mots sur moi-même qui se rappelle ainsi cet ami avec lequel j’ai aimé dialoguer (p. 271). 

Ecrit en mai 2022
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 30 du 30 novembre 2024, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient
1. Cf. "Prose et poésie -Université de Chiang Mai" chapitre ci-dessus
2. Paul VIALAR - Le triangle de fer - Flammarion 1976

22. Thaïlande et France : université et carton-pâte

C’était au début des années 70, peu de temps après la création de l’Université de Chiang Mai, dans un magnifique campus au pied du Doi Suthep.

La Thaïlande, mettant trop souvent entre parenthèses son histoire, sa culture, sa civilisation, était axée vers la modernisation à marches forcées, mais acceptées par les jeunes. L’américanisation, comme partout, se déployait.

Des images particulières me restent en mémoire :

Très peu de temps après mon arrivée à l’université, au début des années 70, je me suis rendu un soir à mon bureau pour récupérer un dossier. Près de la faculté des humanités, j’ai croisé une de mes étudiantes, Rachanee, une des meilleures, et je lui ai demandé la raison de sa présence à cette heure tardive. Elle m’a raconté que toutes les premières années devaient participer régulièrement à un entraînement organisé par les anciens (« cheer kila »), pour former les meilleures majorettes qui seraient présentes à tous les événements sportifs de l’université, comme cela se fait aux Etats-Unis (les « pom pom girls »).

Je ne pus m’empêcher de lui demander quelque chose comme : ne voudriez-vous pas avoir une pensée personnelle, plutôt que de vous transformer en marionnettes ? La réponse est tombée immédiatement : je ne veux pas avoir de pensée personnelle !

J’ai plus tard retrouvé la même chose en Chine : d’abord le pays et le service pour son développement. L’individu ne vient qu’ensuite !

La seconde image ne m’a pas quitté davantage. Il y avait à la faculté des humanités de l’université, un jésuite français, le Père André GOMANE, qui avait fondé « Suan djet rin » (le jardin des sept fontaines) qui accueillait des étudiants catholiques, mais pas uniquement : logements, bibliothèque, réfectoire…

Un jour, je parlais avec lui d’un des étudiants que j’avais connu à Lampang, qui avait une immense volonté d’étudier, mais dont les parents étaient vraiment pauvres. Ce jeune ne dormait pas dans la rue car il avait été accueilli dans un monastère bouddhiste où il pouvait dormir en échange de quelques travaux – nettoyage de la cour par exemple – avant de partir chaque matin vivre sa vie d’étudiant. Pour gagner quelques sous, il faisait des combats de boxe thaïe qu’il ne gagnait que rarement car il n’avait ni entraîneur, ni nourriture appropriée.

Quand j’ai raconté cette histoire au Père GOMANE, il m’a dit immédiatement : dites-lui de venir à Suan djet rin… Il y sera chez lui… Et mon élève a ainsi terminé sa licence dans des conditions moins précaires…

A la fin de chaque année universitaire, la coutume occidentale de remettre en grande pompe les diplômes, avait été reprise. Les familles saisissaient cette occasion pour venir passer quelques jours à Chiang Mai. Les couturiers étaient débordés pour répondre, en achat ou en location, à la demande des récipiendaires, d’avoir une toge et un « chapeau » aux couleurs de l’université.

Et la tradition voulait que le roi (ou un membre de la famille royale) vienne remettre à chacun son diplôme. Une photo était prise, qui trônait à tout jamais dans la maison des parents. Dans les jardins de l’université, une estrade, remplie de fleurs magnifiques, était dressée pour l’occasion… Et un ballet bien rôdé et longuement répété se déroulait pour que chaque étudiant reçoive son diplôme de la main royale, en une seconde que le photographe ne laissait échapper…

Avec le Père GOMANE, nous avions assisté à une partie de la cérémonie, puis nous nous étions discrètement éclipsés. En passant derrière l’estrade, nous avons découvert le pot aux roses : les colonnes du temple grec sur la scène étaient creuses et nous avons eu la même réflexion… On voulait donner l’impression d’un temple de la science et de la culture et, en fait, tout était plein de vide !

Je pense toutefois que ces cérémonies annuelles n’étaient pas totalement inutiles. En France, les diplômes, sortis d’une imprimante et envoyés par la poste, avaient-ils une plus grande valeur ? J’aurais préféré que soient reconnues plus modestement les connaissances acquises et que l’accent soit mis sur ce qui restait à acquérir pendant la totalité de la vie.

Il se trouve que peu de temps après, j’ai eu l’honneur d’avoir un entretien avec Jacques MERLEAU-PONTY, cousin du philosophe Maurice MERLEAU-PONTY et ancien élève de l’Ecole normale supérieure, agrégé de philosophie et professeur d’épistémologie à l’Université de Paris X – Nanterre. Cet éminent philosophe souhaitait savoir ce que je faisais à Chiang Mai. Je lui ai donc présenté l’université et je me rappelle avoir insisté sur le fait que mes étudiants venaient, dans leur immense majorité, de familles qui n’avaient pas fait d’études supérieures. On en était au B.A. BA de l’apprentissage de la langue française et il était quasiment impossible d’enseigner, par exemple, la littérature française, puisque le niveau de langue ne permettait pas la lecture des oeuvres.

Je n’ai jamais oublié la réponse que me fit Jacques MERLEAU-PONTY : ne minimisez ni votre travail, ni la valeur de vos étudiants; ils sont certainement meilleurs que ceux que nous avons dans nos universités en France.

Je n’ai jamais oublié… Et maintenant, alors que chacun peut constater les dégâts causés par notre « Education nationale » et la baisse continue du niveau de toutes les études, je repense à cet éminent professeur. C’était en 1972 et, depuis cinquante ans, aucun politicien n’a voulu lutter contre ce déclin et chercher à y remédier. Les réformes, non faites à temps, engendrent les catastrophes.

*

En écrivant ces lignes, les souvenirs reviennent. Je me revois, à l’Elysée cette fois, avec Christine ALBANEL, conseillère à la culture de Jacques CHIRAC. Nous étions dans le vestibule d’honneur à l’issue d’une réunion organisée par elle pour les sujets abordés, et par moi pour le protocole. C’était le début des problèmes de plus en plus sérieux rencontrés par les proviseurs dans un certain nombre d’établissements scolaires de la proche banlieue parisienne. Autour du Président Jacques CHIRAC et du ministre de l’éducation François BAYROU, une douzaine de proviseurs avaient exposé leurs problèmes et cherché des solutions avec le Président. En sortant, ils répondaient, avec leur ministre, dans la cour d’honneur de l’Elysée, aux questions des journalistes. Je m’entendais bien avec Christine ALBANEL et je l’ai interrogée sur le travail et l’efficience du ministère de l’éducation. Sa réponse est venue immédiatement pour constater que le ministre ne faisait rien et d’ailleurs n’avait jamais rien fait.

En France, quand on ne fait rien, on peut faire carrière !

Ecrit en février 2024.
- Je note d'ailleurs que ces jours-ci François BAYROU a été blanchi pour faute de preuve dans l'affaire de détournement de fonds publics au Parlement européen. Il rejoint ainsi Nicolas SARKOZY sur la liste des "Présidents" qui ne sont pas au courant des magouilles organisées dans leurs rangs et qui donc devraient être virés pour ne pas avoir fait leur travail... Et en plus les médias parlent d'une possible nomination (qui ne se fera pas) du sieur BAYROU à l'éducation nationale...
- Article publié également dans "Vu de Sansai" N° 30 du 30 novembre 2024, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient
- Sur le sieur BAYROU, voir également "Au gré des jours 2025", puisqu'il a fini par devenir Premier Ministre. Le rêve d'un néant existentiel qui poursuit sa brillante carrière dans le "rien" (cf. "Au gré des jours - Année 2025 - 2 janvier : François BAYROU, Premier Ministre (sinistre ?)"

23. Université de Chiang Mai : lumière(s) et ombre(s)

Dans cette vie nomade que j’ai menée, j’ai été persuadé depuis le début que, quel que soit le pays, il y aurait des choses intéressantes à découvrir, des choses belles à voir, des choses passionnantes à apprendre, et surtout, partout, des personnes… Ces dernières pourraient être parfois honnêtes et parfois malhonnêtes, parfois riches et parfois pauvres, parfois cultivées et parfois incultes (même si chacun a une culture).

Aujourd’hui, je voudrais jeter un coup d’oeil sur mes années passées à l’université de Chiang Mai car récemment, une personne pour laquelle j’avais un très grand respect, m’a montré par hasard un aspect plus « gris » de sa personnalité, tout en me jurant de sa bonne foi.

Parti de France en 1968, j’ai atterri à Bangkok, puis à Lampang, dans le nord du pays, où je devais effectuer deux années au service de la coopération dans une école comme professeur de français, une des deux langues possibles pour les deux dernières années du secondaire, avant le nécessaire examen d’entrée à l’université, redouté par beaucoup.

Après ces deux années où j’avais été heureux de travailler non seulement dans « mon » école de Lampang, mais aussi avec le ministère thaï de l’éducation, j’ai accepté de rester une troisième année pour tenter de terminer ce qui avait été commencé : l’apprentissage en Thaïlande du début du français langue étrangère dans les écoles secondaires.

Quelques semaines après la rentrée de cette troisième année scolaire, j’ai été muté, contre mon gré, à l’université de Chiang Mai par le nouveau conseiller culturel (Heureusement le « Poisson » avait disparu de la circulation) qui avait absolument besoin de quelqu’un pour remplacer un professeur agrégé dont le poste avait été supprimé puisque cette toute jeune université n’avait pas besoin d’un spécialiste de littérature française aussi longtemps que la langue française ne serait que (très) peu connue des étudiants.

Ce prédécesseur était devenu un ami. Nous n’avions jamais parlé ensemble de sa succession, mais il avait suivi mes efforts pour moderniser un peu l’enseignement du français dans le secondaire. Une anecdote :

Son humour était un peu celui d’un pince-sans-rire. Lors du pot d’adieu qui lui a été offert avant son retour en France, il a eu cette phrase que j’ai toujours gardé en mémoire : « On dit souvent que partir, c’est mourir un peu. Et moi, je vous dis que rester, c’est mourir pour toujours ».

En fait, il avait reconnu sagement, auprès du conseiller culturel, que son poste, qui coûtait cher au gouvernement français, n’était pas justifié. Il avait donc préconisé ma nomination pour que les étudiants apprennent la langue française, avant de dérouler pour eux un programme d’études supérieures ressemblant à celui de la Sorbonne.

C’est ainsi que le conseiller culturel nouvellement arrivé en Thaïlande m’a nommé d’office en m’offrant un salaire trois fois plus important que celui que je recevais des Thaïs, mais vingt fois moins élevé que celui reçu par mon ami.

J’étais triste d’être contraint de quitter mes fonctions avec les professeurs et les élèves du secondaire. Mais il le fallait car le conseiller culturel m’avait donné seulement le choix d’aller à Chiang Mai ou de rentrer en France. Or, à cette époque de l’année, il était déjà trop tard pour s’inscrire à l’université en France et reprendre des études.

Je me suis donné une année pour voir où étaient les problèmes de la section de français de l’université, tout en continuant à enseigner dans la classe dont j’avais eu la charge à Lampang. Je ne pouvais laisser les élèves sans professeur de français à quelques mois de leur examen d’entrée à l’université.

J’avais à l’époque une petite moto – Yamaha 100 – et seulement 100 kms séparaient Chiang Mai et Lampang. Le vendredi après-midi, dès la fin de mes cours à l’université, je prenais la route et donnait un cours le soir à Lampang, suivi d’autres le samedi et le dimanche matin. Dans l’après-midi, je rentrais à Chiang Mai et reprenais mes cours le lundi.

L’affaire se passa très bien puisque, pour la première fois, des élèves d’Arunothai réussirent le concours d’entrée à l’université.

L’accueil qui me fut donné à Chiang Mai fut excellent. Le Père André GOMANE enseignait encore et tout le monde le respectait. Or chacun savait que je m’entendais fort bien avec lui. Je commençais donc mon travail et pendant un an j’observais.

Le premier problème était simple. La majorité des cours prévus étaient de « haute littérature », alors que la plupart des étudiants ne maîtrisaient pas la langue française. Il fallait donc faire un effort particulier sur la langue, parlée, lue et écrite.

Le second problème venait des professeurs. Leur connaissance de la langue était bonne, mais ils ne l’enseignaient pas. Pendant un cours, ils parlaient, en thaï, de la langue et de la grammaire. Ils semblaient ne pas vouloir parler, en français, aux Thaïs, ni surtout faire parler, en français, les Thaïs. Ils reproduisaient ce que j’avais connu en France, avec l’enseignement des langues mortes, latin, grec et même anglais avec la traduction en français des oeuvres de Shakespeare.

Il aurait donc été bien nécessaire de faire avec les professeurs de l’université ce que nous avions commencé à faire avec ceux du secondaire : des stages de formation. Mais c’était impossible car, en Thaïlande, un professeur d’université était considéré comme parfait et omniscient, n’ayant plus rien à apprendre.

Ces évidences ne changeaient rien à l’amabilité, à la gentillesse, au dévouement de ces professeurs, et j’avais l’honneur de m’entendre bien avec tous. En fait, je faisais souvent office de « dictionnaire vivant » à leur disposition pour expliquer un mot, une phrase ou la conjugaison d’un verbe. Pourquoi pas ?

A la fin de cette première année, j’aurais pu rentrer en France, mais je trouvais un peu stupide de partir après avoir cerné le problème, sans avoir tenté de le résoudre. J’ai alors proposé à la directrice de la section de français, Nengnoi PENTH, de prendre un groupe d’étudiants de première année qui entraient à l’université et de me laisser faire leur programme pour qu’ils apprennent, parlent et écrivent le français. Elle m’a donné son accord et, comme je le pensais, les résultats n’ont pas tardé à apparaître. Les étudiants pouvaient parler français, si cette chance leur était donnée. Je souhaitais des réformes car elles me semblaient évidentes pour le bien des étudiants; d’autres souhaitaient le statu quo.

Un autre problème apparut lors de la création de l’Alliance française de Chiang Mai en 1972. Cette décision ne fut pas mienne, mais celle du conseiller culturel de l’époque qui me demanda de la fonder. L’idée était bonne et fut possible grâce à la participation de tous les membres du comité, dont le Prince Vongsamahip et adjan Nengnoi, Président et Vice-Présidente, du R.P. Jean SAINT-GUILY, des Pères de Bétharram, trésorier, toujours souriant, aimable et garant de l’honnêteté…

Le problème est venu du fait que la présence française à Chiang Mai et dans le nord de la Thaïlande était attribuée, dans les années 50, aux Pères de Bétharram, puis, dans les années 60, à Adjan Nengnoi, directrice de la section de français de l’université. Cette dernière a probablement peu appréciée que l’Alliance ne la laisse plus seule en première ligne pour les événements culturels et surtout la considération de l’ambassade. De toute évidence, la création de l’ Alliance a changé la donne dans les années 70 puisque sa vocation étaient de s’adresser à toute la population et pas seulement aux étudiants, et que, tout naturellement, le Prince Wongsamahip, avec la présidence qu’il occupait, devenait le seul à être sur la première marche du podium des personnalités françaises et francophones.

Puis est survenu un autre problème. Un des membres du comité de l’Alliance était M. Thawi, un entrepreneur d’origine vietnamienne, qui avait fait fortune à Chiang Mai et qui parlait français mieux que beaucoup à l’université. Je ne le connaissais pas et de toute façon ne l’avais pas choisi. Sans doute était-ce une connaissance du Prince Wong ?

Dès le début, M. Thawi a aidé l’Alliance, par exemple en offrant une soirée de chansons françaises avec ses enfants qui avaient fondé un petit orchestre de jeunes avec leurs amis. Ce fut bien sûr un grand succès.

Un beau jour (ou plutôt un mauvais jour), une lettre adressée à Adjan Nengnoi arrive à l’Université. La lettre – anonyme – accuse M. Thawi d’être communiste. Or, à l’époque, les militaires thaïlandais qui gouvernaient le pays étaient les alliés inconditionnels des Américains qui faisaient « leur » guerre au Vietnam. Alors, être accusé de communisme n’était pas toléré en Thaïlande. (1)

Adjan Nengnoi, bouleversée d’être mêlée à un problème « communiste » et aidée par la meute des « bien-pensants » emmenée par Adjan Themi, venue à l’Université de Chiang Mai, non pour aider au développement du nord de la Thaïlande, mais en attendant qu’un poste de professeur de français se libère pour elle à Chulalongkorn, la plus prestigieuse université du pays.

Adjan Nengnoi m’a expliqué donc qu’il ne fallait avoir aucun contact avec M. Thawi, car il n’est pas possible de pactiser avec les communistes. Je me souviens très bien avoir indiqué à Adjan Nengnoi que M. Thawi gagnait certainement plus en un seul jour qu’elle ou moi en un mois, que je ne lui avais jamais entendu exposer la moindre idée communiste et que de toute façon l’Alliance était présidée par le Prince Wong auquel elle pouvait transmettre ses récriminations. Par-dessus tout, je lui fis clairement savoir que pour moi les lettres anonymes ne méritaient que la poubelle et que je n’en tenais jamais le moindre compte. Ce faisant j’avais posé, sans m’en rendre compte, un acte de rébellion irréparable pour « l’establishment » thaï de l’université. Ma disgrâce – à l’université au moins – était annoncée.

Peut-être aurai-je l’occasion de reprendre plus tard la fin de mon séjour à Chiang Mai, mais cette histoire « communiste » a resurgi plus de quarante années plus tard lorsque j’eus l’occasion d’en parler avec Louis GABAUDE.

J’ai toujours eu, et j’ai encore, un grand respect pour ce dernier. Sa vie n’a pas été « un long fleuve tranquille », mais il est devenu un membre que je considère éminent de l’Ecole française d’Extrême-Orient. Après son arrivée en Thaïlande, il avait trouvé un poste à l’Alliance française de Bangkok, avant de venir me remplacer à l’université de Chiang Mai en 1975. Il a ensuite choisi de passer sa vie en Thaïlande comme spécialiste du bouddhisme et je peux fort bien comprendre ce choix. Pour ma part, j’ai toujours préféré ne pas transiger sur certains principes et ai donc choisi de ne pas accepter que des professeurs d’université puissent décider, par peur, qu’une lettre anonyme devait être acceptée comme ayant valeur d’évangile, sans chercher à comprendre.

Ce ne fut ni la première, ni la dernière fois que j’ai placé certains principes moraux dans ma liste de priorités et à plusieurs reprises, je l’ai payé (très) cher. Je n’ai oublié ni Chiang Mai, ni Bangkok, ni Santiago du Chili, ni l’Elysée. Sans réformes quand elles sont indispensables, ou devant l’ampleur du trafic auquel on voudrait me mêler, je préfère tirer ma révérence, « quoi qu’il m’en coûte ».

Ecrit en mars 2024.
Publié également dans "Vu de Sansai" N°31 du 27 décembre 2024- Bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole Française d'Extrême-Orient
1. Cf. l'article suivant en hommage à Pornpilai.

24. Hommage à Pornpilai

Je souhaite rendre un hommage très particulier à Pornpilai LERTWICHA. Exceptionnellement intelligente et vive d’esprit, elle n’avait pourtant pas réussi le concours d’entrée à l’université. Comme quoi les concours ne jugent pas, là-bas comme ici, les véritables valeurs. Elle était finalement entrée à « Wittayalai khru », l’école pour les futurs professeurs.

Durant ses études, elle a pris davantage conscience des « saloperies » qui existaient dans son pays, saloperies organisées par ceux qui dirigeaient le pays, les militaires thaïlandais et leurs suppôts américains.

Elle ne s’appelait pas Che Guevarra, mais elle a finalement dû se terrer dans la jungle du nord de la Thaïlande, car les soi-disant « démocrates », thaïlandais et américains, la pourchassaient comme ses amis ayant des « idées soi-disant avancées ». Heureusement, elle a pu attendre avec eux, sans être capturée, dans un maquis, qu’une amnistie soit proclamée après le départ des Américains du Vietnam.

Ensuite, jusqu’à son décès, elle a mis toute son intelligence à améliorer l’enseignement en Thaïlande et elle a réussi, sans peur et avec courage, à faire connaître ses recherches et ses travaux au Premier Ministre, Thaksin SHINAWATRA, et à la Princesse Maha Chakri Sirindhorn, pour laquelle j’ai eu moi-même l’honneur et la joie de travailler deux fois lors de ses séjours à Paris. (1)

Ecrit en mars 2024
Publié également dans "Vu de Sansai" N° 31 du 27 décembre 2024 - Bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole Française d'Extrême-Orient
1. Cf. "Protocole - Quai d'Orsay, Elysée 1993-1999" - Rubrique : Visite en France de SAR la Princesse Maha Chakri Sirindhorn

25. Université : examens et moine bouddhiste

Parmi les histoires – tellement vraies qu’on ne peut croire que ce sont des histoires -, je choisis d’en raconter deux, l’une arrivée à l’Université de Chiang Mai, l’autre à celle de Nanterre. Ainsi, pas de jaloux !

Une des professeurs de l’Université de Chiang Mai (mais elle n’était pas à la section de français) raconta à ses étudiants, peu de temps avant les examens de fin d’année, qu’elle s’était rendue dans un temple de Lamphun, à environ vingt kilomètres de l’université et qu’elle y avait rencontré, une fois de plus, un moine particulièrement doué pour prédire l’avenir… Elle enroba l’histoire de telle façon que ses étudiants comprirent que leur destin était entre les mains de ce « voyant ». Ils se rendirent à Lamphun et interrogèrent le moine sur les futurs examens qu’ils avaient à subir, avant de laisser une bonne offrande au temple, comme c’était d’ailleurs la coutume après avoir reçu une bénédiction.

Une fois découverte, l’affaire fit grand bruit. La professeure avait donné les sujets d’examen au moine et partageait avec lui les bénéfices de la magouille.

Dans tous les clergés, on peut trouver, comme partout et sans miracle, le meilleur et le pire. Le malheur débarque lorsque le pire n’est pas éradiqué dès qu’il est connu. Le retard apportée dans toute réforme ne peut amener aucun bien.

La seconde histoire concerne l’université de Nanterre, où j’ai déjà dit que j’ai « subi » quelques examens. A l’occasion d’une session, je suis arrivé dans la salle pour une épreuve de philosophie sur Hegel, épreuve qui devait durer quatre heures. Une fois le sujet distribué par un surveillant – car il y avait un surveillant – je me suis aperçu que j’étais le seul à ne pas sortir d’un cartable ou d’un sac les cours polycopiés, les manuels ou les dictionnaires. J’ai fini par interroger le surveillant qui ne servait à rien, mais qui tolérait tout. Je lui ai demandé s’il m’autorisait à demander à mes voisins de me « dépanner ». J’ai donc retrouvé facilement les passages se rapportant au sujet. Après avoir pris quelques notes, j’ai commencé à rédiger ma copie. A la fin, j’ai ajouté quelques mots à l’attention du correcteur, résumant ce que j’avais découvert dans la salle d’examen et l’aide que j’avais reçue.

A l’oral, c’était la professeure que nous avions eu toute l’année avec le CNED qui nous interrogeait et c’était elle aussi qui avait corrigé l’écrit. Je n’avais pas beaucoup travaillé cette matière car Hegel n’était pas ma « tasse de thé » et, malgré les longues vacances universitaires à Chiang Mai, j’étais bien occupé.

Avec cette professeure, j’ai parlé longuement. Une fois encore, je dois redire cette belle écoute donnée par les professeurs du CNED à leurs étudiants. Je lui ai parlé du post-scriptum de ma copie et elle m’a donné cette magnifique réponse : « Nous savons que les étudiants passent leurs examens avec les cours… Mais ils ne savent même pas construire une dissertation. Ils copient le cours, sans même changer un mot, ni une virgule… Vous, vous savez extraire du cours quelques idées et les mettre en ordre suivant votre plan, ce qui fait toute la différence. »

Comme souvent en racontant des souvenirs, d’autres reviennent. Lors de ma première année à l’Université de Chiang Mai, j’avais un cours basé sur le polycopié de mon prédécesseur. Je n’ai pas surveillé la salle d’examen. Mais en corrigeant les copies, j’ai constaté que les étudiants recopiaient le polycopié. Quelques-uns se trompaient sur la page à laquelle il fallait commencer, mais tous recopiaient le cours…

Je ne comprenais pas et je décidai donc de surveiller moi-même le prochain examen. Les étudiants de Chiang Mai étaient meilleurs que ceux de Nanterre. Ils ne trichèrent pas, ils ne copièrent pas. Pourtant je découvris dans les copies le même « recopiage », à quelques lignes près. Je dus le reconnaître et l’accepter. Personne n’avaient triché, mais ils avaient tout appris par coeur, sans forcément comprendre !

Ecrit en décembre 2024 

26. S.A.R. la Princesse Galyani VADHANA

Parmi tous mes innombrables souvenirs de Thaïlande, ceux qui concernent S.A.R. la Princesse Galyani VADHANA sont, à de nombreux titres, parmi ceux qui m’ont marqué à tout jamais.

Au début des années 70, la guerre du Vietnam faisait rage et la peur d’une prise de contrôle par les communistes de toute l’Asie du Sud-Est échauffait grandement les militaires qui dirigeaient la Thaïlande. Ils décidèrent, pour tenter d’enrayer l’expansion chinoise, de prendre un certain nombre de mesures, dont celle de supprimer l’enseignement du chinois dans les écoles thaïlandaises. C’était certainement une ânerie car les liens entre la Chine et la Thaïlande étaient anciens et importants. Il suffit de rappeler l’existence de la route de la laque allant de Chine en Thaïlande du nord et en Birmanie, importante comme la route de la soie qui reliait la Chine jusqu’à Lyon.

Dans les écoles secondaires de Thaïlande, les deux dernières années des classes littéraires, avant l’examen d’entrée à l’Université, comportaient l’apprentissage de deux langues étrangères. Il y avait l’anglais qui avait déjà très profondément noyauté la culture thaïe, et la seconde langue était majoritairement le chinois, compte tenu de l’importante communauté chinoise déjà présente dans le pays. Il fallait que les militaires thaïlandais soient inféodés aux Américains pour prendre une aussi stupide décision qui faisait fi de leur histoire, de leur culture…

La suppression de l’enseignement de la langue chinoise dans les écoles secondaires donna une chance au français car il fallait, au pied levé, enseigner une autre langue dans les programmes littéraires. Peu de temps avant la rentrée scolaire, il fallut trouver des profs de français. Une de mes grandes amies m’a raconté ce qui s’était passé dans son école, où elle enseignait l’anglais… La veille de la rentrée, la directrice organisa une réunion avec les professeurs et expliqua qu’elle n’avait toujours pas de professeur de français. Regardant alors les professeurs présents, elle pointa sa main vers l’un d’eux et prit sa décision : vous enseignerez le français et vous avez trois jours pour vous préparer.

C’est devant ce cruel manque de moyens que la Princesse Galyani avait décidé d’aider. Elle avait vécu toute sa jeunesse en Suisse, avec ses parents et son frère le futur roi Rama IX, et elle parlait un français parfait. Elle proposa ses services comme professeur de français à l’Université Thammasat à Bangkok.

Et c’est ainsi que, quelque temps plus tard, je pus faire la connaissance de la Princesse.

Ecrit en novembre 2022
Publié également dans "Vu de Sansai N° 31 du 27 décembre 2024 - Bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole Française d'Extrême-Orient

27. S.A.R. la Princesse Galyani VADHANA – Liberté et respect

Au début des années 70, la Princesse Galyani vint à l’Université de Chiang Mai pour rencontrer l’ensemble des étudiants et des professeurs de la section de français de la faculté des humanités, où j’enseignais. C’est à cette occasion que j’eus l’honneur de lui être présenté. Par la suite, chaque fois que la Princesse venait à Chiang Mai, nous déjeunions ensemble, soit avec quelques professeurs de français, soit en tête à tête, ce qui me permettait de poser toutes les interrogations que je pouvais avoir sur la Thaïlande et sa culture.

C’est ainsi que j’ai compris que la connaissance et la compréhension d’un pays, ce n’est pas d’y avoir été en touriste pendant quelques jours, ce n’est pas le fait d’en connaître la langue… Il faut aussi connaître l’histoire, la géographie, la civilisation, les coutumes… Et ce sont les personnes qui sont ainsi, non seulement bilingues, mais « bi-civilisationnelles » qui peuvent le mieux comprendre et expliquer les réactions bizarres d’un étranger débarquant dans une nouvelle culture. La Princesse Galyani portait ainsi en elle toute la culture thaïe et toute la culture française.

Un exemple : à l’Université, j’avais été chargé du cours de dernière année pompeusement intitulé « histoire des idées » et j’avais choisi de parler de « trucs » différents de ce que mes étudiants possédaient déjà dans leur culture. Je voulais les faire réagir et leur montrer des possibilités d’ouverture, de découverte, de quelque chose différent du « train-train ». Je parlais d’Albert Camus, de René Char, de logique moderne… Et je sentais que mes étudiants découvraient ce qu’ils n’avaient pas imaginé et que toutes ces nouveautés les heurtaient. Fallait-il arrêter ou continuer ? Je n’ai jamais oublié la réponse de la Princesse, le jour où nous en avons discuté : « Pierre, il faut leur donner tout ce que vous souhaitez. Mais ensuite, il faut les laisser libres de choisir ».

De cet enseignement, j’ai toujours gardé :

  • oui, il faut dire tout ce que l’on pense devoir dire,
  • oui, il faut respecter son interlocuteur,

quoi qu’il en coûte ! J’ai payé cher parfois cette liberté de parler et ce respect. Mais l’un sans l’autre, c’est la tyrannie.

Ecrit en novembre 2022
Publié également dans "Vu de Sansai" N° 31 du 27 décembre 2024 - Bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole Française d'Extrême-Orient

28. S.A.R. la Princesse Galyani VADHANA – Un simple dîner en famille en France

En 1972, la Princesse avait été invitée à effectuer un voyage officiel en France et je devais moi-même être à Paris aux mêmes dates, en raison d’examens à passer à l’Université de Nanterre, faisant à cette époque des études de philosophie et de lettres avec le Centre national d’enseignement à distance (CNED). Je proposais à la Princesse de venir dîner dans ma famille, tout simplement, avec mes parents et mes frères et soeurs.

Le jour venu, j’allais chercher la Princesse et sa secrétaire à son hôtel avec une petite voiture prêtée par un ami. J’avais avancé le plus possible le siège avant pour laisser davantage de place à l’arrière, mais la Princesse a absolument voulu monter à l’avant à côté de moi.

Le dîner se passa très bien car la Princesse, qui devait toujours garder son rang en Thaïlande, ainsi que les usages et rites qui l’accompagnaient, savait tout aussi bien être très à l’aise dans une famille française où elle était reçue simplement.

En me quittant à la porte de son hôtel où je la raccompagnais, la Princesse, qui savait que j’avais un examen le lendemain matin, a ajouté à son aurevoir un « et pour demain, merde… » Même dans les petites choses, elle connaissait les habitudes.

Pour la petite histoire, je déposais le lendemain un bouquet de roses à son hôtel pour la remercier. Elle répondit par une gentille lettre qui disait : Oh ! un comble ! Vous m’invitez à dîner dans votre famille et c’est vous qui me remerciez ! » 

Ecrit en décembre 2022
Publié également dans "Vu de Sansai" N° 31 du 27 décembre 2024 - Bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole Française d'Extrême-Orient

29. S.A.R. la Princesse Galyani VADHANA – Présidente d’honneur de l’Alliance française de Chiang Mai

Un peu avant la fin de mon premier séjour en Thaïlande (fin 1974 ou début 1975), après sept années de travail, avec le Ministère thaïlandais de l’Education pour les écoles secondaires, puis avec la Faculté des Humanités de l’Université de Chiang Mai, enfin en fondant l’Alliance française de Chiang Mai, sans beaucoup d’argent et sans appui de la part de mon ambassade, sauf les bonnes paroles qui ne coûtent rien, la Princesse Galyani m’a dit, à l’occasion du dernier déjeuner que nous avons eu ensemble à l’hôtel Rincome de Chiang Mai : « Pierre, vous reviendrez en Thaïlande ». 

Avant de parler de ce retour, des souvenirs reviennent sur l’Alliance française de Chiang Mai.

Qui a eu l’idée ? Je ne sais vraiment plus. Est-ce le Prince Vongsamahip, notre Président ? En tout cas, ce n’est pas moi, car j’ai répugné ma vie entière à quémander des faveurs. Disons que le Prince Vong eut un jour l’idée de proposer à la Princesse Galyani d’être la Présidente d’honneur de la très jeune Alliance française de Chiang Mai, ce qu’elle accepta de suite.

Nous étions fiers de cette acceptation et une des visites de la Princesse coïncida avec une exposition de photographies consacrées aux provinces françaises. Elle l’inaugura. Imaginez la presse, les photographes, la télévision, les invités… Notre Alliance était trop petite pour accueillir décemment un tel événement. Le Prince Vong fit un petit discours dans la cour devant l’entrée et invita la Princesse à visiter l’exposition dans notre salle du premier étage. Mais avant de monter l’escalier, la Princesse se tourna vers moi et me demanda de l’accompagner. Derrière nous se pressa un trop grand nombre de personnalités et la maison en bois ne résista que difficilement aux poids supplémentaires. Nous avions eu l’idée, pour exposer l’ensemble des photos, de mettre de légers poteaux de

bois entre le parquet et le plafond de notre grande salle, mais le grand nombre de visiteurs fit bouger le plancher et les fragiles poteaux se retrouvèrent par terre. Il fallut donc réglementer l’accès au premier étage et la Princesse put voir tranquillement l’exposition.

Nous eûmes le lendemain une magnifique couverture de presse dans les journaux locaux.

J’ai encore un autre souvenir, qui m’a été confié par le directeur de l’Alliance française de Bangkok lors de la soirée qui a précédé mon départ de Thaïlande, en mars 1975. Jean-Claude MASSON était un « honnête homme ». Il m’a raconté la réaction des membres du conseil d’administration de l’Alliance de Bangkok, fondée en 1912, quand fut découvert le fait que la Princesse Galyani avait accepté d’être Présidente d’honneur à Chiang Mai. Une demande fut faite par le Président et le Directeur pour que la Princesse veuille bien honorer également l’Alliance de Bangkok. La réponse fut négative, avec cette explication magnifique (pour moi) quand fut demandée la raison pour laquelle elle avait accepté pour la (petite) Alliance de Chiang Mai : « A Chiang Mai, il y a Pierre Petit »… 

Ecrit en décembre 2022
Publié également dans "Vu de Sansai" N° 31 du 27 décembre 2024 - Bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole Française d'Extrême-Orient

30. S.A.R. la Princesse Galyani VADHANA – Dernière rencontre

Après mon départ de Thaïlande, en 1975, ce sont des lettres et des cartes de voeux qui furent échangées. Un jour, nos voyages respectifs nous ont réunis par hasard à Paris, et la Princesse m’a invité à déjeuner à la résidence de l’ambassadeur de Thaïlande. 

Des années plus tard, en 1990, je fus nommé chef de chancellerie à notre ambassade en Thaïlande. L’Ambassadeur, Ivan BASTOUIL, aimait beaucoup recevoir et le faisait très bien et très largement. Peu de temps après mon arrivée, il a offert une réception pour remettre les Palmes académiques à plusieurs professeurs thaïlandais de français et naturellement la Princesse Galyani fut invitée, mais je ne le savais pas. Ma réserve m’avait empêché de faire savoir à la Princesse que j’étais de retour en Thaïlande. J’attendais un moment favorable.

C’est en arrivant dans la très belle résidence de l’ambassadeur, au bord de la rivière, que j’appris la présence de la Princesse. Après son arrivée et la remise des décorations, l’Ambassadeur vint me chercher pour me « présenter » (c’est le mot qu’il a employé). Je n’eus pas le temps de lui dire tout ce dont je ne lui avais pas parlé ! En arrivant devant elle, assise sur un fauteuil un peu à l’écart, mais entourée des professeurs qu’elle connaissait depuis longtemps, l’Ambassadeur commença les présentations qu’il souhaitait faire, mais la Princesse leva la tête et me vit à côté de l’Ambassadeur. Elle eut alors cette phrase que je n’ai pas oubliée : « Pierre, que faites-vous ici ? ». L’Ambassadeur nous laissa en me glissant : « Je vois que les présentations sont inutiles ! »

Ce fut ma dernière rencontre avec la Princesse. Aujourd’hui encore, je regrette que le travail écrasant et quotidien au Consulat, tout autant que mon immense respect, m’aient empêché d’écrire pour lui proposer de la revoir. Il aurait pu, par exemple, être intéressant d’organiser un déjeuner de seulement quatre personnes pour que la Princesse et l’Ambassadeur échangent librement leurs idées sur les relations entre les deux pays. Je crois qu’avec Ivan BASTOUIL, cet échange aurait pu être très fructueux. Avec son successeur, c’était hors de question !

Ecrit en décembre 2022
Publié également dans "Vu de Sansai" N° 31 du 27 décembre 2024 - Bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole Française d'Extrême-Orient

31. S.A.S. le Prince Vongsamahip JAYANGKURA et Adjan Voravarn VARASIRI

Après la Princesse Galyani, je veux évoquer aussi, avec mon coeur, S.A.S. le Prince Vongsamahip JAYANGKURA, que je surnommais « mon grand-père de Chiang Mai ».

Il avait fait des études en Belgique et connaissait très bien notre langue et nos coutumes. Puis il était entré au Ministère des Affaires étrangères thaïlandais et avait représenté son pays comme ambassadeur dans plusieurs pays, dont les Philippines et la Belgique, et il avait choisi de prendre sa retraite près de Chiang Mai, dans la petite ville de Sansai. Il donnait quelques cours à l’université de Chiang Mai et c’est ainsi que je l’ai connu.

Nous nous réunissions régulièrement à la cafeteria de l’université, avec Adjan – ce qui veut dire professeur – Voravarn VARASIRI. Ce dernier avait eu une vie étrange et pleine d’imprévus. Son père était conseiller particulier du dernier roi absolu de Thaïlande, dans les années 30. Voyant sa dernière heure arriver, le monarque – probablement Rama VII si ma mémoire est exacte – demanda à son conseiller de préparer une réforme pour instaurer une monarchie constitutionnelle. Mais la santé de roi se rétablit et Rama VII décida de garder son absolutisme et d’exiler son conseiller ! Le fils de ce dernier, Voravarn, était alors âgé de 7 ans et arriva en France à Marseille où il fut scolarisé. Il apprit ainsi le français et garda longtemps, me raconta-t-il, l’accent chantant du sud. La seconde guerre mondiale le trouva à Paris où il poursuivit ses études universitaires. Ce n’est que plus tard qu’il rentra en Thaïlande et devint professeur de français dans la plus prestigieuse université de Thaïlande, Chulalongkorn. Il y passa de longues années, mais lorsque l’université de Chiang Mai fut créée, il vint s’installer dans le nord de la Thaïlande car il préférait la tranquillité à la vie bouillonnante de Bangkok.

Nous avons passé de très bons moments ensemble. Le Prince et Adjan Voravarn se racontaient des souvenirs de jeunesse et j’étais très bien entouré avec ces personnalités « franco-thaïes ».

Le Prince, auquel je rendais visite régulièrement dans sa « retraite » de Sansai, m’avait dit un jour que j’étais toujours le bienvenu chez lui et que mon couvert était mis tous les jours. C’est sans doute à ce moment-là que j’ai considéré le Prince comme « mon grand-père de Chiang Mai ».

Un jour, il me demanda de faire quelque chose pour lui. Il avait très envie de venir manger chez moi une omelette espagnole aux pommes de terre qui lui rappellerait sa jeunesse. A cette époque, je ne faisais jamais la cuisine car c’était beaucoup plus simple de déjeuner et dîner dans les innombrables restaurants de Chiang Mai, pour un prix qui pouvait être très raisonnable.

Adjan Voravarn accepta de faire l’omelette et je préparai comme dessert une mousse au chocolat. La soirée fut excellente et se passa dans une excellente humeur.

Ecrit en décembre 2022
Publié également dans "Vu de Sansai" N° 32 du 31 janvier 2025 - Bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole Française d'Extrême-Orient

32. S.A.S. le Prince Vongsamahip JAYANGKURA : le diplomate et son humour

En sa qualité de Président de l’Alliance française de Chiang Mai, le Prince Vong m’a beaucoup aidé car il aplanissait toutes les difficultés administratives qui pouvaient survenir, souvent nombreuses et tatillonnes. Il était notre garant auprès des autorités du pays.

Il m’a de même beaucoup aidé lorsque des délégations officielles françaises venaient à Chiang Mai. Je dirai un jour la visite des membres de la Commission des Affaires culturelles, familiales et sociales de l’Assemblée nationale, conduite par René CAILLE ou celle du sénateur Henri CAILLAVET. Le Prince donnait alors tout son « lustre » et offrait la hauteur de son rang pour tout simplifier et créer le climat nécessaire au respect et à la bonne approche des problèmes. 

Le Prince me raconta un jour l’anecdote suivante qui le dépeint bien. Il était porte-parole du ministère thaï des affaires étrangères à une époque où la France poursuivait des essais nucléaires en Polynésie. Les Thaïlandais, poussés par les Américains, relayaient une partie de l’opinion mondiale dans la critique et la désapprobation. Les journaux étaient pleins d’articles acerbes contre la France.

Le Prince décida d’organiser une conférence de presse pour « faire le point »… A l’heure dite, la salle était comble, mais le Prince avait demandé que la climatisation soit coupée. Chacun connaît la moiteur de Bangkok en début d’après-midi. Sous un prétexte quelconque, le Prince arriva très en retard et les journalistes étaient déjà bien fatigués ! Le Prince, magistral, leur expliqua que, pour bien comprendre la position de la France sur le nucléaire, il fallait se rappeler Charles de Gaulle. Et il partit sur un long résumé de la vie et de l’action du Général de Gaulle.

Lorsqu’il eut terminé, des mains se levèrent encore dans l’assistance, pour poser des questions. Mais le Prince, toujours superbe, expliqua que les questions allaient toutes être écoutées, mais que, pour bien comprendre, il fallait se rappeler Napoléon. Et il offrit une longue tirade sur l’épopée de l’empereur.

A la fin de son exposé, de nombreux participants étaient somnolents et les mains moins nombreuses pour les questions. Mais le Prince avait encore une arme. Il promit de faire toute la lumière sur les essais nucléaires, mais il fallait d’abord connaître Louis XIV et il parla donc longuement des relations de la France avec le roi de Siam…

Le Prince m’assura qu’il n’y eut pas d’articles qui méprisaient la France dans les journaux thaïlandais ! 

En écrivant ces lignes, je repense à des échanges faits à la cafeteria de l’université. Adjan Voravarn, qui était sans doute plus français que thaïlandais, avait dit un jour au Prince que les Thaïs savaient cultiver l’art du mensonge. Et le Prince, qui était sans doute plus thaï que français, lui répondit : Voravarn, tu ne comprendras jamais les Thaïlandais. Ils ne sont pas menteurs, mais diplomates ! Et Pierre connaît mieux la Thaïlande que toi !

Le Prince m’a raconté un jour un autre exemple de sa « diplomatie ». Il était en poste dans un pays – Philippines ou Cambodge, je ne sais plus – où les relations étaient difficiles avec la Thaïlande. Lorsque le Premier Ministre (militaire) qui était alors en poste en Thaïlande décida de faire une visite officielle, le Prince choisit de faire lui-même l’interprète pour être sûr d’aplanir à sa guise les différends entre ceux qui ne s’aimaient pas. Les paroles de bienvenue obligatoires prononcées, le dirigeant local commença à énumérer sa liste de griefs. Le Prince traduisit en expliquant à son Premier Ministre que la visite qu’il effectuait était considérée comme une promesse de paix et d’avenir. Bref, à la fin de la visite officielle, les deux pays étaient, paraît-il, plus amis qu’ils ne l’avaient jamais été.

Ecrit en décembre 2022
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 32 du 31 janvier 2025 - Bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

33. S.A.S. le Prince Vongsamahip JAYANGKURA : émission de télévision à Lampang

Peu de temps après l’inauguration, en décembre 1972, de l’Alliance française de Chiang Mai, le Prince me demanda de l’emmener à Lampang, car il avait été invité à participer à une émission en direct au siège de la télévision pour le nord de la Thaïlande. Le Prince devait raconter l’histoire de notre Alliance de Chiang Mai, mais je lui fis promettre de ne pas me faire intervenir, car mon niveau de langue en thaï n’était pas assez bon pour des improvisations (contrairement au discours que j’avais fait en thaï lors de l’inauguration, mais qui avait été vu et revu avec ma professeur).   

A Lampang, le journaliste précisa bien que l’interview ne devait durer que quelques minutes, mais le Prince savait très bien que personne en Thaïlande  ne pouvait lui couper la parole !

Il en profita pour présenter à son rythme tout ce qu’il avait envie d’exposer. J’étais avec lui sur le plateau et lorsque le présentateur lui dit qu’il était temps de rendre l’antenne, le Prince se tourna vers moi et me demanda de dire quelques mots. C’est ainsi que j’ai bien été obligé de découvrir les « joies » du direct à la télévision.

Pendant les jours et les semaines qui ont suivi, partout où j’allais dans la ville de Chiang Mai, des gens me reconnaissaient et m’abordaient pour me dire qu’ils m’avaient vu. C’est ainsi que j’ai compris l’importance, devenue de nos jours démesurée, de la télévision. Sans passage, sans interview, le livre n’est pas lu, le film n’est pas regardé, les chansons ne sont pas écoutées, les propagandes ne sont pas récitées, les produits ne sont pas achetés… Ce qui est dramatique, c’est que l’argent a remplacé tranquillement l’art, l’intelligence, la reconnaissance… Pour passer à la télévision, il faut, d’une façon ou d’une autre, payer ou se vendre !  

Ecrit en décembre 2022
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 32 du 31 janvier 2025 - Bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

34. Un 14 juillet à Chiang Mai

C’était en 1973 ou 1974 et ce fut le premier 14 juillet organisé avec un tel faste dans le nord de la Thaïlande. A moins que les consulats français de Chiang Mai, Lampang et Nan n’aient fêté dignement cette date avant leur fermeture lors de la seconde guerre mondiale, mais je ne connais aucune archive de cette époque.

Nous avions décidé de faire une belle fête avec toujours notre règle de base à l’Alliance : aucune facture ne devait rester à la charge de notre petite Alliance qui n’avait pas un centime de trop.

Le seul nom de notre Président, le Prince Vongsamahip JAYANGKURA, couvrait toutes les autorisations nécessaires, et il obtint du directeur de l’hôtel Rincome que les deux guitaristes et chanteurs italiens qui agrémentaient les dîners de ce grand hôtel, puissent venir en amis finir la soirée (ou la nuit) avec nous.

De mon côté, je connaissais beaucoup de gens à Chiang Mai et j’ai demandé aux commerçants de me donner des cadeaux pour pouvoir organiser une tombola. La réponse fut à la hauteur de l’amour de tous pour la France (et peut-être aussi un peu pour l’Alliance).

La fête elle-même a eu lieu dans un beau restaurant français, le seul de Chiang Mai à l’époque, le Coq d’or, ouvert depuis peu sur la route menant à l’Université et au Doi Suthep, et dont un Français, Bernard, ancien de l’hôtel Oriental à Bangkok, présidait aux destinées. Une centaine de personnes pouvaient être accueillies… Au début, j’ai eu peur de ce nombre, mais bien vite nous avons dû refuser des demandes. Tout était plein.

Parmi les invités, le Prince Vongsamahip qui a parfaitement rempli son rôle de Président, certains étudiants de la section de français de l’Université, mes élèves, tous présents et qui avaient donné un sacré coup de main pour l’ensemble de l’aventure. Il y avait aussi le correspondant du Bangkok Post à Chiang Mai, un bon ami de l’Alliance, qui rendait compte de nos activités et spécialement des expositions organisées avec les artistes, thaïs ou étrangers, en résidence ou de passage à Chiang Mai.

Le discours du Prince, un dîner français, des chants, des danses, une tombola… La fête dura, pour certains, jusqu’au petit jour et toute la « cave » rapportée de Bangkok fut épuisée. Mon ami Harry, du Bangkok Post, termina son article en écrivant que les derniers à quitter le Coq d’or n’étaient même pas Français !

Ecrit an janvier 2024
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 32 du 31 janvier 2025 - Bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

35. Une soirée de Noël dans un village karen

C’était en 1973 ou 1974. L’Alliance de Chiang Mai était ouverte et j’organisais chaque semaine une projection d’un film français prêté par la cinémathèque de notre ambassade à Bangkok.

Un missionnaire de Bétharram qui exerçait son ministère auprès des Karens, dans les montagnes du triangle d’or, me demanda un jour de venir passer la nuit de Noël dans son village « perdu » quelque part entre Chiang Mai et Mae Sariang, vers la Birmanie. Il souhaitait que je vienne avec le projecteur de l’Alliance et un film comique.

Je ne sais plus s’il s’agissait d’un film de Louis de FUNES, mais je me souviens bien de cette soirée. Il faisait froid, mais le projecteur a bien fonctionné et la séance se déroula sous les étoiles. Le Père traduisait. Je ne pouvais juger la traduction du français vers le karen, mais je jugeais facilement les rires des enfants comme ceux des adultes.

Ensuite, le Père célébra la messe de minuit, puis il y eut le réveillon, le même pour tout le village : un bol d’Ovaltine (boisson très répandue alors) pour réchauffer chacun.

La simplicité, une nuit de décembre, sous le ciel de Thaïlande !

Ecrit en janvier 2025

36. Une thèse de géographie : Michel BRUNEAU

Je ne l’ai pas beaucoup connu, car il est arrivé avant moi dans le nord de la Thaïlande où il a choisi de faire, en plus de son travail de coopérant, des recherches pour sa thèse de géographie.

Il revint quelques années plus tard pour finaliser ses travaux et je lui rendis visite car il avait attrapé je ne sais plus quelle maladie qui le clouait sur un lit d’hôpital, sans force.

Un jour, il me raconta ses recherches de géographe et ses découvertes sur les villages du nord de la Thaïlande et de l’Etat Shan en Birmanie.

Je n’ai pas oublié un de ses témoignages qui se rapportait au village de Ko Kha, près de Lampang où j’avais vécu pendant deux années. Ce petit village, je le traversais souvent car il permettait d’atteindre Wat Phra That Lampang Luang, le plus beau temple de la province de Lampang où j’allais souvent pour emmener des amis de passage.

Dans ce village tout simple, avec des maisons traditionnelles en bois, Michel BRUNEAU remarqua, avec son oeil de géographe, que deux maisons étaient différentes de toutes les autres. Elles étaient construites en dur. Pourquoi donc puisque le village tout entier était pauvre et que rien ne laissait prévoir une telle différence de richesse entre les familles.

Michel BRUNEAU commença son enquête et sa découverte m’a étonné. Les familles qui possédaient une maison « moderne » avaient consenti à confier leur fille aînée à des « recruteurs » venus dans le village, qui avaient promis une « rente » mensuelle aux parents en échange du départ de leur fille pour Bangkok, où ils garantissaient une place de « serveuse » dans un de leurs restaurants.

Et les parents avaient accepté. Savaient-ils ce que cachaient exactement ces « mensualités ». Je ne l’ai jamais su, mais les parents sont souvent prêts à tout pour échapper à la pauvreté et à la misère, et aussi, car cette explication revenait toujours, pour permettre aux autres enfants de la famille de faire des études (spécialement dans les écoles chrétiennes !) car les Thaïlandais savaient que l’étude était la manière d’obtenir un meilleur avenir !

Dans le même ordre de souvenirs, hélas!, une femme de ménage que j’ai eue en Thaïlande m’a raconté comment elle avait « confié » son fils, jeune encore, à un militaire français à la retraite qui aimait, sans s’en cacher, les jeunes garçons. Et cette mère me disait sa tranquillité de savoir son fils « protégé » !

Ecrit en janvier 2025

37. S.A.S. le Prince Vongsamahip JAYANGKURA : derniers adieux

Adieux au pluriel ! Le premier eut lieu à l’aéroport de Chiang Mai en mars 1975 après quasiment, pour moi, sept années de présence dans le nord de la Thaïlande, à Lampang, puis à Chiang Mai.

C’est le Père Victor BATAILLES, pour lequel j’ai déjà dit une partie de ma haute estime, qui a voulu m’accompagner à l’aéroport. Je n’étais pas à la fête ! Personne d’autre pour un départ dont je raconterai un jour les raisons.

Dans le hall de l’aéroport, apparut soudain le Prince Vong qui avait sans doute été averti par le Père. Le Prince, qui connaissait pratiquement tout de moi, avait quitté sa retraite pour venir me dire au revoir et il m’a remis un cadeau que j’ai beaucoup aimé et que j’ai porté presque chaque jour jusqu’à ce qu’il tombe en lambeaux : une robe de chambre en soie thaïe.

Les années ont passé, à Cusco au Pérou, à Panama, à Pékin, à Santiago du Chili… Et je fus nommé de nouveau en Thaïlande, à notre ambassade à Bangkok. Je me réjouissais de revoir un jour mon « grand-père », mais cette occasion ne me fut pas accordée. Je n’avais prévenu personne de mon retour en Thaïlande, car je savais que sans l’accord de l’Ambassadeur en poste, aucune proposition du Département n’avait de valeur.

Peu de temps après mon arrivée, le fils du Prince Vong demanda à me voir. Je ne le connaissais pas, mais c’est lui qui m’apprit que son père était décédé dans sa maison de Sansai très peu de temps avant mon retour. Le Prince avait su que j’allais bientôt revenir (le téléphone « arabe » existe partout, surtout lorsque les chiffreurs ne savent pas tenir leur langue !), et il s’en réjouissait en faisant des projets, persuadé que je pourrais l’aider encore une fois à développer les liens entre nos deux pays. J’ai été très touché de cette visite et très attristé de ce dernier adieu de la part de mon « grand-père », S.A.S. le Prince Vongsamahip JAYANGKURA. 

Ecrit en décembre 2022
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 32 du 31 janvier 2025 - Bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

 38. Theo MEIER, peintre suisse (1908-1982)

Un des membres du Comité de l’Alliance, Adjan Voravarn VARASIRI, s’était chargé de trouver à Chiang Mai des artistes avec lesquels nous pourrions organiser une exposition, non seulement à Chiang Mai, mais aussi à Bangkok s’ils le désiraient.

C’est donc probablement grâce à lui que j’ai eu la chance et l’honneur de rencontrer Theo MEIER, entre 1973 et 1975. Il m’a invité chez lui, au bord de la rivière Mae Ping, pour voir ses oeuvres et préparer les expositions qu’il voulait bien faire, à Chiang Mai et à Bangkok. Malheureusement, cela n’a pu se faire avant mon départ de Chiang Mai en 1975 et je le regrette encore aujourd’hui car j’aimais ce qu’il faisait et j’étais décidé à acheter une de ses toiles lors du vernissage, comme je le faisais pour tous ceux qui exposaient.

Theo MEIER était déjà célèbre et il avait besoin de temps pour créer ce qu’il voulait exposer en Thaïlande. Au cours de mes visites chez lui, il me raconta son histoire que je suis heureux de présenter, telle que je l’ai gardée en mémoire. J’aime les personnes qui savent ce qu’elles veulent et qui se battent pour réaliser leur rêve.

Le peintre préféré du jeune Theo MEIER était Paul GAUGUIN. Un beau jour, il décida de partir sur ses traces. Il arriva donc à Tahiti et aux îles Marquises dans les années trente, mais fut finalement déçu. Les couleurs et la lumière qu’il espérait trouver n’étaient pas au rendez-vous et il rentra en Suisse.

Il repartit un peu plus tard et arriva à Bali qui fut pour lui un émerveillement. C’est là qu’il voulait vivre et peindre. Les lumières et les couleurs étaient celles qu’il cherchait. Il resta vingt ans dans son paradis, jusqu’à ce que des émeutes violentes éclatent dans le pays, les Indonésiens jugeant que la communauté chinoise avait acquis une part trop importante dans les affaires de l’archipel. L’armée finit par rétablir l’ordre, mais prit des mesures sévères contre les étrangers. C’est ainsi que Theo MEIER dut quitter son paradis de Bali.

Finalement, c’est à Chiang Mai qu’il posa valises et chevalets. Il me dit un jour : c’était à Bali que je voulais vivre et peindre, mais puisque ce fut impossible, alors c’est à Chiang Mai que j’ai choisi de m’installer et de travailler. C’était en fait un second choix, mais sans être parfait, c’était très bon !

En Indonésie, les choses finirent par s’arranger (plus ou moins) et les touristes purent recevoir de nouveau des visas, mais seulement d’une fois 90 jours par an. Theo MEIER connaissait, chaque année, la date à partir de laquelle il aurait, une fois encore, l’autorisation d’aller vivre et peindre, pendant un trimestre, à Bali. Après cette période de paradis, il revenait à Chiang Mai pour vivre, en « pénitence », pendant neuf mois.

Quand je l’ai connu, il était habitué à ce rythme et faisait des voyages un peu partout dans le monde car il était admiré et certains musées exposaient ses toiles. J’aimais sa maison en teck au bord de la rivière et toutes les toiles qu’il avait accroché aux murs et que je regardais comme on le fait dans un musée. Je regrette de ne pas lui avoir acheté une oeuvre et je pense aussi à une fresque qu’il avait peinte dans le hall de l’hôtel Rincome, à gauche de l’entrée. Cet hôtel était le plus beau de Chiang Mai à cette époque glorieuse des années 70. Depuis, il a été détruit, sans doute pour laisser la place à une construction plus haute et plus moderne. Mais je me demande ce que sont devenues les deux merveilles de l’hôtel : la fresque de Theo MEIER et le restaurant, une merveilleuse salle en teck entièrement sculptée. J’espère que ni l’une ni l’autre n’ont été détruits, mais replacés quelque part pour porter témoignage.

Ecrit en novembre 2024

39. Gerd BARKOWSKI (1926-1986)

Après quelques souvenirs concernant Theo MEIER, je ne peux oublier Gerd BARKOWSKI, autre peintre vivant à Chiang Mai. Le premier était suisse et le second allemand. Ils ne s’aimaient guère, mais je les aimais tous les deux, le premier déjà connu, le second vivant chichement de la vente de ses peintures et dessins aux touristes venant à Chiang Mai. Ce fut facile d’organiser deux expositions pour Gerd. Il se mit de suite à l’ouvrage pour avoir suffisamment de toiles, pour Chiang Mai et Bangkok.

Lors de chaque vernissage, je passais une partie de l’après-midi à vérifier que tout était prêt et c’était à ce moment-là que je choisissais l’oeuvre que je voulais acheter. Ce fut le visage d’un montagnard du nord de la Thaïlande en train d’allumer sa pipe, ayant pour titre « Meo – Siam 73 » et signé « GB ». Depuis plus de 50 ans, cette oeuvre est avec moi et je peux chaque jour la regarder.

Gerd BARKOWSKI avait des difficultés à se procurer les tubes de peinture dont il avait besoin en raison de leurs prix très élevés en Thaïlande. C’est pourquoi il en employait très peu sur ses toiles, mais j’aimais cette sobriété.

Theo MEIER vint au vernissage et je fus content de le voir. Je lui demandai quelle était la toile qu’il aimerait avoir chez lui. Je le revois faisant une fois de plus, rapidement, le tour de l’exposition et soudain il pointa son doigt sur une oeuvre en disant : « Celle-là ». C’était celle que j’avais réservée et que j’admire encore aujourd’hui.

40. « Mekhong, the spirit of Thailand »

Je parle des années 60 et 70, donc lors de mon premier séjour, à Lampang et Chiang Mai.

La Thaïlande, alors, n’importait que bien peu de produits de luxe et quand elle le faisait, ils étaient frappés (à juste titre) de très importants droits de douane qui interdisaient leurs achats par des gens simples.

C’est dire la valeur que pouvait prendre une bouteille de vin ou de cognac français offerte généreusement par un diplomate…

La Thaïlande fabriquait déjà une excellente bière, la bière « Singh », connue maintenant dans le monde entier. Mais comme alcool fort, il n’y avait pratiquement rien de notable, à part le « Mekhong », produit depuis 1941 par la distillerie « Bangyikhan » créée en 1786. Cet alcool de riz (35°) se trouvait dans tout le pays et avait un succès considérable du fait de sa quasi exclusivité.

La distillerie peinait à produire et lors de l’achat on pouvait voir, au dos de l’étiquette, la date de fabrication. Le plus souvent, pas beaucoup plus d’une semaine s’était écoulée. C’est dire que l’alcool n’avait pas eu le temps de vieillir et qu’il était donc assez « raide ».

Un de mes amis, le peintre allemand Gerd BARKOWSKI, qui vivait depuis longtemps à Chiang Mai et qui était, le soir, grand amateur de Mekhong, le buvait avec du jus de citron vert pour atténuer un peu cette « raideur ».

Les visiteurs français n’étaient pas encore très nombreux dans le nord de la Thaïlande et j’en rencontrais beaucoup. Un jour est venu un spécialiste français des vins et spiritueux et j’ai eu l’idée de lui faire goûter le fameux Mekhong pour connaître son avis.

Je le revois encore après sa dégustation : ce n’est pas mal, mais il est beaucoup trop jeune ! Et il me conseilla d’acheter deux ou trois bouteilles, de remplacer la capsule en ferraille par un bouchon de liège enfoncé à moitié pour que l’air puisse passer encore un peu. Il suffirait ensuite de laisser ces bouteilles, droites et non couchées, dans une cave et d’attendre deux ou trois ans.

C’est ce que je fis en France à Levallois. Effectivement, après quelques années, la couleur de l’alcool était passée de jaune pâle à orange foncé et la « raideur » avait été remplacée par un parfum beaucoup plus agréable.

Le Mekhong, de nos jours, se trouve dans toutes les bonnes boutiques asiatiques de France et j’en ai trouvé à Nantes. Ma curiosité m’a poussé récemment à essayer une bouteille dont le contenu datait du 16 avril 2022. Un peu plus de deux ans donc.

Le vieillissement fait une bonne partie de la différence… (MACRON aurait dû apprendre cette évidence).

Ecrit en juin 2024
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 32 du 31 janvier 2025 - Bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

41. PHUKET : un paradis perdu

Au début des années 70, je suis allé visiter l’île de Phuket. A cette époque, il n’y avait qu’un seul hôtel chinois dans le centre ville. Vraiment rien pour attirer les touristes. Je me suis promené sur une plage bordée de cocotiers et n’y ai rencontré personne.

Des années plus tard, j’y suis retourné deux fois comme consul, donc entre 1987 et 1990. La première fois, je n’ai rien retrouvé de la tranquillité de mon premier séjour. Les touristes venaient en masse et nous y avions une agence consulaire dirigée par Jean BOULBET, un homme simple et savant à la fois qui eut une vie passionnante depuis son arrivée au Vietnam, puis au Cambodge et enfin en Thaïlande lorsque la guerre et les Khmers rouges le forcèrent, lui le grand connaisseur de l’Asie du sud-est, à quitter les pays qu’il aimait. Il habitait à Phuket une maison en bois sur pilotis dans laquelle nous avons travaillé. Lorsque je retournai à Phuket deux années plus tard, je fus incapable de retrouver seul la route. La maison en bois de Jean BOULBET était noyée dans une jungle de grands immeubles…

J’avais espéré, pour Chiang Mai comme pour Phuket, que les Thaïs, si fiers à juste titre de leur indépendance, auraient trouvé un développement capable de préserver leur longue histoire et leurs traditions. En un mot, j’avais espéré que les Thaïs sauraient ne pas refaire ce que nous avions fait de nos magnifiques paysages des bords de mer en bétonnant et en « faisant du fric ». Mais les promoteurs ont gagné, comme les propriétaires de « bars »…

Ecrit en juillet 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 25 - Bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

42. Tremblement de terre à Chiang Mai

C’était au début de l’après-midi. Je donnais un cours dans une salle de l’université, située au premier étage. Il n’y avait pas, à l’époque, de climatisation et pour ne pas m’endormir dans la moiteur, je donnais mes cours debout, parfois appuyé des deux mains sur la table pour lire mes notes. C’est dans cette position que j’eus tout à coup l’impression que le bureau n’avait plus de pieds et qu’il flottait dans mes mains. En relevant les yeux, je vis en face de moi tous les étudiants qui avaient laissé leurs stylos et qui se tenaient les uns aux autres.

C’était « mon » premier tremblement de terre et je me suis promis de ne pas oublier cette sensation étrange de voir le monde perdre sa densité et sa solidité, et de découvrir l’immense fragilité de ce qui nous entoure devant les forces de la nature.

J’appris un peu plus tard que l’épicentre était situé en Birmanie, à plus d’une centaine de kilomètres de Chiang Mai.

Cette « première » m’est revenue souvent en mémoire, au Pérou, en Chine, au Chili, en Birmanie, associée parfois aux ouragans, à Panama et en Jamaïque… La nature décide et notre survie peut dépendre de bien peu…

Ecrit en janvier 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 32 du 31 janvier 2025 - Bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

43. « Ma » nuit avec « Emmanuelle » !

C’était, de mémoire, en 1973 ou 1974. Le conseiller culturel de l’Ambassade m’annonça qu’un film français allait être tourné dans le nord de la Thaïlande. J’étais vraiment content de voir que ce pays allait pouvoir être ainsi mieux connu en France. Je déchantais rapidement lorsque ce conseiller m’apprit que le film était tiré d’un roman érotique d’Emmanuelle ARSAN. Je n’avais pas lu le livre, mais j’en avais entendu parler dans la communauté française. Je pensais donc que l’occasion de présenter aux Français la Thaïlande sous son meilleur jour serait une fois de plus perdue et j’oubliais toute cette histoire. 

Peu de temps après, un dimanche après-midi, j’étais seul à travailler à l’Alliance française quand je vis arriver un petit groupe de Français qui se présentèrent comme étant membres de l’équipe préparatoire pour le tournage du film. Ils eurent rapidement le don de me fatiguer, car beaucoup trop imbus d’eux-mêmes après leur arrivée en pays « conquis ». En fait, leur principal souci était de trouver, autour de Chiang Mai, un endroit où faire courir des chevaux. Je leur précisai que la Thaïlande était un pays de rizières et que les buffles se rencontraient dans tous les villages, ce qui n’était pas le cas des chevaux. Devant leur insistance, j’eux une idée qui leur parut idiote. Je leur indiquai que Chiang Mai avait un champ de courses où ils pourraient trouver ce qu’ils cherchaient. J’eus l’impression qu’ils furent persuadés que je me moquais d’eux, ce qui n’était pas tout à fait le cas. Ils partirent et je crus ne jamais les revoir. 

Très récemment, j’ai regardé le documentaire « Emmanuelle, les dessous d’un scandale », émission de la série « Un jour, un destin », diffusée par France 2 avec Laurent DELAHOUSSE qui ne manque pas une occasion de se faire « mousser » et qui, depuis des années, abrutit les Français en les couvrant de nouvelles parfois inexactes, incomplètes et non vérifiées. C’est pourquoi je me suis décidé à écrire ces quelques lignes, puisque la télévision dite à tort de service public, ne présente pas la vérité à son public et que les responsables se cachent toujours derrière de fausses excuses et de vrais silences. 

Un soir, après la fin des cours, je fus averti que l’équipe du film avait été arrêtée et mis en résidence surveillée à l’hôtel Rincome où ils étaient tous logés. La police souhaitait ma présence car personne de la bande ne parlait thaï et tous disaient ne pas parler anglais (ce qui était faux). C’est dans le hall de l’hôtel que je pris place avec les Français , ayant à leur tête Sylvia Kristel (qui était néerlandaise).

Ils m’expliquèrent ce qui était arrivé. Ils avaient choisi, à environ 50 kms de Chiang Mai, des rizières près d’une cascade pour y tourner une scène où Sylvia Kristel et Marika Green, après une ballade à cheval, se rafraîchissaient, entièrement nues. Même en pleine campagne, ils furent rapidement entourés de spectateurs et, du monastère voisin, vinrent quelques moines pour « contempler » le tableau. La police arrêta toute la bande et demanda l’aide du Père LANUSSE, des missions de Bétharram, curé de la province de Chom Thong où avait eu lieu l’incident. Malgré la bonne volonté du Père, que je connaissais bien, aucune solution ne fut trouvée et tout le monde fut emmené à Chiang Mai, les Français ne voulant ni reconnaître les infractions commises, ni présenter leurs excuses.

Après les avoir entendus, ce fut mon tour d’expliquer à la fine équipe quelques évidences. Ils étaient en Thaïlande et la loi de ce pays était aussi permissive que les coutumes. Tout était possible dans le domaine du sexe et de la nudité, à condition que ce ne soit pas en plein air devant un public. Il y eut ensuite de longues palabres et explications. Pour nos malheureux, rien de mal n’avait été fait. Ils considéraient qu’ils avaient le droit de faire ce qu’ils souhaitaient faire, sans aucune entrave. Ils résumaient leur position en répétant le titre qu’ils avaient donné à leur film « Le temps du pardon ». Ils exigeaient leur remise en liberté et la restitution de leurs bobines saisies (dans le reportage de France 2, ces bobines avaient pu être subtilisées et envoyées en France. Si c’était vrai, pourquoi demander la restitution de bobines vides ?). Bref l’équipe venue de France considérait les Thaïlandais comme des sous-développés qu’il fallait instruire de la grandeur de la civilisation occidentale !

C’était très mal connaître les Thaïlandais qui savent très bien qu’ils sont un peuple libre (Thaï = libre), qu’ils sont maîtres chez eux et n’acceptent pas que quiconque vienne dicter leur conduite. (Mon Dieu, comme ils ont raison. Nous devrions, chez nous, faire de même !).

La situation était bloquée lorsque firent leur apparition des photographes et journalistes de la presse de Chiang Mai, vraisemblablement prévenus par la police. Les flashs fusèrent, ce qui nous obligea à nous réfugier dans la chambre de Sylvia Kristel. Minuit était largement passé et je ne pouvais que continuer à essayer de faire comprendre à des « bornés » qu’ils ne gagneraient pas, que la police faisait son travail et qu’elle demandait simplement à la partie française de reconnaître ses torts.

Pendant tout ce bavardage, j’appris que les Français travaillaient en Thaïlande avec un Prince, réalisateur de films, possédant des studios à Chiang Mai. Il n’aurait pas été difficile de tourner les scènes ayant posé problème dans ces studios, voire même à Paris ! Ce Prince d’ailleurs, contrairement aux dires de l’émission de France 2, n’est jamais intervenu, en aucune façon, cette nuit-là, à Chiang Mai.

Lorsque finalement, de guerre lasse, les Français et Sylvia Kristel comprirent qu’ils n’auraient pas gain de cause, ils acceptèrent de signer le document demandé par la police thaïlandaise, dans lequel ils reconnaissaient leurs torts et présentaient des excuses… Et je partis finir la nuit chez moi ! 

Au matin, les journaux de Chiang Mai étalaient l’affaire en première page, avec les photos, sur lesquelles j’apparaissais comme un « membre » de la bande ! Au moins, l’affaire était réglée, même si le scandale était public.

Le Président de notre Alliance, le Prince Vongsamahip JAYANGKURA, regarda les journaux comme chaque jour avec son petit déjeuner et me découvrit donc avec Sylvia KRISTEL. Lorsque je revis le Prince quelques temps plus tard, il me fit savoir avec humour qu’il préférait ne plus me voir dans cette position. Les responsables de l’Ambassade, eux, se taisaient pour faire semblant de ne pas être mêlés au scandale (Ah! Le « courage » des diplomates qui parfois cachent les turpitudes de leur pays sous le tapis pour ne pas assumer des responsabilités qui pourraient nuire à leur carrière).

Je ne reçus aucun remerciement pour les (bons) offices prodigués cette nuit-là. Je n’en attendais d’ailleurs pas, ayant vu à l’oeuvre les personnages ! Et pourtant, des années plus tard, travaillant alors au Protocole à l’Elysée, j’accompagnai le Président Jacques CHIRAC lors d’un voyage à l’étranger. Parmi les invités se trouvait Yves ROUSSET-ROUARD, le réalisateur d’Emmanuelle qui était devenu député. Un soir, nous eûmes l’occasion de parler ensemble et je lui racontai les détails qu’il ne connaissait pas du séjour de son équipe à Chiang Mai. Il fut tout à fait courtois et attentif… Le lendemain de notre retour à Paris, il fit livrer à l’Elysée deux caisses de vin de sa propriété, avec un mot dans lequel il me demandait de remettre une caisse au Président et de garder l’autre pour moi-même, avec tous ses remerciements.

Ecrit en mars 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" No 32 du 31 janvier 2025 - Bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

44. Français mort d’une overdose dans le nord de la Thaïlande

Avec l’aide des autorités thaïlandaises, nous avons reconstitué l’histoire. C’était entre 1972 et 1974. Il était arrivé le matin par un vol venant d’Australie, se trouvait en Thaïlande pour la première fois, était parti directement à Chiang Mai, puis tout aussi directement avait été conduit dans les montagnes : à l’époque une route permettait de monter jusqu’au temple du Doi Suthep, un peu plus loin jusqu’au  palais royal de Phuping. Et ensuite un chemin de terre conduisait au village Meo où se rendaient les touristes les plus audacieux.

Notre jeune Français fut invité à passer la nuit chez le chef du village et consomma de la drogue. C’était très probablement la raison de sa visite éclair en Thaïlande. Mais la drogue en circulation dans les tribus du nord de la Thaïlande était quasiment pure et c’est sans doute la raison du décès de notre compatriote.

Ne sachant que faire, le chef du village nous raconta sa décision de faire ce qu’il faisait pour les morts de sa tribu. Il enterra notre compatriote à l’écart du village, dans ce qui pouvait être considéré comme le champ des morts.

En ces années 70, pas de téléphone, pas d’interprète… Il fallut plusieurs jours pour que la nouvelle du décès parvienne jusqu’à notre ambassade à Bangkok, sans doute grâce au passeport trouvé par le chef du village.

Notre consul alors était Gilles CLAUDON. Il réussit à me joindre, sans doute par l’université car je n’avais pas de téléphone. Nous avons chercher le meilleur moyen de rapatrier le corps jusqu’à Bangkok. Or c’était la saison des pluies et le chemin de terre allant jusqu’au village Meo était impraticable. Le directeur du centre culturel américain à Chiang Mai, un de mes amis, accepta de nous prêter un 4/4 et à l’arrivée de Gilles CLAUDON nous partîmes. Le temps était tellement épouvantable que le 4/4 ne fit que très peu de mètres sur la route vers le village.  

Nous continuâmes à pied, complètement trempés et avançant difficilement. Au village le chef nous reçut et nous raconta l’histoire. Il nous emmena là où le corps avait été mis en terre, puis nous prîmes le chemin du retour en suivant les porteurs Meo. Dans la pluie et la boue, je n’ai jamais « participé » à un cortège funèbre plus sinistre.

Ecrit en avril 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 33 du 28 février 2025, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

45. Gilles CLAUDON, Consul

Gilles CLAUDON fut l’un de mes prédécesseurs, au début des années 70. Je l’ai connu à l’occasion de sa venue à Chiang Mai pour aider au rapatriement d’un Français décédé. (1)

Plus tard il m’invita chez lui lors d’un de mes passages à Bangkok et je le félicitai pour le repas servi par sa cuisinière thaïe. Il me raconta alors comment il avait résolu le problème. Il avait eu l’idée d’emporter (ou emprunter) dans un des restaurants les plus connus de Bangkok la brochure contenant tous les menus proposés. Tout était écrit uniquement en thaï. Chez lui il pointait chaque jour une ligne du menu à sa cuisinière qui faisait le plat. Il goûtait, prenait des notes et avait donc la possibilité d’organiser le repas qu’il souhaitait, pour lui-même et ses invités.

J’ai eu de ses nouvelles quelques années plus tard. Il était alors en poste à Téhéran et il dut se rendre en prison car un touriste français avait été arrêté par la police du Shah. En parlant avec ce compatriote, Hervé RENAUDIN, il parla de la Thaïlande et Hervé lui demanda s’il m’avait connu. Hervé était un de mes amis, prêtre à Paris. Il avait accompagné des jeunes dans un voyage et à la douane avait fait une remarque désobligeante. Je savais qu’Hervé n’avait pas peur de dire ce qu’il pensait devoir dire !

C’est après cette expérience dans une prison iranienne qu’Hervé décida d’aller régulièrement dans les prisons françaises. Il me raconta cette histoire lors d’un de mes passages à Paris… Et il devint plus tard évêque de Nanterre avant de mourir d’un cancer, bien trop jeune hélas !

Ecrit en avril 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 33 du 28 février 2025, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient
1. Cf. ci-dessus "Français mort d'une overdose dans le nord de la Thaïlande"

46. Les médecins au consulat

Pendant mon séjour à Bangkok comme consul, de 1987 à 1990, j’eus dans l’équipe deux médecins volontaires du service national. Le second, pendant la dernière partie de mon séjour, était le Dr Yves CAER, un grand monsieur. Il avait en charge tous les problèmes médicaux (et aussi psychiatriques !) des « paumés » de la communauté française : prisonniers (le plus souvent pour des problèmes de drogue), touristes victimes d’accidents divers… Le Dr Yves CAER fut en tous points merveilleux, un adjoint rare, dévoué, efficace… Il faisait tous les jours honneur à cette très belle institution de la coopération.

Son prédécesseur était tout son contraire ! Il était arrivé de Marseille et avait apporté avec lui la réputation sulfureuse des truands. Le dévouement et le respect ne l’étouffaient guère et j’eus à régler, le jour même de son départ définitif de Thaïlande, un des problèmes qu’il avait créés. 

Le « truand marseillais » (c’est ainsi qu’il est resté dans ma mémoire) devait rendre visite chaque semaine aux prisonniers français, suivre au mieux leur dossier et rendre compte d’éventuels problèmes.

Le dernier jour de sa période de coopération, il me demanda de ne pas venir travailler au consulat. Il voulait rester chez lui pour finir ses bagages avant de prendre l’avion d’Air France qui décollait dans la soirée. C’est ce matin-là que je reçus un appel téléphonique des parents d’un détenu. Ils voulaient absolument parler avec le docteur. Finalement, ils m’expliquèrent la raison de leur appel. Le « truand » leur avait raconté qu’en Thaïlande, on pouvait tout acheter et que si les parents le voulaient, il pourrait intervenir lui-même auprès du secrétaire privé du roi sur le bureau duquel transitaient les demandes de grâce des prisonniers. Bien sûr, il fallait, selon lui, « rétribuer » le secrétaire privé pour ses bons offices avec une enveloppe d’argent. Je ne sais plus la somme que le « truand » avait demandée à la famille, mais cette dernière lui avait envoyé l’argent. Comment ne pas croire un médecin travaillant à l’ambassade ? Il arrive qu’on accepte « tout » pour aider un de ses enfants en prison. 

Evidemment, je découvrais l’affaire et ces virements exceptionnels auraient dû être déposées par la famille au Département à Paris. Nous recevions alors par télégramme l’autorisation de dépenser l’argent. Le système était souvent utilisé pour payer les dettes de Français en Thaïlande et le rapatriement de Français en détresse, mais jamais pour « acheter » un haut fonctionnaire thaïlandais.

Je ne pouvais laisser cette saloperie sans rien faire. J’appelai ledit « médecin » et lui demandai sa version de l’histoire. Il refusa. Alors j’allai voir notre ambassadeur, Yvan BASTOUIL. Son premier réflexe fut d’éviter le scandale, mais je ne pouvais pas ne rien faire, car c’était ternir la réputation de l’ambassade et ne pas aider la famille. L’ambassadeur accepta finalement ma proposition : ou bien l’argent envoyé par la famille était remis immédiatement à l’ambassadeur, ou bien le directeur d’Air France refuserait l’embarquement du « truand marseillais » sur le vol du soir.

Ainsi la famille reçut son argent… Mais si vous habitez Marseille, vérifiez si dans votre clinique il y a un médecin qui a été volontaire du service national en Thaïlande. Si tel est le cas, méfiez-vous… Avant de soulager vos souffrances, il pourrait bien soulager votre portefeuille !  

Ecrit en avril 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 33 du 28 février 2025, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

47. Nomination de l’ambassadeur Georges VINSON

On ne peut pas relater seulement les bons côtés et les petites réussites d’une vie. En vieillissant, je me suis décidé à dire aussi des fragments de vérité peu brillants. Il ne s’agit pas seulement de critiquer, mais de faire prendre conscience de problèmes qui, non réglés à temps, engendrent des catastrophes en cascades.

Ces dernières furent créées, par exemple, à partir de la nomination du second ambassadeur que je dus « servir » en Thaïlande. Le premier, Yvan BASTOUIL, fut un grand ambassadeur et j’espère avoir encore le temps nécessaire pour parler de lui davantage.

Pour remplacer Yvan BASTOUIL, il fallait à tout prix « caser » un « socialiste » considéré comme un ami du Président François MITTERRAND. J’étais alors chef de chancellerie et j’avais, peu de temps auparavant, reçu Philippe BAUDE, diplomate qui revenait d’Indonésie ou de Malaisie et qui avait été pressenti comme possible ambassadeur en Thaïlande. Il souhaitait s’enquérir de la situation du consulat de Bangkok, mais aussi avoir des nouvelles de son fils, Thomas BAUDE, qui était un de mes successeurs à l’Alliance française de Chiang Mai.

Philippe BAUDE avait passé une partie de sa vie en Asie, spécialement en Thaïlande où il avait occupé plusieurs postes à l’ambassade. Il connaissait ce pays et l’aimait (les meilleurs ambassadeurs sont, encore aujourd’hui, ceux qui connaissent le pays, et non les parachutés !).

La possibilité de voir Philippe BAUDE ambassadeur en Thaïlande ne fut pas acceptée par le Président François MITTERRAND qui nomma un certain Georges VINSON.

Lorsque la nouvelle parvint à la communauté française de Bangkok, plusieurs personnes me firent savoir combien elles désapprouvaient ce choix (il ne connaît rien à rien et surtout pas à l’Asie… il n’est que l’ami du Président…). Je me revois, avec ma candeur habituelle, essayant de persuader les uns et les autres d’attendre et de voir à l’oeuvre le nouvel ambassadeur. Le rêveur ou l’idéaliste que j’étais ne dut pas attendre longtemps !

Ecrit en mars 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 33, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

48. Nomination de Georges VINSON (suite) – Passage de Mme MITTERRAND à Bangkok

C’était en novembre ou décembre 1989, avant l’arrivée en Thaïlande de l’ambassadeur VINSON. Danielle MITTERRAND devait faire une courte escale à Bangkok, en route pour le Bangladesh où son association France Libertés avait entrepris des actions de coopération pour aider à la construction de barrages et tenter ainsi de diminuer l’impact des graves inondations qui chaque année pendant la mousson prenaient des vies et détruisaient des récoltes.

Les autorités thaïlandaises envoyèrent au salon d’honneur de l’aéroport militaire de Don Muang le vice-ministre des affaires étrangères pour saluer Mme MITTERRAND et s’assurer du parfait déroulement de l’escale. Les chefs de service de l’ambassade se retrouvèrent aussi à l’aéroport pour saluer l’épouse du Chef de l’Etat.

En attendant l’arrivée de l’avion, le vice-ministre thaï m’emmena à l’écart. Nous nous connaissions car sa famille était de Chiang Mai où je l’avais rencontré des années auparavant et il était parfaitement francophone.

Il m’interrogea car il se demandait comment la France pouvait avoir choisi de présenter au gouvernement thaïlandais la candidature de Georges VINSON. Je constatai qu’il était bien renseigné sur la personnalité dudit VINSON et je lui répondis par une question : pourquoi la Thaïlande n’a-t-elle pas refusé d’accréditer cet ambassadeur ? Le vice-ministre m’expliqua clairement que la France avait choisi de nommer un ami du Président de la République plutôt qu’un diplomate connaissant bien la Thaïlande et voulant continuer la très bonne approche qui présidait depuis plusieurs années au développement des relations entre les deux pays.

Mon ami précisa totalement sa pensée. Il me rappela qu’au ministère thaïlandais des affaires étrangères, les diplomates étaient, dans leur grande majorité, « pro-américains ». Les francophones n’étaient qu’une petite minorité, sans beaucoup de possibilités pour infléchir la position pro-américaine le plus souvent en vigueur en Thaïlande.

Le vice-ministre regrettait cet état de fait et me « prédit » l’avenir. Pendant la présence de Georges VINSON en Thaïlande, les relations entre la France et la Thaïlande allaient cesser de se développer et les « américains » n’auraient pas de difficultés à reprendre tout l’espace vacant. 

Mon ami avait raison et quelques années furent perdues !

Je constate, dans cette aventure que ceux qui nous gouvernent font passer leurs petits et mesquins intérêts avant ceux du pays. Et des années plus tard, on continue de récolter des fruits pourris. Il n’y a donc aucun organisme honnête pour interdire ces copinages, ces débauchages, ces gaspillages… La pourriture est dans la République qui n’est plus une république. La pourriture est dans la démocratie qui n’est plus une démocratie. Il ne reste au peuple qu’à se taire comme dans le despotisme et la tyrannie…

Ecrit en mars 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 33 du 28 février 2025, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

 

49. Le premier des trafics de Georges VINSON… Comptabilité

Je ne mis pas longtemps à ouvrir les yeux en voyant à l’oeuvre le nouvel ambassadeur !

J’étais régisseur et à ce titre je signais toute la comptabilité de l’ambassade, qui était ensuite contresigné par l’ambassadeur. C’est très bien ainsi : l’ambassadeur est le chef et vérifier la comptabilité lui permet de connaître l’évolution et la conformité des dépenses.

Le nouvel ambassadeur souhaitait que je dépose les parapheurs de la comptabilité à son secrétariat pour qu’il puisse regarder et signer tranquillement.

Au lieu de me faire venir s’il avait un désaccord à exprimer, il choisit de m’interpeler sèchement (sans doute pour me faire connaître son autorité !) lors de la réunion de service hebdomadaire qui rassemblait autour de lui tous les chefs de service : le premier conseiller, l’attaché de défense, les conseillers économique et culturel, le chef de la mission des réfugiés, le chef de l’antenne de police et le consul.

Les faits : les travaux de construction de la nouvelle chancellerie étaient commencés avant l’arrivée du nouveau chef de poste et il avait été décidé par le Département que, pendant la durée des travaux, les voitures de service iraient dans le parking de l’hôtel Oriental. Un contrat avait été approuvé, puis signé et il y avait donc à régler une location mensuelle à l’hôtel.

C’est contre cette dépense que Georges VINSON, probablement parce qu’il voulait faire preuve d’autoritarisme, s’éleva en me prenant à partie. Je lui expliquai toute l’histoire pour qu’il comprenne que tout en fait était parfaitement conforme… VINSON alors me précisa que je n’avais pas compris ses remarques ! Il contestait la dépense dont il ne voyait pas l’utilité puisque les voitures pouvaient stationner dans la rue. Je lui répondis en lui indiquant que mon rôle de régisseur était non d’approuver une dépense, mais de vérifier que cette dépense était conforme aux décisions prises par les responsables. L’ambassadeur haussa le ton et me donna l’ordre d’aller récupérer cet argent à l’hôtel car il ne signerait pas cette dépense. Je revois encore l’ensemble des chefs de service autour de la table. Personne pour ouvrir la bouche. Seulement un très grand silence et la peur de déplaire au chef, même en sachant qu’il avait tort.

Je crus avoir trouvé la parade. J’expliquai que la dépense faite et le chèque remis à l’hôtel, je ne pouvais plus changer cette ligne de comptabilité et qu’il m’était impossible d’aller chercher l’argent puisque la dépense dépendait d’un contrat dûment signé et approuvé. Et le foutu VINSON eut alors cette réplique « admirable » que je n’ai jamais oubliée : « vous me remettrez cette somme. J’en ferai bien meilleur usage ! ». Ce à quoi je lui répondis du tac au tac : « alors, Monsieur l’Ambassadeur, vous irez la chercher vous-même ».

En rentrant à mon bureau, j’ai appelé la direction du personnel à Paris, ce que je n’avais jamais fait. Après mes explications, j’eus seulement droit à cette réponse : « Vous savez d’où vient votre ambassadeur (ce qui était un rappel à sa nomination par volonté du Président de la République), et la seule chose que nous vous demandons, c’est que la direction du personnel ne reçoive aucune plainte de l’Elysée (puisque VINSON passait directement ses récriminations par la Présidence de la République) ».

Devant cette incapacité de mes supérieurs à résoudre des problèmes de justice par lâcheté et peur des responsabilités et de leurs conséquences, je savais que mon temps de séjour en Thaïlande allait devoir se terminer car il m’était impossible d’accepter des trafics dans « ma » comptabilité. Au moins l’ambassadeur avait compris qu’il n’aurait pas gain de cause et en attendant mon départ, Georges VINSON ne me fit plus aucun problème de comptabilité.

Ecrit en mars 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 33 du 28 février 2025, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

50. Georges VINSON – Le chasseur

Georges VINSON aimait la chasse. Il était arrivé de Tanzanie avec deux chiens (superbes d’ailleurs), spécialistes de la chasse aux lions. Peu après son arrivée à Bangkok, il demanda à me voir, ayant sans doute entendu dire que je connaissais un certain nombre  de Thaïlandais. Il s’était mis en tête  de reprendre la chasse et me demandait des renseignements pour organiser avec les militaires thaïs une chasse en hélicoptère. Il avait entendu dire que ce « sport » était pratiqué au-dessus  des forêts épaisses situées à l’est du pays, aux frontières de la Birmanie.

Je lui expliquai que peu de temps avant son arrivée, un énorme scandale avait éclaté et avait été largement couvert par la presse. Des militaires avaient effectivement chassé en hélicoptère, mais ils ne tiraient pas  sur des animaux, mais sur des Birmans qui tentaient de s’enfuir de chez eux !

L’ambassadeur compris (chose rare chez lui !) qu’il était hors de question de me demander d’intervenir auprès d’amis thaïlandais pour qu’il puisse réaliser un de ses rêves de chasseur !

Ecrit en mars 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 33 du 28 février 2025, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

51. Les tribulations de Georges VINSON – Une réunion de « service »

Imaginez la résidence de l’ambassadeur au bord de la rivière Chao Phraya. Pendant les travaux de construction de la nouvelle chancellerie, l’ambassadeur avait fait aménager une pièce pour lui servir de bureau.

Un beau jour, tous les chefs de service furent convoqués d’urgence pour une réunion extraordinaire. C’était après le déjeuner et la chaleur était assez étouffante dans les jardins. Car l’ordre avait été donné à la secrétaire de ne pas ouvrir les portes et de laisser tout le monde dehors (en attendant que Georges VINSON finisse sa sieste !)

Quand il arriva enfin (comme si ses propres chefs de service n’avaient rien d’autre à faire qu’à l’attendre !), il nous apprit qu’il avait un fils qui travaillait aux Etats-Unis (Los Angeles ou San Francisco, j’ai oublié) et qui souhaitait venir voir son père. Georges VINSON avait appelé le bureau d’Air France à Bangkok pour demander le prix d’un billet aller-retour. Et l’ambassadeur, encore tout en colère, nous prit comme témoins : « comment le directeur de l’agence d’Air France (c’était à l’époque M. MIMAULT) pouvait-il communiquer à Georges VINSON le prix du billet ? Lorsque l’ambassadeur téléphonait pour demander un tarif, cela voulait dire qu’il fallait lui donner un billet gratuit ! » Nous n’étions pas là pour donner notre avis, qui n’était d’ailleurs pas demandé, mais nous eûmes droit à la « morale » qui était en fait un ordre : « je vous demande de ne plus acheter aucun billet à Air France ! »

En rentrant au consulat, avec le chef de la mission des réfugiés, nous prîmes évidemment la décision de mettre la « directive » de l’ambassadeur à la poubelle !

Mais enfin ! Tout se sait à Paris lorsque de telles saloperies existent. Pourquoi donc des personnages tels que VINSON ne sont-ils pas virés ou traînés devant les tribunaux ?

Ecrit en mars 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 33 du 28 février 2025, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

52. Georges VINSON, l’arsouille !

J’étais profondément écoeuré par les saloperies et les injustices de Georges VINSON, non seulement vis-à-vis de moi-même, mais aussi à l’encontre d’un autre agent de l’ambassade dont je veux taire le nom car il est toujours en activité. Georges VINSON avait agi à son égard comme un salaud !

A l’occasion d’un passage à Paris, je suis allé frapper chez mon ami Jean MENDELSON. Nous nous connaissions depuis le Chili et ses attaches avec le Parti socialiste autant que sa profonde honnêteté, me faisaient penser qu’il pourrait m’éclairer. J’étais gêné de le déranger car il était alors directeur de cabinet d’un des ministres délégués auprès du ministre des affaires étrangères, mais il accepta de suite un déjeuner.

Quand fut venu le temps des vraies questions, je demandais à Jean de m’expliquer comment le parti socialiste pouvait, au risque de perdre toute crédibilité, nommer des ambassadeurs tels que celui dont nous avions hérité en Thaïlande. Je revois encore Jean m’interrogeant : « Rappelle-moi qui a été nommé… ». Ma réponse fut brève : « Georges VINSON… ». Et la réplique de Jean fut immédiate : « N’importe où pourvu qu’il ne soit pas à Paris. »

Je n’ai pas demandé à Jean les raisons de sa réponse. Au moins je savais que, malgré toutes les fariboles qui faisaient passer VINSON pour ami du Président, la machine administrative l’avait impunément, pour s’en débarrasser,  nommé aux Seychelles, puis en Namibie (pour la chasse aux lions), puis en Thaïlande (pour la chasse aux Thaïlandaises) et enfin en Jamaïque… Ambassadeur à vie donc parce qu’il gênait à Paris !

Je mourrai donc sans savoir pourquoi dans mon pays on ne radie pas de la fonction publique les voleurs, les menteurs, les « salauds »… qui profitent de leur position pour exercer leur tyrannie et leur despotisme, et également voler tout ce qui peut l’être, à commencer par l’argent de l’Etat qui est pourtant celui des contribuables.

Ecrit en mars 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 33 du 28 février 2025, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

53. Georges VINSON et les meubles thaïlandais

Puisqu’il était incapable d’accomplir sa mission d’ambassadeur, Georges VINSON s’occupait à ses trafics. Et les rumeurs allaient bon train ! On disait qu’il possédait une villa dans le sud de la Corse, près de Bonifacio et du golfe de Sperone.

La « légende » racontée en Thaïlande disait que deux « amis » dudit VINSON avaient également des maisons dans ce petit coin de paradis corse : Bernard KOUCHNER et Jacques SEGUELA. Ce dernier avait épousé Sophie VINSON, fille de l’ambassadeur; quant à Bernard KOUCHNER, il était peut-être proche de la famille parce que proche des socialistes ! (J’espère avoir le temps de raconter un jour la façon dont j’ai eu à m’occuper de de ses lubies alors que j’étais en poste en Autriche). (1)

Les artisans thaïlandais sont particulièrement doués et le malheureux VINSON se mit en tête de faire fabriquer des meubles en teck pour les trois villas de Corse. Pour ma part, je ne connaissais pas la version publiée dans la revue « Les amis de la Thaïlande » (2). L’ambassadeur, selon l’article, aurait fait « copier par d’habiles faussaires le mobilier authentique XVIIIème de l’ambassade de Bangkok pour se l’approprier, et laisser les copies à son successeur ».

Avant mon départ de Thaïlande en 1990, j’avais seulement entendu dire que la facture du transport des meubles jusqu’en Corse n’avait toujours pas été réglée.

Il est possible, en France, d’être ambassadeur, pingre et voleur !

Ecrit en avril 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 33 du 28 février 2025, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient
1. Cf. "Souvenirs, souvenirs... - Autriche 1990-1993" - "Une exigence de Bernard KOUCHNER
2. Article datée du 3 mars 2021

54. Les pingreries de Georges VINSON

Georges VINSON était champion dans la catégorie des avares, même s’il n’était pas le seul parmi les ambassadeurs à transformer les sommes allouées pour les réceptions en cassette personnelle.

Son prédécesseur, Yvan BASTOUIL, invitait dès qu’une occasion se présentait. Des « invitations » de son successeur, je n’en ai retenu qu’une, totalement inattendue. Quelques mois avant mon départ de Thaïlande, j’eus la surprise de me retrouver à la résidence pour un repas où il avait convié tous ses collaborateurs partant dans le semestre suivant ! 

On oublierait volontiers ce personnage, mais les diplomates de son ambassade n’étaient pas les seuls à subir les avanies de cet autocrate proclamé socialiste et ami du Président de la République. La communauté française en fit les frais à l’occasion du 14 juillet. Traditionnellement, les Français organisaient un dîner dansant à l’hôtel Oriental, cet hôtel magnifique voisin de l’ambassade. Après la réception offerte par l’Etat dans les jardins de la résidence, les Français rejoignaient l’hôtel à pied et découvraient les somptueuses décorations de bouquets de fleurs en bleu, blanc et rouge…

L’histoire, vraie bien évidemment, me fut racontée par le Délégué des Français en Thaïlande, banquier à la retraite et installé à Bangkok. C’est son association qui organisait chaque année le dîner et qui invitait l’ambassadeur en poste à présider la table d’honneur. La coutume voulait que l’ambassadeur eut ce soir-là à sa table S.A.R. la Princesse Galyani VADHANA. Et l’ambassadeur, comme tous les présents, devait payer son dîner et celui de ses invités. Cette tradition n’avait jamais été refusée par les prédécesseurs de VINSON, puisque de toute façon ils étaient les seuls à pouvoir faire passer la note sur le budget « réceptions » dont ils bénéficiaient chaque année.

Georges VINSON donna cette inoubliable réponse au représentant des Français de l’étranger : « quand un ambassadeur est présent à une réception, c’est un honneur pour tous les présents et on ne lui demande pas sa participation aux frais ».

Mon ami qui était, lui, honnête, m’a indiqué qu’il avait, de ses deniers personnels, réglé la facture due par l’ambassadeur…

Ecrit ne avril 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 33 du 28 février 2025, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

55. Boat people – Ambassade de France

Il me revient en mémoire que, pendant toute la période des « boat people », nous avions à notre ambassade en Thaïlande une équipe spéciale pour s’occuper des réfugiés. Elle était dirigée par le colonel François QUILICHINI qui avait pour mission de visiter les camps de réfugiés (vietnamiens, mais aussi cambodgiens et laotiens) situés dans l’est et le nord de la Thaïlande, pour rencontrer tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre pouvaient être accueillis par la France : ceux qui, dans leur pays, avaient déjà travaillé pour la France, ceux qui étaient francophones, ceux qui avaient de la famille installée en France…

Les dossiers étaient ensuite envoyés à Paris pour qu’une décision soit prise et l’accueil prévu. Les visas étaient ensuite délivrés et les départs organisés.

Je n’ai, pour ma part, jamais entendu de plainte sur cette organisation remarquable. Il faudrait vérifier le nombre de personnes qui ont ainsi été accueillies. A ma connaissance, aucun de ces réfugiés ne s’est retrouvé en France dans une « jungle » ou un « bidonville ». Faut-il donc en conclure que la France est, de nos jours, incapable d’accueillir décemment les réfugiés ?

Ecrit le 1er février 2019
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 33 du 28 février 2025, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

56. Hôtel Oriental – Bangkok

Au bord de la rivière Chao Praya, l’Ambassade de France en Thaïlande a pour voisin l’hôtel Oriental, que j’ai toujours connu classé chaque année meilleur hôtel du monde.

Il datait d’une époque où les voyageurs n’atteignaient l’orient extrême que par voie maritime. Chaque escale en Asie disposait alors d’un hôtel devenu mythique :

Le Taj Mahal à Bombay, le Strand à Rangoun, le Raffles à Singapour, l’Oriental à Bangkok, le Continental à Saïgon, le Métropole à Hanoï.

J’ai eu la chance de connaître tous ces lieux magnifiques, chargés d’histoire, souvent bien restaurés, et d’y vivre des moments mémorables. Mais celui que j’ai le plus fréquenté et où j’ai le plus de souvenirs, est l’hôtel Oriental puisque nous le surnommions parfois entre nous la « cantine ». Il y avait pourtant, dans l’aile la plus ancienne, toute une partie historique où les couloirs et les suites formaient un musée regroupant les souvenirs d’écrivains illustres qui avaient séjourné à l’Oriental, Joseph Conrad et Graham Greene, par exemple.

Parmi les restaurants, j’aimais particulièrement le « Lord Jim’s » qui surplombait la rivière et où, tous les midis, était offert un excellent buffet qui avait, entre autres avantages, celui d’offrir dans le même espace à la fois les cuisines orientales et occidentales. Lors de la venue de délégations, on était assuré que chacun y trouverait son compte, sans avoir à se préoccuper des goûts différents des invités, à une époque où les cuisines asiatiques n’étaient ni connues, ni appréciées de tous.

L’hôtel organisait régulièrement des événements exceptionnels qui entretenaient sa réputation et répondaient au désir d’une partie des Thaïlandais et à leur amour parfois immodéré de luxe et de modernité. J’en prendrai ici deux exemples :

1. Beaujolais nouveau

Afin de donner une publicité sortant de l’ordinaire à l’occasion du Beaujolais nouveau – les Thaïlandais aiment les fêtes – l’hôtel Oriental a proposé à notre ambassadeur – à l’époque Yvan BASTOUIL qui recevait très bien et souvent – de coorganiser la réception. L’ambassadeur a offert sa résidence, ancienne demeure coloniale, pour y dresser le buffet, en demandant seulement que tous les chefs de service de l’ambassade soient invités.

Je n’ai pas gardé de souvenir particulier du Beaujolais nouveau – qui ne m’a jamais emballé – mais par contre je me rappelle très bien le magnifique buffet de fromages de France qui l’accompagnait. L’hôtel avait fait les choses en grand, comme à son habitude, faisant venir par avion non seulement les fromages, mais aussi un maître-affineur. A l’époque, c’est-à-dire à la fin des années 80, on trouvait du fromage dans les supermarchés thaïlandais, mais le goût du terroir était loin de ce que l’on découvre aux étals d’un marché de campagne en France. Ce maître-affineur m’a fait découvrir ce jour-là toute la différence entre un morceau de plâtre et un délice. Aujourd’hui encore, je le remercie pour ce moment rare.

2. Dîner de truffes

Depuis 1958, l’hôtel Oriental a un restaurant français, le Normandie, qui a reçu deux étoiles chaque année depuis l’instauration du guide Michelin pour la Thaïlande.

Lors de mon premier séjour en Thaïlande, de 1968 à 1975, il ne m’est jamais venu à l’idée d’y aller. J’étais trop occupé par la découverte des cuisines thaïe et asiatique, et mon salaire de toute façon m’interdisait absolument ce genre de folies !

Mais lors de mon deuxième séjour, de 1987 à 1990 – j’étais alors chef de chancellerie à l’ambassade -, l’hôtel Oriental a invité le « roi français de la truffe » (j’espère qu’il me pardonnera d’avoir oublié son nom) qui est arrivé de France avec une valise entière de truffes ! Pour avoir quelques photos dans les journaux, le directeur de l’hôtel a organisé un dîner de truffes auquel les invités étaient l’ambassadeur et le consul de France, ainsi que le directeur de l’alliance française de Bangkok, et leurs épouses. L’ambassadeur, Yvan BASTOUIL, n’a pu participer car il devait le même soir entretenir une délégation officielle française. Il a donc demandé à son Premier Conseiller, Louis BARDOLLET, de le représenter, ce qui fut bien sûr accepté comme un honneur rare, car M. BARDOLLET était grand amateur de bonne chère.

Une dizaine de personnes autour de la table pour un dîner inoubliable de perfection et de saveurs. J’ai compris ce soir-là que je n’avais en fait jamais mangé de truffes, car les petits morceaux trouvés ici ou là dans certaines préparations ne donnent même pas un très pâle aperçu de ces merveilles. De l’entrée au dessert, chacun des six ou sept plats débordait de truffes. J’ai gardé ce souvenir comme le meilleur de tous les dîners de gala de cuisine française auxquels j’ai eu la chance de participer.

Il faut également faire une mention très spéciale pour le vin de bordeaux qui avait été choisi pour accompagner ce festin. Je revois encore mon premier conseiller lever son verre et regarder le nectar en transparence !

Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 33 du 28 février 2025, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient 

57. Visite de Michel ROCARD en Thaïlande

Alors que j’étais en poste à Bangkok comme Chef de chancellerie de notre ambassade, on apprit que Michel ROCARD allait effectuer, en janvier 1990, la première visite officielle en Thaïlande d’un Premier Ministre français.

J’étais particulièrement heureux, d’une part parce que j’avais une grande estime pour Michel ROCARD, homme politique honnête, consciencieux, travailleur, une « caste » dont nous avons, semble-t-il, perdu l’espèce, d’autre part parce que les relations entre la Thaïlande et la France avaient commencé lors de la réception à Versailles, par Louis XIV, de l’ambassade du roi de Siam. Les deux pays avaient beaucoup en commun et pourtant pendant plus de trois siècles, ce ne fut qu’une histoire ratée, surtout à cause de nos colonies du Vietnam, du Laos et du Cambodge, alors que la Thaïlande réussissait, tant bien que mal, à préserver son indépendance vis-à-vis des empires anglais et français installés à ses portes.

J’ai dû rapidement déchanter ! Michel ROCARD arriverait un vendredi soir et repartirait le dimanche. Or le Premier Ministre thaïlandais, Chatichai CHOONHAVAN, jouait au golf le samedi et le dimanche. Mais Michel ROCARD ne jouait pas et ne pouvait donc avoir la chance de passer quatre heures avec son homologue thaïlandais, sur un des magnifiques parcours dont la Thaïlande est dotée. L’entretien qui fut donné à Michel ROCARD ne pouvait supprimer l’incompréhension et combler l’abîme qui existait depuis si longtemps entre les deux pays.

Il faudra attendre la visite de Jacques CHIRAC en Thaïlande, en février 2006, première visite d’Etat d’un Président français pour que, enfin, la visite d’Etat faite par le roi Bhumipol en France avec la reine Sirikit, effectuée en 1960, fut rendue.

Nous ne sommes vraiment pas doués !

J’ai toujours eu un très grand regret de n’avoir participé ni à la préparation, ni à la visite d’Etat du Président CHIRAC en Thaïlande. (1)

Ecrit en mai 2022
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 34 du 31 mars 2025, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient
1. J'étais chargé, à l'époque, des "Privilèges et immunités diplomatiques"

58. Innombrables problèmes de visas

A mon arrivée au consulat, en 1987, l’Ambassadeur Yvan BASTOUIL, me fit vite savoir que des rumeurs couraient. Il y aurait de l’argent offert parfois aux agents du consulat pour obtenir des visas frauduleusement.

Je me méfie des rumeurs sans fondement, autant que des lettres anonymes, mais je fis une réunion avec tout le personnel. J’ai rappelé que je connaissais beaucoup de choses en Thaïlande et que les histoires d’argent ne me surprenaient pas. Encore fallait-il qu’elles soient prouvées afin que des rumeurs ne détruisent pas la réputation du consulat et de tous ses agents. J’ai donc assuré chacun de mon soutien sans faille, mais j’ai également précisé que si une preuve certaine m’était rapportée, je n’hésiterais pas une seconde à renvoyer l’agent fautif. On ne pouvait accepter que certains agents puissent glisser leur carte de visite aux demandeurs, sur laquelle était précisé les renseignements de leur compte en banque. Quand le virement était fait, le visa pouvait être délivré. C’est un exemple des rumeurs qui étaient répandus dans la communauté française. C’est pourquoi j’ai demandé à chacun, si une offre d’argent était faite, d’une façon ou d’une autre, de prendre tous les passeports en cause, toutes les pièces justificatives, tous les billets de banque, le nom et l’adresse de la personne venue au consulat…, et de venir me voir de suite avec l’ensemble des documents.

Je souris encore en racontant la suite de l’histoire. Je pensais bien qu’il pouvait y avoir une ou deux brebis galeuses au consulat – il y en a partout – mais je savais aussi que la majorité était honnête et effectuait un travail souvent ingrat. Un beau matin, une de mes agents vint me voir avec une bonne dizaine de passeports, des pièces justificatives et la somme d’argent qui lui avait été offerte par le demandeur pour ses bons offices. En fait il s’agissait d’un groupe de pèlerins qui souhaitaient se rendre à Lourdes et le demandeur n’était autre que le secrétaire privé de l’archevêque de Bangkok. Je dis à ma collaboratrice d’indiquer à ce prélat que j’allais étudier les dossiers et que je lui ferais connaître ma décision. Je voulais le faire « poireauter » un peu et trouver la meilleure façon de faire profiter le consulat de cette affaire.

Le brave prêtre finit par me demander un rendez-vous. Je le reçus comme (presque) tous ceux qui demandaient à me voir. Le pauvre était vraiment penaud et essaya de m’expliquer. Il était thaï et connaissait la façon dont les formalités administratives se réglaient souvent en Thaïlande, avec un « pourboire » pour remercier ou seulement pour obtenir. Je lui expliquais que je pouvais comprendre puisque moi-même, une fois, mais une fois seulement, j’avais été contraint de verser un pot de vin immérité à un agent de police à Bangkok, car il m’était impossible de passer quelques heures en garde à vue pour une petite erreur de conduite automobile. Mais cela ne voulait pas dire que les « règles » thaïlandaises étaient en vigueur au consulat de France. Le prélat ne pouvait arrêter ses éloges sur la fonctionnaire qui avait si magnifiquement et honnêtement fait son travail, sur le consulat en général… Je lui indiquais alors que je rendrais l’argent du pot de vin et délivrerais les visas pour le pèlerinage si le prélat me remettait une lettre écrite et signée par l’archevêché, expliquant l’ensemble de l’histoire et les réactions de la fonctionnaire des visas.

Le prélat est revenu vite car la date du pèlerinage approchait. Il m’a remis le document demandé dans lequel il rendait hommage à la fonctionnaire et m’a assuré qu’il prierait pour elle et pour tout le personnel à la grotte de Lourdes.

L’histoire ne s’arrête pas là car j’avais la ferme intention de « faire une sortie » lors de la réunion hebdomadaire des chefs de service. Je savais bien qu’en Thaïlande il est facile de trafiquer un peu tout, même les visas et les êtres humains. Il était évident que nous devions lutter pour que les pratiques dévoyées n’aient pas cours au consulat. Mais j’étais tout autant préoccupé par l’attitude de certains Français qui, sans aucune preuve, assénaient dans les dîners en ville des « certitudes » sur la corruption, la tricherie, distillant leur venin au fil des jours. Je savais que ces rumeurs et ces bruits étaient répandus plus spécialement par le policier responsable à l’ambassade de la coopération avec la police thaïlandaise pour lutter contre le trafic de drogue. Il avait pourtant de quoi faire s’il avait voulu faire honnêtement son travail.

Lorsque mon tour de parole arriva pendant la réunion, j’ai rappelé à l’ambassadeur les conseils et directives qu’il m’avait donnés, ainsi que la mise en garde que j’avais faite à tous les membres du consulat. Puis je racontais l’histoire des visas pour Lourdes, en terminant par la lecture de la lettre remise par le secrétaire de l’archevêque de Bangkok. Enfin, je demandais à chaque chef de service, sans en citer aucun, de me faire connaître toutes les preuves qu’il pouvait avoir ou recevoir sur un éventuel trafic de visas au consulat de France. Si quelqu’un n’avait pas confiance en moi, il pourrait remettre ce genre de documents à l’ambassadeur. Et je demandais que soit mis fin aux saloperies que certains s’amusaient à faire courir au lieu de faire un travail nécessaire, le leur !

Ecrit en janvier 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 34 du 31 mars 2025, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

59. Problèmes de visas – Stage à Paris

Les découvertes incessantes sur les innombrables trafics en tous genres en matière de visas en Thaïlande – et pas seulement à notre consulat – me préoccupaient fortement. Un consul d’un pays du golfe avait été abattu devant son domicile, probablement pour un contrat non respecté dans des visas de travail (argent contre visa).

Je demandais donc à Paris de participer à un stage organisé chaque année par les ministères de l’intérieur et des affaires étrangères. Une matinée fut consacrée à une visite à Orly pour assister avec la police de l’air et des frontières au contrôle effectué à l’arrivée d’un avion qui, ce jour-là, arrivait d’Alger.

Le policier avec lequel j’étais m’a paru fort compétent. Tout en vérifiant les passeports, il me dit soudain de regarder la file d’attente devant son guichet et spécialement la quatrième personne qui aurait un visa pour s’établir en France, mais aucune ressource pour le commerce qu’elle prétendrait vouloir ouvrir. Et rien ne pourrait être fait, car les conditions de délivrance des visas avec l’Algérie permettaient à ce genre de problèmes de se développer sans fin.

Ainsi le policier à mes côtés était compétent, mais son travail ne servait à rien puisque ni ses chefs, ni les politiciens n’étaient capables de se mettre au travail pour changer ce qui devait l’être. Et pourtant ils étaient payés chaque mois à ne rien faire d’autre que brasser du vent !

Pendant l’après-midi, nous avons visité le « musée » de la police de l’air et des frontières. Passionnant, car étaient exposées les innombrables possibilités déjà découvertes pour tourner les lois et les règlements. En feuilletant un recueil des faux, j’ai découvert un faux visa venant de Bangkok et portant ma signature. Imitation parfaite, tant du papier soi-disant infalsifiable que de ma signature.

Je ne sais plus comment ni avec quelle aide j’ai découvert que les faux visas étaient vendus chaque jour sur le trottoir de la rue Sathorn, de l’autre côté du consulat. Les détails me manquent, mais j’avais de nombreux amis honnêtes en Thaïlande. Un des vendeurs fut arrêté et j’allais témoigner au procès devant le tribunal de Bangkok.

Je pense aussi aux appels téléphoniques que j’ai plusieurs fois reçus dans mon bureau à Bangkok, appels qui venaient de l’aéroport de Roissy. La police de l’air avait arrêté un passager – c’était plus souvent une passagère – et souhaitait vérifier la véracité du visa apposé sur son passeport thaïlandais. Nos archives étaient bien tenues et il était facile de répondre, dans les minutes suivantes, en disant que le visa était faux (le numéro du visa ne correspondait pas à l’un de ceux attribués par Paris à notre consulat). Je me souviens de la réponse que j’ai plusieurs fois reçue : nous allons la remettre dans le prochain avion pour Bangkok.

J’ai souvent expliqué que cette décision était tout à fait stupide. J’étais sûr que la personne contrôlée avait un passeport tout neuf, qu’elle n’avait jamais voyagé à l’étranger, qu’elle ne parlait aucune autre langue que le thaï, qu’elle ne connaissait personne à Paris…, mais qu’elle y était sûrement attendue. Il suffisait donc de mettre en place une filature. A la sortie de l’aéroport, elle aurait été abordé par un passeur de la filière et on aurait facilement découvert un atelier clandestin ou un bordel…

Mais non : absence de politique, absence de décision, absence de responsabilité, absence de protection de personnes en danger… L’évidence était connue et les véritables responsables qui faisaient mal leur travail l’étaient également.

Même à Bangkok, mon ambassadeur à cette époque, le second car le premier était un grand monsieur, était un nul, préoccupé uniquement de lui-même. Il ne voulait rien entendre car pour lui ce n’était pas les Asiatiques qui posaient des problèmes en France. Sauf votre respect, M. l’Ambassadeur, – respect que vous ne méritez absolument pas -, il ne s’agissait pas de poser ou non problème. Il s’agissait d’avoir une politique et de l’appliquer, ou bien de la changer…

Note de mai 2025 : En relisant ces lignes, je constate que rien ne change pour le mieux en France… Aucune amélioration, mais une descente certaine vers l’abîme.

Ecrit en janvier 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" B° 34 du 31 mars 2025, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

60. Arme à feu au consulat

Pendant les travaux de construction de la nouvelle ambassade au bord de la rivière Chao Phraya, le consulat fut transféré dans un immeuble situé sur un terrain qui regroupait, rue Sathorn tai, le service culturel, l’Alliance française et la petite école française.

Le consulat occupait tout le bâtiment, sauf le dernier étage où était installée la Mission pour les réfugiés, dirigée par le Colonel François QUILICHINI, dont j’ai déjà parlé et qui était un ami.

Le bâtiment était équipé de portiques de sécurité et des gardes contrôlaient l’accès. Tout se passait à peu près normalement, mais un jour les portiques sonnèrent et les gardes arrêtèrent un homme porteur d’un revolver. Je le reçus pour l’interroger sur sa demande de visa et il me raconta, en toute bonne foi, les raisons de sa présence au consulat.

Quelques mois plus tôt, des « passeurs » étaient venus dans son village du nord-est de la Thaïlande, comme ils le faisaient un peu partout dans cette région très pauvre. Ils proposaient aux femmes d’aller travailler et faire fortune en France et promettaient d’obtenir pour elles un passeport, un visa et un emploi. Ces « services » n’étaient pas gratuits. Il fallait donner une somme d’argent pour s’inscrire et généralement les quelques économies de la famille y passaient, puis une autre somme pour le passeport, vendu bien au-delà de son prix, et encore une autre somme pour le visa, qui était faux, et encore une autre pour le billet d’avion… Les familles, croyant avoir enfin aperçu la fin de leur misère, s’endettaient comme elles pouvaient pour tenter de réaliser leur rêve…

Et la femme de ce « brave » homme arriva en France où les contrôles à l’aéroport se révélèrent inutiles et incapables de détecter l’ensemble des fraudes. Cette Thaïlandaise se retrouva donc dans un pays inconnu dont elle ne connaissait pas la langue et son rêve se transforma rapidement en cauchemar. Elle se retrouva dans un atelier clandestin (heureusement pour elle, ce ne fut pas un bordel !), son passeport fut confisqué et avec stupeur elle découvrit qu’elle ne pourrait envoyer de l’argent à sa famille avant des mois ou des années, car il fallait « rembourser » le passeport, le visa, le billet d’avion… et sa « liberté ». La pauvre femme se vit contrainte de travailler sept jours sur sept, quasiment nuit et jour. Elle réussit toutefois (je ne sais pas comment) à faire parvenir une lettre à son mari, qui me la montra… Ses derniers mots étaient : « viens me chercher, ici c’est l’enfer ». Et son époux voulait un visa pour aller abattre ceux qui étaient responsables de la « mise en prison » de son épouse.

Je choisis de confier ce Thaïlandais à nos deux policiers en poste à l’ambassade. Je souhaitais qu’ils soient capables, avec les services français, de rendre la femme à son mari et d’arrêter cet immonde réseau de trafiquants d’êtres humains. Aujourd’hui encore je regrette ce choix. Si le N° 2 du service de police était vraiment honnête, son chef ne valait pas grand chose. Je n’entendis plus jamais parler de la suite qui fut peut-être donnée… Mais je n’oublie pas l’incurie totale de la France qui bafoue les droits de l’homme sur son propre sol, par incapacité de ses dirigeants et de ses responsables de faire respecter et d’appliquer les lois en vigueur.

Imaginez ce que je pense de ces mêmes services français plus de trente ans plus tard… Les élus font des lois inutiles puisqu’elles ne sont pas respectées… Les responsables sont payés mensuellement pour dire qu’il n’y a pas de problème… Les « salauds » dirigent la France et les pauvres, français ou étrangers, paient la note !

J’ai honte, une fois de plus, de mon pays, incapable de résoudre les problèmes de droits de l’homme, mais capable d’en parler comme à un grand oral de l’ENA !

Ecrit en mars 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 34 du 31 mars 2025, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

61. Visa : un colonel et son « mariage »

Faut-il en rire ou en pleurer ?

Cette histoire, authentique comme toutes ces pages, est à la fois comique et tragique.

J’ai indiqué le travail admirable fait par la mission des réfugiés dont le chef, le colonel QUILICHINI, était mon ami. Le colonel était un bon vivant et il connaissait beaucoup de choses en Thaïlande, les excellents restaurants aussi bien que les « bas-fonds »…

Un jour, il reçut la visite d’un militaire français, colonel comme lui, qui lui indiqua clairement les raisons de sa venue à Bangkok. Ce brave colonel avait servi toute sa vie son pays et son drapeau et, récemment mis à la retraite, il avait décidé de s’occuper un peu de lui-même, n’en ayant pas eu le temps pendant sa vie active. Il avait choisi de venir en Thaïlande pour se marier !

Le colonel QUILICHINI fut surpris ! Venir le voir, lui le célibataire, pour un conseil matrimonial ! Il tenta de faire entendre raison à son collègue, mais rien n’y fit. Le récent retraité était tout à fait décidé. Finalement, le colonel QUILICHINI lui indiqua une boîte de nuit (plus respectable que beaucoup d’autres) et pensa qu’il avait réglé ce problème inattendu.

Mais le lendemain matin, son visiteur était de nouveau à son bureau, accompagné ! Il souhaitait remercier mon ami et lui dire qu’il avait trouvé sa « future » femme avec laquelle il voulait rentrer en France.

Le colonel QUILICHINI ne savait que faire ! Il ne réussit pas à raisonner son copain militaire qui avait attendu ce moment toute sa vie ! En désespoir de cause, mon ami trouva une solution. Il fallait voir le consul qui seul délivrait le visa nécessaire ! C’est ainsi que le colonel retraité et son amie arrivèrent dans mon bureau. Et j’eus droit à l’histoire que je viens de raconter.

Que faire ? Pour moi, heureusement, les instructions étaient simples. Les visas pour mariage ne pouvaient être délivrés que lorsque certaines formalités avaient été effectuées (publication des bans par exemple). A l’époque, les choses étaient bien faites !

Je croyais que le colonel, habitué à l’obéissance militaire, comprendrait facilement la situation et je lui ai conseillé d’être patient, d’obtenir les documents nécessaires et de profiter de ce délai pour apprendre la langue thaïe, car visiblement les quelques mots d’anglais échangés entre eux ne me paraissaient pas suffisants pour une compréhension réciproque.

Le colonel se mit très en colère et commença à marteler la table basse de coups de poing rageurs qui ne changèrent pas ma détermination. Il partit en maugréant et je ne le revis jamais !

Ecrit en avril 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 34 du 31 mars 2025, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

62. Visas et … tunnel sous la Manche

Certains réseaux mafieux ont utilisé le prétexte de la construction du tunnel sous la Manche pour étendre leur trafic d’êtres humains.

Du fait des nombreuses années passées dans le pays, tant à Chiang Mai qu’à Bangkok, de nombreuses personnes connaissaient au moins mon nom. Et c’est donc naturellement qu’une famille thaïlandaise vint un jour demander mon aide.

Dans un village du nord-est du pays, des recruteurs étaient passés pour faire leur propagande. Il s’agissait d’aller en France pour creuser le tunnel sous la Manche. Les pelles et les pioches nécessaires seraient fournies à l’arrivée en France. Les passeurs s’occupaient de tout : passeport, visa, billet d’avion, hébergement en France…

Il ne me fut pas difficile d’expliquer qu’il s’agissait d’un trafic d’êtres humains et que rien ne venait de l’ambassade. Mais mes amis me demandèrent de recevoir l’homme qui avait sollicité de l’aide pour vérifier ce qui était faux dans son aventure !

Il vint avec son passeport, son faux visa et je lui expliquai qu’il était victime de trafiquants qui l’avait volé, que la construction du tunnel sous la Manche ne se faisait pas avec des pelles et des pioches et que si la France avait décidé d’engager des ouvriers thaïlandais, c’est moi-même qui l’aurais convoqué pour lui délivrer un vrai visa avec lequel il aurait été assuré d’avoir un véritable salaire en France.

Je revois encore la « décomposition » de cet être humain au fur et à mesure où il comprenait qu’il avait été grugé par des compatriotes malhonnêtes et que tout l’argent qu’il avait emprunté comme il avait pu pour régler les demandes multiples des truands, il ne le reverrait jamais…

Il me restait à intenter un procès en Thaïlande pour le faux visa apposé sur le passeport. Je suis allé au tribunal pour témoigner, mais quittant la Thaïlande peu après, je n’ai pas connu l’issue de cette malheureuse affaire.

Ecrit en avril 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 34 du 31 mars 2025, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

63. Prisonniers et transfèrement

Je savais avant mon arrivée au consulat que des négociations avaient abouti à un accord entre la France et la Thaïlande pour que nos prisonniers puissent être transférés en France pour y purger leur peine. (1)

Le gouvernement français s’était laissé « attendrir » par un certain nombre d’idées reçues et proclamées haut et fort par les médias et magouilleurs français de tout poil ! La Thaïlande était un pays sous-développé dans lequel la police maltraitait les étrangers, dans lequel la peine de mort existait encore (on ne disait pas que cette peine n’avais jamais été exécutée à l’encontre d’un étranger dans une affaire de drogue), dans lequel les prisons étaient pires que tout ce qui pouvait être imaginé… La France des « droits de l’homme » avait négocié et un accord avait été signé.

Je m’en étais réjoui, mais en prenant mes fonctions à Bangkok, je découvris qu’aucun de nos prisonniers (entre 30 et 35 en moyenne pendant mon séjour) n’avait fait la moindre démarche pour être rapatrié en France.

Je ne pouvais, faute de temps, me rendre régulièrement en prison. Notre médecin volontaire du service national y allait chaque semaine. Mais ne comprenant pas l’inutilité de cet accord franco-thaï pour lequel les prisonniers avaient fait tant de « tapage » et de « réclame », j’ai décidé d’aller les voir un jour tous ensemble, pour en parler et écouter. Je voulais comprendre mieux la situation, première étape nécessaire – partir de la réalité – pour mettre en oeuvre ensuite une amélioration ou une solution.

Je fus très bien accueilli par les officiels de la prison. Je suis toujours très agréablement surpris de voir comment les Asiatiques savent recevoir et respecter. Puis la réunion avec mes compatriotes fut très instructive. Ils m’expliquèrent qu’en fait ils avaient pensé que l’accord signé entre la Thaïlande et la France allait leur permettre de rentrer en France un peu comme des otages libérés, avec accueil officiel et déclaration sur le tarmac à la descente de l’avion ! Je dus leur faire comprendre qu’il n’en serait rien. L’accord leur permettrait, non pas d’être remis en liberté à leur arrivée en France, mais d’aller purger leur peine en France, en conservant par exemple la possibilité d’obtenir une grâce en Thaïlande, tout en bénéficiant des « avantages » accordés par les lois françaises : remises de peine par exemple et surtout possibilité de faire des études en prison pour préparer une réinsertion.

Il ne fut pas facile de leur faire remettre les pieds sur terre. Ils avaient été condamnés pour avoir enfreint la loi thaïlandaise sur la possession et/ou la consommation de stupéfiants. Le jugement avait été prononcé en Thaïlande et eux-mêmes n’avaient rien trouvé à redire car ils avaient bien souvent reconnu les faits.

Finalement je leur ai demandé de réfléchir. Que souhaitaient-ils ? Continuer à se droguer ? Alors il était préférable de rester en prison en Thaïlande puisqu’ils savaient mieux que moi que l’on pouvait tout se procurer moyennant finances. Ou bien préparer une réinsertion avec un nouveau métier en main ? Dans ce cas, ils pouvaient préparer leur dossier et je viendrais voir chacun de ceux choisissant cette voie pour aider le plus possible…

Quand je suis parti de Thaïlande, près de trois années plus tard, un seul avait souhaité rentrer en France au titre de cet accord !

Ecrit en avril 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 34 du 31 mars 2025, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient
1. Convention franco-thaïlandaise du 26 mars 1983 sur la coopération en matière d'exécution des condamnations pénales

64. VENDRAMINI, le « champion » des prisonniers

Il était déjà en prison à mon arrivée en Thaïlande comme consul et il y était toujours à mon départ trois ans plus tard.

Il avait été arrêté alors qu’il tentait d’exporter une quantité très importante de drogue qui ne pouvait être considérée comme destinée à sa consommation personnelle. Sa condamnation à mort n’était pas extraordinaire (selon la loi thaïlandaise), mais jamais un prisonnier étranger condamné à mort pour trafic de drogue n’avait été exécuté. Il était donc possible d’espérer un peu une commutation de la peine.

Je me souviens de son nom : VENDRAMINI. Il était corse, chauffeur de poids lourd. Notre ambassadeur, Yvan BASTOUIL, m’avait raconté ce qu’il avait appris et compris dans ce cas trop particulier. Il était impossible à un homme à faible revenu et ne connaissant ni l’Asie, ni la Thaïlande, de disposer de la mise de fonds nécessaire à l’opération qui avait été montée.

Notre ambassadeur a donc fait savoir à notre compatriote qu’il pourrait envisager de lui apporter son aide – pour obtenir des remises de peine en particulier – seulement s’il précisait clairement comment avait été organisé tout ce trafic qui, s’il avait réussi, aurait pu avoir des conséquences catastrophiques pour une bonne partie de la population jeune de Paris. VENDRAMINI a choisi le silence et n’a ensuite pas changé sa position d’un iota. Il était donc clair que VENDRAMINI avait choisi de rester à vie en prison – une fois sa peine commuée -. Il savait que s’il sortait de prison sa vie serait en danger puisqu’il aurait dû révéler les trafics de la mafia qui l’avaient conduit en Thaïlande.

En contrepartie de son silence, il était choyé et certainement pas par ses amis camionneurs. Il recevait régulièrement des « donations » sur son compte à la prison et il était parvenu, au fil des ans, à une situation très particulière puisqu’il disposait, à l’intérieur de la prison, d’un bungalow personnel avec un jardinet et une chaise longue… Imaginez, c’est presque comique, que notre médecin, qui lui demandait un jour ce dont il pourrait avoir besoin, reçut cette réponse magnifique : « Je ne manque de rien, mais si vous aviez une bouteille de pastis, cela me ferait plaisir » !!!

Je recevais chaque année, à sa demande, l’avocat de notre « brave » camionneur. Je n’ai jamais su qui payait ses honoraires et finançait ses « villégiatures » d’une semaine par an à l’hôtel Oriental de Bangkok. Son seul « travail » était d’avoir un rendez-vous avec moi pour « faire le point du dossier », même s’il savait pertinemment que rien ne changerait aussi longtemps que VENDRAMINI n’aurait pas fourni les explications demandées par l’ambassadeur. Il se rendait aussi à la prison pour s’entretenir avec son client, muni de l’autorisation que je lui délivrais automatiquement, comme à tous ceux qui voulaient rendre visite à nos prisonniers.

Ainsi coulait la vie du Français le plus ancien et le plus âgé dans les prisons thaïlandaises. Après mon départ de Thaïlande, j’ai appris qu’il était décédé en prison, emportant avec lui ses secrets.

Ecrit en mai 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 34 du 31 mars 2025, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

65. Un prisonnier au Club Med !

Je demandais aux prisonniers qui avaient une peine de courte durée, de venir me voir au consulat avant de prendre leur avion pour la France et de me dire tout ce qui pouvait être utile à la compréhension, par l’ambassade, de la situation des prisonniers.

Je reçus un jour un de nos Français, arrêté pour détention d’un peu de drogue – consommation personnelle et non trafic – et condamné à un an de prison. Il me raconta sans rire qu’il venait de passer une des plus belles années de sa vie : température d’été garantie toute l’année, terrain de sport pour s’entraîner chaque jour… Et il conclut son résumé : « c’est mieux qu’au Club Med » !

Ecrit en juin 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 34 du 31 mars 2025, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

66. Décès d’un prisonnier par overdose

Un jeune d’une vingtaine d’années avait été arrêté et condamné à une peine de prison pour détention et consommation de drogue. Banal ! Mais ce jeune avait en prison suffisamment d’argent pour s’acheter de la drogue et, comme il aimait la musique, il avait aussi un orgue électronique.

C’est après sa mort par overdose que fut découverte une partie de son histoire. Son père qui n’avait pas pu (ou su) s’occuper suffisamment de lui, n’avait rien voulu savoir au moment de l’incarcération de son fils. Il « se réveilla » au moment du décès et demanda un rendez-vous au Département avec le directeur des Français à l’étranger, Jean-Paul ANGELIER (que je connaissais bien car nous travaillions ensemble, surtout sur les cas dramatiques). Arrivé dans le bureau du directeur, le père, fou de rage, commença à tabasser le diplomate qui pourtant passait sa vie à aider les Français en difficulté à travers le monde. Il fallut faire appel à la sécurité !

Ce père était en fait la doublure de Jean-Paul BELMONDO dans un certains nombre de cascades. Il ne souhaitait pas le rapatriement du corps de son fils, mais une incinération à Bangkok… à laquelle il n’assista pas car il était trop occupé !

Le matin de la crémation, je reçus un appel du Père des Missions étrangères qui allait régulièrement visiter les prisonniers. Il me demandait de le rejoindre pour ne pas être seul à accompagner une dernière fois notre jeune Français abandonné par sa famille…

Ecrit en juin 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 34 du 31 mars 2025, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

67. Prisonnières

Il y avait également des Françaises dans les prisons thaïlandaises et je suis allé leur rendre visite. Je voulais comprendre pourquoi nous avions toujours des « problèmes » avec nos prisonniers et n’en avions pas avec nos prisonnières.

Les Thaïlandais traitaient depuis toujours les prisonniers étrangers comme les Thaïlandais. Ils avaient donc un travail à faire… Les Français se révoltèrent un jour avec l’ensemble des étrangers. Les autorités décidèrent alors de les laisser entre eux dans un coin de la prison, sans activités ! Quelque temps plus tard, les Français manifestèrent le désir de travailler, mais les Thaïlandais refusèrent : restez entre vous et ne faites rien, mais restez tranquilles !

Chez les filles au contraire, il n’y avait pas de révolte. Il faut dire que la directrice de la prison était une « grande dame » qui voulait faire régner une bonne et intelligente cohabitation dans la prison. Les Françaises choisirent d’aider à la boulangerie, ce qui fut accepté sans problème.

Le résultat était évident : des prisonniers certes, mais souvent aigris chez les garçons, vivantes et souriantes chez les filles…

Parmi ces dernières, l’une avait fait la une de la presse française. Elle était la fille d’une sympathisante du parti giscardien qui avait remué ciel et terre en France pour émouvoir les politiques et les médias sur le sort injuste fait à sa fille innocente par les méchants Thaïlandais.

L’histoire – car on finit toujours par la connaître – était simple. Une jeune fille, avide de voyager et de découvrir le monde, reçoit un jour une proposition pour s’occuper d’une jeune enfant lors des vacances des parents en Thaïlande. Les vacances se passent bien, mais aux contrôles à l’aéroport pour le retour, les autorités thaïlandaises trouvent de la drogue dissimulée dans la poussette de l’enfant. Arrestation de toute la famille, mais la jeune Française se déclare seule responsable. La famille repart en France et, on le saura plus tard, ne donne plus aucune nouvelle alors que le père de famille avait promis aide et argent pour faire rapatrier la jeune Française.

Pour les Thaïlandais, les choses étaient simples. Si le coupable n’était pas celle qu’ils détenaient, il suffisait que le véritable responsable vienne prendre sa place.

Alors la mère en France tenta de faire jouer le ban et l’arrière-ban de ses amis politiques, et même au plus haut niveau de l’Etat. Rien n’y fit. J’eus plusieurs entretiens avec elle, mais elle ne pouvait sortir de ses idées préconçues (et fausses) sur le sous-développement de la Thaïlande et l’injustice faite à sa fille. Elle m’interrogea un jour sur sa dernière « découverte ». Puisque tout pouvait s’acheter en Thaïlande, elle se demandait si elle ne pouvait pas faire un cadeau important au secrétaire privé du Roi pour « accélérer » le dossier de grâce de sa fille.

Je me revois dans mon bureau. Je l’ai regardée droit dans les yeux et lui ai dit : « Madame, est-ce que vous aimez parier ? Est-ce que vous jouez au poker ? ». Elle fut très étonnée et crut que je me moquais d’elle. Alors je lui précisai ma pensée. Le secrétaire privé du Roi occupait un poste très important. Il avait la réputation d’être honnête, mais quelqu’un pouvait-il être totalement honnête ? Peut-être avait-il, comme tout un chacun, ses humeurs, bonnes ou mauvaises selon les heures et les jours. Il faut donc parier car vous ne saurez jamais si en découvrant votre « présent » (si par hasard ce dernier arrive bien jusqu’à son bureau), il acceptera le marchandage que vous souhaitez ou, au contraire, s’il classera le dossier de votre fille avec la marque infamante de « tentative de subornation ».

Je lui expliquai également qu’elle aurait le même problème si l’affaire se passait en France ou ailleurs dans le monde. Il fallait cesser de voir la Thaïlande comme un pays où tout est question de « fric ». Bien sûr il y avait des truands, comme partout, mais il y avait aussi des « hommes libres » qui faisaient chaque jour leur « humble et lourde tâche ».

En fait, la jeune Française nous avait révélé son affaire depuis la prison quand elle comprit (trop tard) que les promesses qui lui avaient été faites n’étaient qu’un tissu de mensonges. Oui, elle était au courant du transport de drogue qu’elle avait négocié de faire avec la famille. Oui, elle avait accepté de jouer l’innocence si elle était arrêtée.

Elle avait une bonne réputation à la prison où elle travaillait avec ardeur. Elle obtint la grâce du roi après mon départ de Thaïlande et depuis j’espère deux choses : que la mère n’utilise plus jamais ses appuis politiques pour tricher et soudoyer, que la fille ait définitivement accepté de ne plus jamais « toucher » à la drogue, seule façon de se débarrasser de ses mirages !

Ecrit en mai 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 34 du 31 mars 2025, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient, qui a ajouté cette remarque très pertinente :"Prisonnières" vous rappellera, si vous en doutez, que les femmes, même en prison, sont supérieures aux hommes"

68. Un journaliste en « mission » en Thaïlande

Pour rendre visite à un prisonnier français, il fallait, à la suite d’une décision des Thaïlandais, obtenir une autorisation délivrée par moi-même. Je donnais systématiquement cette autorisation, mais s’il s’agissait d’un journaliste, je faisais une sorte de pacte : je vous explique, dans un entretien, notre position sur tous les problèmes de nos prisonniers, et en échange je vous demande de revenir me voir avant de reprendre l’avion pour me dire ce que vous avez appris et ce qui pourrait être utile pour améliorer l’ensemble du problème.

Je n’ai pas regretté cette ligne de conduite et une fois tout particulièrement :

Je reçus la visite d’un journaliste qui avait été engagé pour faire un reportage sur les prisonniers français en Thaïlande. Je ne me souviens plus s’il avait été payé par un journal ou une famille aisée. Mais peu importe. Il m’a indiqué qu’à son retour en France il devait faire un article montrant l’ignominie de la Thaïlande détenant des innocents et leur imposant un régime proche de celui des travaux forcés des galériens. Je le remerciai à l’avance de bien vouloir venir me raconter, à la fin de son séjour en Thaïlande, en quoi les autorités thaïlandaises avaient menti ou triché dans l’étude des dossiers et en quoi nos Français étaient injustement maltraités.

Deux semaines plus tard, ce journaliste, auquel je rends hommage même si j’ai oublié son nom, revint me voir. Il me déclara qu’il n’écrirait pas l’article « commandé ». La réalité qu’il avait eu le loisir d’observer ne ressemblait en rien au sombre tableau peint en France par ses commanditaires.

Je le remerciai bien sûr pour sa fidélité à la vérité… Ce devrait être le devoir de tous les journalistes, mais ils ne sont plus aujourd’hui qu’une infime minorité à vénérer cette déontologie.

Il reste dans mon « Panthéon » l’un des très grands et très rares. Lui au moins avait compris le bourrage de crâne fait en France par les médias, sur ce sujet comme sur tant d’autres !

Ecrit en juin 2023
Publié aussi dans "Vu de Sansai" N° 34 du 31 mars 2025, bulletin de Louis GABAUDE, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient

69. La Thaïlande vue par les médias français

L’image de la Thaïlande, telle qu’elle avait peu à peu été imposée en France par les médias, était d’une pauvreté accablante (rien n’a changé, hélas ! ni avec la Thaïlande, ni avec l’ensemble des pays du monde promis, par nos intellectuels supérieurs, à la « soumission »).

Je parlais un jour avec mon ami le vice-ministre des affaires étrangères de Thaïlande, dont j’ai déjà parlé (1). Il se trouve qu’à cette époque, une équipe française de télévision était en Thaïlande pour faire un reportage sur les « quartiers chauds » de Bangkok… Et le ministre était indigné : Pierre, me disait-il, est-ce que vous accepteriez qu’une équipe thaïlandaise aille faire un film sur votre « triangle d’or » (Pigalle, Blanche, Clichy) en le présentant comme étant la réalité de la France entière ? C’est ce que vos cinéastes viennent faire à Bangkok… ».

Comme mon ami avait raison !

Ecrit en mai 2023
1. Voir supra : Nomination de Georges VINSON (suite)

70. Homme d’affaires arrêté à son arrivée à l’aéroport

Les entreprises de grande taille organisent annuellement des classements pour récompenser d’une façon ou d’une autre les meilleurs vendeurs ou les meilleurs dirigeants.

C’est ainsi que Volkswagen offrait chaque année une quinzaine de vacances sur l’île de Phuket en Thaïlande aux « meilleurs » de leurs employés français. C’est ainsi que j’eus à participer à l’histoire d’un concessionnaire Volkswagen d’une ville moyenne du centre de la France.

Comme toujours lorsqu’il voyageait à l’étranger, il demandait par téléphone à sa banque de lui préparer une certaine somme en dollars. Il partit donc en Thaïlande avec son « argent de poche ». A l’arrivée à Bangkok, un certain nombre de participants aux « vacances Volkswagen » décidèrent de changer de l’argent pour avoir de la monnaie locale pendant leur séjour. Ils allèrent donc à l’un des changeurs officiels de l’aéroport. Le Français sortit quelques billets de sa liasse, que le changeur passa un à un entre son pouce et son index (je le vis faire car tout fut reconstitué par la police). Avec la simple pression de ses doigts sur les billets, le changeur annonça que les billets étaient faux. N’en croyant pas ses oreilles, notre Français donna toute sa liasse qui ne contenait que des faux. Le changeur utilisa ensuite son détecteur de faux billets qui confirma, puis appela la police avant d’envoyer à l’ambassade des Etats-Unis l’ensemble des pièces pour vérification.

Le Français fut emmené au commissariat de Don Muang et je fus prévenu par les autorités thaïlandaises qui comme toujours respectaient scrupuleusement leurs procédures. Après avoir écouté la version du Français, je demandai à Paris par télégramme que des vérifications soient effectuées à la banque.

La réponse arriva : la banque considérait qu’il n’y avait aucun problème de sa part et ne comprenait pas pourquoi de faux dollars avaient été donnés à un client de bonne renommée. Il se trouve que la réglementation de l’époque n’imposait pas aux banques françaises de vérifier les billets (au-dessous d’un certain seuil), ni même de garder trace de l’identité du déposant. Ainsi fallait-il comprendre que des « touristes » étaient passés à la banque pour changer des dollars en francs, que leur dépôt n’avait pas été vérifié et que les faux dollars avaient été « refilés » au client suivant : le concessionnaire Volkswagen.

Je commençai donc à négocier avec la police thaïlandaise. Le Français me semblait hors de cause, mais les Thaïlandais étaient très « raisonnables ». Puisque le directeur de la banque en France reconnaissait son erreur, il lui suffisait de venir en Thaïlande prendre la place de l’homme d’affaires. Le banquier resterait alors en prison jusqu’à la décision du tribunal et le Français pourrait se rendre à Phuket !

La réponse arriva de Paris. Le directeur considérait qu’il avait respecté les lois et règlements français (je note qu’une fois de plus la France se croit supérieure à tous ces pays qu’elle appelle « sous-développés », mais je note aussi que dans ces pays, les gens qui font leur travail reconnaissent au toucher la fausse monnaie…).

Les Thaïlandais ont vraiment de grandes qualités, même si, comme partout, il y a des salauds et des truands. Mais je suis heureux d’avoir connu des gens qui étaient honnêtes… Je crois que les policiers thaïs qui suivaient l’affaire avaient compris l’innocence du Français emprisonné (en fait il était en prison du fait de la stupidité des règlements français qui ne contrôlaient rien et donc ne servaient à rien). Ces policiers thaïs cherchaient une solution permettant l’arrestation des véritables responsables. Ce que nous, en France, étions incapables de faire, eux le souhaitaient et ils avaient raison !

Les négociations furent longues car la solution devait être acceptable par les deux parties. Les Thaïs cherchaient une solution « juridique » et non une solution de « fric » ou de « copinage ». C’est vraiment là que les Thaïlandais étaient plus « grands » que nous, qui étions si prompts à présenter la perfection des lois françaises tout en en faisant fi pour préserver un directeur de banque !

Au bout du compte, il fut décidé que le Ministère français des Affaires étrangères demanderait au Préfet concerné d’obtenir du directeur de la banque un document expliquant l’obtention des dollars en cause et la réglementation suivie en France. Ce document contiendrait également la preuve qu’une enquête avait été ouverte pour retrouver les auteurs et les utilisateurs des faux billets. Après légalisation des différentes pièces par les ministères de l’intérieur et des affaires étrangères, l’original serait remis à Bangkok aux autorités thaïes pour que la justice puisse se prononcer.

Le Département trouva un ministre qui se rendait, via Bangkok, dans une de nos anciennes colonies d’Indochine. (La France, sans oublier ces liens anciens, aurait bien dû voir et comprendre que la Thaïlande existait et qu’elle était pleine de promesses depuis le temps, sous Louis XIV, du premier ambassadeur thaï reçu à Versailles.) Le ministre me remit le document officiel à l’aéroport et je pus aller directement au commissariat où le Français était toujours gardé à vue.

Les juges acceptèrent de le remettre en liberté et il partit à Phuket rejoindre les autres lauréats Volkswagen et se reposa de ses émotions.

Sur le chemin de son retour vers la France, il fit escale à Bangkok et j’allai à l’aéroport pour être sûr de son départ sans problème. Il me raconta qu’il ne garderait pas un bon souvenir de son voyage car ses « gentils camarades » l’avaient battu froid et il avait entendu derrière son dos: « C’est celui qui s’est fait arrêter avec de la fausse monnaie ».

En France, il ne faut pas faire confiance à son banquier !

Ecrit en mai 2024

71. La « porteuse d’or »

C’est l’une des plus bizarres histoires dont je dus m’occuper.

A Bangkok, il y avait bien souvent des surprises au consulat, mais ce matin-là, je reçus la visite de policiers thaïlandais qui accompagnaient deux petites françaises, de mémoire âgées d’entre 5 et 10 ans.

La police avait été alertée par des voisins : un Français était mort pendant la nuit. L’hôpital avait constaté que le « père » avait eu une crise cardiaque.

De l’entretien avec l’aînée des deux fillettes, je n’appris pas beaucoup car elle n’était pas très bavarde. La « famille » était arrivée quelques jours auparavant et avait loué la maison où la police les avait trouvées. La mère était partie en voyage en Inde pour une durée indéterminée, sans motif précis et sans adresse. Les enfants ne fréquentaient pas d’école.

Je pris trois « décisions » d’urgence :

  • un télégramme à Paris et à nos ambassade et consulats en Inde pour tenter de retrouver et de prévenir la mère afin qu’elle rentre d’urgence à Bangkok; je demandai en outre au Département de faire des recherches sur la personne décédée avec les renseignements contenus dans le passeport;
  • je demandai au directeur de l’école française de Bangkok de scolariser les deux fillettes sans attendre. Elles seraient certainement mieux à l’école. Le directeur accepta sans problème;
  • enfin, je téléphonai à mon épouse pour lui indiquer que je rentrerais le soir avec deux invitées pour le dîner et que ces personnes dormiraient chez nous !
  • Le plus urgent étant fait, il restait à attendre des réponses. D’Inde, rien n’est venu ! Mais de Paris, les nouvelles obtenues compliquaient le problème. Le titulaire du passeport, mort à Bangkok, était bien vivant en France et il déclarait que son passeport lui avait été dérobé.

Il y avait donc un nouveau problème. Les autorités thaïlandaises avaient établi un certificat de décès que je devais transcrire sur les registres de l’état civil. Mais comme le document thaïlandais était faux, que faire ? Il fallait obtenir un jugement pour modifier l’acte thaïlandais. Il fut finalement décidé de ne rien faire sans avoir retrouvé la mère en Inde et obtenu ses explications. Mais l’Inde est un immense pays et la mère ne fréquentait ni notre ambassade à Delhi, ni nos consulats de Bombay, Pondichéry ou Calcutta.

Quelques jours plus tard, je vis débouler dans mon bureau une dame en furie, m’accusant de tous les maux car j’avais « séquestré » ses enfants… Je l’obligeais à se calmer d’urgence car je n’étais pas disposé à entendre ce genre de reproches, mais attendais au contraire des explications très précises sur l’ensemble des questions en suspens car je devais renseigner la justice française, maintenant chargée du dossier et à laquelle elle allait avoir des comptes à rendre. J’appris ainsi que la personne décédée avait « emprunté » le passeport de son frère (ou d’un ami) car lui-même n’en avait pas, ayant eu déjà maille à partir avec la justice.

Les enfants – très agréables pendant leur séjour, aussi bien à l’école que chez nous – furent remis à leur mère et finalement la famille rentra en France.

Je pensais en avoir fini avec cette affaire et les problèmes à Bangkok étant très nombreux, j’oubliais la mère et ses enfants. Je fus donc très surpris lorsque, des mois plus tard, un télégramme arriva de notre ambassade à Delhi. Une jeune Française avait été arrêtée à l’aéroport, porteuse de lingots d’or dissimulés dans une ceinture sur son ventre. Interrogée par la police, elle avait déclaré qu’elle connaissait bien le consul de France à Bangkok.

Ainsi donc les enfants avaient-elles été transformées par leur mère en « porteuses d’or ». Elles n’allaient pas à l’école, mais avaient bien appris leur leçon pour ne rien dire de leurs activités.

Il ne fut pas difficile de ressortir le dossier et de rappeler à Delhi et à Paris les télégrammes envoyés de Bangkok, relatant la visite de la famille en Thaïlande.

Ecrit en mai 2023 

72. Encore un « porteur d’or »

Ce jour-là, c’est l’ambassadeur, Yvan BASTOUIL, qui me téléphona. Il venait de recevoir un appel d’un de ses amis, avocat à Paris, qui avait été arrêté lors de l’escale de son avion à Bangkok, alors qu’il était en route vers le Vietnam.

J’allai donc à l’aéroport écouter notre Français et les autorités thaïlandaises. L’avocat avait, par son épouse, de la famille au Vietnam et, pour aider, il avait décidé de leur offrir un lingot d’or… qu’il transportait tranquillement dans sa mallette de voyage. Il ne me raconta pas comment il avait réussi à passer les contrôles douaniers à son départ de Paris (en France, il paraît que nous sommes les meilleurs pour la sécurité !), mais à l’escale de Bangkok, il avait voulu se dégourdir les jambes et les détecteurs avaient sonné !

L’avocat continua son voyage, mais le lingot fut saisi par la douane… comme une cartouche de cigarette ou une bouteille d’alcool !

Ecrit en mai 2023

73. Ko Samui et les champignons hallucinogènes

Lors de mon premier séjour en Thaïlande (1968-1975), je crois n’avoir jamais entendu parler de Ko Samui, île située sur le golfe de Thaïlande, à environ 750 kms de Bangkok.

Lors de mon deuxième séjour, de 1987 à 1990, ce ne fut plus la même chanson car les touristes étaient arrivés nombreux sur l’île et certains préféraient la tranquillité des petites îles avoisinantes. Pour bien comprendre le développement (est-ce le mot qu’il faut employer ?), il suffira de dire qu’au moment où j’écris, en 2023, il y a une agence consulaire française et un lycée international avec une section française pour accueillir les enfants vivant à l’année avec leurs parents.

A la fin des années 80, c’était surtout des jeunes qui faisaient « nos » problèmes à Ko Samui. Je me souviens de l’un d’entre eux, passionné de plongée en apnée, décédé en tentant de battre ses records. Il a fallu accueillir le mieux possible la détresse d’un père venu de France pour rapatrier la dépouille de son enfant.

Mais le gros problème de Ko Samui venait à cette époque des champignons hallucinogènes qui se trouvaient partout sur l’île et dont en France nous ne connaissions presque rien. Devant l’accroissement du nombre de cas, notre excellent médecin, le Dr Yves CAER, obtint des échantillons qui furent envoyés à Paris pour analyse afin de comprendre davantage et d’aider mieux.

Une histoire – vraie bien sûr – expliquera davantage. En arrivant au consulat un beau matin, je vis la voiture de la police du tourisme. J’avais et j’ai toujours une grande admiration pour cette police thaïlandaise. Autant, souvent, la police pouvait être corrompue, autant la police du tourisme était réellement au service des touristes.

Ce matin-là donc, la police du tourisme me raconta l’histoire. Ils avaient récupéré, la nuit précédente, dans les bois de Ko Samui, une jeune femme entièrement nue, incapable de dire même son nom, mais qui semblait bredouiller quelques mots de français dans son délire.

J’ai voulu dans un premier temps remercier les policiers qui avaient trouvé quelques vêtements et roulé toute la nuit pour arriver jusqu’au consulat. Je leur ai demandé d’attendre, le temps de monter dans mon bureau et de prendre une bouteille pour les remercier. Lorsque je redescendis, ils étaient déjà partis.

Notre docteur, Yves CAER, prit soin de notre Française en attendant qu’elle retrouve ses esprits. La chance fut avec nous car le jour même est arrivé un Français, étudiant en médecine, qui tentait de retrouver son amie, disparue pendant qu’il dormait. Il nous raconta donc l’histoire. Son amie était aussi étudiante en médecine. En vacances à Ko Samui, ils avaient la veille dîner dans un restaurant et manger une omelette aux champignons. Personne ne les avait prévenus du caractère hallucinogène.

Notre docteur confirma ces bribes d’information. Ces champignons ne faisaient rien à certaines personnes et d’autres perdaient complètement la tête, sans pouvoir dire le temps qu’il faudrait pour que ces derniers retrouvent leurs esprits.

1. Ecrit en juillet 2023

74. Encore des champignons hallucinogènes

L’histoire que je vais raconter nous a fait rire et sourire au consulat, même si nous ne devrions jamais le faire devant la détresse d’un être humain.

Je ne sais plus comment ce jeune est arrivé au consulat, par ses propres moyens, mais sans aucun document d’identité et sans argent. Il fut reçu, comme tous les Français venant pour la première fois au consulat, par Sisawat SELBE, une Française d’origine laotienne. Elle commença, comme pour tous ceux qui venaient pour recevoir de l’aide, par remplir le questionnaire établi par nous-mêmes afin de préparer un télégramme pour le Département et la famille en France.

Interrogé sur son nom, notre jeune Français répondit : « CONNARD ». Sisawat continua sans sourciller et demanda le nom du père. La réponse ne fut pas « CRETIN », mais un autre nom bizarre que j’ai oublié. En l’écrivant, Sisawat comprit et interrogea son interlocuteur : « Vous ne portez pas le nom de votre père ? ». Réponse : « Je suis un enfant adopté ». Sisawat poursuivit donc et demanda l’adresse des parents en France, leur numéro de téléphone… Elle reçut toutes les réponses nécessaires, sans apercevoir la moindre hésitation.

Le télégramme fut envoyé le jour même pour retrouver les parents et leur demander d’envoyer de l’argent pour payer les dettes de leur fils et le prix d’un billet d’avion. En attendant la réponse qui permettrait de rapatrier ce Français « perdu », nous n’avions aucune ligne budgétaire pour dépanner, mais nous avions créé notre propre cagnotte au consulat, provenant des dons des uns et des autres et nous avancions de petites sommes au jour le jour en attendant le remboursement pour continuer à aider d’autres personnes en difficulté.

Nous avions un accord avec un modeste hôtel voisin du consulat et une chambre était mise à la disposition de nos Français, chaque fois que nécessaire. Pour ceux qui n’avaient plus un centime en poche, nous payions une ou deux soupes chinoises par jour.

Les choses étaient bien rôdées et, en règle générale, nous avions une réponse positive après quelques jours d’attente. Mais pour l’histoire présente, ce fut différent. Le télégramme nous apprit que l’adresse donnée n’existait pas et il avait été impossible de trouver une famille répondant aux noms que nous avions envoyés, CONNARD en particulier !

Il fallut se rendre à l’évidence : les champignons hallucinogènes (ou une drogue) avaient atteint notre compatriote. Il venait tous les jours pour recevoir quelque argent et répétait inlassablement ce qu’il avait déjà dit.

La mauvaise aventure dura près de deux semaines et la mémoire lui revint. Il fut alors simple de retrouver sa mère qui remit au Quai d’Orsay les sommes nécessaires au paiement des dettes, puis au rapatriement de son fils.

Lorsque tout fut prêt, j’envoyai un télégramme à Paris pour que la mère vienne chercher son fils à l’aéroport, car il était démuni de tout. La réponse reçue indiquait que la mère demandait un report du voyage car elle ne pouvait se rendre à Roissy à la date indiquée. Elle serait aux sports d’hiver !

Je renvoyai immédiatement ma réponse, indiquant que je ne changerais rien car nous portions son fils à bout de bras depuis trop longtemps !

Ecrit en juillet 2023

75. La Police de l’Immigration à Bangkok

La Police de l’Immigration était installée à Bangkok non loin du consulat. Et j’en ai gardé quelques souvenirs.

Nous avions besoin de ces services car, par exemple, ils enregistraient sur ordinateur tous les étrangers qui entraient et sortaient de Thaïlande. Il était donc facile, grâce à leur aide, de répondre à des recherches dans l’intérêt des familles, ou bien, pour notre propre service de police, de suivre les déplacements de certains Français recherchés par la justice ou soupçonnés de trafic de drogue.

De plus, ce service de l’immigration avait une prison dans laquelle arrivaient, en particulier, ceux qui avaient purgé leur peine et qui, expulsés, devaient repartir en France, ou ceux qui avaient été arrêtés pour avoir dépassé la durée de leur visa.

Il était donc nécessaire d’entretenir de bonnes relations avec ce service. Je fus donc d’accord pour recevoir, dans mon bureau, le directeur adjoint de l’immigration, qui avait demandé, au nom de son patron, un rendez-vous. Il souhaitait, en fait, avec toute la courtoisie thaïlandaise voulue, me présenter un certain nombre de passeports thaïlandais que son chef souhaitait voir revêtus d’un visa pour pouvoir se rendre en France. Je fus surpris car naturellement tous les Thaïs pouvaient venir demander un visa au consulat. Je finis par comprendre qu’il venait au nom d’une mafia thaïlandaise qui recrutait du personnel pour l’envoyer en France (sous de faux prétextes et de fausses promesses).

Ce « vice-directeur » était décidé à m’offrir, de la part de son chef, une somme d’argent pour chacun des passeports qu’il me présentait… tout en me promettant qu’il y en aurait d’autres par la suite. J’ai oublié la somme totale tant j’étais époustouflé par son montant. Mais je devais trouver une façon de refuser poliment car j’avais trop besoin des services de l’immigration pour les Français arrêtés. Finalement, je lui dis que je ne pouvais délivrer les visas car, pour des visas de long séjour déguisés en visas de tourisme, je devais recevoir l’accord de Paris.

Il partit, triste sans doute car lui-même et son chef venaient certainement de perdre beaucoup d’argent. Mais je n’eus plus jamais à refuser ce genre de « faveur ».

Environ une semaine plus tard, l’ambassadeur m’appela et me demanda de résoudre d’urgence un problème. Un Français de ses amis, ayant eu une fille avec une Laotienne, avait organisé une expédition au Laos avec des hommes de main qui avaient passé frauduleusement la frontière pour aller « récupérer » la fille, à l’époque adolescente et vivant avec sa mère. Au retour en Thaïlande, ces hommes de main avaient été arrêtés ainsi que l’adolescente franco-laotienne, qui avait été placée à Bangkok dans la prison de l’immigration pour entrée illégale dans le pays.

L’affaire était urgente car la prison de l’immigration n’était certainement pas la meilleure résidence possible pour une jeune adolescente. Mais je n’étais pas fier car comment fallait-il faire après mon refus récent qui avait empêché de chef de la police de l’immigration de trafiquer des êtres humains. Je demandai un rendez-vous qui me fut accordé et je me rendis à l’immigration.

Je n’ai rien oublié. On m’invita à attendre longtemps et finalement je fus introduit dans le bureau du directeur. Il était assis et travaillait (ou faisait semblant ?). En tout cas il ne releva pas la tête et ne m’invita pas à m’asseoir (il avait sans doute perdu la traditionnelle courtoisie thaïe !). Je restai donc debout, mais il fut le premier à trouver le temps long et décida de parler… en thaï, alors que normalement avec les officiels de haut rang, les échanges se faisaient en anglais. Lui ayant demandé de parler en anglais, il me répondit qu’il ne parlait pas cette langue. Je lui indiquai donc que j’allais parler thaï, certes mal, ce dont je m’excusais, mais suffisamment pour m’exprimer sur un sujet qui préoccupait fortement mon ambassadeur.

A ma surprise, il m’invita alors à m’asseoir et se mit à parler anglais, ce qui m’aida car ma connaissance de la belle langue thaïe n’allait pas, hélas!, jusqu’à connaître le vocabulaire de la police, de la justice et des droits de l’homme…

Quelquefois, contre toute attente, il peut exister une fin heureuse. Nous trouvâmes ensemble une solution et la jeune fille regagna la France avec son père.

Je veux donner une autre image de la prison de l’immigration. Lorsqu’un prisonnier français avait purgé sa peine, il était transféré à cette prison en attendant que les formalités d’expulsion soient effectués en accord avec l’ambassade : paiement éventuel des dettes, des amendes et obtention du billet d’avion…

Un jour, le responsable de la prison me demanda de venir aider car un Français, qui avait purgé sa peine de prison, s’était installé comme chez lui à l’immigration et ne voulait plus en partir. Tout était pourtant en ordre et il .ne restait que la place d’avion à obtenir de la famille. Notre compatriote était ce qui en Chine est appelé « prisonnier libre » (1), une sorte de semi-liberté : le jour, le Français pouvait aller comme il voulait dans Bangkok, mais la nuit il devait être à l’immigration.

Notre ingénieux compatriote avait appris en prison toutes les ficelles des prisonniers et des gardiens. Il s’était donc institué commerçant, recueillait toutes les courses à faire et les commandes à honorer pour tous les prisonniers ne pouvant sortir. Il rentrait le soir, emplettes faites, et chacun y trouvait son compte et sa part : prisonniers, gardiens et lui-même n’oubliait pas son propre bénéfice…

Il n’avait donc aucune envie de retrouver la France tatillonne qui l’empêcherait certainement d’avoir chaque jour sa rente assurée grâce à ses trafics. Il fut donc décidé avec l’immigration, après en avoir averti notre compatriote, que sa situation allait s’aggraver et qu’il pourrait bien retrouver une vraie prison s’il ne quittait pas la Thaïlande. Ce qu’il accepta finalement, sachant que pour ce type de situation qui arrangent tout le monde, les policiers thaïlandais étaient champions d’une aide, musclée au besoin, chaque fois que nécessaire.

Ecrit en mars 2024
1. Cf. "Souvenirs, souvenirs..." - Chine 1981-1984 - Hommage à Raymond RATILLON

76. Adoption d’enfants

Après sa visite fructueuse au Chili (1), Mgr Marcel MEYSSIGNAC me demanda de le recevoir à Bangkok car il voulait connaître, pour l’Oeuvre de l’adoption qu’il présidait, les possibilités d’adoption d’enfants en Thaïlande.

Je le reçus d’autant plus volontiers que la Thaïlande était, comme le Chili et la Chine, un pays où il était vraiment très difficile de « trafiquer » avec les enfants. Dieu sait que les trafics existent en Thaïlande (comme en France !), et même avec les enfants, mais pas avec les orphelins. La loi sur l’adoption existait. Les responsables étaient compétents et intègres et nous n’avions aucun problème alors que dans certains pays voisins, des « avocats » véreux « arrangeaient les problèmes avec d’importantes sommes d’argent (avec un de ces pays, la France avait suspendu d’ailleurs toute adoption).

J’emmenais le Père MEYSSIGNAC à Pattaya pour visiter un « SOS village d’enfants ». J’avais déjà vu au Chili les très bonnes réalisations de cette organisation internationale et au village de Pattaya ce fut pareil : il y avait tant à faire pour les enfants abandonnés dans cette ville renommée déjà dans le monde entier !

Ecrit en mai 2024
1. Cf. "Souvenirs, souvenirs..." - Chili 1984-1987 - Adoptions d'enfants

77 Une « personnalité » en visite en Thaïlande

Pendant mon séjour à Bangkok, à la fin des années 80, la Thaïlande accueillait plus d’un million de réfugiés vietnamiens, cambodgiens et laotiens. L’aide internationale était loin d’être suffisante pour aider tous ces « pauvres ». Nous devrions, nous en France qui pensons toujours être les meilleurs, apprendre auprès de pays qui, pendant des années, ont accueilli des réfugiés sans les laisser, comme nous le faisons à tort, aller n’importe où et faire n’importe quoi. Une entrée illégale ne devrait jamais être tolérée.

Bernard KOUCHNER, déjà « spécialisé » dans les affaires « humanitaires », avait atterri à Bangkok pour se rendre compte de la situation des réfugiés dans les camps près de la frontière cambodgienne. L’ambassade, dirigée alors par Yvan BASTOUIL, ne possédait pas une flotte de véhicules de service suffisante pour répondre aux souhaits des personnalités de passage. Il demanda donc à son premier conseiller, Louis BARDOLLET, d’accompagner Bernard KOUCHNER avec son véhicule privé.

Louis BARDOLLET, qui me raconta l’histoire, était monté à l’arrière avec Bernard KOUCHNER, le chauffeur ayant à ses côtés une interprète thaïlandaise de l’ambassade dont les services devaient être utilisés avec les autorités responsables du camp de réfugiés.

Mais il advint que la « personnalité », oubliant tout le respect et la décence dont elle aurait dû entourer tous ceux qui l’aidaient, eut envie d’utiliser les « services » de l’interprète avant l’arrivée à destination. La « personnalité » eut l’audace de faire arrêter le cortège, de demander au premier conseiller d’aller dans la seconde voiture, et à l’interprète de venir à côté de lui à l’arrière.

Quand je revois en mémoire ces temps déjà anciens où l’on voit agir en autocrate une personnalité se disant socialiste, adepte des passages à la télévision « quoi qu’il en coûte » pour aboutir dans la liste des Français préférés par le peuple, je repense à un autre soi-disant socialiste, promis à un grand avenir, à l’intelligence brillante, qui a présenté sa vraie nature dans une suite d’un hôtel à New-York !

La nécessité de la rénovation de la classe politique ne date pas d’aujourd’hui, mais rien n’est fait contre des privilégiés qui ne méritent décidément pas tout ce qu’ils ont volé ! (1)

Ecrit en mai 2023
1. Sur cette même "personnalité", voir "Souvenirs, souvenirs... - Autriche 1990-1993" - Rubrique : "Une exigence de Bernard KOUCHNER

78. Rencontre avec le Père Pierre CEYRAC dans un camp de réfugiés

Heureusement, j’ai connu une autre facette des camps de réfugiés en Thaïlande.

Pendant son séjour à Bangkok, Mgr Marcel MEYSSIGNAC (1) me demanda si je pouvais l’emmener voir le Père Pierre CEYRAC. CHIRAC, CEYRAC, MEYSSIGNAC… Ils se connaissaient tous, les gens de Tulle…

Le Père CEYRAC, jésuite qui avait beaucoup « travaillé » (« témoigné » serait plus juste) pour aider les pauvres en Inde, avait un jour répondu favorablement à une demande de la Compagnie de Jésus qui souhaitait envoyer un « missionnaire » dans les camps de réfugiés en Thaïlande et qui avait beaucoup de peine à trouver un volontaire… (Même les Jésuites peuvent préférer les projecteurs à la pauvreté).

C’est ainsi que le Père CEYRAC arriva un jour dans mon bureau. Je le connaissais déjà un peu de réputation, mais j’eus l’honneur de découvrir un « grand » de ce monde. Il savait que je serais à son service chaque fois qu’il en aurait besoin et il vint un soir dîner à la maison tout simplement (car tout était simple avec lui).

Il fut ravi d’apprendre que j’irais dans l’est de la Thaïlande avec le Père MEYSSIGNAC, qu’il connaissait depuis toujours, et que nous souhaitions, à cette occasion, aller avec lui dans le camp de réfugiés où il passait le plus clair de son temps.

Le Père CEYRAC, un saint sur terre, accueillait ceux qui venaient à lui comme si chacun était unique au monde, avec une simplicité et une gentillesse rares, et aussi un merveilleux sourire. A notre arrivée dans le camp, le Père CEYRAC, comme probablement chaque jour, fut accueilli comme le Messie par tous ceux qui étaient là et qui accouraient de partout pour le voir, l’approcher et saisir sa main. Peu importait la religion de chacun. Vraiment, des moments de grâce, inoubliables !

Ecrit en juin 2023
1. Voir supra : Adoptions

79. Monseigneur Lucien LACOSTE – Fin de vie à Chiang Mai

Avec ce souvenir, je veux rendre hommage au Père Victor BATAILLES et à sa façon de « prêcher » le respect, sans chaire (est-il jamais monté dans une chaire ?) et sans sermon. Ce qui comptait pour lui, c’était l’exemple qu’il donnait en témoignage.

C’était en 1989 et j’étais donc consul à Bangkok. Chaque fois que j’allais à Chiang Mai, je rendais visite au Père BATAILLES. Une fois, le Père me dit que l’évêque de Chiang Mai, Mgr Lucien LACOSTE, était à l’hôpital protestant Mc Cormick et qu’il arrivait à la fin de sa vie. Il me proposa d’aller le voir.

J’ai déjà parlé de Mgr LACOSTE : un homme souvent d’un autre âge qui n’aimait pas les réformes pourtant, partout, nécessaires, et avec lequel je ne m’étais guère entendu. Mais je pensais bien que le Père BATAILLES, qui avait lui-même enduré (?), supporté (?) son supérieur ecclésiastique, ne me disait pas cela par hasard. Il savait que c’était la dernière chance qui m’était donnée de saluer – j’étais consul de France – un Français qui avait offert, du mieux possible, la dernière partie de sa vie à la Thaïlande.

Ai-je refusé un jour quelque chose au Père BATAILLES ? Je savais qu’il avait raison et que je devais accepter. En plus il me proposa de m’accompagner (il avait décidément tout compris) et sans attendre nous sommes allés à l’hôpital.

Mgr LACOSTE, le visage émacié, la maladie présente, témoigna d’une grande courtoisie. Personne ne parla du passé, mais ayant appris qu’il ne mangeait presque plus, je lui ai proposé de faire venir pour lui ce qu’il aimait et souhaitait. C’était pour moi possible grâce aux privilèges diplomatiques. Je n’ai jamais oublié sa réponse : « Je n’ai plus d’appétence ».

Il est décédé peu de temps après et ses obsèques furent célébrées à la cathédrale de Chiang Mai. Les plans en avaient été dessinés, à la demande de Mgr LACOSTE, par un architecte français qui n’était jamais venu en Thaïlande et ne connaissait que très peu le climat chaud et humide du pays, rendu pire encore dans un édifice manquant d’aération, mais rappelant le pays basque.

L’ambassadeur, Yvan BASTOUIL, me demanda de le représenter à la cérémonie et je fus donc reçu et placé en arrivant à la cathédrale. J’attendais le début de l’office lorsqu’un responsable de l’évêché vint m’avertir qu’une personne était à l’extérieur et demandait à me voir. J’étais étonné car je n’avais prévenu personne de ce très court passage entre deux avions. Mais la radio de Chiang Mai avait annoncé ma venue dans le bulletin d’informations du matin et une de mes anciennes étudiantes avait décidé de venir me saluer avec des paroles que j’ai aimé entendre : « Je me souviens de ce que vous nous avez enseigné à l’université et vous aviez raison de le faire. Soyez-en remercié. »

Je pense souvent à cette très bonne étudiante, Ratchanee, et je revois cette rencontre avec la Princesse Galyanee pendant laquelle je lui avais demandé si l’on pouvait tout enseigner. Mais relisez les souvenirs de Thaïlande ! J’ai déjà raconté cet échange.

Ecrit en janvier 2025

80. Ambassade de Thaïlande à Paris… et problèmes franco-thaïs

J’avais essayé plusieurs fois de faire comprendre à mon second ambassadeur à Bangkok, celui qui passait son temps, la nuit, à courir les quartiers mal famés, l’ampleur des trafics en tout genre que je découvrais au consulat et qui faisaient l’objet de dépêches et de télégrammes au Département. Ce pauvre ambassadeur, trop fatigué pour travailler, m’a répondu un jour, du haut de sa science – qu’il croyait politique – qu’en France il n’y avait pas de problème avec les Asiatiques…

Il pensait sans doute au pourcentage d’étrangers illégaux en France. Et il avait raison ! Ce n’était certainement pas avec les Asiatiques que nous avions le plus de problèmes, mais même en ayant beaucoup de respect pour eux – Chinois et Thaïs en particulier – mon travail me demandait de faire respecter nos lois et l’ambassadeur aurait dû m’y aider !

C’est lors de mon séjour (1993-1999) à Paris que j’ai beaucoup appris – en quelque sorte le revers de la médaille vue en Thaïlande – grâce à mes bons rapports avec l’ambassade thaïe. Quelques exemples :

J’avais été surpris de voir que la Thaïlande continuait à être considérée en France, par beaucoup, comme un pays de cocotiers, de soleil et de sexe, alors qu’elle était dans de nombreux domaines comparable à la France. Mais les ministres français ne passaient qu’en transit à Bangkok, se rendant presque uniquement au Laos, au Cambodge ou au Vietnam, dans nos anciennes colonies… Quelle erreur !
Nous avions accueilli en France des Laotiens, des Vietnamiens et des Cambodgiens en grand nombre lorsque les communistes avaient envahi leurs pays. Ils avaient réussi tant bien que mal à vivre en France, mais ils gardaient la nostalgie de leurs pays et de la douceur de vivre qui s’y rattachait souvent. Certains avaient réussi à faire fortune – je pense, par exemple, aux frères Tang (de Tang frères) – mais de nombreux autres avaient seulement survécu.

Que faire alors en arrivant à la retraite et que l’on voudrait rentrer dans son pays natal avec un petit pécule. En Asie, le système D existe, comme en France… Il s’appelle « trafics en tous genres ». Certains Laotiens avaient trouvé un truc : revendre, avant de rentrer dans leur pays, les documents français qu’ils détenaient. Et le plus simple était de revendre cartes d’identité, passeports, cartes de séjour à des Thaïlandais en situation irrégulière qui prenaient ainsi, en France, un nouveau nom – laotien -. Tout cela était facile car les deux peuples sont cousins et changer une photo d’identité était, à l’époque, un jeu d’enfant.

J’ai connu cette histoire car il y eut un jour un procès à Paris dans lequel était impliqué le vrai Laotien rentré dans son pays et ce fut donc au faux Laotien de se présenter au tribunal. Il y est allé plein de doutes, car il pensait que le subterfuge serait découvert. Le juge, qui n’avait pas d’interprète officiel disponible, demanda à une Thaïlandaise de venir officier. Elle connaissait toute l’histoire, mais le juge voulait seulement vérifier l’identité du (faux) témoin, telle qu’elle était enregistrée sur les documents.

Une fois de plus, les autorités françaises – ici, les juges – étaient persuadées qu’elles étaient les meilleures, mais en fait elles ne connaissent pas les innombrables combines qui pouvaient exister dans un milieu – ici, asiatique – et elles ne faisaient rien pour sortir de leur science « infuse ».

Notre « brave » Thaïlandais ressortit sans problème du tribunal.

Pendant mes années à Paris, je découvris beaucoup de choses sur les bas-fonds français, grâce aux témoignages que me confiait le Consul de Thaïlande, un ami depuis mon séjour en Autriche, car c’était de son ambassadeur que j’avais reçu la décoration thaïlandaise de l’Ordre de l’Eléphant blanc.

Cet ami m’a raconté comment son personnel du consulat recevait chaque jour des Thaïlandaises en perdition en France qui venaient demander de l’aide pour être rapatriées dans leur famille en Thaïlande.

J’ai indiqué déjà ce que j’avais appris à Bangkok sur les trafics d’êtres humains organisés par les mafias asiatiques : un recrutement payant dans les provinces les plus reculées de Thaïlande, un vrai passeport, un faux visa français et un vol pour la France où le filtre de la Police de l’Air et des Frontières était quasiment inutile car pour une personne arrêtée à Roissy et renvoyée dans son pays, plusieurs entraient en France et étaient « incarcérées », pour les plus chanceuses dans des ateliers clandestins où elles trimaient comme des esclaves sept jours sur sept, pour les plus malheureuses dans un bordel… Leur passeport leur était retiré, car les marchands d’esclaves expliquaient qu’elles seraient « libérées » lorsqu’elles auraient remboursé le prix du passeport, du visa, du billet d’avion… Même si beaucoup avaient dû faire la quête et des emprunts dans leurs familles pour payer ce qu’elles avaient dû déjà acquitter en Thaïlande, avec l’espérance d’une vie meilleure…

Lorsqu’une d’entre elles parvenait à s’enfuir, elle essayait de trouver refuge au consulat de Thaïlande qui ne pouvait rien faire d’autre que donner l’adresse d’une association de Thaïlandais installés en France… ce qui, au moins, permettait de survivre en attendant l’espoir de trouver assez d’argent pour un rapatriement.

Ce qui m’a le plus meurtri, c’est de constater que tout se passait, tous les jours, en France, ce pays si prompt à se donner des certificats de champion des droits de l’homme, de justice pour tous, et à donner des leçons de morale au monde entier… Pour ma part, je suis sûr que si ceux qui nous gouvernent voulaient se donner la peine de se taire et de commencer à travailler à tous les niveaux de responsabilité, depuis la police de l’air et des frontières jusqu’à la gendarmerie et les commissariats de quartier, on pourrait démanteler beaucoup d’ateliers clandestins. Encore faudrait-il que les « enveloppes » ne soient pas distribuées et acceptées à tous les étages de la pourriture. Je rappelle que cette tentative de distribution commençait en fait avec moi-même au consulat de Bangkok.

81. La pétanque et Henry SALVADOR

La reine-mère en Thaïlande, Mae Fah Luang, était âgée à l’époque de mes séjours à Chiang Mai et Bangkok, mais elle était à la fois discrète et active. Elle a ainsi aidé à la promotion de la pétanque. Elle y voyait, plus particulièrement, une possibilité pour développer le sport un peu partout dans le pays car il n’était pas nécessaire de disposer d’infrastructures coûteuses pour pratiquer et s’entraîner. Le jeu est ainsi devenu populaire, un peu comme le sepak takkraw, ce jeu de balle en rotin, magnifique à regarder et qui dénote une adresse rare.

La pétanque s’est bien développée et les Thaïlandais ont tellement réussi qu’ils sont devenus champions du monde. Lorsque j’étais consul à Bangkok, une délégation française est venue officiellement pour une compétition de pétanque. Cette équipe comprenait Henry SALVADOR, qui avait donc, en plus de la chanson, d’autres cordes à son arc.

J’ai été invité par les autorités thaïlandaises à la soirée offerte pour remercier les participants. Pendant le dîner, en écoutant mes interlocuteurs thaïlandais, j’ai découvert qu’ils connaissaient Henry SALVADOR, et pas seulement comme champion de pétanque. Ils m’ont expliqué que c’était pour eux un honneur de le recevoir et qu’ils lui avaient demandé d’accepter de chanter une de ses chansons à la fin du dîner. Il avait refusé, préférant rester avec ses copains. Les Thaïlandais me suppliaient d’intervenir, pensant que le « consul » aurait davantage de poids.

Les Thaïlandais aiment beaucoup la musique « populaire » (ce qui n’est pas du tout péjoratif, bien au contraire) et il est rare de ne pas entendre de chansons lors des réunions familiales ou amicales… Je promis donc de faire une tentative. Le refus fut cinglant et honteux (pour Henry SALVADOR). Il était venu pour la pétanque et ne chanterait pas… Accepter de remercier ses hôtes, même très brièvement, c’était définitivement non ! J’avais rarement vu une pareille « bourrique ».

Depuis, (pour moi) Henry SALVADOR a rejoint Simone VEIL… Extraordinairement doués et ayant reçu, malgré tous les malheurs et souffrances, une bonne part de chance dans leurs vies, ils étaient devenus incapables de rendre au peuple d’où ils venaient un tout petit peu de la joie, du respect et de la richesse que ce même peuple leur avait donnés.

Ecrit en février 2025

« SOUVENIRS, SOUVENIRS… » – THAILANDE

80. Thaïlande 1968-1975 : Départ

Je ne savais pas – où alors bien peu – combien la méchanceté du monde pouvait être grande. Je l’ai découverte peu à peu en Thaïlande, alors que mon seul désir était de réaliser au mieux cette période de coopération qui m’avait été donnée et que j’avais choisie. A l’époque, mon pays était l’un des plus développés et il me semblait évident qu’il était bon de donner un peu de ce que j’avais reçu pour aider certains, alors moins développés que nous, à progresser et à faire reculer la pauvreté et le sous-développement.

Je croyais que je ne trouverais pour m’aider que des personnes honnêtes. Il y en avait et j’étais fier de travailler avec elles. J’en ai cité au fil de ces souvenirs. Cela ne me dérangeait pas d’être payé un minimum, d’avoir pour dormir une planche recouverte d’un léger matelas. Heureusement, j’avais une moustiquaire, vraiment nécessaire pour que le sommeil répare un peu une journée avant d’en entamer une autre. La climatisation n’était pas encore répandue. Un ventilateur faisait semblant de donner un peu d’air, mais comme ce dernier était chaud, on voyait difficilement la différence.

Une vie spartiate, donc ! Mais cela ne me faisait pas peur car je voyais combien les Thaïs vivaient eux aussi de cette façon frugale. Sauf bien sûr pour la restauration car j’ai découvert de suite comment on pouvait vivre en travaillant comme un esclave, et manger comme un roi. Je crois que la cuisine thaïlandaise est servie au paradis !

En France, pour avoir une bonne cuisine, il faut souvent mettre un prix élevé. En Thaïlande, comme dans toute l’Asie, la cuisine que l’on trouve partout dans les rues peut être très bonne et très abordable, au moins pour le plus grand nombre.

Je pouvais me promener tranquillement à la découverte d’un monde magnifique, ne serait-ce que par les fleurs et les arbres que j’aimais découvrir.

Très sincèrement, je n’avais pas, en arrivant en Thaïlande comme coopérant – mon titre de gloire – d’autre souci que servir le mieux possible. Mais la vie, bien souvent, ne fait pas exactement ce à quoi on a pensé.

Les premières semaines et les premiers mois m’offrirent des découvertes exceptionnelles. Je sortais tous les jours, à la fin des cours, flâner dans les rues de la ville. Je ne parlais pas thaï, peu l’anglais; les gens autour de moi parlaient thaï, peu l’anglais, et il était rarissime de croiser quelqu’un parlant français. Alors je marchais seul et je découvris ce que je n’avais jamais soupçonné. La parole n’est pas toujours indispensable. Quand on ne peut comprendre ce qui se dit autour de nous, il reste les yeux pour regarder, les oreilles pour écouter les sons et la musique, les narines pour humer les odeurs (celles des marchés ou de l’ail entreposé dans les boutiques de Sobtui, près de la gare).

Parfois, sortant un peu de la ville, je découvrais les rizières et toutes ces nuances de vert que le riz prenait au fur et à mesure de sa croissance… J’aimais beaucoup ces palmiers qui donnaient la noix d’arec. Si beaux, si simples, si droits… Ce n’est qu’un peu plus tard que j’ai appris que la noix d’arec entrait dans la composition du bétel, cette chique que les personnes âgées mâchouillaient à longueur de journées et qui les faisaient « cracher rouge » sur les trottoirs de la ville.

J’ai repensé à ces « vieilles personnes » gardant des traditions d’un autre âge, lorsque, plus tard, en Chine, j’ai croisé une vénérable Chinoise qui avait eu les pieds bandés dans sa jeunesse. Je n’ai jamais oublié car elle devait être l’une des dernières à avoir enduré ce supplice, Mao Tse Toung ayant interdit cette pratique ancestrale. Peu importe d’où vient la réforme quand elle est bonne.

En dehors de toutes ces découvertes, j’ai eu aussi à tenter de comprendre certaines pratiques étranges, en particulier celles concernant le mode de fonctionnement des écoles catholiques. Oui, par de nombreux côtés, c’était une réussite, mais « à quel prix » ? Véritables « pompes à fric », ces écoles étaient réservées aux plus riches, en particulier parce qu’il fallait acquitter un droit d’entrée que les pauvres ne pouvaient verser.

Je n’ai, je crois, jamais eu l’âme d’un révolutionnaire (sauf parfois dans des moments de grandes colères), mais il m’a toujours paru nécessaire et indispensable de faire évoluer le monde dans lequel nous vivons, de faire les réformes évidentes pour plus de justice, même si elles apparaissaient à certains comme des révolutions…

Un exemple découvert dans la chapelle de l’école, à Lampang, qui, à mon sens, aurait pu être édifié n’importe où dans le monde et qui ne possédait rien de thaï… Au-dessus du maître autel, une grande peinture occupait tout le mur et autour on pouvait lire des lettres « OCASU ». J’ai fini par demander au missionnaire qui, très fier, me donna la réponse que je n’avais su découvrir (1).

Une autre particularité de cette église était son chemin de croix. On trouvait cinq stations sur la partie gauche de la nef, cinq autres sur la partie droite. Mais où donc étaient passées les quatre stations manquantes (6 à 9). En fait, elles se trouvaient à la tribune située au-dessus de la porte d’entrée et accessible par un escalier en bois (comme au pays basque).

J’ai cru bon de parler un peu au missionnaire pour tenter d’améliorer un tant soit peu les vieilleries qui se retrouvaient également dans l’organisation de l’école, malgré l’immensité remarquable de la bonne volonté des soeurs thaïlandaises, dont le magnifique dévouement faisait « tourner la boutique ».

J’en ai aussi parlé à l’évêque de Chiang Mai que je considérais – malgré sa bonté puisqu’il m’écoutait – comme « archaïque » autant que lui-même devait me considérer comme « révolutionnaire ». Et pourtant c’était lui qui avait participé au Concile !

Peut-être est-ce à Lampang que j’ai compris un peu plus qu’une situation sans amélioration ne méritait pas de voir certains s’épuiser à la réformer.

Je tentais encore ma chance en demandant un rendez-vous – qui me fut accordé – au nonce apostolique à Bangkok. Comme l’évêque de Chiang Mai, il m’écouta et je n’entendis plus jamais parler, ni de lui, ni d’éventuelles améliorations… (Ce qui ne veut pas dire qu’il n’ait rien tenté).

Comme le ministère thaï de l’éducation voulait que je travaille avec les responsables de l’enseignement du français dans les écoles secondaires, je donnais mon accord car j’étais venu en Thaïlande pour coopérer avec les Thaïs et non avec des Français.

Je me retrouvais donc un « beau » jour dans le bureau du « soi-disant » conseiller culturel, l’inénarrable POISSON, pour lui annoncer que ma seconde année de coopération serait donnée aux Thaïlandais.

Et c’est dans ce bureau, situé à Sathorn Tai, que je reçus du POISSON la plus grande « avoinée » de ma vie (à ce jour-là, car depuis, j’en ai reçu d’autres et ma collection mérite, je le pense, un peu de respect !) (2)

Mais alors que faire ? Je devais encore passer un an à la coopération et « Nai Plaa » m’avait indiqué que mon école à Lampang ne souhaitait pas prolonger mes services. Je partis donc visiter quelques endroits de Thaïlande en rentrant vers Chiang Mai où le Père André GOMANE m’accueillit et m’hébergea. Je pense qu’il était au courant de la situation. Il se renseigna davantage et m’apprit que le conseiller culturel m’avait menti. Mon école, Arunothai Lampang, m’attendait pour une année supplémentaire, comme prévu.

Avant d’être « viré » par le représentant culturel de mon pays, j’avais participé, à l’invitation du ministère thaï de l’éducation, à un stage de quinze jours, le premier organisé en Thaïlande, pour les professeurs thaïs de français. Ce stage avait eu lieu à la station balnéaire de Bangsaen et les spécialistes venus de France avaient présenté les méthodes modernes d’enseignement du français langue étrangère. Très intéressant et très instructif, à tous égards.

Ma deuxième année se passa sans problème particulier. Je voulais rajeunir l’enseignement et faire en sorte que mes élèves puissent passer le concours d’entrée à l’université. Je fis la connaissance d’Adjan Nopawan, professeur d’anglais, qui avait fait ses études secondaires à l’école Regina Coeli de Chiang Mai et qui, à l’université, avait continué le français comme seconde langue. J’ai ainsi commencé à apprendre le thaï et je lui ai donné des cours de français qui lui permirent d’obtenir une bourse pour aller parfaire sa formation en France. En rentrant, elle fut choisie comme professeur de français à l’école de démonstration de l’université de Chiang Mai, destinée à la formation des professeurs dans une véritable école. Elle y fit merveille avec ses connaissances, son dévouement, ses facultés de respect, de bonne humeur et sa vocation d’enseignante… Merci, Adjan, pour tous ceux et celles que vous avez formés, à Lampang et à Chiang Mai.

A l’issue de cette seconde année, je fus invité à un nouveau stage de formation, organisé à Songkhla, dans le sud de la Thaïlande, et je fus heureux d’y participer. C’est là qu’il fut décidé que je resterais une troisième année.

Mon programme était clair : continuez à l’école Arunothaï pour que mes élèves soient prêts pour réussir leur examen d’entrée à l’université; donnez des cours à l’autre grande école de Lampang, publique celle-là : Lampang Galyani où Adjan Bongkot s’occupait de l’enseignement du français. Nous nous entendions bien et elle souhaitait avoir un locuteur français pour parvenir à faire parler les élèves. Mais avec une classe d’environ 40 élèves, ce n’était pas du tout évident. La solution se trouvait dans des laboratoires de langues qui n’existaient pas alors (équipement trop cher). Au moins a-t-on réussi à faire parler un peu des élèves qui avaient choisi cette langue vivante qu’il ne fallait pas étudier comme une langue morte.

Le conseiller culturel, à l’époque Joël AMOUR, m’avait proposé, à l’issue du stage de Songkhla, de travailler dans une université de Thaïlande et avait beaucoup insisté pour que j’aille visiter celle de Pattani dans l’extrême sud du pays. La section de français souhaitait avoir un locuteur français et je fus accueilli d’une merveilleuse façon. Mais j’ai refusé cette proposition et toutes les autres qui concernaient des universités. Ma coopération était faite avec les écoles secondaires. Dans le cas de Pattani, la chaleur de l’accueil ne pouvait m’empêcher de constater que le sud de la Thaïlande était composé d’anciennes provinces malaises où les musulmans étaient très nombreux. J’avais eu, en quelques jours, l’étrange impression d’avoir à découvrir un nouveau pays et je fus heureux de rentrer, quelques jours plus tard, « chez moi » où il me restait encore tant à connaître.

Je me suis finalement retrouvé, quelques semaines plus tard, à l’université de Chiang Mai, contre mon gré (3). Je ne pouvais rentrer en France et reprendre des études car la période des inscriptions étaient terminée. J’ai donc accepté, presque à regret, d’aller à Chiang Mai, mais je me suis habitué à cette nouvelle vie qui était toujours « chez moi » dans le nord de la Thaïlande. J’ai déjà raconté une petite partie de ces souvenirs universitaires et les raisons pour lesquelles j’y ai passé des années à la fois bonnes et mauvaises.

En 1972, après avoir enfin terminé une licence de philosophie en France, grâce à l’enseignement du CNED, je suis rentré en Thaïlande où le nouveau conseiller culturel, M. PASQUET, m’a dit benoîtement que ma connaissance du nord de la Thaïlande (bla, bla, bla, baume bon marché) était nécessaire pour ouvrir à Chiang Mai une Alliance française, « succursale » de celle de Bangkok. C’était une magnifique idée, mais j’aurais dû immédiatement répondre, si je n’avais pas cru à l’honnêteté des personnes que je rencontrais, que je m’occuperais de ces projets dès que mon dossier administratif serait mis à jour.

J’ai accepté car il me semblait tout à fait réalisable de créer à Chiang Mai une Alliance française, certes petite, mais qui existerait à côté de l’Institut américain (dont les moyens me paraissaient quasiment illimités).

Alors, au travail. Il a fallu moins d’un trimestre pour réussir l’ouverture de l’Alliance, le 2 décembre 1972. Une grande date que les survivants, ou leurs successeurs, n’ont pas su fêter cinquante années plus tard en 2022. Ceux qui me connaissent bien savent combien celle que j’appelle toujours « ma première fille » a su me faire souffrir !

Comme dans toute réalisation humaine, il y eut des réussites et des échecs. A Chiang Mai, les choses étaient particulièrement simples pour la vie de tous les jours, et particulièrement compliquées pour les « histoires » administratives françaises. Notre Alliance ne pouvait vivre, dans sa phase de développement, que grâce à la bonne volonté de tous et à l’aide de l’Alliance de Bangkok, vieille dame très vénérable qui a été très généreuse.

Pour ma part, j’avais « hérité » (pour moi-même) de deux postes à plein temps et je n’étais même pas rétribué pour un salaire entier. Je souhaitais donc que le conseiller culturel fasse son boulot et clarifie avec Paris ma situation. Il me semblait normal que mon travail soit reconnu. Au fil des mois, mes relations avec M. PASQUET se sont détériorés car j’ai été obligé de constater qu’il ne faisait pas son travail et que pourtant il était payé tous les mois, alors que pour ma part, alors que je lui avais fait confiance et augmenté très sérieusement ma charge de travail, rien n’était réglé.

Le Prince Vongsamahip, avec lequel je parlais de ces problèmes, m’a dit un jour : « Pierre, tu as acculé le conseiller contre un mur. Maintenant, sa seule sortie, c’est de te mordre ».

Seul, j’aurais certainement tout perdu. Même l’aide du Prince Vong et celle de la Princesse Galyani n’y pouvaient rien. A l’occasion d’un déjeuner à l’hôtel Rincome, cette dernière m’a écouté car elle souhaitait avoir des nouvelles de « son » Alliance, puis elle m’a dit que le lendemain elle était invitée par l’ambassadeur au dîner du 14 juillet et qu’elle lui parlerait de Chiang Mai !

Mais croyez-vous qu’en France tous les ambassadeurs tiennent compte des remarques des grands qu’ils côtoient et qui travaillent souvent mieux qu’eux-mêmes ? Je redis une fois encore, car je le pense tout à fait : j’ai connu de très brillants ambassadeurs, dans tous les domaines, mais celui qui était alors à Bangkok était nul et veule. Il ne fit donc rien et fut incapable de faire le point avec le Département sur la situation administrative d’un de ses ressortissants dont il avait la charge. Des paroles, des promesses, mais aucune solution…

Heureusement, René CAILLE, Président de la Commission des Affaires culturelles, familiales et sociales de l’Assemblée nationale conduisit une délégation jusqu’à Chiang Mai. C’était la première fois que des députés étaient officiellement en visite dans le nord de la Thaïlande, et ils participèrent, en particulier, à un dîner donné en leur honneur par le Prince Vongsamahip.

René CAILLE promit d’intervenir dès son retour à Paris et m’invita à venir déjeuner avec lui, au restaurant de l’Assemblée, lors de mon prochain voyage en France. Ce que je fis. Le déjeuner fut réussi, mais rien de concret n’arriva malgré le travail du député.

Un peu plus tard, ce fut une délégation de sénateurs qui vint jusqu’à Chiang Mai. Elle était dirigée par Henri CAILLAVET qui comprit l’inefficacité de l’ambassade et des services de la direction des affaires culturelles du Quai d’Orsay. Il m’assura qu’il se chargerait lui-même du dossier. Il était avocat et me promit que sans réponse du Quai d’Orsay, il me conseillerait pour faire avec lui un procès, que nous gagnerions.

Je ne connais pas les arguments qu’employa le sénateur, mais ils furent assez convaincants pour que les agents du Quai se réveillent. Ils assurèrent que le dossier administratif serait mis à jour dès qu’il serait retrouvé ! Le pot aux roses était simple. Le dossier avait été rangé par mégarde dans celui d’un autre agent portant le même nom. Mais avant de parvenir à ce résultat, la direction générale des relations culturelles avait décidé, pensant faire plaisir au sénateur CAILLAVET, de nommer Pierre PETIT à la direction de l’Alliance française de Chiang Mai. Je reçus donc ma nomination, accompagné d’une prime d’installation et d’un billet pour rejoindre mon poste. C’est dire la pagaille qui régnait. Pierre PETIT était nommé à Chiang Mai, où il résidait depuis cinq années, payé (certes mal et incomplètement) par le Quai d’Orsay.

Ce que je ne savais pas à l’époque, c’est que la nomination d’un agent est toujours soumise à l’agrément de l’ambassadeur avant d’être effective. Le télégramme qui donc soumit ma nomination était en fait accompagné d’un second qui mettait fin à la mission de l’ambassadeur en Thaïlande, Jean-Louis TOFFIN.

Etait-ce simplement un hasard ? Je ne l’ai jamais su, mais il est évident que l’ambassadeur, furieux de voir sa nullité étalée au grand jour, refusa ma nomination à Chiang Mai.

Je ne rendis jamais mon indemnité d’installation (!), mais je dus quitter la Thaïlande, mis à la porte et me retrouvant en fait au chômage. (4)

Pourquoi ne pas donner un exemple de plus de l’incompétence crasse qui pourrit en France une partie de l’administration, malgré le nombre immense d’administrateurs venant de l’Ecole nationale d’administration, et leur incapacité à gérer honnêtement les affaires du pays (mais pas les leurs, qui sont souvent malhonnêtes !).

Le conseiller d’ambassade alors à Bangkok était un jour venu à Chiang Mai. Nous nous sommes rencontrés un soir. Je me souviens de son apparition comme s’il sortait d’une bande dessinée : avec ses lunettes noires, il m’a de suite fait penser aux services secrets, même si je n’ai jamais su s’il en faisait partie. Mais il m’a surpris car, à mon humble avis, il connaissait beaucoup de choses et n’avait pas la langue de bois. Il était direct (ce que j’ai vérifié aussi plus tard lorsque je lisais les télégrammes qu’il écrivait alors qu’il était devenu ambassadeur dans les Balkans.

Avec lui, on savait ce qu’il pensait ! Un jour, j’étais de passage à Bangkok pour parler de ma situation avec l’ambassadeur, Dans son bureau, M. TOFFIN reconnut qu’il m’avait promis de profiter de son voyage à Paris pour voir mon dossier avec le Quai d’Orsay, mais qu’il avait été tellement occupé qu’il n’avait rien pu faire. Je sortis avec lui sur le balcon, au moment où le premier conseiller quittait son bureau. Devant l’ambassadeur, le conseiller me dit à haute voix : « Alors, qu’est-ce qu’il vous a dit, ce vieux con ? » L’ambassadeur, constatant une fois de plus sans doute que son conseiller était un grand monsieur (!), n’a pas ouvert la bouche et, drapé dans sa dignité, est rentré dans son bureau ! Sans s’y attendre, il arrive que, parfois, on découvre les subtilités de la diplomatie !

Ce fut le Père Victor BATAILLES qui m’accueillit chez lui pour les derniers jours de mes (presque) sept années en Thaïlande. Il mis aussi à ma disposition une pièce pour entreposer mes affaires en attendant que le Département donne son accord pour le déménagement (ce qui prit environ six mois). Je pense souvent à ce Père qui doit être au paradis et je le remercie pour tous ceux, dans la mouise, qu’il accueillait chez lui et dont je faisait partie.

Je ne peux pas ne pas mentionner brièvement deux autres personnes qui m’ont reçu à Bangkok pour ma « dernière » journée en Thaïlande.

Jean-Louis RYSTO, N° 2 du service culturel, m’invita à déjeuner au bord de la piscine de son immeuble. Il m’a clairement dit ce qu’il pensait des services culturels et, en retour, je lui ai clairement dit tout ce que la Thaïlande m’avait apporté (il se souvenait de cette conversation des années plus tard quand nous avons préparé ensemble la visite prévue à Paris du directeur du Programme alimentaire mondial (PAM). Il était alors représentant permanent adjoint de la France auprès du PAM et j’étais moi-même à l’Elysée.

Jean-Claude MASSON était le directeur de l’Alliance française de Bangkok. Un homme très calme et pondéré avec lequel j’ai passé mes dernières heures sur le sol thaïlandais en 1975. Il fallait du courage pour se montrer avec le pestiféré que j’étais (!). Je crois que Jean-Claude MASSON avait bien fait la différence entre le travail réalisé – en particulier pour l’Alliance – et la lassitude de ma lutte inégale contre une administration de ronds-de-cuir. Je continue à penser que je dois beaucoup à Jean-Claude MASSON, qui, sans rien me dire, a certainement fait part à l’Alliance française de Paris de la réalité… (4)

A Paris, le Département avait enfin commencé à mettre à jour mon dossier. Pratiquement chaque matin, on entendait un coup de sonnette et c’est souvent mon frère Antoine (5) qui ouvrait. On entendait alors un télégraphiste disant sérieusement « Etat, priorité » avant de réclamer ma signature. Le télégramme disait chaque fois : « Pour la période du tant au tant, votre compte a été crédité de telle somme ». Au bout d’une semaine ou d’une dizaine de jours, il y avait une belle somme, mais aucune indemnité de retard ni aucune excuse !

Je regardais ces affaires en détail et allais voir le sénateur CAILLAVET qui me reçut dans les magnifiques salons du Sénat. Il m’écouta et je lui dis que tout était régularisé, sauf une année. Il me fit alors cette réponse que je n’ai jamais oubliée : « Si vous le voulez, comme je vous l’ai dit, vous pouvez faire un procès et nous le gagnerons. Mais dans ce cas, vous pourrez dire adieu au Quai d’Orsay, car ils ne vous pardonneront jamais ». Aujourd’hui encore, je remercie Henri CAILLAVET. Les hommes honnêtes ne sont pas nombreux, mais j’ai eu la chance d’en croiser de temps en temps. Un jeune d’aujourd’hui pourrait-il trouver ce genre d’aides qui m’ont aidé à construire ma vie ? J’en doute plus qu’énormément et je crois même souvent que ce que j’ai eu l’honneur et le bonheur d’accomplir ne serait plus possible aujourd’hui. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles la France est à la dérive car elle est dirigée, dans presque tous les cas, par des gens qui ne seraient pas là où ils sont s’ils avaient été honnêtes !

Pour terminer cette sombre aventure, on m’intima d’aller au Quai d’Orsay pour signer quelques documents. J’allai frapper à la porte d’un certain « BRUNET ». Il ne s’est même pas présenté et donc j’ignore qui il était exactement. Ce que je n’ai pas oublié, c’est qu’il n’a pas jugé utile de me faire entrer dans son bureau. J’ai dû signer ses foutus papiers debout dans le couloir…

Ce n’était pas pour moi de l’humiliation. Mais personne n’ayant jamais été capable de me dire en quoi j’avais mal agi dans cette histoire, j’ai considéré que ces paperassiers étaient indignes d’être fonctionnaires et diplomates. Je le pense aujourd’hui encore et c’est peut-être en partie une des raisons pour lesquels je suis entré au Quai d’Orsay d’une autre façon… Tenter de changer un mal pour un bien et tenter d’améliorer ce qui peut l’être !

Il y aurait encore tellement à dire sur ce magnifique pays qu’était la Thaïlande. Peut-être un jour, plus tard ? En tout cas, je remercie tous les jours et ce pays, et ses habitants !

Ecrit en mai 2025
1. OCASU : "O Crux Ave Spes Unica"
2. Cf. ci-dessus rubrique 13 : M. POISSON, conseiller culturel et de coopération
3. Cf. ci-dessus rubrique 27 : "Université de Chiang Mai : lumière(s) et ombre(s)
4. La suite de mes "aventures" se trouve dans "Souvenirs, souvenirs... - Pérou" - Nomination à Cusco
5. Antoine est devenu, plus tard, un très grand poète connu sous le nom d'Antoine EMAZ (cf. internet)

83. Ordre de l’Eléphant blanc

Je n’ai jamais attaché une grande importance aux décorations reçues, sauf lorsque je savais qu’elles m’avaient été octroyées par une personnalité qui me connaissait vraiment et qui reconnaissait réellement mon travail. C’est tout à fait le cas pour les médailles françaises : le Mérite et la Légion d’Honneur.

Mais il me plaît de compléter cette remarque en indiquant que la première décoration reçue dans ma vie (à part les croix de sagesse ou de travail reçues à l’école primaire) fut celle de l’Ordre de l’Eléphant blanc, octroyée par le roi Rama IX et le gouvernement thaïlandais.

Je dois reconnaître que cette décoration fut une surprise. Elle me fut remise par l’ambassadeur de Thaïlande à Vienne, en Autriche, après mon séjour à l’ambassade de France à Bangkok. Je l’ai portée à chaque occasion qui m’était donnée, car elle était un honneur qui permettait de témoigner mon très grand attachement à ce très beau pays et à ses habitants.

Ecrit en juin 2025

Un dernier souvenir de Thaïlande… à Pornichet

Ces quelques mots à l’attention de mes amis de Koh Samui.

Vous aviez ouvert un restaurant à Pornichet, avenue du Général de GAULLE, presque en face de l’église des dunes et vous lui aviez donné comme nom « La Petite Thaïlande ».

J’ai eu l’honneur de le découvrir peu de temps après son ouverture et j’ai été très heureux de goûter et déguster la cuisine thaïlandaise faite par Khun Nit et Khun Xavier. Vous aviez trouvé, à mon avis, la bonne façon de faire apprécier la cuisine thaïlandaise par des palais français, pas encore tous forcément spécialistes des saveurs, des épices, des sauces…

J’ai emmené chez vous de nombreux membres de ma famille et beaucoup d’amis de passage… Après la première visite, ce sont eux qui me demandaient de retourner à la Petite Thaïlande.

Et puis, vous avez fait le choix de repartir en Thaïlande pour retrouver non seulement la famille à Korat, mais aussi rouvrir un restaurant à Koh Samui.

Ceux qui passeront par cette île pourront donc s’arrêter à « Coco Thai » et saluer Khun Xavier et Khun Nit de la part de leurs amis pornichétins. J’en ai encore rencontré un ce matin aux halles du marché.

On ne vous oublie pas. Et pour vous aussi, un très grand merci !

Ecrit en juin 2025

Lampang : le docteur Sawan et son épouse

Peu après mon arrivée à Lampang, en 1968, j’ai rencontré le docteur Sawan et son épouse, qui travaillaient tous les deux à l’hôpital de Lampang, elle comme pharmacienne et lui comme généraliste.

Après leurs études en Thaïlande, ils avaient obtenu une bourse du gouvernement français (1) pour parfaire leur formation. Ils étaient contents de m’inviter régulièrement à dîner (et pourtant je ne pouvais même pas rendre ces invitations avec mon « salaire » de coopérant).

C’est à l’occasion de ces soirées qu’ils ont, peu à peu, répondu à mes questions. J’ai ainsi appris « l’organisation » de la médecine en Thaïlande (à l’époque) et je pense que les exemples qui vont suivre devraient être étudiés et utilisés, d’une manière ou d’une autre, dans la France d’aujourd’hui peuplée de « déserts médicaux » et de tout ce qui accompagne, inéluctablement, le sous-développement de la France.

A la fin de leurs études, les étudiants en médecine étaient nommés par le gouvernement dans un des hôpitaux du pays. Les études avaient été payées, au moins en partie, par l’Etat et il était donc normal de « rendre » une partie de cette aide reçue en travaillant pour le développement du pays. Je ne sais si cela était valable pour tous les médecins du pays, mais c’était exact pour le docteur Sawan et son épouse qui furent donc nommé à Lampang, ville qu’ils ne connaissaient pas.

Le gouvernement thaïlandais avait une politique qui paraissait raisonnable et juste. Deux points particuliers m’ont spécialement frappés :

  • Pour le développement du pays et la santé des habitants, les médecins avaient l’obligation de travailler pour l’Etat, dans les hôpitaux. Mais une fois leurs heures journalières de présence terminées, ils étaient libres d’ouvrir en ville un cabinet privé et d’y recevoir leur clientèle. Le Dr Sawan exerçait ainsi, avec son épouse, la médecine « sociale » et la médecine « libérale ». Si le médecin avait bonne réputation, la clientèle était au rendez-vous, aussi bien à l’hôpital qu’à la clinique.
  • Le roi Rama IX avait une vision précise du développement qu’il souhaitait pour son pays. Pour lui, il ne s’agissait pas de décréter en haut lieu le but à atteindre pour toutes les provinces du pays. Quelle leçon pour nos décideurs (énarques, polytechniciens…) qui se piquent de tout savoir sur le développement nécessaire à la France entière ! Rama IX avait choisi d’arpenter son pays et de bien voir, d’abord, la réalité. Il était accompagné de spécialistes qui participaient, souvent bénévolement, aux projets royaux : ingénieurs, chercheurs… et aussi militaires. En partant d’un point A, choisi comme base arrière – le chef-lieu de la province par exemple – il choisissait le village et ses alentours qui pouvaient être facilement rattachés à ce qui existait déjà : prolongement d’une route, projet d’irrigation, construction d’une école ou d’un dispensaire, amélioration des cultures… Ensuite, il établissait un programme raisonnable pour une année de travail et promettait de revenir pour inspecter le résultat et préparer la suite. Ainsi, peu à peu, le développement s’étendait-il dans tout le pays. (2)

Ainsi, dans le domaine de la santé, la situation dans les années 60 et 70 en Thaïlande consistait-elle en un hôpital dans les plus grandes villes (comme Lampang) et des dispensaires plus ou moins bien équipés dans les villes plus reculées et encore difficiles d’accès (comme Mae Hong Son entre Chiang Mai et la Birmanie).

Il fut décidé que les médecins de l’hôpital de Lampang auraient à s’occuper du dispensaire de Mae Hong Son. Ainsi une présence médicale était-elle assurée au dispensaire. Les médecins y allaient à tour de rôle (15 jours ou un mois de séjour, j’ai oublié). Et le dispensaire prenait ainsi de plus en plus d’importance jusqu’à ce que la construction d’un hôpital soit décidée et effectuée pour que de jeunes médecins sortant des facultés de médecine soient nommés dans ce nouvel hôpital.

Une fois de plus, je ne peux que redire mon immense regret d’avoir constaté l’incapacité de la France à reconnaître de réelles recherches sur le développement, effectuées avec succès par des pays dits, à tort, sous-développés.

Il me revient que, des années plus tard, devant le développement enregistré en Thaïlande, le Premier Ministre Thaksin SHINAWATRA (à mon très humble avis, certainement l’un des meilleurs pour son souci du peuple) a proposé à la France une coopération commune dans certains pays d’Afrique. Il aurait fallu poursuivre cette coopération, non seulement à l’étranger, mais aussi en France dès que la tendance au sous-développement est apparue, y compris dans le domaine médical.

Ecrit en juin 2025
1. Il faudrait pouvoir faire un jour une étude sérieuse de ce qu'était, sous la présidence du général de GAULLE, la coopération française. Même avec des montants modestes, dans les pays comme la Thaïlande, les résultats étaient présents pendant des années, avec un fantastique réseau humain.
2. Cf. Tout ce que j'ai déjà raconté sur le Pérou et le Chili. Cf. aussi les "réformes" imposées par un socialisme outrancier et irréaliste, en Chine au temps de MAO ou en URSS. Cf. par opposition, "Coopération birmano-thaïe" dans "Souvenirs, souvenirs... - Birmanie")

OTOP (One Tambon, One Product)

Il me revient un souvenir qui me semble très instructif de ces très bonnes réformes, faites pour aider le développement du pays – et donc du peuple – et ensuite détruites dès que possible par les castes dirigeantes qui ne veulent rien partager, pas même quelques miettes.

Après la longue période de la monarchie absolue, ce sont les généraux thaïlandais qui, d’une façon ou d’une autre, ont accaparé le pouvoir, non seulement le pouvoir politique, mais aussi celui des conseils d’administration des grandes entreprises et des banques. Dans cette suite de coups d’Etat, de dictatures, de nouvelles constitutions faites par eux et pour eux, d’élections perdues puis « réparées » par un nouveau coup de force, les militaires ont tenté de s’imposer au peuple en se présentant comme les (seuls) protecteurs du pouvoir royal.

Je ne suis aucunement spécialiste de l’histoire politique de la Thaïlande depuis environ un siècle, mais dans la vie de tous les jours, j’ai vu une période où la démocratie a fait de timides, mais réels, progrès et où le peuple était conscient de ce que le gouvernement essayait de faire pour améliorer la vie des personnes appartenant aux « castes » les plus méprisées et abandonnées de la population.

Ce fut l’époque où Thaksin SHINAWATRA fut Premier Ministre et remporta par deux fois les élections avant d’être renversé par un énième coup d’Etat militaire. Je connaissais depuis mon arrivée en Thaïlande la famille SHINAWATRA qui avait fait fortune dans le coton et la soie et leur magasin de Chiang Mai était un de ceux où j’aimais aller des que des parents ou des amis de passage voulaient acheter de beaux tissus.

Une des tantes de Thaksin, qui dirigeait le magasin, a été une de mes étudiantes dès l’ouverture de l’Alliance française. Par contre, je n’ai jamais croisé le Premier Ministre qui avait constitué une fortune colossale dans les télécommunications. Il était issu de l’académie de police et j’ai toujours pensé que cette origine « policière » était une des raisons pour lesquelles les militaires ne l’aimaient pas. Leurs amours étaient « cantonnés » en grande majorité à l’armée de terre.

J’en viens à parler d’une réussite du gouvernement Thaksin. Ce dernier a décidé de mettre en place des aides pour que chaque petite partie du territoire puisse faire connaître ce qui, chez elle, se faisait de mieux, en cuisine par exemple ou en artisanat. Il a été ainsi créé une multitude de boutiques « OTOP » (One Tambon One Product), le « tambon » étant une petite partie administrative du territoire (un peu comme une commune).

Le succès a été immédiat et les touristes savaient de suite où ils trouveraient les meilleures productions locales. Et lorsque le produit est bon, les Thaïs savent vite l’acheter, pour eux-mêmes, leur famille et leurs amis.

Le gouvernement Thaksin a développé ce succès en organisant des concours pour désigner le meilleur produit régional et aider à sa diffusion dans le pays et à l’étranger.

C’est ainsi que, peu à peu, on a commencé à voir s’ouvrir, dans les pays où déjà de nombreux touristes avaient été en Thaïlande, des restaurants thaïlandais (et pas seulement « chinois » comme c’était le cas précédemment. On a vu aussi se développer les commerces de produits asiatiques, en France sous l’impulsion, par exemple, des frères TANG, d’origine laotienne, qui ont magnifiquement réussi. On peut ainsi se procurer aisément tous les ingrédients nécessaires, alors que dans le même temps se développaient les livres et les émissions de télévision sur les différentes cuisines d’Asie.

Pour ma part, j’ai été ravi de voir la diplomatie culinaire thaïlandaise se développer à l’étranger… Personne ne niera que la France avait une longueur d’avance dans ce domaine diplomatique quand on pense, par exemple, à la réputation de la table de TALLEYRAND lors du Congrès de Vienne en 1814-1815!

J’ai eu l’occasion de voir l’immense succès des magasins OTOP en Birmanie. Même les militaires birmans au pouvoir avaient compris combien une idée simple – venant du terroir et non du cerveau embrumée des politiciens occidentaux – peut transformer la vie d’un village et aider au développement de la population locale. Nul besoin des oukases sur le développement distribués comme vent de sable du désert par des institutions spécialisées (surtout dans le baratin). Les Birmans avaient créé l’équivalent des « OTOP » thaïlandais et, même si j’ai oublié leur acronyme birman, j’ai admiré leur réussite qui, à l’évidence, ont été beaucoup plus efficaces pour le développement des gens pauvres que les sanctions occidentales !).

Que s’est-il passé lorsque THAKSIN a été renversé par un coup d’Etat ? Même le roi, allié des militaires et pourtant grand travailleur pour le développement de son pays, n’a rien pu faire (ou n’a rien fait) lorsque les généraux ont décidé ont décidé de détruire ce qui avait fait la popularité de THAKSIN. Pour que les choses soient claires, THAKSIN n’était pas parfait – personne ne l’est – mais au moins il avait eu le très grand mérite d’essayer et le peuple lui en savait gré. Les militaires ont peu à peu rogné les crédits alloués pour « OTOP », sous des prétextes fallacieux et j’ai vu les magasins qui faisaient la fierté d’un village ou d’une petite ville se fermer puis tomber en ruines. Je pense, par exemple, à la boutique OTOP de Lamphun, qui était située à l’entrée de la ville quand on arrive de Lampang.

Je voudrais donner encore quelques faits concernant la famille SHINAWATRA :

  • Un jour, revenu comme consul à Bangkok, j’ai fait un aller et retour officiel à Chiang Mai. Dans l’avion du retour, une dame est venue me saluer. C’était mon ancienne élève à l’Alliance, la tante de THAKSIN, propriétaire du magasin de soie et de coton près de la gare de Chiang Mai. Elle avait bien cru me reconnaître et elle voulait me donner ses remerciements sincères car elle savait ce que j’avais essayé de faire pour Chiang Mai et le nord de la Thaïlande. Le lendemain, au consulat, un courrier est venu déposer un paquet. Mme SHINAWATRA me remerciait d’avoir parlé un peu avec elle et m’offrait une magnifique chemise en soie thaïlandaise.
  • Je connaissais bien à Chiang Mai un couple qui travaillait dans le bâtiment et qui était chargé de surveiller, 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, un chantier de construction. Ils avaient une vie dure et quand ils souhaitaient avoir une journée de repos, leur patron pouvait accepter, mais ils n’étaient pas payés. C’est-à-dire que ces personnes, souvent compétentes, ne prenaient pratiquement jamais de congés pendant toute la durée d’un chantier. Ils travaillaient alors à Chiang Mai, mais ils étaient originaires de Fang, une ville distante d’environ 200 kilomètres vers le nord, et ils étaient donc inscrits sur les listes électorales de cette petite ville. Des élections survinrent et ils demandèrent à leur patron un jour de « vacances ». Ils voulaient absolument voter pour le parti de THAKSIN car, disait-il, c’était les seuls à avoir commencé à s’occuper vraiment des gens du peuple, en instituant par exemple un début de sécurité sociale qui permettait à chacun, moyennant une modeste contribution annuelle, d’être assuré de pouvoir se faire soigner, même si c’était après de longues attentes dans les hôpitaux publics. Ils quittèrent donc Chiang Mai un soir après le travail, voyagèrent par le bus de nuit jusqu’à Fang, allèrent voter au matin, puis visitèrent quelques membres de leurs familles, avant de reprendre le bus de nuit pour arriver à Chiag Mai au petit matin et reprendre leur travail.

Connaissez-vous de nombreux Français prêts à payer de leurs maigres ressources le droit de mettre un bulletin dans l’urne, comme preuve de leur appréciation du travail effectué par un candidat pour l’amélioration de la situation des moins favorisés ?

  • Je ne suis pas du tout fanatique des dynasties. Je préfère voir un descendant de grande famille faire briller les qualités qu’il a reçues dans des domaines nouveaux et divers, qui ne découlent pas bêtement au simple fait d’être « fils de… » ou « fille de… ».

Mais je note toutefois l’empreinte de la famille SHUNAWATRA dans l’histoire récente de la Thaïlande : THAKSIN, Premier Ministre de 2001 à 2006; YINGLACK, soeur de THAKSIN, Premier Ministre de 2011 à 2014; PAETHONGTARN, fille de THAKSIN, Premier Ministre depuis 2024 et « suspendue par la Cour constitutionnelle » en juillet 2025.

Les membres de la famille SHINAWATRA n’ont pas fait de coups d’Etat. Ils sont arrivés au pouvoir à la suite d’élections qu’ils ont gagnées et ont été mis de côté par des coups d’Etat et des « manoeuvres ». Mais le peuple se souvient de ce qu’ils ont fait pour le servir.

Restaurant à Lampang

J’ai déjà parlé d’un restaurant chinois dans la grande rue de Lampang où j’allais très souvent lorsque j’étais coopérant.

C’était la famille chinoise d’un de mes élèves qui possédait ce restaurant tout simple où j’aimais m’attabler et dîner tout en voyant défiler la vie de tous les jours : ce pouvait être un « samlor » (conducteur de tricycle) qui pénétrait juste pour « boire un coup », car le restaurant faisait également office de café, comme en France dans les villages. Mais en Thaïlande, le « samlor » ne s’asseyait même pas et il n’y avait pas de bar. Il restait debout, commandait une petite dose d’un alcool de riz très « rude » et bon marché. Il buvait son gobelet « cul sec », donnait une pièce pour payer et sortait reprendre son service pour gagner encore quelques sous.

Mais dans ce petit restaurant chinois, il y avait aussi des vitrines le long des murs, fermés par des cadenas. C’était pour protéger les bouteilles de cognac. Je n’ai jamais vu aucun client en commander pour un repas sur place.

La mère de mon élève était chinoise, ne parlait que très peu la langue thaïe et n’était jamais allée à l’école, comme son mari d’ailleurs. Leurs enfants étaient la première génération née et éduquée en Thaïlande, La mère parlait chinois à ses enfants, qui comprenaient et pouvaient répondre quelques mots, mais leur langue à eux était le thaï.

Mon élève, Thanong, était l’un des meilleurs en français. Sa mère avait compris que son fils, qui n’était pas facile à la maison (comme tous les jeunes) réussissait un peu à l’école. C’est effectivement le français qui lui permettra d’entrer à l’université Ramkhamhaeng, une sorte d’université payante de rattrapage pour ceux qui n’avaient pas réussi l’examen d’entrée dans les grandes universités. Thanong y fit merveille et fut donc reçu à la licence de français. Il trouva un emploi avec une société française qui cherchait des francophones pour être interprètes en Arabie Saoudite. De gros contrats d’ingénierie avaient été signés et la société employait de nombreux ouvriers thaïlandais.

Thanong m’a raconté combien ces années avaient été dures, car il découvrait l’étranger, non seulement le pays, mais aussi ses employeurs français et leurs coutumes, tout comme les problèmes des Thaïlandais pour lesquels il devait négocier et avec lesquels il fallait trouver des solutions. L’art de la diplomatie !

Il avait ainsi grandi et mûri. Il m’a ensuite rappelé plusieurs fois cette phrase en français simple que j’avais utilisée quand il était en terminale : « La vie n’est pas facile ». Quelquefois, des mots très simples restent ainsi gravé dans une mémoire. Mais plus souvent, un message que l’on voudrait transmettre n’est pas reçu ou ne demeure pas…

Comme toujours avec des étrangers, il faut du temps pour apprécier des qualités, des coutumes parfois très différentes de celles que l’on connaît ou que l’ion a appris à découvrir…

Ecrit en août 2025

Koh Chang

Mon frère Bernard m’a envoyé un article du journal « Marine Acoram » (1).

Ce frère, passionné de la marine nationale, voulait que je lise quelques pages d’histoire intitulées « 1940-1941 – KOH-CHANG – Une bataille oubliée de la guerre entre la France et la Thaïlande ».

En avançant dans cette lecture, il m’est revenu quelques souvenirs de mon arrivée en Thaïlande, en 1968. Plusieurs Thaïlandais, lorsque je leur étais présenté, évoquais le ressentiment qu’ils avaient vis-à-vis de la France, non pas à cause des colonies d’Indochine, mais à cause de la bataille de Koh Chang.

Cette « animosité » m’avait surpris car je ne connaissais rien de cette bataille, que j’ai découverte peu à peu lors de mes années en Thaïlande et davantage encore ces jours-ci dans l’article très complet envoyé par mon frère.

Les Thaïlandais m’ont raconté que cette bataille leur avait été enseigné à l’école. Elle était présentée comme « la » victoire thaïlandaise sur les puissances occidentales. J’entendais dire, de mon côté, que pour la France c’était plutôt un ordre de repli qui avait empêché une victoire.

Mais peu importe ! Chacun voit midi à sa porte.

Dans l’article de Jean-Louis RENAULT, j’ai trouvé des détails intéressants :

« Les Thaïlandais considèrent Koh-Chang comme une victoire, car les navires français ont été repoussés. Ils ont construit, sur la plage devant laquelle a eu lieu la bataille, un petit monument avec des plaques de bronze relatant leur version du combat. A Trat sur le continent un petit musée commémore la bataille. Et un grand Victory Monument pour commémorer la victoire contre la France a été érigé sur une place importante de Bangkok ».

« Ce magnifique exploit de Koh-Chang, réalisé dans des conditions difficiles, fut à peine évoqué dans les mémoires de de Gaulle et passé sous silence dans les mémoires de la Marine nationale…

« Aujourd’hui en France, sauf quelques rares endroits, cette guerre est bien oubliée. Une plaque… à Brest rappelle la bataille de Koh-Chang qui fut la seule victoire française de la deuxième guerre mondiale, sans le secours des Alliés… Il existe un certain nombre de plaques dans quelques villes françaises qui commémorent le souvenir de Koh-Chang : … au mémorial du Mont Faron, à Toulon, un autre à la sortie ouest de Brest… un boulevard Koh-Chang à Cancale (Ille et Vilaine), un square Koh-Chang à Perros-Guirec (Côtes d’Armor), une place (Koh-Chang) à Saint-Jean-de-Monts (Vendée)… »

1. Marine Acoram N° 288 - Juillet-août-septembre 2025 - CF (H) Jean-Louis RENAULT - Pages 28 à 37

Le golf en Thaïlande

En revenant en Thaïlande en 1987, il y avait tellement à faire au consulat que je consacrais toutes mes forces à la meilleure marche possible de tous les services, le plus rapidement possible.

Je ne suis pas allé jouer au golf. C’est pourtant lors de mon premier séjour (à Lampang, donc) qu’un ami m’avait convaincu d’aller un jour avec lui car il souhaitait me montrer sa passion pour le golf. Pendant qu’il était sur le parcours; j’ai essayé de taper dans la balle avec les différents clubs.

J’étais alors persuadé (on est souvent bêtement persuadé) que le golf était un sport de riches, de snobs, et que taper dans la balle ne devait pas être plus difficile que de taper dans une boule de croquet. J’avais vite déchanté, au practice de Lampang, en voyant la balle rester devant moi et le club labourer la terre ! J’étais rentré chez moi fatigué et convaincu que le golf était un sport véritable (et non un délassement pour Maurice COUVE de MURVILLE. J’avais entendu dire que c’était un grand joueur).

Le lendemain matin, j’avais compris encore mieux l’ensemble des efforts à jouer pour bien jouer, en constatant l’étendue des courbatures que j’avais gagnées !

Des années plus tard, revenu en Thaïlande, des membres de la communauté française vinrent un jour me voir. Ils organisaient un tournoi de golf pour la communauté française et me demandaient ma participation, d’une façon ou d’une autre. Je ne pouvais me dérober ! Ils me prêtèrent des clubs et je me remis à l’apprentissage commencé au Chili.

Un de mes ambassadeurs à Santiago, Paul DEPIS, m’avait dit un jour que je devrais quitter plus souvent le consulat et aller régulièrement passer des après-midis au golf… Ainsi, me disait-il, vous travaillerez mieux. Je n’ai cru ses dires qu’en Thaïlande quand j’ai vu le nombre d’affaires qui peuvent être réglées sur un terrain de golf par des chefs d’entreprise ou des diplomates, ou des militaires. J’ai donc décidé, pour ma part, d’y aller tous les week-ends. Je partais avant le lever du soleil pour atteindre le terrain choisi malgré les embouteillages quotidiens de la capitale thaïlandaise.

J’ai passé ainsi, chaque semaine, d’excellents moments car il est possible de concilier, au golf, la promenade, le travail, les progrès et l’apprentissage de la vie, avec des buts à atteindre, des obstacles à surmonter et surtout avec honnêteté. On n’arrête jamais de se battre, non contre des adversaires, mais contre soi-même pour arriver au mieux.

Lorsque j’ai connu une bonne partie de la communauté française, j’ai organisé pour tous ceux qui le souhaitaient un week-end découverte, pour les familles entières et pas seulement pour les golfeurs. Grâce à l’obligeance du directeur de l’hôtel Sofitel à Hua Hin, les quelques dizaines de participants furent hébergés avec des tarifs très spéciaux et le directeur offrit le samedi soir un somptueux buffet en plein air au bord du golfe de Thaïlande. Le dimanche matin, les golfeurs participèrent à un tournoi au « Royal Hua Hin », le plus ancien golf de Thaïlande ouvert en 1924. Les familles, pendant ce temps, profitaient des nombreuses facilités de l’hôtel.

Lors de la remise des prix, offerts par les entreprises françaises installées en Thaïlande, le jury décida de m’en attribuer un « spécial » : celui du meilleur et du pire, car j’avais réussi un birdie sur un par trois et un bunker sur un par cinq avait ruiné mon score car j’avais eu beaucoup de peine à en sortir.

Je n’ai, ensuite, eu ni l’occasion ni le temps de recommencer ce genre de rencontres pour la communauté française, et je le regrette. Aucune n’est inutile lorsque des gens peuvent se connaître davantage et faire découvrir au moins un peu leurs réalisations dans un pays étranger.

Je remercie donc la groupe Accor dont le directeur pour l’Asie résidait à Bangkok et dont le fils était dans la même classe que le mien.

Il est vraiment facile de jouer au golf en Thaïlande. Les terrains sont très nombreux, certains d’une grande beauté, d’autres plus rustiques. Je ne me souviens plus de tous les noms et je donne seulement quelques exemples :

  • A Bangkok, le golf « Muang Ake » avec ses villas, ensemble financé par la Société générale dont le directeur pour la Thaïlande aimait nous accueillir presque chaque week-end;
  • A Bangkok également, le golf de l’Armée. Les militaires avaient de nombreux terrains en Thaïlande, dont celui de Chiang Mai, le plus ancien de la province, ou encore le golf de la marine à Satthahip;
  • Au barrage Bhumipol, près de Tak, le golf au bord du torrent, très campagnard;
  • A Chiang Mai encore, le très beau golf de l’université d’agriculture à Mae jo, ou encore le golf de « Green Valley » et les belles propriétés qui l’entourent..

Partout il y avait des caddies ce qui était une bonne solution pour aider les débutants et prendre soin du terrain. Je pensais aussi qu’en France nous n’aurions jamais dû abandonner ce genre de « petits boulots » (pour moi, il n’existe aucun sot métier) qui permettaient souvent à une personne ou à une famille de vivre en attendant des jours meilleurs… C’est certainement plus formateur que d’attendre, sans rien faire, une ou des aides de l’Etat.

Ecrit en septembre 2025

Serviettes parfumées

« Le moment vint enfin où les jeunes servantes apportèrent… des serviettes imbibées d’eau chaude, que chacun des convives se passa sur la figure avec la plus extrême satisfaction. » (1)

En lisant ces lignes, j’ai repensé à ces innombrables déjeuners, dîners, arrêts aux stations services en Thaïlande. Etait-ce la coutume chinoise ? En arrivant pour faire un plein après une route parfois longue et difficile à cause de la chaleur et de la poussière, ou bien dans un restaurant, ou dans un avion, c’était la première chose offerte : la serviette parfumée, bouillante ou glacée, qui vous faisait vraiment du bien au visage et aux mains. Elle était attendue et espérée…

A l’époque, c’est-à-dire au siècle dernier, ces serviettes revigorantes étaient en tissu. Il n’en reste plus maintenant que des ersatz en papier citronné, qui ressemblent, en un peu plus grand, à ce qui accompagne une douzaine d’huîtres en France.

Le raffinement qui était donné est devenu rarissime…

Ecrit en novembre 2025
1. Jules VERNE - Les tribulations d'un Chinois en Chine - Editions Delville, Paris 1997 - Page 5

Un « virement » de Bangkok à Singapour

En tant que consul, je connaissais les chefs d’entreprise français installés en Thaïlande. Certains étaient de nouveaux venus en Asie.

Un vendredi soir, je reçus au consulat un coup de téléphone tardif d’un de ces dirigeants. Il m’expliqua qu’il venait de recevoir une facture d’un de ses fournisseurs chinois. Il fallait que le montant – important, mettons cent mille dollars – soit versé au plus tard le lendemain matin, donc samedi, à Singapour, sous peine de pénalités importantes.

C’était donc un vendredi soir et les banques étaient, naturellement, fermées et ne rouvriraient que le lundi suivant. Le chef d’entreprise m’indiqua qu’il avait longuement parlé avec son N°2, un Chinois installé en Thaïlande, qui lui avait expliqué qu’il n’y avait aucun problème. Les transfert d’argent se faisaient facilement entre Chinois, sans utiliser les « services » des banques, 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Le Français redoutaient que cette « aventure » ne ne passe pas bien. Il voulait avoir mon avis.

Je lui répondis que je n’avais eu besoin de faire des virements d’un tel montant et que, comme il le savait, le système occidental des banques était très « sécurisé », au détriment de l’efficacité. Mais ce que je savais, c’était que les Asiatiques avaient des organisations à eux – par exemple, les tontines – dans lesquelles chaque participant faisait confiance à tous les autres pour obtenir un résultat rapide et bon marché.

Je demandais donc à mon ami s’il avait pleine confiance dans son adjoint. ll m’assura que c’était le cas. Alors je lui dis que, vu l’urgence, sa seule solution était de faire confiance.

Le lundi suivant, ce directeur eut la délicatesse de m’appeler. Il me raconta qu’il n’avait pas dormi pendant la nuit de vendredi à samedi après avoir donné l’ordre de virer la somme nécessaire en passant par la « filière » chinoise, et qu’il n’avait retrouvé ses esprits qu’en apprenant, dans la matinée du samedi, que la somme avait été remise à Singapour à la personne qui l’attendait.

Il était, pour moi, évident que la confiance peut faire beaucoup plus que tous les règlements européens qui ont tué et tuent les économies et les commerces… Mais des solutions ont déjà été mises en oeuvre par des mafias autant que par des gens honnêtes. De même que trop d’impôt tue l’impôt, de même trop de règlementations tuent la loi…

Ecrit en novembre 2025